MARCHE DE BRANDEBOURG
Une opinion nouvelle sur les origines de l'État prussien.
Il n'y a pas longtemps encore qu'on attribuait la fortune de" l'État prussien aux vertus héréditaires de la maison des Hohenzollern et au génie de deux princes : le grand-électeur Frédéric-Guillaume et le grand roi Frédéric II ; mais depuis que cet État est arrivé au point où nous le voyons, son histoire, telle qu'elle avait été comprise jusqu'ici, ne suffit plus aux historiens allemands. Pour porter l'édifice de la grandeur prussienne, les qualités de quelques hommes leur paraissent une base étroite, et ils ne veulent plus que la fortune de la Pru?se date seur lement de deux siècles et demi, de peur qu'on ne croie que la rapidité de sa croissance la condamne h un dépérissement aussi rapide. Ils vont donc
chercher les véritables origines de la monarchie prussienne jusque dans cette lointaine et obscure période du moyen âge, où la race allemande colonise la région slave et lithuanienne des bords de TElbe, de TOder et de la Vistule. C'est ainsi qu'un illustre écrivain, M. Léopold Ranke, vient d'ajouter à ses neuf livres de VHistoire de Pimsse des chapitres où il explore cette vieille histoire, en s'excusant de l'avoir dédaignée jusqu'ici *. Qu'il ait été guidé dans cette recherche rétrospective par un intérêt patriotique, peu importe, s'il a rencontré la vérité. Or il Ta rencontrée, et le titre qu'il donne au premier volume de son ouvrage, Genèse de VÉtat prussien j est bien trouvé; très lente et laborieuse a été la genèse de cet État, et il a fallu, pour qu'il naquît, que la race allemande livrât, hors du domaine de l'Allemagne, un combat acharné, plusieurs fois séculaire.
Ces origines de l'État prussien, qui n'avaient guère intéressé jusqu'ici que quelques érudits, ou des sociétés savantes de Berlin et de Kœnigsberg, méritent la tardive curiosité qu'elles éveillent. Elles ne ressemblent pas aux origines de la plupart des États de l'Europe ; quel contraste, par exemple, avec celles de la France! La France était prédestinée : je veux dire que le pays compris entre
• Ranke, Genesis des Preussischen Staates, Leipzig, 1814.
rOcéan, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et le Rhin était fait pour recevoir une nation. Si haut que Ton remonte dans l'histoire, on y trouve une vie nationale : les Gaulois étaient un peuple distinct de leurs voisins; quand les Romains conquirent la Gaule, ils en formèrent une circonscription administrative spéciale, et en respectèrent l'intégrité; c'est sur la Gaule entière que prétendirent régner les Mérovingiens et les Carolingiens; ce sont enfin les frontières de la Gaule que les Capétiens s'efforcèrent d'atteindre dès qu'ils purent sortir de l'Ilede-France. Où trouver, au contraire, un cadre naturel à la monarchie prussienne ? Au siècle dernier, elle s'allongeait, comme une chaîne à plusieurs endroits brisée, du Niémen au Rhin/ Aussi les mots qu'emploie d'ordinaire en France la langue de l'histoire et de la politique ne peuvent -ils servir pour parler de la Prusse : il n'y a pas de nation prussienne, il y a un État prussien ; encore le terme n'est-il pas exact, car la Prusse n'est qu'une des parties de l'État. Faute de les pouvoir nommer toutes dans un titre commun, on dit d'ordinaire État hrandébourgeois-prussien.
La marche de Brandebourg et le duché de Prusse sont, en effet, les deux parties principales de la monarchie prussienne. Elles n'ont été réunies qu'au xvii« siècle; mais leur histoire a plus d'un point de ressemblance, car le Brandebourg est un
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pays slave dont la conquête a été faite aux xip et xiip siècles par des margraves allemands de la maison ascanienne, et la Prusse est un pays lithuanien, conquis au xni<* siècle par l'ordre allemand des Chevaliers teutoniques. Héritiers des margraves et des chevaliers, les HohenzoUern doivent beaucoup aux uns et aux autres, mais surtout aux margraves. C'est comme ducs de Prusse qu'ils sont devenus rois, mais c'est comme électeurs de Brandebourg, qu'ils ont grandi au milieu du corps germanique et qu'ils en sont devenus les maîtres ; enfin, c*est dans la Marche qu'ils ont trouvé la tradition de cette autorité singulière, à la fois militaire et patriarcale, qu'ils ont étendue ensuite sur les divers pays soumis à leur domination, et qui en a été le lien solide.
Xe pays de Brandebourg. — Slaves et Allemands
'des bords de l'Elbe.
