‹ Études sur l'histoire romaine [microform]; Guerre sociale-Conjuration de CatilinaChapitre 14 sur 43 · XI · texte numérisé non relu

XI

Sylla fut désigné pour diriger la guerre contre ^ïithridate. C'était, dans les idées d'un Romain, la plus belle mission qu'on pût obtenir : beaucoup de gloire et un butin immense ; toutes les ambitions s'y pouvaient satisfaire. Aussi Ton devine qu'une si riche proie devait exciter bien des envieux. Malgré son grand âge et sa santé ruinée, Marins s'était flatté qu'on le chargerait de cette importante expédition (4). 11 ne pouvait s'habituer à n'être plus le premier personnage de Rome, et frémissait en songeant que ses campagnes contre les alliés, laborieuses mais indécises, avaient amoindri sa haute réputation militaire. Furieux de se sentir oublié, il haïssait surtout dans Sylla le général heureux qui lui avait dérobé sa vieille gloire. L'ambition de Marius avait quelque chose de bas comme son origine. Sur un champ de bataille, il trouvait du génie j à Rome, ce n'était qu'un intrigant éhonté, jaloux de toutes les réputations, sans système politique, sans audace même, car il s'effaçait toujours pour mettre en avant quelque factieux subalterne, auquel il

(1) Gros., V, 18.

(2) Sauf, peut-être, celui d'Asculum.

(3) 0ro3 , V, 18.

(4) Pour prouver qu'il éait eDCore en état de faire la guerre, il se livrait, tous les jours, publiquement dans le Champ de Mars, aux exercices gymnastiques en usage parmi les jeunes Romains (Plut.,

SUR LA GUERRE SOCIALE. 12a

prêtait, pour un temps, ce qu'il lui restait de crédit et de popularité.

Pour supplanter son heureux rival, que le sénat semblait avoir adopté pour son chef, Marius chercha un appui chez les Italiotes auxquels la loi Julia avait accordé le droit de cité, mais avec une réserve qui les annulait pour ainsi dire dans les comices. Son projet fut de les égaler de tout point aux Romains de naissance; et, s'il y parvenait, il croyait son pouvoir assuré. C'était reprendre les projets de Drusus. Suivant son usage, Marius suscita un P. Sulpicius, tribun du peuple, sa créature, qui proposa de répartir les nouveaux citoyens dans les trente-cinq tribus anciennes, ce qui leur eût donné un droit de suffrage égal à celui des Romains, ou pour mieux dire, ce qui eût fait passer dans leurs mains toute l'influence politique. Larogation de Sulpicius ranimait en quelque sorte la guerre sociale, ou phitôt la transportait dans Rome même. Aussi, les premières discussions furent des émeutes ; on se battit à coups de pierres dans le Forum; le sang coula comme aux jours des Gracques ou de Saturninus (1).

La plus grande partie et la plus énergique des anciens citoyens se trouvant alors aux armées, l'avantage du nombre était pour le tribun ; mais les consuls, afin d'ajourner un vote dont l'issue leur semblait trop certaine, se servirent du pouvoir que Jeiir accordaient les vieifles lois religieuses de la répubhque ; ils indiquèrent pour le reste de l'année des fériés si nombreuses, que toute assemblée du peuple devenait impossible (2).

A cette espèce de supercherie, alors fort usitée, Sulpicius répondit par la violence. Suivi d'une multitude furieuse armée de poignaids, il somma les consuls L. Sylla et Q. Pompée de révoquer leur décret et de supprimer les fériés illégales qu'ils venaient d'introduire. Dans le tumulte horrible qui s'ensuivit, un jeune homme, fils de Q. Pompée, et gendre de Sylla, fut massacré sous les yeux de son père. Q. Pompée s'enfuit, et Sylla, entouré de poignards, n'évita la mort qu'en promettant

Cl) App.,Cir.,l,55.

(2) App., loc. cil.

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SUR LA GUERRE SOCIALE

130 ESSAI

^'■.l,nlir les fériés, aussitôt qu'il en aurait réléré au sénat Le dabolu les ttrieb, <x J* . . . ;, g go„n,it, et aussitôt

tt- î'flZI^r sarDSs'rogations la suivirent de

le orix à son véritable auteur; car, retirant a Sjlla la conouue de llguerre contre Mithridate, il la f.t adjuger par le peuple au

"T'nïne'llchappd au. poignards de Sulpicius, Sylla s-était des tioupt. 1 r ^ t ^ ^^ annci^s, en Cam-

nues anii routrage fait à leur gênerai, et leur

eussent devme la pensée qu u i ^.,^„vn rip lonr dévoue-

Pf,i. encore <iuelque chose de si monstrueux, mémo a cette : uTd-indiscipilne et de désordre, «jue tous 1^ ^ûc-ers su -

^rs s'ar,.t.rcnt ^^^^;^^^:^ ^:'^^ nii'alnrs sans exemple. Dans les bix ic^iun^ Capoue t us les légats, tous les tribuns, sénateurs, chevaher ou p^;é>ens, déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas cent e Rome tIus à l'exception d'un questeur, abandonnèrent le con^ui ma les soldaîs le suivirent, d'autant plus redoutables que leur masse aveugle n'obéissait plus qu'à un seul chef (2).

