MARCHE DE BRANDEBOURG
Caractère exceptionnel des institutions
de la Marche.
L'heureux concours des circonstances ne suffit pas pour expliquer la fortune de la Marche. Cette fortune est due en grande partie à des institutions exceptionnelles que la force des choses créa, qui se développèrent peu à peu, se transmirent de dynastie en dynastie, et qu'il est facile de reconnaître aujourd'hui encore dans la monarchie prussienne. Pour comprendre l'origine de ces institutions, il faut se représenter la manière dont fut faite par les margraves la conquête du pays transalbin. Ces conquérants ne ressemblent en rien aux rois germains qui s'approprièrent au v" siècle des provinces romaines; car ces rois étaient les élus de leurs compagnons; la conquête était Tœuvre commune de la tribu et de
son chef; le peuple entier y prenait part, et il fallait compter avec lui. Revêtus d'un titre moins éclatant, les margraves étaient pourtant plus élevés au-dessus de leurs vassaux que les rois barbares au-dessus de leurs compagnons. La conquête était leur entreprise personnelle, non celle d'une nation ; ils avaient des services à récompenser, non des droits à reconnaître, et, seuls maîtres du sol conquis, ils le distribuèrent aux conditions qu'ils votrlurent entre leurs vassaux et leurs sujets.
Colonisation de la Marche.
Dans le voisinage de l'Elbe, la guerre qui sévisàait depuis deux siècles sur les rives du fleuve avait si bien dévasté le pays qu'au dire d'un contemporain on n'y trouvait plus que « peu ou point d'habitations ». Il fallait donc repeupler cette terre désolée. Si Ton s'éloignait du fleuve vers l'est, on rencontrait une population plus dense, qu'il fallait germaniser. Tout était donc à créer ou à transformer dans la Marche : créations et transformations se firent par l'autorité du margrave. Il manda des colons de Saxe, des bords du Rhin et des Pays-Bas, et les colons vinrent en foule. Le chroniqueur Helmold raconte qu'Albert, après avoir « soumis un grand nombre de tribus et refréné leurs rébellions »,
s'aperçut ce que les Slaves allaient manquer », et qu'il « envoya vers Utrecht, sur les rives du Rhin et chez les nations éprouvées par la violence de la mer, à savoir les Hollandais, les Zélandais, les Flamands, pour en faire venir une quantité de peuple, qu'il établit dans les villes et dans les forteresses des Slaves ». Ces colons rendirent à l'État naissant les plus grands services. Parmi eux se trouvaient des hommes de noble condition : certaines familles illustres, celles des Schulenbourg, des Arnim, des . Bredow, semblent trahir par leurs noms mêmes leur origine hollandaise; car le premier rappelle un château aujourd'hui ruiné de la Gueldre, et les deux autres les villes d'Arnheim et de Bréda. La plupart étaient gens de labour ou de métier; on établissait ceux-là de préférence là où il fallait féconder un sol ingrat ou gagner à la culture de vastes territoires ensevelis sous l'eau des marécages; ceux-ci furent répartis entre les villes, qu'ils enrichirent par leur industrie et qu*ils embellirent par leur art. Avant eux, les villes brandebourgeoises étaient de fort laides bourgades; les maisons y étaient bâties en bois ou en grossiers moellons; les Hollandais élevèrent les premiers des édifices en briques, dont plusieurs subsistent encore et attestent la rapide prospérité qui suivit leur étabUssement.
Cependant les Slaves, anciens maîtres du territoire qu'on se partageait ainsi, n'avaient été ni expulsés
en masse ni réduits en servage. Il en est qui furent admis dans la bourgeoisie et dans la noblesse brandebourgeoise, ce qui fait dire aux historiens allemands que les vainqueurs mirent beaucoup d'humanité dans le traitement des vaincus. D'autre part, il arriva maintes fois que les colons allemands s'établirent en place libre sans faire tort à personne. Mais le plus souvent ils se heurtèrent à un premier occupant, qui dut céder la place. On suit à travers les documents les transformations d'un grand nombre de noms de villages, slaves à l'origine, qui peu à peu s'altèrent et prennent une terminaison germanique, ou bien sont changés en noms allemands.
