PAR LES CHEVALIERS TEUTONIQUES
Les destinées de l'ordre teutonique.
Jacques de Vitry rapporte « qu'un honnête et religieux Allemand, inspiré par la Providence, fit bâtir à Jérusalem, où il habitait avec sa femme, un hôpital pour ses compatriotes ». C'était vers l'année 1128. Si l'honnête et religieux Allemand avait rêvé l'avenir, comme firent Jacob le patriarche et tant d'autres personnages historiques ou légendaires, un étonnant spectacle se fût déroulé devant lui. Il aurait vu les infirmiers de son hôpital, non contents du soin des malades, s'armer et devenir Tordre militaire des teutoniques; l'ordre nouveau grandir auprès de ses aînés, les templiers et les hospitaliers, et s'avancer à ce point dans la faveur du pape, de l'empereur et des rois, qu'il ajoute les privilèges aux
privilèges, les domaines aux domaines, et que le château du grand maître se dresse parmi les plus superbes de la Palestine. Tout à coup un changement de décor lui eût montré les teutoniques portant leurs manteaux blancs à croix noire des bords du Jourdain à ceux de la Vistule, combattant, au lieu du cavalier sarrasin vêtu de laine blanche, le Prussien couvert de peaux de bêtes; détruisant un peuple pour en créer un autre, bâtissant des villes, donnant des lois, gouvernant mieux qu'aucun prince au monde et prospérant jusqu'au jour où, affaiblis par la richesse et comme énervés par la fortune, ils. sont attaqués à la fois par leui^ sujets et par leurs ennemis. Alors le fondateur de l'hôpital de Jérusalem aurait vu leur terrible chute : les chevaliers naguère si puissants deviennent les vassaux de la Pologne. En vain ils multiplient les efforts pour se relever; ils sont condamnés à périr quand la réforme s'attaque à la vieille foi du moyen âge et proscrit le culte de la Vierge dont ils sont les serviteurs armés. Le grand maître lui-même se fait le sectateur de Luther et transforme en duché pour lui et ses descendants la terre conquise sur les Prussiens en l'honneur de Dieu et de sa Mère; mais, par un singulier retour de fortune, cette usurpation inaugure uii avenir plus brillant que le passé; car ce grand maître est un HohenzoUern, dont Théritage .passera bientôt à ses cousins de Brandebourg :
ceux-ci transformeront le bonnet ducal de Prusse en couronne royale; de nos jours ils sont les rois de Prusse empereurs d'Allemagne.
Les rois de Prusse empereurs d'Allemagne n'ont point oublié l'origine lointaine de leur puissance ; c'est l'aigle des chevaliers qui est dessinée sur leurs drapeaux, et Guillaume I^f, posant à Marienbourg, en 1872, la première pierre d'un monument à la mémoire de Frédéric II, écoutait avec plaisir un orateur érudit et patriote * qui retraçait devant son « très illustre et très puissant empereur, très gracieux roi et sire », cette merveilleuse destinée commencée à Jérusalem. Un peu plus tard, le prince héritier de Prusse et d'Allemagne inaugurait le monument achevé ; devant lui furent découvertes la statue de Frédéric et celles de quatre grands maîtres, placées aux côtés du piédestal, comme pour porter le héros de la Prusse. Il paraît que le fils de l'empereur Guillaume suit avec intérêt les recherches faites en Terre Sainte pour retrouver les souvenirs
1. M. de Winter, maire de Danzig et député au Reichstag. Je lui exprime ici ma vive reconnaissance pour l'hospitalité que j'ai reçue de lut dans sa ville de Danzigj qu'il gouverne en historien, respectatlt les vieux monuments et les relevant de leurs ruines, mais aussi en excellent administrateur, qui pourvoit à toutes les nécessités d'une ville moderne. M; de Winter a voulu que je l'accompagnasse à sd maison de Gelens, située non loin de Thorn, c'est-à-dire dans la région où se sont faits les premiers établissements teutoniques. Je dois beaucoup à cet hôte et à ce guide qui connaît à merveille la vieille histoire du pays qu'il m'a montre.
et les monuments des teutoniques : arrivé au plus haut degré de la fortune, on tourne volontiers les regards vers son berceau, et le berceau de la monarchie prussienne est bien cet hôpital fondé par un inconnu, un quidam AllemanuSy comme dit Jacques de Vitry.