S Ipp.^c'v'.'^'iV. - Je demande la permission d'insister sur ce

Au bruit de la marche de Sylla, Rome fut saisie d'effroi. Marius n'a\ ait point d'armée. Il ne s'attendait pas à tant d'au-

fait, qui me paraît assez lemarquable pour mériter qu'on en recherche les causes. D;ins la milice romaine, il existait une ligne de «iémarcalion infranchissable entre les soldats et le corps des officiers supérieurs, légats et tribuns. Sauf de très-rares exceptions, ces derniers appartenaient à des familles riches et considérées. D'abord, ils faisaient leurs premières armes en qualité de conlubernales d'un général, c'est-à-dire d'attachés à l'état-major. De cette position, sans passer par aucun des grades inférieurs, ils étaient nommés au commandement d'une légion ou d'un corps d'armée, soit par le peuple dans ses comices, soit par le général en chef. On remarquera que leur charge n'était que temporaire (car il n'y avait dans la république de fonctions pcrnianenles que dans l'ordre religieux); en sorte que pour passer à des fonctions plus élevées, pour avancer en grade, en un mot, il était nécessaire qu'ils se rendissent agréables aux citoyens dont les suffrages dispensaient les honneurs. ■— Examinons maintenant la carrière de l'homme du peuple enrôlé comme simple soldat. Quelles que fussent ses prouesses, son avancement dépendait uniquement du bon plaisir du général, ou plutôt du iribun commandant sa légion. Or, cet avancement n'avait lieu que dans les grades inférieurs, depuis celui de trentième centurion, decimus hastatus, jusqu'à celui de premier centurion ou primipile, primipUus. Ce grade était en quelque sorte intermédiaire entre la classe des soldats et celle des tribuns. C'était là le dernier terme de l'ambition d'un soldat qui, n'ayant jamais quitté son drapeau, s'était fait remarquer par mille belles actions.

Le centurion, et môme le primipile, perdait son grade lorsque sa légion était licenciée; et s'il était enrôlé de nouveau, il pouvait ne servir que comme simple soldat. A la vérité, ce cas était rare, mais non point absolument impossible (voy. Liv., XLII, di). f'iLes observations précédentes, que je me propose de développer dans un travail spécial, suffisent pour faire apfirécier la situation irès-difiërenie des soldais et des oiTiciers supérieurs dans un moment de révolution. Les premiers dépendaient de leur général, les autres, des comices populaires. Leurs intérêts comme leurs sentiments devaient donc souvent être opposés.

Je hasarderai encore une hypothèse sur le mouvement qui eut lieu dans l'armée de Sylla. Je ne doute point qu'elle ne comptât dans ses rangs une forte proportion de soldats ilaliotes, les uns enrôlés chez les peuples demeurés fidèles à la république, les autres chez les nations récemment soumises. On conçoit môme qu'il était de rintérôt du gouvernement d'éloigner de leur pays ces derniers surtout. Devenus Romains, ces soldats n'avaient plus comme autrefois des préfets

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ESSAI

dacc. D'abord, il essaya de faire parler raulorité du s(!nat, cspe'rant que cette assemblée, bien que sa prisonnière, aurait encore quelque influence sur l'homme qui se disait le défenseur de ses privilèges. Deux préteurs, Junius Brulus et Servilius, furent députés à Sylla avec mission de l'interroger sur ses desseins. Introduits dans son camp, au milieu des huées de la soldatesque, insultés à chaque pas, dépouillés de leurs insignes, ils remirent en tremblant au consul les dépêches dont ils étaient chargés; Sylla répondit « que son dessein était de délivrer Rome de ses oppresseurs. Que le sénat, ajouta-t-il avec une froide ironie, vienne au Champ de Mars avec Marins et Sulpicius, nous réglerons ensemble les affaires de la république. » Et il continua sa marche.

Une nouvelle dépulation se présenta, qui celte fois, s'armant d'un semblant de résolution, lui signifia un sénalus-consulte pour lui défendre de s'avancer à plus de cinq milles de Rome. u Je m'y conformerai, » dit Sylla ; et les députés qui rapportaient cette bonne nouvelle, virent, en entrant dans Rome, l'avant-garde du consul qui les suivait de près. Bientôt une légion commandée par Basilus s'empare de la porte Esquiline. Q. Pompée, collègue de Sylla, qui s'était empressé de le joindre, en conduit une seconde vers la porte Colline; deux autres, tournant la ville, se portent du côté du nord et entourent les remparts; enfin, Sylla lui-même, avec ses deux dernières légions, appuie le mouvement de Basilus.

Quelque temps. Marins et Sulpicius, à la tête d'une troupe mal armt'e, c^yntinrent l'assaillant dans les Esquilles, soutenus par la pupuUce de ce quartier, qui, du haut des toits, accablait ^^e

de leur nation. Ils avaient des tribuns nommés dans les comices ; or, ces tribuns (levaient être tous Romains, car on a vu que les Italiotes' n'avaient encore aucune influente dans les assemblées politiques. Il ne serait pas étonnant, dans ce cas, que les soldais n'eussent éprouvé aucun des scrupules de leurs officiers, lorsque Sylla les mena contre Rome. J'ajouterai que la manière dont Sylla, au retour de son expédiiion en Asie fut reçu par les peuples de l'ancienne confédération marse. prouve qu'il avait dans son armée beaucoup de soldats de ces provinces, et qu'il était parvenu à se les attacher complélemeni.

tuiles les soldats de Basilus. Mais Sylla fait avancer ses rék et saisissant une aigle, ramène lui-même ses soldats à la cha^ Il leur crie de lancer des traits enflammés sur les toits, et leu donne l'exemple. En voyant briller les torches, la multitude se disperse. En vain Marins promet la liberté aux esclaves s'ils veulent s'armer pour lui ; la plupart de ses partisans l'abandonnent. Un corps ennemi pénétrant dans la rue Suburane, menace de lui couper la retraite. Alors, ayant perdu tout espoir) il se hâte de quitter Rome, suivi de Sulpicius et de tous ceux qui avaient à craindre la vengeance du vainqueur.

Maître de la ville, SyUa ne s'occupa d'abord qu'à contenir la fureur du soldat. Il fit exécuter sur-le-champ quelques pillards; il plaça partout des corps de garde, et passa la nuit avec Q. Pompée à parcourir tous les quartiers pour réprimer le désordre. Le lendemain, de concert avec son collègue, il publia une série de décrets, ou plutôt les conditions de la paix qu'il accordait à la république (1).

