‹ Études sur l'histoire romaine [microform]; Guerre sociale-Conjuration de CatilinaChapitre 24 sur 43 · TROISIÈME CLASSE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CLASSE

Centuries sans disiinclion de juuiores ou de seniores '^^

Total de toutes les centuries • ''«^-i

M. Orclli admet encore une niodificalion à ce système, dans lequel, comme on l'a vu, la quaU-ième et la cinquième classe sont exclues du vote, c'est de supposer que la première classe seulement comptait 70 centuries (de juniores et de seniores), et que la seconde, la troisième et la quatrième, n'en avaient chacune que 35, sans distinction d'âge. Dans les deux cas, la cinquième classe reste sans vote (voy. Orelli, Onomasticon Tullianum, p. 376). — J'avoue qu'aucun de ces systèmes ne me satisfait complètement ; dans celui ou ceux de M. Orelli surtout, je vois une contradiction manifeste avec les expressions de Tile-Live. Tout à l'heure je hasarderai mon hypothèse, en traitant une question beaucoup plus importante que celle du nombre des centuries : c'est celle de savoir jusqu'à quel T'^iut subsista la distinction des classes dans les comices par ceniuries. — Un mot cependant sur la manière dont se donnaient les sutTragf s. Un passage célèbre de Ciccron va nous l'apprendre : « Ecce Do'abell^ comitiorum dies : sortitio proerogaiivse : quiescit Antonius. Renuntiatur : tacel. Prima classis vocatur ; renuntiatur ; deinde ita, nt assolet, sex suftragia; tum secunda classis; quae omnia sunl citius facta quam dixi. Confecto negotio bonus augur : Alio die, inquit. » (Cic, Phil., il, 33j. D'abord on lirait au sort, entre les centuries de la première classe, la centurie prérogative, c'est à-dire celle qui voterait la première. Aussitôt, on allait aux voix dans cette centurie, et lorsque la majonié était connue, un ou plusieurs commissaires, représentant leur centurie, portaient son bulletin dans l'urne aux suffrages. Le vote de la centurie prérogative étant proclamé, les douze premières centuries de chevaliers votaient à leur tour, puis envoyaient leurs comniissaires qui déposaient dans l'urne la tablette contenant le suffrage émis par la majoriié de leur centurie. Après les chevaliers, venait le rtste des centuries do la première classe, puis on dépouillait le scrutin, et c était

SUR LA GUEBitE SOCIALE.

une superstition religieuse, ne fut pas afeoli; mais on imagina un autre mode d'aller aux suffrages, dans lequel la plebs eui une supériorité décisive. €'est ce qu'on nomma comices par tribias. Là, chaque tribu avait un vote, et dans le sein de cha-

le tour des srx dernières centones de dhevaliers, qu'on appelait les Six Suffrages. La seconde classe votait ensuite ; et alors nouveau dépouillement du scrutin, dont le magistrat qui présidait les comices faisait connaître le résultat. — Je ne puis admettre que tous les citoyens de chaque centurie allassent déposer eux-mêmes leur bulletin dans la même urne. La longueur d'une semblable opération sufBt pour en démontrer l'impossibilité. Qu'on se représente le temps nécessaire au défilé de la multitude des votants, puis au dépouillement du scrutin, et qu'on se demande ensuite s'il était possible de terminer les élections dans une seule journée, comme ceia avait lieu presque toujours (voy. Liv., XXVÏ, 22, une centurie des juniores consultant les seniores 'avant de voter). J'ajouterai que puisque le scrutin ne se dépouillait qu'après le vote de toutes les centuries d'une classe, et que le vote de la nmjorité dans une centurie comptait pour le suffrage de cette centurie, il est évident que les votes déposés dans l'urne en présence du président des comices, étaient des suffrages collectifs et non

individuels.