Je vais raconter ici une période de cette histoire, rétablissement des teutoniques en Prusse, la grandeur, puis la décadence de l'État fondé par eux *. C'est une vieille histoire, accomplie sur un théâtre obscur; mais il ne faut pas négliger les vieilles histoires : on s'exposerait, en dédaignant celle*ci, à ignorer les causes d'événements très graves et modernes.
La vieille Prusse. — Voyageurs et missionnaires*
Les Prussiens que les chevaliers teutoniques ont détruits au xiip et au xiv® siècle étaient un peuple de race Uthuanienne mélangé d'éléments finnois; ils habitaient aux bords de la Baltique, entre la Vistule
1. 1. Scviptores rerum Ptnissicarum, 5 vol., 1861-1874. — II. PevibdichfPreussische Regesten bis zumAusgange des dreizehnten Jahrhunderts, 2 vol., 1875-1876. — III. A.-L. Ewald, Die Eroberung Preussens durch die Deutschen, 2 vol., 1872-1875. — IV. G. Freytag, Vom Mittelalter zur Neuzeit, 5« édit., 1867. — V. de Treitschke, Dos Ordensland Preussen, 1871.— VI. L. de Winler, Festrede am Tage der westpreussischen Sàcularfeiei', 1872. — VII. Tœppen, Historisch-comparative Géographie von Preussen^ 1858.— VIII. Lolar Weber, Preussen vor 500 Jahren, J878.
et le Pregel, dépassant un peu ces deux fleuves. Leur pays était situé et fait de telle sorte qu'un peuple pouvait, sans être troublé, y vivre longtemps isolé. A l'ouest, la Vistule, plus large qu'aujourd'hui, inondait son delta de ses eaux et chaque année l'encombrait de glaces, qui, l'été venu, fondaient en une mer de boue. Au nord, la côte est accompagnée, à des distances variables, par les Nehrungeriy langues de terre étroites et longues, recouvertes de dunes mobiles^ et qui s'élèvent presque à pic à des hauteurs de 60 à 80 mètres, entre la pleine mer et des lagunes d'une eau à peu près douce qu'on appelle Haff. Ce sont de véritables barrières, et quand de certains points du rivage on regarde vers l'horizon, les vaisseaux qui apparaissent au delà des Nehrungen semblent des édifices fantastiques bâtis au sommet d'une colline lointaine. En quelques endroits, la barrière s'abaisse : un canal laisse passage aux navires; mais ces canaux se sont plusieurs fois déplacés : la mer les a bouchés pour se frayer passage autre part. Voilà certes un rivage qui n'invite pas le navigateur. A l'est, la Prusse est plus ouverte; mais la Lithuanie, sa voisine, était habitée par un peuple frère du peuple prussien, professant la même religion que lui et qui devait le soutenir dans sa lutte contre la civilisation occidentale. Au sud, vers la Pologne, le terrain n'est pas si libre d'obstacles qu'on se l'imagine quand on se représente la plaine
septentrionale comme absolument uniforme. Une longue chaîne de hauteurs, médiocres il est vrai, qui part du Holstein, parcourt le Mecklembourg, la Poméranie et la Prusse, pour aller gagner TOural à travers le far-east européen. En approchant de la rive gauche de la Vistule, ces collines s'élèvent, et le voyageur qui de Berlin se rend à Danzig voit, avant d'arriver à cette ville, les dépressions succéder aux saillies, les ruisseaux prendre des airs de torrent, et môme par endroits se précipiter en cascades : le Thurmherg, qui mesure 330 mètres, a la structure pittoresque d'une grande montagne. Sur la rive droite de la Vistule, les collines, moins hautes, enveloppent par le sud la région prussienne. On y trouve des étangs, petits pour la plupart, mais en si grand nombre qull n'est guère de points d'où l'on n'en puisse découvrir plusieurs à la fois : les eaux courantes abondent comme les stagnantes, et les bois de pins qui revêtaient jadis les ondulations de ce terrain, aujourd'hui dénudé, barraient la route aux invasions.