Tous les actes du tribunal de Sulpicius, postérieurs aux édits consulaires sur les féiies, furent déclarés nuls et sans eflet. Marius, Sulpicius et dix autres sénateurs furent mis hors la loi comme séditieux, rebelles, auteurs de menées insurrectionnelles. La puissance des tribuns fut notablement réduite, et en particulier il leur fut interdit de proposer des rogations de leur chef (2). Les consuls défendirent encore à tout magistrat de présenter au peuple aucun projet de loi, à moins qu'au préalable a n'eût été sanctionné par le sénat. Enfin, ils retirèrent aux -omices par tribus le pouvoir législatif, et décrétèrent qu'à l'avenir les rogations ne pourraient être portées que devant les comices par centuries. Comme ces assemblées étaient présidées par les consuls ou les préteurs, d'ordinaire dévoués au sénat;

(l)App., Civ., I, 59. — Ce fut probablement sous la forme de sénatusconsultes que ces décrets furent promulgués. Je doute qu'ils aient été présentés aux comices. Il est possible d'ailleurs qu'Appicn ait confondu les époques et placé immédiatement après la prise de Rome plusieurs des lois cornéliennes que Sylla imposa aux Romains quelques années plus tard, en qualité de dictateur.

(2) Id., ibid.

ESSAI

dacc. D'abord, il essaya défaire parler raulorilé du s(5nat, espérant que celte assemblée, bien que sa prisonnière, aurait encore quelque influence sur Thomme qui se disait le défenseur de ses privilèges. Deux préteurs, Junius Brulus et Servilius, furent députés à Sylla avec mission de l'interroger sur ses desseins. Introduits dans son camp, au milieu des huées de la soldatesque, insultés à chaque pas, dépouillés de leurs insignes, ils remirent en tremblant au consul les dépêches dont ils étaient chargés; Sylla répondit « que son dessein était de délivrer Rome de ses oppresseurs. Que le sénat, ajouta-t-il avec une froide ironie, vienne au Champ de Mars avec Marins et Sulpicius, nous réglerons ensemble les affaires de la république. » Et il continua sa marche.

Une nouvelle députation se présenta, qui celte fois, s'armant d'an semblant de résolution, lui signifia un sénatus-consulte pour lui défendre de s'avancer à plus de cinq milles de Rome. u Je m'y conformerai, » dit Sylla; et les députés qui rapportaient cette bonne nouvelle, virent, en entrant dans Rome, Tavant-garde du consul qui les suivait de près. Bientôt une légion commandée par Basilus s'empare de la porte Esquiline. Q. Pompée, collègue de Sylla, qui s'était empressé de le joindre, en conduit une seconde vers la porte Colline; deux autres, tournant la ville, se portent du côté du nord et entourent les remparts; enfin, Sylla lui-même, avec ses deux dernières légions, appuie le mouvement de Basilus.

Quelque temps, Marins et Sulpicius, à la tête d'une troupe mal armt'e, continrent l'assaillant dans les Esquilles, soutenus par la pupu'dce de ce quartier, qui, du haut des toits, accablait ^le

de leur naiion. Ils avaient des tribuns nommés dans les comices ; or, ces tribuns devaient être tous Romains, car on a vu que les Italiotes* n'avaient encore aucune influence dans les assemblées politiques. Il ne serait pas étonnant, dans ce cas, que les soldais n'eussent éprouvé aucun des scrupules de leurs officiers, lorsque Sylla les mena contre Rome. J'ajouterai que la manière dont Sylla, au retour de son expédiiion en Asie fut reçu par les peuples de l'ancienne confédération marse. prouve qu'il avait dans son armée beaucoup de soldais de ces provinces, et qu'il était parvenu à se les attacher complètement.

SUR LA GUERRE SOCIALE

tuiles les soldats de Basilus. Mais Sylla fait avancer ses réserves et saisissant une aigle, ramène lui-même ses soldats à la charge! Il leur crie de lancer des traits enflammés sur les toits, et leur donne l'exemple. En voyant briller les torches, la multitude se disperse. En vain Marins promet la liberté aux esclaves s'ils veulent s'armer pour lui ; la plupart de ses partisans l'abandonnent. Un corps ennemi pénétrant dans la rue Suburane, menace de lui couper la retraite. Alors, ayant perdu tout espoir] il se hâte de quitter Rome, suivi de Sulpicius et de tous ceux qui avaient à craindre la vengeance du vainqueur.

Maître de la ville, Sylla ne s'occupa d'abord qu'à contenir la fureur du soldat. Il fit exécuter sur-le-champ quelques pillards; il plaça partout des corps de garde, et passa la nuit avec Q. Pompée à parcourir tous les quartiers pour réprimer le désordre. Le lendemain, de concert avec son collègue, il publia une série de décrets, ou plutôt les conditions de la paix qu'U accordait à la république (1).

Tous les actes du tribunal de Sulpicius, postérieurs aux édits consulaires sur les fériés, furent déclarés nuls et sans effet. Marins, Sulpicius et dix autres sénateurs furent mis hors la loi comme séditieux, rebelles, auteurs de menées insurrectionnelles. La puissance des tribuns fut notablement réduite, et en particulier il leur fut interdit de proposer des rogations de leur chef (2). Les consuls défendirent encore à tout magistrat de présenter au peuple aucun projet de loi, à moins qu'au préalable il n'eût été sanctionné par le sénat. Enfin, ils retirèrent aux -omices par tribus le pouvoir législatif, et décrétèrent qu'à l'avenir les rogations ne pourraient être portées que devant les comices par centuries. Comme ces assemblées étaient présidées par les consuls ou les préteurs, d'ordinaire dévoués au sénat;

(l)App., Civ.,l, 59. — Ce fut probablement sous la forme de sénatusconsultes que ces décrets furent promulgués. Je doute qu'ils aient été présentés aux comices. 11 est possible d'ailleurs qu'Appien ait conlondu les époques et placé immédiatement après la prise de Rome plusieurs des lois cornéliennes que Sylla imposa aux Romains quelques années plus tard, en qualité de dictateur.

(2) Id., ihîd.