Longtemps après le combat, l'antipathie persista entre les deux races ; pour les Allemands, Wende était synonyme d'homme de rien ; on disait unehrliche und wendische Leute, c'est-à-dire « les vilains et les Wendes ». La cohabitation avec les vainqueurs était intolérable aux vaincus; les corporations allemandes ne s'ouvraient pas pour eux; il est même possible qu'ils aient été relégués dans des quartiers spéciaux. Ils durent naturellement s'efforcer de se soustraire à un si mauvais voisinage, et ils allèrent habiter dans de petits villages appelés Kietzen, d'un mot slave qui désigne un engin de pêche, et que les contemporains traduisent en latin par villa siavicalis. C'étaient de misérables
hameaux, sans territoire labourable, et dont les habitants n'avaient d'autres ressources que la pêche : ils étaient si pauvres, que leur seigneur, le margrave, exigeait d'eux pour tout impôt un certain nombre de lamproies au jour de la Nativité. Un écrivain allemand explique l'existence de ces villages par le goût passionné qu'il attribue aux Slaves pour le poisson et les plaisirs de la pêche ; mais il n'y a pas d'autre explication possible ici que la rigueur de la colonisation germanique. Le colon a si bien fait son œuvre que le souvenir de l'origine slave ne vit plus en Brandebourg que pour les érudits, dans des noms de villes, de villages ou de cours d'eau, sur lesquels on discute. La langue, qu'on n'avait pas le droit de parler devant les tribunaux du vainqueur, disparut; tout ce qui pouvait rappeler la vieille religion wende fut proscrit par le clergé. Maintes superstitions locales qui existent aujourd'hui encore, et que l'on a cru longtemps remonter aux temps antérieurs à la conquête, ont été reconnues purement germaniques. Les contes brandebourgeois parlent encore aujourd'hui de Wodan, de Freia, du chasseur de Hackelberg; mais il n'y a plus place au foyer pour les dieux slaves comme Radegast, le dieu hospitalier et de bon conseil, ou Swantwit, le dieu de la sainte lumière. Or le souvenir des légendes qui ont bercé l'enfance est le dernier que garde la mémoire des
PRÉDÉCESSEURS DES HOHENZOLLËRN EiN BRANDEBOURG 5§
peuples comme celle des individus : il ne s'évanouit que dans la mort.
Le pays transalbin a donc été germanisé par rétablissement de colons sur des terres inoccupées, par la juxtaposition de TAllemand et du Slave au détriment de ce dernier, en d'autres endroits par l'extermination des vaincus. Qu'on remarque ici encore l'originalité de l'histoire brandebourgeoise. En France, des couches romaine et germanique ont recouvert le fond celtique de la population, et à la fin du v« siècle de notre ère, le mélange est fait : la France est à peu près au complet. En Brandebourg, la population primitive disparaît peu à peu ; peu à peu elle est remplacée, non par une tribu quelconque, comme celle des Francs, des Burgondes ou des Wisigoths, mais par de petites troupes, qui arrivent sans cesse de contrées différentes. Aucune d'elle^ n'est assez considérable pour absorber les autres, imposer ses coutumes et ses lois; aucune n'est conduite par un chef puissant : toutes se rangent, en arrivant, sous le chef commun, le margrave, qui les a mandées, leur marque leurs places et leur dicte leurs devoirs. Ces immigrations se perpétuent à travers le moyen âge et les temps modernes ; elles modifient sans cesse l'ethnographie de la Marche, mais non le caractère de l'État, personnifié dans le margrave, qui a composé, pièce par pièce, la population artificielle du
Brandebourg, et rallié autour de lui, comme autour d'un point fixe, ces éléments divers.
Organisation politique.
Les margraves ascaniens se gardèrent bien d'établir une grande noblesse en Brandebourg ; mais ils distribuèrent quantité de petits fiefs aux vassaux qui les avaient suivis, ou que le désir de conquérir un établissement attira dans la Marche. En même temps, ils répartirent dans les villages les colons venus de Saxe ou de Hollande . Pour créer un village, le margrave vendait un certain nombre d'arpents à un entrepreneur qui se chargeait de les revendre en détail aux futurs habitants. L'opération terminée, l'entrepreneur devenait le bailli héréditaire du lieu. Là où le commerce et l'industrie se développaient, le prince créait un marché; s'il y avait lieu, il transformait le village en ville après une enquête suivie d'une déclaration d'utilité publique, ce Attendu, lit-on en tête d'une charte margraviale, qu'il a paru utile à nous et à nos conseillers de fonder une ville près de Volzen, nous y avons employé tous nos soins. » L'entrepreneur intervenait encore : il achetait au margrave un territoire qui s'ajoutait à celui du village, le revendait aux futurs bourgeois, faisait creuser les fossés, con-
struire les murailles et les édifices publics; après quoi, il devenait le magistrat héréditaire de la cité nouvelle.