L'histoire explique mieux encore que la géographie pourquoi la région prussienne est demeurée si longtemps isolée du monde. Les légions romaines s'étaient arrêtées aux bords de l'Elbe, puis elles avaient reculé jusqu'au Rhin. La Prusse fut plus sérieusement menacée par Gharlemagne, car l'empereur chrétien, défenseur et serviteur de l'Église
apostolique et universelle, avait entrepris la conquête du monde et la conversion de tous les infidèles. L'armée qui, tous les ans, se réunissait autour de lui de tous les points de Tempire, avait sur TElbe ses tètes de colonne fixes : c'étaient les Marches, cantons militaires organisés pour l'offensive et la défensive et tournés vers ce monde slave et finnois qui couvrait Torient de TEurope; mais Gharlemagne mourut sans avoir dépassé l'Elbe, et le flot qui avait menacé la Prusse avec tous les pays de l'est s'arrêta, La Germanie était chrétienne, il est vrai ; mais elle fut occupée par les luttes intestines qui troublèrent l'empire et le déchirèrent, au ix^* siècle, en trois morceaux. Plus tard, les empereurs du saint-empire romain germanique ne daignèrent point poursuivre contre d'obscures peuplades l'œuvre carolingienne, et les Prussiens, séparés de l'Elbe par la largeur du bassin de l'Oder, jouirent du répit qui leur était laissé.
A la fin du ix^ siècle, ils furent visités par un hardi marin, le Schleswigeois Wulfstan. Parti de Hydaby en Schleswig, "Wulfstan navigua sept jours et sept nuits avant d'arriver dans la région inconnue. Il raconte qu'il y a vu beaucoup de villes, dans chacune desquelles était un roi, petites villes assurément et petits rois; puis, entremêlant à la façon naïve d'un voyageur primitif les renseignements
les plus divers, il dit qu'on trouve dans le pays
beaucoup de miel, qu'on y pêche beaucoup, que le roi et les riches y boivent du lait de jument, les pauvres et les esclaves de Thydromel, qu'il y a beaucoup de guerres civiles et point de bière. Il a surtout admiré la manière dont on célébrait les funérailles. Quand un homme est mort, on laisse, ditil, le cadavre dans la maison un mois, quelquefois deux, et même, si le défunt est un roi ou un grand, une demi-année. Les habitants conservent les corps par un procédé qu'ils emploient pour glacer leurs boissons Tété. Cependant la maison mortuaire ne désemplit point, et les parents et amis passent le temps à jouer et à boire, la succession faisant les frais de ces réjouissances. Le jour enfin venu de porter le corps sur le bûcher, on réunit tout ce qui reste de l'avoir du défunt; on en fait trois parts inégales, que l'on place, la plus forte à un mille de la ville, la plus petite tout près, la moyenne entre les deux. A cinq ou six milles à la ronde, on prévient les cavaliers qu'il y aura course funèbre ; ils accourent, et par trois fois les chevaux sont lancés jusqu'à ce que les trois parts, qui sont les prix, soient gagnées. Voilà ce que Wulfstan a vu dans ce pays, où une bonne partie de l'existence se passait à enterrer les morts.
D'autres voyageurs vont arriver en Prusse, que n'attirera ni la curiosité, ni l'amour du gain. Le christianisme avait fait de grands progrès parmi les
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Slaves, depuis le jour où deux apôtres venus d'Orient, Méthode et Cyrille, avaient apporté en Moravie la traduction slave de l'Évangile et enseigné à ces païens en langue intelligible la parole de Dieu. A la fin du x® siècle, la Bohême et la Pologne étaient chrétiennes, et Ton pouvait croire que les Polonais transmettraient aux Prussiens le christianisme et la civilisation de l'Occident. S'ils l'avaient fait, l'histoire de l'Europe orientale aurait peutêtre suivi un tout autre cours. Ce fut du moins un Slave, saint Adalbert, qui entreprit la première mission en Prusse.