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au'à eux appartenait la mission de prendre les ausp.ccs, sans ?esaueh ces assoniblées n'étaient point valables, les retorma- 2 aecordaient en réalité au sénat le pouvoir d'arrêter a son grêles délibérations dont l'issue -macérait d'être funeste a ses

'tïo>Tei;croit Appien, parundïaier édit, S> l'a recomposa ce corps alors to.nbé dans le mépris par son obéissance d tous Ls factieux, d'ailleurs extrêmement réduit par les pertes nombreuse q«' 1 avait tdtes pendant la guerre sociale Tn«s cents „ou«a«x sénateurs turent Inscrits sur l'albun,, choisis parm. ks ci ovens les plus riches et les plus influents, e n ai pas be- 0 n dédire qu'ils furent recrutés dans la faction dominante (2). Tous ces décrets furent sanctionnés sans .pposilion par le sénat. Un seul homme, Q. Mucius Scmvola, osa protester contre tes proscriptions. « Jamais, s'écria-t-il, je ne dec arera. Mar us ennemi du peuple romain, car jamais je n'oublierai quil a

sauve la réi)u])li<iue. » « . < ♦

Sulpieius, trahi par un de ses esclaves (3), ut mis a mort; les autres proscrits, errant çà et là, purent se dérober a la vengeance d,f vainqueur. Celui-ci, satisfait de l'obéissance d Rome, renvova au bout de quelques jours la plus grande partie do son ariuéé à Capouo, n'attendant pour la suivre quel expiration de son consulat. Mais auparavant il dut présider les comices consulaires, et dans cette occasion il put voir oute la hatae que le peuple portait au destructeur de ses libertés. Debamsséc de la terreur que lui inspiraient les six légions de Campanie, la plèbe urbaine témoigna hautement son aversion pour L candidats que favorisait S^Ua. et plusieurs échouèrent

f n \pn loc cil. - Ces décrets, qui ne furent que les ordres arbi- Ji^l; d'«n y'nérll vainqueur et tout-puissant, seront reproduits e. dévelocpés à la fin de ce travail. ,

m Aon Cir 1 59. 11 est irès-vraisemblable que quant a cetlu .éJ>ovatlT„'du".;nat: fppien a anticipé sur les temps ^-oy. les lois du

""mUesla^l^fut d'abord alTrancbi pour avoirlivrc un proscrit, pufs! précipt'é de la roche Tarpéienne, pour avoir iraU. son maitr, (Liv., Fjaif., l'i)-

dans leur poursuite. Octavius^ candidat de la faction aristocratique, fut nommé cependant, car la douceur de son caractère faisait excuser son origine, mais il eut pour collègue L. Cornélius Cinna, qui, passant pour un ami secret de Marins', avait toute la faveur de la populace. On dit que Sylla vb^^^U s'assurer de lui, en lui faisant prêter dans le Capitole et s!ir Tautel de Jupiter le serment de maintenir les lois cornéliennes (t). Très-superstitieux lui-même, Sylla crut le dominer en lui dictant une formule terrible d'imprécations contre le parjure; mais des sermi-nts n'embarrassaient guère Cinna, et il promit tout ce qu'on exigea de lui. Il ne tarda pas à lever le masque. A peine fut-il entré en charge (2), qu'à son instigation le tribun Verginius, au mépris des nouveaux édils, accusa Sylla devant le peuple (3). Celui-ci, toujours entouré de ses clients et d'une troupe de soldats qui ne le quittaient ni le jour ni la nuit, ne daigna pas répondre à la citation du tribun, et rejoignit son armée à Capoue, d'où, fort peu de temps après, il partit pour TAsie en qualité de proconsul, laissant une forte division sous les ordres d'Appius Claudius pour contenir les Samnites et les Lucaniens.

Pontius Télésinus, profitant des discordes civiles qui agitaient Rome, s'était mis en campagne et occupait en force le Bruttium. A l'exception de quelques villes dont il faisait le blocus, il semble que toute cette province fût en son pouvoir. On voit qu'il s'en fcillait bien que les Samnites songeassent à demander la paix. Au contraire, ils méditaient des conquêtes et projetaient une descente en Sicile, où ils espéraient faire éclater une insurrection. Peu s'en fallut qu'ils ne surprissent Rhegium, d'où il leur eût été facile de se porter en Sicile ; mais le préteur C. Norbanus, accourant avec des forces imposantes, les obligea de renoncer à cette expédition (4).

(1) PIlu., Sull., 10.

(?) A. de R., 667.

(3) Plut., Su//., 10.

(4) Diod. Sic. XXXVÎI, 541. — Voy. les notes de Wesseling. — Suivant Diodore, les chefs alliés, parmi lesquels il nomme, évidemment par erreur, Pompœdius et Cleptius (Glueniius ?) déjà moris, fai-

|| Il

ESSAI

Pour soustraire Q. Pompée, le collègue de Sylla, aux réactions qui ne s'annonçaient que trop clairement, le sénat lui avait conféré le commandement de Tarmée du Nord, encore cantonnée dans le Picénum et TOmbrie, sous les ordres de son homonyme, Cn. Pompée Strabon, consul en 665. Ce dernier, malgré la licence générale, maintenait parmi ses troupes une si exacte discipline, qu'après avoir guerroyé pendant trois années dans les mêmes provinces, il avait fini par se faire aimer des peuples qu'il avait vaincus. En revanche, ses soldats le détestaient (i), l'accusant de cruauté, d'avarice, parce qu'il réprimait leurs violences (2), et qu'il défendait sévèrement le pillage, toléré sinon autorisé dans l'armée de Sylla. Bien que haï, Stiabon savait se faire obéir, et maintenant sur ses légions cet ascendant que prend toujours un général victorieux. Dans les derniers événements qui avaient ensanglanté Rome, il avait observé la neutralité. Il passait pour hostile au parti de Marius, mais en même temps il était jaloux de Sylla, et sans doute il espérait, à la faveur de Tépouvantable désordre où la république était plongée, se rendre nécessaire et devenir l'égal des deux hommes qui représentaient alors le parti populaire et le parti aristocratique.

Ce fut avec le plus vif déplaisir qu'il s'était vu donner un successeur par le sénat ; cependant, à l'arrivée de Q. Pompée, il lui remit le commandement et s'éloigna de l'armée, mais avec lenteur , et comme s'il se fût attendu à l'événement qui allait arriver.