A l'origine, il n'y eut pas de distinction entre les habitants d'un môme village ou d'une même ville ; tous avaient des obligations déterminées envers le margrave, mais jouissaient de la liberté personnelle. La condition du paysan brandebourgeois était, au xii® siècle, préférable à celle du paysan saxon, qui était attaché à la glèbe; aussi l'émigrant allait-il chercher au delà de l'Elbe ce qu'il va chercher aujourd'hui au delà de l'Atlantique, c'est-à-dire une propriété libre. Un curieux document, une glose du grand recueil juridique du temps, le Sachsenspiegel ou Miroir de Saxe^ dit la raison vraie de cette situation privilégiée des Brandebourgeois : « ils sont libres parce qu'ils ont les premiers défriché le sol ». De même les villes, gouvernées par leurs baillis, assistés de conseils élus, avaient une certaine indépendance. Comme le terrain sur lequel elles étaient bâties était exposé à mille attaques, il fallait que les entrepreneurs et les premiers bourgeois fussent encouragés par de grandes franchises. Dans la charte de fondation de Soldin, le margrave dit que la création nouvelle a: a besoin de beaucoup de liberté » ; c'était reconnaître une loi qui a eu de nombreuses applications dans TEurope septentrionale. Aux bords du Zui-
derzée comme aux bords de la Baltique, en Hollande et en Livonie comme en Brandebourg, les fondateurs de villes ont demandé des libertés en compensation des difficultés et des périls qu'ils avaient à vaincre ; mais ces franchises avaient des limites : les bourgeois comme les paysans demeuraient les sujets des margraves, et leur indépendance dut se concilier avec la subordination envers leur seigneur.
L'Église subit la loi commune dans la Marche. 11 était naturel qu'elle tînt une grande place dans un pays en partie conquis sur les païens par les armes allemandes. Les moines de Prémontré, disciples de saint Norbert, archevêque de Magdebourg ceux de Gîteaux, disciples de saint Bernard, les uns et les autres dans le premier élan de la jeunesse, s'établirent sur la rive droite de TElbe pour y prier, y prêcher et y labourer; mais en Brandebourg, le clerc, malgré les services rendus par lui, dut céder le pas aux laïques. Depuis le margrave jusqu'au dernier paysan, chaque habitant de la Marche, qu'il eût contribué à Tœuvre commune par le fer de l'épée ou par le fer de la charrue, avait conscience des services qu'il avait rendus, et le margrave plus qu'aucun autre. Il y eut un conflit entre lui et les évêques, ou, pour parler la langue moderne, entre l'État et l'Église, et TÉtat l'emporta. L'objet en fut la dîme; les Âscaniens prétendaient à la jouissance
de ce revenu que l'usage général de la chrétienté réservait à TÉglise; ils disaient, pour argument, I qu'ils « avaient arraché le territoire des mains des païens », et « qu'ils payaient les soldats sans lesquels ceux qui professent la religion du Christ ne pourraient être en sûreté ». Les évoques brandebourgeois durent transiger; ils réservèrent leurs droits sur la dîme, mais ils en abandonnèrent la jouissance aux margraves de la famille ascanienne en leur qualité de conquérants du pays. Cette sorte de traité est la seule pièce où se trouve énoncée d'une façon précise la raison de tous les privilèges qui donnaient au pouvoir du margrave un caractère exceptionnel. Quant à lui, sa prétention est très nette : sans lui et sans les soldats qu'il commande et qu'il paye, dit-il, il n'y aurait pas d'Église; il sait qu'il est le personnage nécessaire de qui tout le reste tire l'existence.
Entre le margrave d'une part, ses vassaux et ses sujets de l'autre, Tintermédiaire était Vavoué^ qui représentait le margrave dans sa circonscription, comme le comte représentait le roi dans son comté; mais le margrave sut prendre contre son délégué les précautions nécessaires : non content de ne nommer jamais d'avoué à titre héréditaire, il ne voulut même pas que la fonction fût viagère. Il n'est pas rare de trouver dans les documents mention d'avoués qui ont été transférés d'une circonscription dans
une autre, et l'on rencontre des noms à côté desquels figure la mention d'ancien avoué, quondam ddvocatuSj comme on dirait d'un fonctionnaire moderne.