Adalbert était d'une noble famille tchèque. Neuf années durant il avait étudié à Magdebourg, auprès du docte Otrich, que ses contemporains nommaient
le Gicéron de la Saxe. Tout jeune, il fut élevé au siège épiscopal de Prague, siège nouveau, puisque Adalbert est le second évêque de la capitale bohémienne. Son troupeau, encore indocile, supporta mal ses rigueurs, et l'évêque, laissant la mitre et la crosse, se rendit à Rome, où il se retira sur l'Aven- ' tin dans le monastère des saints Alexis et Boniface. Il y devint l'ami d'un singuher personnage, l'empe- . reur Otton, élève de trois femmes savantes, sa mère, sa grand'mère et sa tante, et de Gerbert, ce disciple des Arabes, qui fut maître en philosophie, en mathématiques, en astronomie et dans toutes les sciences du temps ; écrivain, mécanicien, horloger, si savant
naturaliste qu'il passa pour sorcier, et qu'on le croyait capable d'entrer dans une maison autrement que par la porte ou par les fenêtres; politique délié, au point de mener plusieurs trahisons à la fois; servile par ambition; à la fin, pape, tout enorgueilli de la grandeur du pontificat romain, et rêvant avec l'empereur je ne sais quelle reconstitution de lancien empire, car Otton appelle Rome « la tête du monde » et la « ville d'or » ; il se dit l'empereur auguste des Romains, porte le titre de consul, et adresse ses édits au sénat et au peuple de Rome. A ceux qu'il investit d'un office, il met dans la main le code de Justinien en leur disant : « Juge selon ce livre Rome et l'univers, et prends garde de violer jamais les lois de Justinien, mon très saint prédécesseur. » Fervent chrétien d'ailleurs, cet empereur du monde a des velléités de renoncer au monde. Il quitte parfois le palatium romanum pour aller vivre dans une cellule à Subiaco, ou. dans une caverne comme un ermite. 11 visite, pieds nus, le tombeau des martyrs. Il eût mieux fait de servir le Christ, les armes à la main, à la frontière d'Allemagne, où les Danois, un moment convertis, retournent au paganisme sous le fils de Harald à la dent bleue^ pendant que les margraves de TElbe, ces sentinelles carolingiennes oubliées par le successeur de Justinien, se défendent à grand'peine contre les Wendes. Adalber fut-il pénétré par Tesprit de ce monde
caduc, qui semble avoir épuisé la vie et où Timagination pédantesque des hommes erre dans les ruines du passé, comme s'ils n'attendaient plus rien de l'avenir? Peut-être crut-il que la fin du monde était prochaine, et il résolut d'aller demander aux Prussiens, dont il avait ouï parler en Bohême, le martyre, c'est-à-dire le salut élemel. C'était en l'année 997. Adalbert passa par l'Allemagne et par la Pologne. Il demanda au duc polonais une escorte de quelques hommes et une barque, puis descendit la Vistule jusqu'à la mer, suivit le rivage dans la direction de l'est et, après quelques jours de navigation, aborda sur la côte orientale de la Prusse. Le prêtre Benoît et le moine Gaudentius, qui étaient avec lui, ont inspiré deux récits de la «Passion de saint Adalbert », où l'on retrouve le sentiment d'horreur que le souvenir de la terre prussienne a laissé dans leur esprit. A peine la barque éut-elle touché le rivage, que les matelots, déposant à la hâte leurs passagers, s'éloignent, à force de rames et à la faveur de la nuit, de cette Prusse « à qui Dieu est inconnu ». Les missionnaires, effrayés eux-mêmes, restent là quelques jours sans aller vers les païens, et ce sont les païens qui viennent trouver les apôtres, quand le bruit s'est répandu que des hommes étranges sont ce arrivés d'un autre monde ». Une troupe survient « grinçant je ne sais quoi de barbare ». Adalbert était assis, lisant le livre des psaumes; le
plus méchant de ces méchants lève en grondant « son bras noueux i>^ et frappe Tévèque de sa rame. Le livre échappe des mains d*Adalbert, qui tombe en murmurant : « Béni soit le Seigneur dans sa miséricorde! Si je ne reçois rien de plus en Thonneur de mon Dieu crucifié, du moins j'aurai reçu ce coup précieux! » Le coup n'était pas mortel, et les barbares n'avaient voulu qu'effrayer les étrangers : « Partez, leur dirent-ils, ou vous mourrez. »