Les légions du Nord étaient fort mécontentes de la partialité que le sénat avait montrée pour l'armée du Midi. Outre le pil-

saient le siège d'une ville qu'il appelle Asiae, et que personne ne connaît. On suppose qu'il s'agit de Tisiae, ville du Drutiium, citée par Appien (Hannib., 44). J'ai adopté pour le nom du préteur la correclion proposée par Wesseling. Diodore le nomme râic; Ôpêavoç.

(1) Plut., Pomp., I.

(2) Peut-être est-ce le même Strabon qui fit décimer ses soldats coupables d'avoir massacré des décurions milanais. Frontin raconte ce trait, ne désignant le général romain que par le nom de Cn. Pompeius , qui s'applique également à Strabon et ù son fils le grand Pompée (Front., Strat., I, 0, 3).

SUR LA GUERRE SOCIALE. ,37

lage de la Campanie et du Samnium, ces dernières troupes avaient été comblées de récompenses pourtours victoires contre les confédérés, puis, pour ce qu'on appelait la délivrance de Rome. Dans l'état des finances, épuisées par la guerre sociale et parles préparatifs de l'expédition d'Asie, il était impossible de satisfaite .es exigences des soldats. Q. Pompée arrivant sans argent , sans promesses même, dut être mal accueilli. On Ignore quel fut le motif d'une sédition qui éclata presque aussitôt; mais il n'est que trop vraisemblable que Strabon l'avait préparée de longue main. Quintus fut massacré au pied de 1 autel ou il sacrifiait ; quelques heures après ce crime, Strabon reparaissait au milieu des soldats, tout rentrait dans l'ordre et pas un des meurtriers n'était puni, ni même recherché (1).'

Telle était l'armée qui devait assurer la tranquillité de l'Italie; et l'incertitude sur les dispositions de son chef, qui recevait les propositions de tous les partis, les excitait aux plus séditieuses tentatives.

Après le départ de l'armée d'Asie, Cinna ne cacha plus ses desseins, et rompant ouvertement avec Svlla, il demanda le rappel des exilés et le rétablissement des lois de Sulpicius, c'est-à-dire l'émancipation pleine et entière de l'Italie. Dans l'état des esprits, une semblable rogation devait infailliblement amener une sédition dans le Forum. Elle eut lieu en effet. Le sang coula, la lutte fut acharnée. Mais Cinna avait mal calculé ses forces. Les nouveaux citoyens qu'il dirig ait se trouvèrent en petit nombre. Contre lui, son collègue Octavius, le sénat, la plupart même des tribuns du peuple (2), enfin toutes les anciennes tribus se réunirent, coururent aux armes et le chassèrent de Rome après un combat tumultueux. Je suppose que dans celte tentative, Cinna comptait sur l'appui de Cn. Pompée, et que celui-ci, grand temporiseur, voulut attendre l'événement, laissant les deux factions rivales s'affaiblir réciproquement.

(1) Apr ., Civ , I, G3. — Val. Max., IX, T.

(2) A,»p., Ciu., I, G4. — Sans doute ils avaient été nommés lorsque le peuple était encore sous l'influence de la terreur inspirée par

Hi

l il

SUR LA GUERRE SOCIALE

ESSAI

Cinna fut solennonemcnt destitué et remplacé par L. Merula, flamme de Jupiter, homme pienx et honnête, mais manquant l™ne.?o cLes talenls nécessaires pour gouverner dans ces

firmes de désordre et de crimes (1).

Pr scrit de Rome, Cinna parcourut les villes du Lat.um et de la Campanie, qui venaient d'acquérir le droit de e. e romame Sit vi'cUme de son attachement à leurs ne,ets; .déclamait contre la tyrannie du sénat, contre 1 iliegalte de sa desUtulion. Partout L l'accueillait avec faveur. On Un fourmt de rar.-ent: mielqucs partisans italiens le suivuent, et son escor e se grossit de plusieurs exilés de marque, accourus delem^ re ai es e,. apprenant le départ de Sylla. En peu de jour .1 aS réuni quelques troupes; il comptait dans sa suUe plu- Ss sénateurs, entre autres Q. Sertorius, militaue renomme, ou 4 attachement à Alarius et le rôle qu'il avait jonc dans les derniers événements avaient fait mettre au nombre des prosrrits. Cinna n'hésila pas à ouvrir des pourparlers avec les sLnites et même il se rendit à Nola, qu'ils occupaient en- Sr L 'eimemi de Sylla ne pouvait manquer d'être b.en reçu Les chefs samnitcs et lucaniens lui promirent leur appui, peut-être à la condition que, maître des affaires à R -me, .1 re- C îtrait leur indépendance. De fait «^;--"™™"; aussitôt à harceler les Romains, et surtout l'armée d Apulie, roramandée par Métellus. .

Les troupes que Sylla avait laissées en Campanie sous les ordres d'Appius Claudius avaient leur camp aux environs de Canoue plutôt pour observer les Samnites que pour les attaquer. SuWant toute apparence, ce corps d'armée comptait beaucoup de soldats qui avaient servi sous Marius, ou qui avaient fait partie des armées italiotes. Instruit de leurs dispositions, Cinna nrit la résolution hardie d^entrer dans leurs quartiers et de les débaucher à son parti. Dans ce dessein, revêtu d'une robe, de deuil la barbe et les cheveux en désordre, dans le costume en un mot, d'un proscrit de théâtre, il parut inopinément devant les soldats assemblés. Il joua son rôle en acteur habile. Ea

(1) DionCass.,frag. 118.

voyant un consul se rouler à leurs pieds, embrasser leurs aigles leur tendre des mains suppliantes, les soldats, émus de com[iassion, le relèvent, rappellent leur général, l'obligent à reprendre le laticlave et lui rendent ses faisceaux. En un moment toute la Campanie se déclare en sa faveur. Le Latium suit en grande partie cet exemple, et de toutes parts des soldats italiens accourent sous ses drapeaux. Ainsi se ranimait une nouvelle gueiTe sociale, plus terrible que la première, caria moitié de Rome conspirait cette fois avec Tltalie.

