‹ Etudes sur l'histoire naturelleChapitre 3 sur 11 · VÉGÉTAUX · texte numérisé non relu

VÉGÉTAUX

L'existence d'une cavité digesiive a été regardée d'abord comme un caractère distinctif de l'animal. Mais il n'en est pas ainsi et on ayak mal raisonné. Tant que l'on n'a pas eu de bons microscopes, comme on voyait presque partout un tube digestif, on généralisait son existence ; si on ne pouvait en trouver dans les degrés inférieurs de l'animalité, la faute en était à la petitesse de l'animal et à l'imperfection de l'instrument d'optique! — Plus tard les microscopes ayant été perfectionnés, on a reconnu l'erreur commise et on a bien été obligé d'admettre que le tube digestif était un caractère non pas général, mais presque général des animaux.

On a dit aussi que tout animal possédait un système nerveux ; on était fondé à l'admettre parce que *tout animal sent et veut. Maison ne l'a pa& toujours

i UNITÉ d'origine

trouvé parce que ce sont des organes excessivement délicats. Ici même Tanalogie faisait prévoir le résultat de l'observation.

En effet, à mesure que l'on descend aux degrés les plus inférieurs de l'échelle animale, on aperçoit une tendance à l'homogénéité ; on doit donc conclure que chez les derniers animaux on ne devra pas trouver de nerfs.

Le raisonnement concordant ici avec l'observation, la conclusion que nous tirons paraît infiniment probable. On voit donc en définitive qu'on ne peut pas fonder la définition de l'animalité sur l'existence du tube digestif et du système nerveux.

Pourra- t-on la fonder sur l'attitude, la couleur, la Composition chimique t II est évident que ce sont des tentatives désespérées, et que rien ne justifie.

// riy a doncpas un seul caractère organique qui puisse différencier ï animal du vêpétaL

Il faut trouver la différence dans la différence des fonctions.

L'animal sent et se meut, ont dit les anciens.

Ce qu'il y a de plus essentiel c'est la sensibilité. Théoriquement la sensibilité de l'animal est incontestable ; mais pratiquement elle est très-difficile à établir. Comment s'assurer qu'un être sentî S'il

s'agit de nos semblables, ou d'animaux voisins de rhomme, la chose sera facile, quoique Descartes l'ait nié; mais à mesure que Ton descend aux êtres inférieurs on voit peu à peu la voix disparaître ; on en trouve ensuite chez lesquels le mouvement est encore plus incertain ; de sorte qu'arrivé par degrés au bas de la série, on ne peut conclure qu'un être sent que parce qu'il se meut. S'il s'éloigne de quelque chose, d'un soleil trop ardent par exemple, ou s'il se porte vers un autre objet, nous serons en droit de dire que le premier lui est désagréable et que le second au contraire lui plaît.

Cette perception que nous donnons à l'animal ne nous est fournie que par ses mouvements. Donc la mobilité est le critérium de la sensibilité.

Examinons maintenant ses caractères.

La plupart des animaux se déplacent plus ou moins lentement ; pour d'autres ce déplacement est impossible ; nous citerons l'huître attachée à son rocher. Nous trouvons cependant là un mouvement partiel : la valve de l'huître s'ouvre et se referme. — Est-il important que la locomotion soit générale ou partielle 1 Evidemment non, il faut seulement que la volonté agisse dans l'un et l'autre cas pour que nous puissions reconnaître le caractère général de l'animalité. Or, pour constater l'existence de

cette volonté, il suffit de savoir ^ue les êtres inférieurs varient leurs mouvements suivant les circonstances; c'est ce que Ton voit chez Tamible (et nous choisissons à dessein un des êtres les plus simples que Ton puisse trouver) : cet animal affecte ordinairement la forme d'une petite gouttelette d'huile, puis se prolonge en sens divers et s'avance ainsi avec lenteur. On ne peut donc pas nier dans cet être, si simple qu'il soit, une volonté déterminant tous les actes qu'il exécute.

Nous devons donc établir dès à présent que ce qui caractérise l'animal, c'est la faculté de sentir, attestée quelquefois par la faculté de se mouvoir.

Mais, dira-t-on, quelques végétaux sont doués de la motilité; exemple : la vallisnérie et la sensitive.

La vallisnérie est une plante dioïque aquatique qui nous présente au printemps un phénomène curieux; la tige femelle, qui est contournée en spirale à tours rapprochés, se déroule à ce moment et arrive à la surface de l'eau où elle rencontre la fleur mâle qui a rompu ses attaches, et la fécondation s'opère. M. Chatin, qui a examiné ce fait avec beaucoup d'attention, A vu là un exemple de l'atitomatisme le plus complet; la chose, dit-il, ne saurait être faite autrement.