Les trois compagnons partirent, mais pour se rendre en un lieu où se tenait un marché. Il y avait foule; dès qu'il apparaît, « l'homme du ciel est environné par un flot de têtes de chiens, qui ouvrent une gueule terrible et lui demandent d'où il vient, ce qu'il est, ce qu'il cherche, pourquoi il est venu sans être appelé. Ces loups ont soif de sang et menacent de mort celui qui leur apporte la vie : n'attendant point qu'il parle, ils grimacent et se moquent. C'est le mieux qu'ils sachent faire. Parle, crient-ils enfin en secouant la tête! » L'évêque dit en peu de mots ce que disent toujours en pareilles conjonctures les apôtres : il est venu arracher ses frères des mains du diable et des gorges de l'enfer, leur révéler le vrai Dieu, et les purifier dans le bain du salut. Les Prussiens rient des paroles célestes, frappent la terre de leurs bâtons et emplissent l'air de leurs hurlements, mais ne touchent point les étrangers, auxquels ils commandent de s'éloigner. L'athlète du
Christ se lamentait de ne pas mourir; pourtant sa chair était troublée à Tidée de la mort. Un jour qu'il marchait le long du rivage, une énorme vague se soulève, comme portée par un monstre marin, et se brise avec fracas à ses pieds : Tévéque « pâlit atrocement comme une femme craintive ». La nuit venue, Gaudentius rêva qu'il voulait, après avoir entendu la messe dite par Adalbert, s'approcher du calice pour y tremper ses lèvres, mais que le gardien de l'autel accourait et lui disait : « Ce n'est point à ta bouche qu'il appartient de boire au calice de vie : il est réservé à Tévéque. » Quand le moine lui raconta son rêve, Adalbert comprit qu'il s'agissait du calice du martyre, et ce « fils de la femme », tremblant à la pensée de la passion prochaine : « Mon frère, dit-il, veuille Dieu que ce songe n'annonce que des choses heureuses ! »
Le calice descendit enfin des cieux. Gaudentius avait célébré la messe, et les trois compagnons, après avoir fait un repas, s'étaient endormis sur le gazon. Une troupe de Prussiens, conduite par un homme à qui les Polonais avaient tué son frère, les surprit dans leur sommeil. « Le réveil ne fut point agréable. » Adalbert, ce dont la chair qui va mourir change de couleur », est entraîné; en voyant le bourreau prêt à le frapper, il ne dit qu'un seul mot à voix basse, celui du Christ au jardin des Oliviers : « Mon père, que voulez- vous de moi? » Ses compagnons,
épargnés par les bai'bares, racontèrent qu'au moment où il tomba, frappé de sept coups de lance, les liens qui retenaient ses mains se rompirent d'eux-mêmes et que les bras du martyr s'étendirent en croix. Ce fut le premier miracle de saint Adalbert.
L'histoire de ce martyre ne nous apprend rien sur les Prussiens, et il faudrait d'autres témoignages que ceux de Gaudentius et de Benoît pour prouver qu'il y avait en ce peuple une exceptionnelle férocité. On ferait une belle histoire des missions du moyen âge * en s'imposant comme une règle de ne point prendre parti pour les martyrs, et de rechercher ce qui pouvait se passer dans l'âme des païens à l'arrivée des missionnaires. Toutes sortes de raisons expliquent la propagation de la religion chrétienne dans l'empire romain, et l'on comprend bien aussi que les peuples barbares qui l'ont envahi aient adopté la foi des populations au milieu desquelles ils vivaient. Encore faut-il remarquer que les seuls Francs l'ont acceptée tout entière, au lieu que les autres ont rejeté le mystère de la Trinité, comme impie et contraire au dogme de l'unité divine. Rien ne les a pu déterminer à courber la tête devant l'Église romaine : Théodoric savait qu'en continuant à nier l'égalité du Père et du Fils, il mettait son
1. M. Mignet en a écrit un chapitre qui peut servir de modèle : La Germanie au huitième et au neuvième siècle, dans ses Notices et mémoires historiques, t. II.