Pendant que Cinna soulevait la Campanie, le vieux Marius, longtemps errant et fugitif, mais protégé par sa gloire et le respect que tous les Italiotes portaient à l'homme qui les avait sauvés du sabre des Cimbres, Marius, échappé par miracle à mille dangers, abordait tout à coup sur la côte d'Étrurie, au port de Télamon, accompagné de son fils et de quelques autres proscrits. Cinq cents esclaves qui s'étaient échappés de Rome pour rejoindre leurs anciens maîtres (1), lui composèrent d'abord une bande assez déterminée pour qu'il osât se montrer aux habitants des villes étrusques. Ce vieillard, cassé par l'âge et les fatigues, revêtu d'une robe de deuil, proscrit, condamné à mort, excitant à la fois l'horreur et le respect (2), leur parut plus grand alors que lorsqu'ils le voyaient, consul pour la sixième fois, consacrant ses trophées cimbriques. Reçu avec enthousiasme par le peuple des villes, et surtout par les paysans, il se vit bientôt à la tête de plus de six mille hommes (3). La loi Julia avait opéré dans FÉtrurie la plus complète et la plus rapide des révolutions. Serfs la veille, ses paysans en un jour étaient devenus libres; bien plus, ils étaient devenus Romains. Mais leur soudain affranchissement les avait laissés plus misérables qu'ils n'étaient sous le despotisme de leurs seigneurs (4).

(1) App., Civ., l, 67. — Ces esclaves avaient été vendus sans doute dans la confiscalion des biens des proscrits.

(2) Carcer, fuga, liorrificaverant dignilatem (FI., III, 21).

(3) App., Civ., 1,6T.— On appela ces soldats Bardiœi, probablement à cause de leur accoutrement, qui rappelait le costume dea peuplades illyriennes connues sous ce nom (Plut., Mar., 43).

(4) La dureté des I.ucumons était proverbiale :

Netnpe in Lucanos aut Tusca ergastula mittas. (Juv., YIII, 100.)

ESSAI

Les terres restaient sans doute aux Lucumons, et les paysans étrusques, aussi dépourvus de toutes ressources que les \irolétaires de Rome, n'avaient pas comme eux, pour subsister, les distributions de froment et la sportule de leurs patrons. L'étonnant changement de leur condition, Tespérance vague que cette liberté inconnue , accordée par les Romains, allait les transformer, pour ainsi dire, et leur donner tous les biens que peuvent rêver des esclaves, les avaient jetés d'abord dans une espèce de délire. Ils bénissaient le sénat de Rome , ils lui vouaient un attachement éternel. C'est dans ces dispositions que les trouva l'armée des confédérés lorsqu'elle s'avança dans leur pays sous la conduite de Vettius Scaton. A leur songe succéda un triste réveil. Ils subirent les charges de la liberté avant d'en avoir ressenti les bienfaits. Devenus Romains, il leur fallut obéir à des lois inconnues ; des officiers de la république vinrent dans leurs villages enrôler leurs jeunes gens; on fit des réquisitions de vivres, d'armes, de chevaux, pour les besoins sans cesse renaissants de la guerre. S'ils n'avaient plus de maîtres, ils n'avaient plus de pain. Leurs Lucumons, leurs égaux maintenant , conservaient leurs richesses; ce n'était point ainsi qu'ils avaient compris cette liberté tant vantée. Pour des hommes grossiers, abrutis par un long esclavage, il n'y a de liberté que dans la licence ; d'ailleurs, dans leurs traditions nationales se conservait le souvenir d'une révohition plus grande et telle qu'ils en souhaitaient le retour dans leurs jours de misère. Ils n'avaient pas oublié ce temps heureux où les serfs de Vulsinii régnaient sur les Lucumons, se partageant leurs femmes et leurs richesses (1). Bientôt, ils apprirent qu'à Rome aussi il y avait des Lucumons ; que le sénat tyrannisait le peuple, mais que le peuple avait des défenseurs, et que Marius en était le plus zélé comme le plus illustre. Aussi, le voyant paraître tout à coup au milieu d'eux, ces affranchis d'un jour Taccueillirent comme leur libérateur.

Menacé au nord et au sud, la position du nouveau gouvernement de Rome était des plus critiques. Il n'avait d'autre espoir

(I) Cfr. Flor., 1, 21. — Val. Max., IX, I, ext. 2.

iLl*iV

SUR LA GUERRE SOCIALE

^ue dans l'armée d'Apulie, et dans celle de Cn. Pompée, au cas où ce dernier voudrait bien se déclarer en sa faveur. Sans lui contester le titre de général qu'il s'était arrogé, on se hâta de le mander à Rome. A Métellus, alors occupé par les Samnites, on donna pleins pouvoirs pour conclure la paix à quelque prix que ce fût (1); l'important, c'était qu'il ramenât aussitôt ses troupes à la défense de la ville ; et cependant les consuls faisaient toutes les dispositions pour soutenir un siège; ils réparaient les tours et les murailles, y plaçaient des machines ; ils levaient des soldats partout où leur autorité était encore reconnue.

Pour se rendre à Rome, s'il voulait obéir aux ordres du sénat, Cn. Pompée n'avait aucun obstacle sérieux à surmonter, car rinsurrection dirigée par Marius n'était point encore en mesure de s'opposer à sa marche; mais Métellus, outre la difficulté d'un accord avec les Samnites dans les circonstances présentes, avait à traverser un pays dont les dispositions étaient toutes favo/ables à Cinna. Ses premières ouvertures auprès des chefs samnites lui montrèrent bientôt qu'ils n'ignoraient point la triste situation de la république, et qu'ils voulaient s'en prévaloir. Ils demandaient d'abord le droit de cité romaine, complet sans doute, pour eux et leurs alliés, en y comprenant tous les Italiotes exceptés des amnisties précédentes , réfugiés sur leur territoire. Puis ils exigeaient des indemnités pour les pillages exercés par Sylla dans le Samnium; enfin, ils voulaient qu'on leur rendît leurs esclaves fugitifs, sans admettre la réciprocité de la part des Romains (2). Telles furent leurs propositions, au rapport de Dion Cassius ; mais à moins que, par la hauteur de leurs prétentions, ils n'aient eu le dessein de les rendre inadmissibles, pour se donner le droit d'écraser leurs adversaires, je doute qu'elles nous aient été transmises avec exactitude. En effet, on verra bientôt que déjà les Samnites ne se souciaient plus de prendre le nom de Romains, et de perdre leur nationalité si courageusement défendue; en

îii

(1) bien Cass., frag. 1C6.