Le Brandebourg est une des plus tristes régions de la triste plaine de l'Allemagne du nord. La HaveJ et la Sprée en sont les deux grandes rivières, et si les cours d'eau sont, comme dit Pascal, de grands chemins qui marchent, ceux-ci sont bien tracés, car ils partent des extrémités du pays pour arriver au <5entre, et de là se diriger vers FElbe, qui mène
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à la mer; mais que ces chemins brandebourgeois marchent mal! Dès qu'elle entre dans la province, la Sprée, qui ne trouve plus de pente, semble s'arrêter; elle se partage en petits bras, qui coulent à moitié endormis entre des prairies et sous des bois d'aunes. Le courant de la Havel s'affaiblit en s'épanchant dans un grand nombre de lacs. Du moins ces imperfections ont leur charme : les bois, les étangs où se reflètent les grands nuages du ciel septentrional reposent Toeil du voyageur que fatigue l'aridité de cette terre, et les rares collines qu'on rencontre au bord des rivières rompent la monotonie de la plaine. Ailleurs on se croirait, l'été, transporté dans le Sahara. Ce n'est pas sans raison qu'on appelle le Brandebourg « la sablière de l'Allemagne y> ; telle petite ville y est enveloppée, quand le vent est fort, par des tourbillons de sable; le vent apaisé, il faut dégager les portes obstruées des maisons, et balayer les rues, où le sable monte jusqu'au genou. Sur le plateau de Flâming, les habitants reçoivent de l'autorité municipale une ration d'eau quotidienne, mesurée parcimonieusement. Au matin, dans chaque village, on se réunit autour de la fontaine; le bourgmestre arrive avec les clefs, fait la distribution et referme soigneusement les portes du trésor.
La lumière de l'histoire se lève tard sur ce pays déshérité. Au début de l'ère chrétienne, il est
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occupé par des Germains qui l'abandonnent pour se diriger vers le sud et vers l'ouest, quand la grande migration des peuples, que nous appelons l'invasion des barbares, se répand sur les provinces de l'empire romain. Alors les Slaves, qui habitaient la rive droite de la Vistule, s'avancent et prennent possession des terres abandonnées jusqu'à l'Elbe, qu'ils dépassent par endroits. Entre l'Elbe et l'Oder, on les appelle les Wendes, et ils sont divisés en trois groupes : Obotrites dans le Mecklembourg, Wiltzes dans le Brandebourg, Sorabes en Lusace et en Misnie. Placés à l'avant-garde du monde slave, les Wendes occupent un poste de combat en face de l'Allemagne du nord.
C'est à la faveur de l'invasion que les Slaves avaient fourni, presque sans lutte, cette longue marche en avant : leurs progrès s'arrêtèrent le jour où elle s'arrêta, c'est-à-dire quand des peuplades germaniques, parmi lesquelles étaient les Francs, eurent pris au v* siècle possession définitive de la Gaule, dont elles détendirent les frontières contre les nouveaux arrivants. Les Francs sont ainsi mêlés à la plus ancienne histoire de ce pays transalbin où naîtra la Prusse. Ce sont eux qui, après avoir arrêté sur le Rhin les dernières bandes d'envahisseurs, attaquent la Germanie pour lui imposer leurs lois et la foi chrétienne : les Mérovingiens commencent l'œuvre, que les Carolingiens achèvent, et dès que
Gharlemagne a soumis les Saxons et reculé jusqu'à l'Elbe les limites de son empire, il guerroie contre les Wendes, qu'il oblige au tribut. Si la mort ne l'eût pas arrêté, il aurait fait entrer de force ces païens dans la communauté chrétienne, dont il était le chef laïque ; mais il n'eut que le temps d'armer contre eux la frontière orientale de l'Allemagne, le long de laquelle il échelonna les marches. C'étaient de petits États organisés pour l'offensive : combattre les Wendes, exiger d'eux le tribut, appuyer par la force la prédication chrétienne, tel était l'office de leurs chefs, qu'on appelait margraves^ c'est-àdire comtes de la frontière, et qui étaient les sentinelles avancées de l'empire chrétien.
Il était inévitable qu'à la mort de Gharlemagne la lutte s'engageât, sur les rives de l'Elbe, entre les deux races et les deux religions ennemies. Elle dura plusieurs siècles. Les Slaves valaient peut-être les Germains du temps de Tacite, mais ils n'étaient point de force à lutter contre les Allemands civilisés et organisés par la conquête franque. Ils furent pendant longtemps protégés par diverses circonstances : la faiblesse et l'impuissance des successeurs de Gharlemagne, les guerres intestines et les invasions des Normands et des Hongrois qui désolèrent l'empire. Les margraves défendirent mal les postes où ils étaient comme oubliés, et l'Elbe demeura la frontière mal assurée de l'Allemagne mal unie. Un
moment, il sembla que Tœuvre de Charlemagne allait être reprise, quand le danger réveilla le sentiment national et que le duc de Saxe, Henri l'Oiseleur, fut élu roi allemand *. Les Hongrois furent repoussés, les Wendes vigoureusement attaqués, et même en grande partie convertis et soumis. Sous Henri et sous son successeur Otton, la prédication accompagna la conquête; missionnaires et mar^ graves se donnèrent la main; des évêchés furent fondés en même temps que des forteresses. Magdebourg fut érigée en métropole des pays slaves, où Otton voulait qu'elle reprît le rôle si bien joué en Germanie par Mayence; Brandebourg et Havelberg devinrent des sièges épiscopaux. Quelques années de plus auraient suffi pour faire entrer les Wendes dans le royaume de Germanie; mais Otton prépara de ses mains la destruction de son œuvre. En relevant, pour la placer sur sa tête, la couronne impériale tombée au pouvoir des petites maisons italiennes *, il s'abandonna au rêve irréalisable de la domination universelle. Il sentit la première atteinte de la passion pour lltalie qui perdit ses successeurs. Ceux-ci veulent dominer Milan, la reine des cités lombardes, et Rome, la ville éternelle devenue la ville sainte : ils sont rois de Naples et convoitent la