empire en péril, et il a persisté; à la veille d'être attaqué par Glovis, le roi burgonde Gondebaud, à qui ses évoques ont mis pour ainsi dire le marché en main, se résigne avec une profonde tristesse à courir un danger dont il mesure toute la grandeur, plutôt que de croire, comme il dit, à trois dieux. Cependant ces rois étaient entourés de catholiques : Gassiodore était auprès de Théodoric, Avitus auprès de Gondebaud; ils parlaient ou, tout au moins, entendaient la langue de l'Église. Gombien plus longue n'a pas dû être la résistance, des barbares demeurés en terre barbare, à qui des inconnus venaient prêcher le catholicisme! Représentez-vous ces hommes demeurés fidèles au culte de la nature, adorant les forces mystérieuses, le tonnerre qui les épouvante, l'eau bienfaisante qui coule des fontaines, la terre nourricière, le chêne, qui chaque année reverdit, et qui, étant séculaire, passe pour immortel. Des missionnaires arrivent : ils profanent les bois sacrés dont les barbares révèrent l'ombre et le silence; ils mettent le bât sur le cheval blanc qui rend des oracles dans le temple de Swantvit, Dieu de la sainte lumière; ils mettent la cognée au pied du chêne dont les branches, agitées par le vent, révèlent aux hommes la volonté du ciel. Ils déclarent que ce culte vénérable, qui a été celui de nos ancêtres aryens, est œuvre d'enfer et de damnation, et, en échange, ils apportent les mystères d'un Dieu
sorti d'une vierge, d'un éternel qui naît, d'un immortel qui meurt, d'un fils aussi vieux que son père, d'un crime avec lequel on naît et que lave l'eau du baptême. Entrez dans l'intelligence de ces barbares : comprendrez-vous ?
Souvent les missionnaires ne savent pas même la langue de ceux auxquels ils s'adressent. Ils parlent par signes, par mise en scène, par la croix qu'on porte devant eux ou par des représentations figurées des mystères. Cet enseignement par l'aspect n'était pas plus intelligible. lies missionnaires qui savent se faire comprendre trouvent-ils toujours les paroles qu'il faut dire? Sans doute, quand ils sont intelligents et dirigés par l'admirable pape Grégoire VI, qui, dans ses curieuses instructions aux prêcheurs des Anglo-Saxons, enseigne l'art de ménager la transition entre les coutumes anciennes et la foi nouvelle; mais on ne rencontrait point chez tous les apôtres la modération ni la flexible intelligence qu'il fallait pour une si délicate besogne. Adalbert, par exemple, dit aux Prussiens qu'il vient pour les arracher des gorges de l'Arverne, mais les Prussiens ne se savaient pas menacés de périr dans ces gorges. Ce discours rappelle celui que Glotilde, au dire de Grégoire de Tours, tint à Glovis quand elle le catéchisa : elle lui reprocha de vénérer des idoles, et les Francs n'en avaient pas; d'adorer Jupiter, ce stuprator viroruniy cet adultère, cet inceste qui a épousé
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sa sœur, puisque Junon dit (dans Virgile) qu'elle est « et la sœur et l'épouse du maître des dieux »; c'était la première fois sans doute que Glovis entendait parler de Jupiter. Aussi, ne comprenant pas, il se contente de répondre à Clotilde ces mots : « Ton Dieu n'est pas de la famille des Ases : par conséquent il n'est pas Dieu », et c'est le tour de Clotilde de ne plus comprendre. Cette conversation rapportée par l'évéque de Tours n'a peut-être jamais été tenue; mais on peut voir dans les paroles que Thistorien prête à Clotilde une sorte de texte consacré pour Tusage des missionnaires, qui a servi jadis à la conversion des païens classiques et qu'on emploie à la conversion des païens germaniques. Les vieilles phrases vivent longtemps, si tant est qu'elles meurent jamais, et bien des exemples montreraient, si on les voulait réunir, que non seulement la langue, mais aussi le langage des missionnaires, n'était pas intelligible à ceux qui l'entendaient.