(2) Id., ibid.

ESSAI

outre, il est invraisemblable que dans les articles du traité qu'ils proposaient à Métellus, ils eussent oublié la réhabilitation de Marins, de Cinna, et des autres proscrits, avec lesquels ils agissaient déjà de concert.

Quoi qu'il en soit, jamais, même après une défaite désastreuse, conditions plus humiliantes n'avaient été dictées à un général romain. Mélellus frémit d'indignation, et malgré Tordre pressant du sénat, il les rejeta fièrement. Puis, laissant une partie de sus légions à son légat Plautius, il se dirigea sur Rome à marches forcées, et y parvint avant Cinna, qui, naturellement timide, ne voulait attaquer la capitale qu'après avoir fait insurger toute rilalie.

De son côté, Cn. Pumpée s'était mis en marche ; mais ses intentions, personne ne les connaissait encore. Il correspondait à la fois avec les consuls et avec Cinna ; les deux partis avaient ses promesses, et chacun comptait sur son appui. Son but évident était de les affaiblir l'un par l'autre, pour se poser ensuite en arbitre et commander à tous les deux. Mais dans ces négociations perfides il perdit du temps. L'armée de Cinna, celle de Marins se grossissaient tous les jours, et l'insurrection se propageait avec une effrayante rapidité. Les Samniles tombant sur la division de Plautius l'avaient taillée en pièces, et aussitôt après le départ de Pompée, plusieurs villes, que sa présence avait contenues jusqu'alors, s'étaient déclarées pour Cinna. Ariminum, dans rOmbrie, s'était soulevé et avait reçu un corps de troupes suffisant pour arrêter les Gaulois que le sénat avait mandés à son secours (l). Déjà quatre armées nombreuses, commandées par Cinna, Marins, Seitorius et Carbon , formaient autour de Rome comme u.i -.ercle formidable qui se resserrait à chaque instant.

Telle était la situation des affaires, lorsque l'armée de Pompée parut devant Rome et campa près de la porte Colline. Sans doute, il se flattait que les sénateurs, dans l'extrémité où ils se

(1) App., Civ., 1, 67. — Deux chemins conduisaient do la Gaule cisalpine à Rome : la voie Claudia, qui traversait l'Éirurie, et la voie Fiaminia, qui, parlant d' Ariminum, passait par l'Omlirio. La première était interceptée par Marius.

SUR LA GUERRE SOCIALE. 143

trouvaient réduits, n'hésiteraient pas à lui conférer les pouvoirs les plus étendus. Rester fidèle à la cause aristocratique était alors le seul parti qu'il pût prendre, car la supériorité de Cinna devenait trop évidente pour que celui-ci daignât encore lui demander une trahison.

Marius s'étant emparé d'Ostie, fit sa jonction avec Cinna (1), et tous les deux, au moyen de ponts jetés sur le Tibre, audessus et au-dessous de Rome, interceptèrent toutes ses communications avec les places et les provinces qui demeuraient encore fidèles. Dans l'intérieur même de la ville ils avaient des émissaires qui débauchaient les soldats du sénat, et qui excitaient la populace et les esclaves à se joindre à eux. Le's désertions étaient nombreuses,- l'armée de Pompée montrait les plus mauvaises dispositions. Quelques-uns de ses officiers, gagnés par Cinna, tentèrent d'assassiner leur général, et les soldats, enlevant leurs enseignes et pliant leurs tentes, parurent un instant disposés à passer en masse à l'ennemi. Sans le courage et la fermeté du lils de Cn. Pompée (2), le sort de Rome se décidait en cet instant. Mais le brave jeune homme se coucha en travers de la porte Prétorienne, et les soldats qui le chérissaient autant qu'ils détestaient son père, n'osèrent la franchir en passant sur son corps. Il ne put empêcher cependant que dos cohortes entières n^allassent se livrer à Cinna (3). Parmi les chef» mêmes , choisis par les consuls, il se trouva des traîtres. Un tribun militaire, nommé Appius Claudius, qui commandait au Janicule, hvra la porte du Port à Marius, qui se serait emparé du faubourg au delà du Tibre, si les consuls et Pompée, avertis à temps, ne fussent accourus en force et ne l'eussent contraint de rétrograder (4). Dans cet engagement, qui eut lieu avant le jour, deux frères se battirent sans se connaître, et le vainqueur ne vit son crime qu'en dépouillant de ses armes son ennemi mort. Il se punit en se tuant lui-même sur le bûcher, qui les consuma tous deux (0).

(1) App, Cm- ,I,G7.

(2) Plut,, Pomp., 3.

(3) U.,ibid.

(4) App.. av., 1,68.

(6) Liv., Epit., 79. - Gros., V. 19.

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Mais cet affreux exemple des malheurs qu'entraînent les guerres civiles était perdu pour des hommes tels que Marius et Cinna. N'espérant plus emporter Rome par un assaut, ils essayèrent de la réduire par la famine. En peu de jours ils s'emparèrent, de vive force ou par trahison, de toutes les villes du Latium qui renfermaient des magasins de blé destiné à nourrir le peuple romain pendant la guerre sociale. Bientôt la famine se fit sentir cruellement, et une maladie épidémique, sa compagne ordinaire, exerça de grands ravages parmi les soldats des deux arméeset surtout parmi la populace urbaine (1). Pompée mourut atteint par ce fléau (2), ou, suivant la plupart des auteurs, il périt foudroyé dans sa tente (3). L'incertitude qui règne sur la mort de ce chef ambitieux pourrait encore donner lieu de l'attribuer à un crime ; rindiscipline de ses soldats et leur haine furieuse contre leur général ne le rendraient que trop probable (4).