Des paysans, des bourgeois, des vassaux, établis par les margraves dans leurs villages, leurs villes et leurs fiefs : telle est la population de la Marche. Un suzerain, presque un souverain, qui n'a pas de conditions à subir, pas de droits antérieurs à respecter, qui est lui-même pour ainsi dire antérieur à ses paysans, bourgeois, vassaux, évoques, et par conséquent leur est supérieur : tel est le margrave. Entre le margrave et ses vassaux ou sujets, des relations nombreuses, mais simples : nombreuses, parce que chacun de ses vassaux ou sujets avait envers lui des obligations personnelles; simples, parce qu'ils n'étaient point séparés de lui par les degrés multiples de la hiérarchie féodale : telle est à l'origine la constitution politique et sociale du Brandebourg. Elle s'altéra peu à peu, mais ne s'effaca point.
Décadence et persistance de ces institutions.
Elle s'altéra parce que les margraves, obligés de pourvoir aux frais d'une guerre sans trêve et d'une administration coûteuse, connurent de bonne heure
les rigueurs d'une détresse financière, qui les força de battre monnaie avec leurs droits et leurs revenus. On vit alors des églises, des monastères, des villes, même de simples bourgeois, acheter les droits seigneuriaux, tantôt sur une partie de village, tantôt sur un village entier, quelquefois sur tout un district. On vit les seigneuries se former et la population rurale tomber dans le servage, les villes acheter * une indépendance presque complète. A la fin, les margraves furent contraints, pour avoir abusé des levées d'impôts, à traiter avec leurs sujets et à subir des conseils chargés d'exercer sur eux un contrôle financier. On commettrait pourtant une grande erreur si l'on s'imaginait que l'institution primitive disparut dans le chaos et que le margrave devint un suzerain nominal, comme le duc de Saxe, après la chute de Henri le Lion. Son autorité, menacée de toutes parts, ne fut pas sérieusement atteinte. Les conseils organisés pour le contrôle financier devinrent, il est vi'ai, les états provinciaux; mais l'action de chacun de ces petits parlements demeura circonscrite dans d'étroites limites, et aucun lien ne rattacha ces fragments d'une représentation politique brandebourgeoise. Des états généraux auraient pu faire échec au margrave de Brandebourg, mais le margrave de Brandebourg demeura toujours supérieur aux états provinciaux de la Vieille- Marche, de la Lusace, de Lebus, etc. En lui demeura person-
nifié l'État brandebourgeois. D'ailleurs ni ses villes, ni ses vassaux, au profit desquels il avait aliéné un si grand nombre de ses droits, ne devinrent assez puissants pour conquérir une indépendance absolue. Quelques-unes des villes de la Marche commencèrent à jouir d'une certaine prospérité au xii« siècle, et entrèrent dans la ligue Hanséatique; mais elles demeurèrent fort inférieures aux villes allemandes; qu'est-ce que Stendal, Salzwedel, Berlin, Brandebourg, Francfort-sur-l'Oder, à côté de Cologne Brème,. Hambourg, Ltibeck, Nuremberg, Vienne? Les villes brandebourgeoises étaient situées à l'extrémité de la zone commerciale de l'Europe au moyen âge ; le sol sur lequel elles étaient bâties n'était pas riche; le terrain sur lequel elles faisaient leurs échanges n'était pas sûr : aucune iie fut assez forte pour prétendre à l'honneur de faire peur aux margraves. Quant à la noblesse brandebourgeoise, elle demeura pauvre, à de rares exceptions près, car le pays n'était point riche, et il ne s'y forma pas de grandes seigneuries. Enfin le margrave se réserva toujours ce qu'il appelait sa ce suzeraineté princière ». Personne n'eût osé la contester du temps des Ascaniens, et même les margraves surent la faire respecter, pendant la triste période qui s'écoule entre la mort de Waldemar et l'avènement du premier Hohenzollern. Sigismond de Luxembourg, si faible qu'il fût, résista énergiquement aux empié-
PRÉDÉGESSEURg DES HOHENZOLLERN EN BRANDEBOURG 63
teinents de la juridiction épiscopale : « Sachez, monsieur, écrivit-il à un évêque, qu'il est venu jusqu'à nous que vous mettez nos villes en interdit avant d'avoir porté plainte devant nous. Or nous entendons rester le juge de nos villes, et notre sérieuse volonté est que vous cessiez sur l'heure d'en agir ainsi ; sinon nous avons commandé qu'on vous donnât du tracas, à vous et aux vôtres, que cela vous plaise ou non. »