C'est pourquoi la plupart des missions n'auraient pas réussi sans la politique et la force. « Je ne puis rien, dit Boniface, l'apôtre de la Germanie, sans le patronage du duc des Francs et la crainte qu'il inspire. » Il a fallu trente-quatre années de guerre, des exécutions et des transportations en masse pour convertir les Saxons; il a fallu, la conquête achevée, le papitulaire de Saxe, où la peine de mort revient à chaque article, et le dur gouvernement des évoques
et des comtes. Les païens comprenaient de bonne heure qu*en défendant leurs dieux ils défendaient leur liberté, et qu'en devenant chrétien on devenait sujet. Ils savaient, à la venue du missionnaire, que le prince n'était pas loin et qu'il apportait la servitude. Adalbert dit aux Prussiens qu'il est envoyé par le duc de Pologne; mais les Prussiens ne redoutaient rien tant que le joug du duc de Pologne. Ils étaient en guerre avec lui sur la frontière, et même le meurtre de l'évêque fut une vengeance privée, son bourreau ayant eu un frère tué par des Polonais. Les barbares auraient voulu épargner les chrétiens pour ne point encourir de représailles : à deux reprises, ils commandent à ces inconnus « venus d'un autre monde » d'y retourner. Ils les tenaient pour des êtres malfaisants, et l'hagiographe leur prête ces paroles remarquables : « A cause de ces hommes, notre terre ne donnera plus de moissons, nos arbres ne porteront plus de fruits; il ne naîtra plus d'animaux, et ceux qui seront nés mourront. » Les Prussiens se trompaient, car leur terre devait donner encore des moissons et de plus belles ; mais un jour devait venir où il n'y aurait plus de Prussiens pour les récolter. Tout ce peuple a péri, en effet, martyr de la civilisation chrétienne, ne laissant qu'un nom, qui a été pris par ses vainqueurs. Il avait raison de dire au précurseur des valiers teutoniques : « Va-t'en I »
La conquôte.
Adalbert était mort sans avoir gagné Tâme d'un Prussien à la foi chrétienne, mais on sut dans TEurope entière qu'un évêque, un ami de l'empereur, avait trouvé le martyre parmi des païens jusque-là inconnus, et le nom des Prussiens sortit de l'obscurité. Dès lors la guerre est perpétuelle contre la Prusse, que les Danois attaquent par le nord et les Polonais par le sud. Ni les uns ni les autres n'eurent de succès durables, et les crises d'anarchie qui se répétaient périodiquement en Pologne survinrent toujours à point pour sauver les Prussiens. Ceux-ci, le plus souvent, se contentaient de faire des guerres défensives, se tenant cachés dans les bois, jusqu'à la retraite de leurs ennemis, qu'ils poursuivaient. Le roi Boleslas IV parvint, au milieu du xii« siècle, à leur imposer un tribut, après une expédition victorieuse; mais ils refusèrent de payer ce qu'ils avaient promis, et, lorsque Boleslas envahit encore une fois leur pays, son armée y périt presque entière. Ce fut le dernier grand combat : quand s'ouvrit le xiiie siècle, la Prusse était toujours indépendante et païenne.