Que sa fin ait été le résultat de la vengeance des hommes ou d'une justice providentielle, elle portait un coup accablant aux défenseurs de Rome. C'était le seul homme de guerre que le sénat pût opposer à des capitaines aussi habiles que Marius et Sertorius. Abandonnés par une partie de leurs troupes, travaillés par la famine et la peste, n'osant courir les chances d'un combat, les consuls, retranchés sur le mont Albain (5), ne savaient ni tenter un coup de désespoir, ni se résoudre à implorer la pitié du vainqueur.

Il fallut en venir enfin à ce dernier parti. Une première députation fut durement éconduite, parce qu'elle ne donnait pas à Cinna le titre de conijul. On en fit partir une seconde qui n'avait pour mission que de demander une amnistie. Cinna la reçut,, assis sur sa chaire curule. Debout auprès de lui, Marius, comme

(1) Gros., V, 19. — Vell. Pat., II, 21.

(2) Vell. Pat., 11,21.

(3) Cfr. Plut., Pomp., 1. — App., Civ., I, G8. — Gros., V, l\). — Vell. Pat., ioc. cit.

(4) ll.-> arrachèrent son corps du bûcher, et le déchirèrent en morceaux (Plut., Pomp., 1).

(5) Sans doute à cause de la conlagion (App., Cii?., I, G9).

SUR LA GUERRE SOCIALE. 145

son mauvais génie, semblait lui dicter ses réponses. Les cheveux et la barbe en désordre, vêtu d'une robe déchirée, il avait la contenance d'un proscrit, mais d'un proscrit qui commande ù une arméa victorieuse. Cinna répondit avec hésitation aux envoyés du st^nat, que, quant à lui, il ne voulait faire mourir personne. Il fallut bien se contenter de cette réponse ambiguë, trop clairement expliquée par le silence terrible de Marius! Aussitôt les portes de Rome s'ouvrirent, et les sénateurs tremblants s'empressèrent de venir s'humilier devant le vainqueur. Par une délibération prise à la hâte, ils apportaient à Marius, à Cinna, la révocation de leur exil et leur complète réhabilitation ; mais Marius, pour montrer que le pouvoir du sénat était nul à ses yeux, s'arrêta devant la porte Capène, en disant, avec une farouche ironie, qu'un exilé ne pouvait rentrer dans Rome sans être rappelé par un plébiscite (I). Déjà Cinna et les tribuns convoquaient le peuple à la hâte, lorsque Marius, fatigué de cette comédie, entra dans la ville, suivi de sa troupe étrusque, qui, sur-le-champ, se mit à massacrer tous ceux qu'il lui avait désignés d'avance. Le consul Octavius, assis au Janicule, sur sa chaire curule, fut un des premiers égorgés (2). Qui n'a lu les excès de cette soldatesqne eflrénée?... Pendant plusieurs jours Rome nagea dans le sang; le pillage était continuel. L'armée victorieuse se composait en majeure partie d'Italiotes et d'esclaves fugitifs, et leurs chefs n'auraient pu les retenir, s'ils eussent eu quelque pitié pour leur malheureuse patrie. Mais ils autorisaient toutes les violences de leurs satellites, pourvu qu'elles servissent leurs vengeances particulières. On empilait sur la tribune aux harangues les têtes des plus illustres citoyens de Rome; on saccageait, on brûlait leurs maisons et leurs villas. Au milieu de cette immense boucherie des plus illustres citoyens , les historiens ont réservé quelque indignation pour s'élever contre le bannissement de Métella, femmedeL.Sylla(3).

(1) Cfr. Plut.. Mar,, 43. — Vell. Pat., II, 21.

loi l^^' '.^* "^^^^''^ touchants de sa mon dans Appien (Civ., h 71) (3) Une rigueur semblable exercée contre la femme de C. Gracchus excila la même réprobation. Je ne pense pas, au reste, qu'il y eût dans ce sédiment aucune idée du respect ou de» égards dus aux

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ESSAI

C'est que cette rigueur était contre les mœurs romaines, et que dans les idées de ce temps, exiler une femme était une action plus cruelle que d'assassiner un homme.

Aux premiers massacres succéda une cruauté plus affreuse, parce qu'elle était réfléchie. Les vainqueurs s'étonnèrent de von* encore au nombre des vivants des hommes dont ils avaient juré la perte. Le flamine de Jupiter, L. Cornélius Mérula, nommé consul après la déposition de Cinna, ne pouvait se faire pardonner un tel crime, malgré son empressement à se démettre de ses fonctions, dont il s'était vu naguère à regret revêtu. Q. Lutallus Catulus aussi était coupable d'avoir souvent combattu dans le sénat les projets de Marins. Pour tuer ces deux hommes vertueux avec une espèce de pompe, on leur réserva les formes dérisoires d'un jugement public. Mérula, voulant se soustraire à cette ignominie, se coupa les veines après avoir écrit qu'il avait déposé préalablement son bonnet de flamine (1 ), comme s'il eût craint qu'un sacrilège nUrritât les dieux contre son ingrate patrie. Moins courageux, le vieux Catulus se jeta aux pieds de Marius, et lui demanda la vie, lui rappelant les dangers et la gloire qu'ils avaient partagés lorsqu'ils avaient combattu ensemble contre les Cimbres. « Il faut mourir » ce fut la réponse brutale de son ennemi; Catulus s'asphyxia.

Après quelques jours , les généraux se mirent en devoir d'arrêter la furie des soldats. La troupe étrusque de Marius semblait avoir juré la ruine de Rome. Chaque jour cette horde de bandits sortait de son camp, pillait et massacrait avec une régularité militaire, puis rentrait pour se reposer et se préparer à de nouveaux excès. Cinna en eut horreur, et Sertorius, rassemblant un corps de Gaulois qui lui étaient particulièrement attachés, les mena contre ces misérables, et les tailla en pièces. Ainsi, il fallait avoir recours aux barbares pour sauver ce qui restait de Romains (2).

femmes. C'était plutôt en raison de leur complète nullité qu'il était reçu de ne pas s'occuper d'elles dans les révoluiions. Les persécuter, c'élaitcomraeltre une cruauté qui ne pouvait avoir l'utilité pour rré'.exte.

(1) App., Ctr.,I, 74.

(2) Plut., Sert. y 6, — App., Civ., I, ?4r.-

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