Ce n'étaient point là des paroles en Tair, ni de vaines prétentions, comme en ont les pouvoirs déchus. Un curieux procès qui s'éleva au xvi« siècle entre l'Empire et la Marche abonde en témoignages qui attestent la permanence du caractère exceptionnel de l'autorité margraviale. Quand Maximilien d'Autriche créa la chambre impériale, il inscrivit les évêques de la Marche, comme ceux du reste de l'Allemagne, parmi les princes relevant directement de l'Empire, et de qui les querelles devaient être portées devant la juridiction nouvelle. Le margrave protesta, alléguant que les évêques de Brandebourg, de Havelberg et de Lebus n'avaient rien à voir avec l'Empire, puisqu'ils tenaient leurs régales et leurs fiefs uniquement de leurs seigneurs les margraves. Au cours du débat, qui dura longtemps et qui n'eut pas de conclusion, — ce qui équivaut à un désistement de l'Empire, — il fut produit un grand nombre de documents, dont plusieurs remontent au
temps des margraves ascaniens, et des témoins autorisés vinrent déposer contre les prétentions impériales. De leurs dépositions il résulte que les évoques étaient sujets brandebourgeois et non princes d'Empire, qu'on en appelait de leurs tribunaux non à l'empereur, mais au margrave, et que les lettres impériales adressées aux évoques passaient d'abord par les mains du margrave. Les évoques devaient au margrave le service militaire et le service de cour; leur place était marquée dans les cérémonies; ils portaient les couleurs du suzerain, et se disaient, dans les lettres qu'ils lui écrivaient, « de sa grâce électorale les chapelains très soumis »; le margrave les appelait « monsieur » ; il leur disait non pas « votre dilection », comme il est d'usage entre personnes de conditions princières, mais simplement vous. L'électeur Joachim I" résume en quelques mots ses droits et les devoirs des évoques : « J'ai, dit-il, trois évèques dans mon pays, qui ne doivent de services qu'à moi. » Aucun autre exemple ne saurait mieux montrer combien est grande la difTérence entre les institutions de la Marche et celles de l'Allemagne : ici les évoques avaient partout l'indépendance que donnait l'immédiatité, et les plus belles des principautés souveraines étaient en des mains ecclésiastiques. La hiérarchie et la discipline instituées en Brandebourg à Toriginè ne se sont donc pas perdues en traversant
PHÉOÉGESSEURS DES HOIIENZOLLËRN EN BRAI^DEBOURG 6S
le siècle lamentable qui suivit Textinction de la famille ascanienne, et les HohenzoUern, à leur arrivée, en ont trouvé la tradition vivante.
L'histoire des origines brandebourgeoises éclaire donc toute Tiiistoire de la Prusse : les prédécesseurs des HohenzoUern annoncent et expHquent les HohenzoUern eux-mêmes. N'a-t-on pas reconnu les traits principaux de la monarchie prussienne dans la Marche, telle qu'elle a été créée d'abord par les margraves ascaniens, puis modifiée par les circonstances?Des libertés provinciales, des Ubertés municipales, une nombreuse petite noblesse toute militaire, des seigneuries investies de la juridiction sur les campagnes, ce mélange singulier du féodal et du moderne, n'est-ce pas, avec les changements inévitables apportés par le temps, la Prusse moderne? Bien des contradictions qui étonnent l'observateur contemporain de la monarchie prussienne disparaissent à la lumière de l'histoire. Pourquoi le roi de Prusse, tout ensemble chef constitutionnel de l'État et monarque de droit divin, concilie-t-il difficilement les devoirs que lui impose la première qualité avec les droits qu'il tient de la seconde? C'est que les institutions parlementaires, nées d'un accident révolutionnaire, sont toutes nouvelles dans ce pays. Le parlement unique et national date de 1848 ; seuls les états provinciaux, dont nous avons
Vu l'origine, ont pour eux la tradition historique^
66 ÉTUDES suit l'histoire de PRUSSE
et Tunité de la monarchie était encore, il y a trente ans, représentée uniquement par le roi, c'est-à-dire par le successeur des margraves.