Les Prussiens n'étaient pas des ennemis à dédaigner. Il est vrai qu'ils étaient divisés en onze
peuplades, mais la communauté de religion les unissait. Pierre de Dusbourg nous apprend qu'il y avait chez cette nation abominable un lieu appelé Romowe, nom qui vient de Rome, ajoute-t-il avec cette hardiesse fantastique des écrivains du moyen âge à inventer les étymologies. A Romowe habitait un certain personnage, le Criwe^ qui était le pape des Prussiens, ce De même, en effet, que le seigneur pape gouverne l'universelle Église des fidèles, de môme, sur un ordre du Criwe, obéissent non seulement les Prussiens, mais encore les Livoniens et les Lithuaniens. Il n'est pas besoin que le grand prêtre paraisse en personne : son messager, porteur de son bâton ou de quelque signe connu, est vénéré comme lui-même. y> Les morts avaient pour lui autant de déférence que les vivants : avant de se rendre dans la vie future, ils passaient par sa maison; aussi les parents des trépassés se succédaient-ils chez le grand prêtre pour lui demander s'il n'avait pas, tel jour, vu passer telle personne, et le grand prêtre, sans hésiter, décrivait le personnage, les vêtements qu'il portait, les chevaux et les serviteurs qu'on avait brûlés avec lui ; il montrait le trou qu'avait fait, en passant avec sa lance, le voyageur pour l'autre monde. Comme les Prussiens étaient très religieux et n'entreprenaient rien sans consulter leurs dieux, grande était l'autorité du chef mystérieux d'un clergé répandu sur tout le territoire. Le Criwe
vivait et prospérait ainsi au fond de son bois sacré, au temps où le grand pape Innocent III présidait à Latran les évêques et les ambassadeurs des princes de la chrétienté. L'Allemagne, gouvernée par les Hohenstaufen, brillait de tout l'éclat de la civilisation chevaleresque ; à Paris, Notre-Dame s'élevait, et saint Louis allait bâtir la Sainte-Chapelle; l'Université était fondée : de tous les points de l'Europe une jeunesse avide de connaître se pressait autour des maîtres, qui dissertaient de omni re scihili et quihusdam aliis, et les Prussiens ne comprenaient pas qu'on pût sur un morceau de parchemin expliquer sa pensée à un absent ; les secrets de l'arithmétique leur étaient si bien inconnus que pour compter ils faisaient des marques sur un morceau de bois ou des nœuds à leur ceinture.
Cependant de tous côtés s'avance vers eux, lentement, irrésistiblement, la civilisation chrétienne. Les royaumes Scandinaves sont chrétiens depuis le XI® siècle. Au xii® siècle, par la collaboration des margraves de Brandebourg, des ducs de Saxe et des rois de Danemark, le christianisme s'établit en Brandebourg, en Mecklembourg et en Poméranie, et cette dernière province confine à la Prusse, dont elle n'est séparée que par la Vistule. Depuis longtemps la Pologne, qui enveloppait la Prusse au sud, était chrétienne. Enfin, dans la Livonie, Albert de Buxhôvden, évêque et soldat, avait conquis sur
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les païens son évêché de Riga et fondé Tordre des Porte-glaives, qui avait pour insignes Tépée et la croix sur le manteau blanc '. Gomment la Prusse aurait-elle pu maintenir plus longtemps son indé* pendance et sa religion? Il n'est point permis à un peuple d'être si différent des peuples qui l'entourent. La civilisation, c'est-à-dire la somme d'idées admise par la majorité des peu pies d'une certaine région, à une certaine date, sur les rapports de l'homme avec Dieu et sur la forme du gouvernement et de la société, n'est pas tolérante à l'égard des dissidents, individus ou peuples. Elle tend à effacer sans cesse, au sein de chaque nation, les résistances individuelles, et à rendre les peuples réfractaires semblables aux autres. Son œuvre, rapide aux époques où les idées circulent vite, fut lente au moyen âge, mais ne s'arrêta pas. Elle marchait alors de l'ouest à l'est : partie de France et d'Italie, elle avait gagné l'Allemagne, les pays du nord, la Pologne et les rives lointaines de la Baltique ; la Prusse, débordée par elle, demeurait comme une exception qui devait cesser.
Au début du xni° siècle, une nouvelle tentative fut faite pour convertir les Prussiens. Le moine Christian, sorti du monastère poméranien d'Ohva, avant-poste chrétien jeté à quelques kilomètres de