La sensitive nous présente un phénomène plus

singulier encore, mailla volonté n'intervient pas dans les actes qu'on lui voit accomplir, ce n'est qu'un sommeil des feuilles à une heure inaccoutumée, c'est un mouvement automatique et non autonomique. — Si c'était un fait de sensibilité, la plante s'élèverait au-dessus des autres végétaux de toute la hauteur qui sépare la faculté de se mouvoir et celle de sentir, de l'immobilité et de l'insensibilité, attributs ordinaires de la végétabilité, mais il n'en est pas ainsi : elle fait partie de la famille des mimosées à laquelle appartiennent une foule de plantes privées de ce caractère : certaines espèces du genre mimeuse sont dans ce cas. De plus, on trouve ces mouvements dans des plantes nettement distinctes de la sensitive, les oxalidées par exemple.

Une autre diffic\ilté plus sérieuse se présente, ce sont les mouvements dont sont animés les corpuscules générateurs des zoosporées. On les voit, munis de cils vibratiles, sortir de la cavité où ils ont pris naissance et nager en tournant sur eux-mêmes d'une manière " assez irrégulière, plus vive ou plus lente dans une direction ou dans une autre ^ »

' G. Thuret, Annales des se, nadir./ Botanique, 2* série, t. IX, p. 366, 1843.

Chez d'autres végétaux, les fucacées, les anthérosoldes ou corpuscules fécondateurs se meuvent trèsrapidement, et à Taide de cils vibratiles ; ils tournent beaucoup plus vite que les corpuscules des zoosporées et même beaucoup plus longtemps : cela se prolonge quelquefois pendant un jour ou deux.

Mais est-ce là un mouvement autonomique?...

On a pu se faire illusion à ce sujet, de même que Tontîroyait dans les xvn® et xvra® siècles au mouvement volontaire des spermatozoïdes. Or ces deux mouvements sont fort analogues, et Ton pourra les nier par les mêmes arguments» comme nous allons le voir.

Buffon disait qu'on ne devait pas prendre les spermatozoïdes pour des animaux, parce « qutls ne se reproduisent pas par les voies de génération,, . , parce que leur mouvement, une fois commencé, finit tout à coup sans jamais se renouveler.,. Un animal va quelquefois lentement, quelquefois vite ; il s'arrête et se repose parfois dans son mouvement; les spermatozoïdes, au contraire, continuent d'aller et de se mouvoir progressivement sans jamais se reposer ; lorsqu'ils s'arrêtent une Jois, c'est pour toujours^.

* Histoire naturette, t. Il, p. 266, 267, 1749.

Voilà lô raisonnement que nous pouvons appliquer aussi aux' corpuscules végétaux. Seulement on objecte que ceux-ci portent des cils vibratiles, et que c'est par Taction de ces petits organes qu'ils se meuvent, comparables, sous ce rapport, à un grand nombre de vrais infusoires ; mais une différence de mécanisme n'implique pas nécessairement une différence de cause et de nature ; de ce qu'un mouvement, si bien comparable d'ailleurs à celui des spermatozoïdes, est dû à des vibrations ciliaires, il ne résulte nullement que les arguments de Buffon cessent de lui être applicables, qu'on doive le tenir pour autonomique, et qu'il faille placer parmi les infusoires le corps qui le produit.

Une telle conséquence serait manifestement contraire à la logique, et elle ne le serait ps^s moins à tout ce que l'observation nous a appris, depuis un quart de siècle, sur lea cils vibratiles et sur le véritable caractère des mouvements dont ils sont les agents.

Non-seulement, en zoologie, on rencontre à chaque instant des exemples de mouvements partiels produits à la surface du corps ou des membranes muqueuses, par des vibrations ciliaires manifestement automatiques, mais, souvent même, on observe des mouvements génératcx et de translation

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qui ont la même cause et sont de même nature. Tous les mîcrographes, tous les physiologistes, au courant de la science, savent combien il est peu rare de voir des cils ou des lambeaux ciliés accidentellement détachés d'un embryon ou même d'un animal adulte, conserver temporairement leur activité vitale au point de nager dans Teau pendant des heures entières, à la manière des infusoires. Ces parcelles, ces débris d'animaux, n'ont pas manqué d'être pris, eux aussi, pour des êtres doués d'une vie propre et individuelle et se mouvant volontairement, en un mot, pour des animaux entiers, pour des infusoires; mais, dans la plupart des cas, leur origine, et par suite leur véritable nature, n'ont pas tardé à être reconnues ; si bien que personne ne voit plus en eux que des exemples, et ceux-ci incontestables, d'une locomotion déterminée par le jeu seulement automatique d'organes ciliaires. On peut rapprocher de ces corpuscules les anthérozoïdes et les spores. Et l'on peut conclure « que la locomotion prétendue volontaire de ceux-ci n'est, comme tous les mouvements propres des végétaux, que le résultat d'une action vitale automatique ; un phénomène purement organique et nullement animaL w En somme, l'animalité temporaire des algues est

une hypothèse que rien ne justifie, et il reste vrai de dire avec Buffon : «* Jamais Ton n*a yu de végétal produire un animal. »•

Nous sommes donc en droit de dire tous les animaux sensibles ; nous sommes fondés à croire tous les végétaux insensibles.

D'où, entre l'animal et le végétal deux différences essentielles que nous ne saurions mieux exprimer que par cette définition de Linné :

Animalia sententia spùnteque se moventia;

Vegeiabilia non sententia (nec sponte se moventia).

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