Personne plus que ces margraves n'a mérité le nom de Landesvater ou père du pays^ que les princes allemands aiment à se faire donner par leurs sujets. La Marche a été créée par les Ascaniens, et, au cours de son histoire ultérieure, lorsqu'elle a été mise en péril de destruction, les Hohenzollern, pour la relever, ont fait ce qu'avaient fait leurs devanciers. Le grand- électeur, après la guerre de Trente ans, le grand Frédéric, après la guerre de Sept ans, quand ils parcourent leurs États dévastés, ordonnant de relever telle ruine ou de dessécher tel marais, d'arroser et de fertiliser telle lande déserte, appelant des colons de tous pays, reconstruisant ou bâtissant des villages par entreprise, rappellent les Ascaniens, au moment où ils prirent possession du pays transalbin, désolé par la guerre, et où les villes et les villages s'élevèrent par leur ordre et sous leurs yeux. Quoi d'étonnant que leurs successeurs se sentent et se disent supérieurs à la condition d'un roi constitutionnel ?
Si les HohenzoUern ont suivi l'exemple des Ascaniens, c'est assurément sans le savoir : Frédéric II ne connaît pas leur histoire, dont il parle avec dédain. La persévérance dans les mômes traditions s'expUque par la persistance des mêmes nécessités.
Laissons de côté toutes les déclamations sur une mission allemande et chrétienne de la Prusse, pour résumer l'étude qui vient d'être faite en quelques lignes qui pourraient servir d'introduction à une philosophie de l'histoire prussienne.
L'État brandebourgeois est né sur une frontière disputée entre deux races ennemies : son origine est donc toute militaire. Il aurait pu se faire à coup sûr qu'un autre État allemand grandit à cette frontière, et les circonstances qui ont édifié la fortune de la Marche sur les ruines de ses rivaux n'étaient point nécessaires et fatales. C'est sa médiocrité même qui l'a protégée contre une tempête semblable à celle qui a détruit le duché de Saxe; c'est sa pauvreté qui a stimulé la hardiesse et l'activité de ses chefs. D'ordinaire, l'historien qui recherche les causes de la fortune d'un État trouve les premières et les plus importantes dans une heureuse situation stratégique, bonne pour la défense et pour l'attaque, dans la fertihté du sol, qui donne la richesse. Ici tout est renversé : le sol ingrat donne peu en échange d'un travail opiniâtre, et la nature n'a point pourvu à sa défense; pour comble de malheur, les circonstances historiques ont suscité de tous côtés des ennemis; mais ce sont précisément ces désavantages qui ont fait la fortune du Brandebourg.
Pour vivre et pour grandir dans des conditions si difficiles, il fallait dans TÉtat de Tordre, de la hié-
rarchie, de la discipline ; la Marche se donna tout cela. Quand les institutions naissent d'elles-mêmes, ce n'est jamais sans quelque désordre; mais quand on les établit, c'est toujours sur un plan plus ou moins bien conçu : or, une fois qu'ils eurent passé l'Elbe, les margraves se trouvèrent en terre nouvelle, libres d'y bâtir comme ils l'entendaient. Ils firent beaucoup mieux qu'on ne faisait de leur temps, et, bien que l'esprit et les coutumes de ce temps aient réagi contre leur œuvre et l'aient gâtée en maints endroits, la partie principale en a survécu; le margrave est demeuré le personnage essen^ tiel de la Marche.
Placé au milieu de la plaine germano-slave, sur les deux rives de l'Elbe, le Brandebourg n'est protégé, mais aussi n'est contenu par aucune frontière. Le soin même de sa sécurité l'excite à s'agrandir. Comme il ne peut s'étendre du côté de l'Allemagne, où toutes les positions sont occupées, il prend corps à Test, aux dépens des petites principautés slaves désorganisées. Pendant qu'il s'allonge en plaine, entre la montagne et la mer, ses flancs découverts sont menacés de toutes parts; mais les margraves, riverains d'un fleuve, sont naturellement tentés de le remonter et de le descendre. Ils atteignent la montagne, car les acquisitions qu'ils ont faites en Lusace et Misnie, dans la Saxe actuelle, portent leurs frontières jusqu'aux monts de
Bohême. Un moment même, la Silésie est entamée par eux; quatre jours avant sa mort, Waldemar se faisait promettre par les ducs de Glogau les territoires de Schwiebus, Zûllichau, Crossen. Enfin, à plusieurs reprises ils touchent la mer; ils ont possédé Danzig et convoité Stralsund : sans cesse en mouvement, achetant tout ce qui est à vendre, prenant tout ce qui est à prendre, ils annoncent les HohenzoUem, qui suivront, pour aller plus loin, toutes les routes où ils ont marché.
Dans cet État besogneux, aucune qualité de luxe. Quelques-uns des margraves ascaniens s'abandonnent aux tentations des pompes chevaleresques, mais leur trésor obéré les avertit qu'ils ont fait fausse route. Tous d'ailleurs n'ont pas, comme Waldemar, prodigué leurs marcs d'or. Un jour le margrave Jean s'avisa que la guerre a des fortunes diverses, et qu'il faut dans la prospérité songer aux temps difficiles : il remplit d'or un grand coffret qu'il alla porter dans l'église de Neu-Angermiinde. On montre encore aujourd'hui le tilleul que le prudent margrave avait planté pour marquer l'endroit où fut pratiquée la cachette qui a reçu le premier trésor de guerre du Brandebourg. Les HohenzoUern ont imité le margrave Jean, et non le brillant Waldemar; pour un qui a fait coudre des boutons d'or sur son habit, comme le premier roi, combien ont fait servir sur leurs habits neufs leurs vieux bou-
tons de cuivre! Ne cherchons pas non plus dans ce pays le luxe intellectuel; les poètes et chanteurs de la cour ascanienne venaient du dehors, et cette cour, comparée à celle d'un landgrave de Thuringe, où Ton tenait école de chevalerie, devait paraître aussi barbare que la cour d'un roi franc de Cambrai comparée à celle d'un roi wisigoth de Toulouse ou de Tolède. De môme Frédéric-Guillaume, le second roi de Prusse, ce royal sous-officier qui presque tous les soirs tenait tabagie^ faisait triste figure, comparé à l'empereur Charles VI I Mais les successeurs des rois de Cambrai ont régné à Toulouse, et la victoire a conduit naguère le successeur de Frédéric-Guillaume aux portes de Vienne.
Il est inutile de mêler aucune récrimination à ces faits indiscutables : il suffit de les constater. En Allemagne, on essaye pourtant de porter dans cette vieille histoire les préoccupations politiques du temps crû nous sommes. Les uns sont heureux de faire remonter au moyen âge les origines de l'État qui, dès son début, se distingue nettement du reste de l'Allemagne et prélude ainsi à ses grandes destinées. D'autres mettent en lumière le caractère particulier des institutions de la Marche, afin de montrer que l'entente est impossible entre l'esprit allemand et l'esprit brandebourgeois, produits de deux histoires si différentes. Ceux-ci prévoient que
la lutte commencée entre eux finira, non par la victoire de Tun ou de l'autre, mais par l'altération de tous les deux. Ils comprenaient bien Toffice que pouvait remplir en Allemagne un État tout militaire, comme la Prusse, veillant sur la frontière à l'orient et à l'occident, et demeuré une véritable Marche à deux têtes, dont Tune était tournée vers la France et l'autre vers la Russie; mais ils s'inquiètent et pour l'Allemagne et pour l'Europe de voir l'Allemagne entière transformée en un État militaire, et entraînée dans la voie prussienne de Taccroissement indéfini, car la destinée de la Prusse, comme le montre son histoire, prise à ses origines, est de s'accroître sans cesse. Le chef actuel de la monarchie en a la très claire intelligence, lui qui disait le jour de son couronnement : « Ce n'est pas la destinée de ia Prusse de s'endormir dans la jouissance des biens acquis; la tension de toutes les forces intellectuelles, le sérieux et la sincérité de la foi rehgieuse, l'accord de l'obéissance et de la liberté, l'accroissement de la force défensive sont les conditions de sa puissance; si elle Toubhait, elle ne garderait pas son rang en Europe. » Dépouillez de ses accessoires la pensée principale de ce discours, écartez la forme mystique qu'aiment les pieux rois de la famille des Hohenzollern, et surtout entendez bien ce qu'il faut comprendre par « l'accroissement de la force défensive », dans un pays où
72 ÉTUDES SUR l/lIISTOIRE DE PRIISSE
Toffensive a toujours été considérée comme le meilleur mode de défensive : il restera tout justement la loi de l'histoire de Prusse, qu'au siècle dernier Mirabeau a donnée sous cette forme plus brève : « La guerre est l'industrie nationale de la Prusse. y>