On sait que les votes étaient inscrits d'avance sur des tablettes que l'on distribuait aux citoyens, car dans les comices législatifs, on ne faisait point d'amendem'ent aux rogations, et, dans les comices électifs, on ne pouvait voter que pour les candidats régulièrement présentés. Je suppose que dans chaque centurie un scrutin particulier avait lieu, dont le résultat était porté dans l'urne desiinée à recevoir les suffrages collectifs. Autrefois ce scrutin se faisait ouvertement, et chacun votait à haute voix ; mais, dans la suite, on sentit la nécessité de soustraire les citoyens aux brigues et aux ressentiments des candidats ou des magistrats qui présentaient des rogations. C'est pourquoi l'on adopta l'usage des tablettes ^ et Marius, pendant son tribunat, se rendit célèbre pour avoir ajouté encore à la liberté des suffrages, en prescrivant que les ponts par lesquels on passait pour jeter ks tablettes dans l'urne, seraient assez étroits pour que le porteur du vote ne fût ni sollicité ai influencé au passage par les intéressés au résultat *les comices, u Pontes etiam lex Maria fecit aTigustos » (Cic, De leg., JII, 17). Ce mot pontes et non pontem, me fait croire qu'il y avait dans l'enceiTile occupée par chaque centurie {ovile), une urne et un pont, ou plutôt une planche par où s'avançaient les votants. Ce scrutin ayant lieu à la fois dans chaque centurie, on conçoit que l'opération pût être assez rapide pour justifier l'hyperbole de Cicéron : « Quae omnia sunl citius facta quam dixi. » Pour la forme de l'urne et ceJle des ponts, on peut consulter les médailles de la famille Mussidia (Eckhel, V, p. 268).

2 j 2 ESSAI

cune les suffrages se comptaient ^dr iéle (i). i) dDorûles comices par tribus ne se réunirent que pour procéder a l'élection de» tribuns du peuple et de quelques magistrats subalternes. Peu a peu les tribuns qui con^'oquaient ces assemblées leur soumirent des ro-ations relatives aux affaires les plus importantes. Ils obtinrent%ueles décrets rendus, sous le nom de plébiscites, dans les comices par tribus eussent force de loi, aussi bien que ceux qui émanaient des comices par centuries. Enfm, dans le desordre des dernières années qui précédèrent la dictature de Sylla, on en était venu à ce point, que les comices par tribus decidaient de presque toutes les affaires publiques, et que les comices par centuries n'étaient plus guère convoqués que pour rélection des magistrats supérieurs (2). Le parti vaincu par Sylla accordait aux seuls comices par tribus le pouvoir de faire des lois. Ce fut par une assemblée de cette espèce que Marius se fit adjuger le commandement de Texpédilion contre Mithridate. Banni de Rome par un sénatus-consulte, il n'y voulut rentrer que rappelé par le vote des tribus.

Sylla ne fit aucun changement, du moins appréciable, aux comices par centuries ; mais il leur rendit les pouvoirs législatifs, à rexclusion des comices par tribus, auxquels il ne conserva que la nomination des tribuns et de certains magistrats d'un ordre inférieur. Or, par la réforme qu'il venait d'opérer dans le tribunal, ces assemblées perdaient toute leur importance politique et ne servaient qu'à amuser le peuple par un vain semblant d'élection (3). On peut s'étonner que le dictateur, déterminé à retirer toute influence politique aux comices par tribus, les eût saisis d'abord de Topération des élections sénatoriales (4).

(1) Dans la suite ou substitua au suffrage individuel celui de certaines subdivisions intérieures des tribus, nommées collèges ou corporalions. Celle division analogue à celles des centuries si ce n est point la même, fut introduite en 575, par les censeurs M. iEmilius Lepidus et M. Fulvius Nobilior. Je suppose qu'alors le vote de la tribu se compia d'après la majorité des collèges, et le vote du collège d'après celle des votants (Liv., XL, 51).

(2) Les consuls, les prêteurs elles censeurs.

(3) App., CitJ., I, 59.

(4) W., Ibid., 100.

SUR LA GUERRE SOCIALE

Il fallait que ce mode de rénovation p'>i\r le sér>a^ 'Ot consacré par un ancien usage, et que Sylla se fût d'ailleurs assuré de la docilité des électeurs.

J'ai dit que le dictateur ne fit aucun changement aux comices par centuries; du moins, aucun historien n'en a conservé le souvenir. Mais dans quel état trouva-t-il cette institution nécessairement très-altérée depuis Servius Tullius? Qu'était devenue la distinction des classes sur laquelle reposait l'influence aristocratique attribuée à ces assemblées ? A défaut d'une solution certaine, je demanderai la permission d'exposer ici quelques conjectures que me fournit l'examen de la constitution imposée par Sylla.

Le dictateur abolit la censure (i) ; c'est un fait hors de toute contradiction. Or, les censeurs n'étaient point seulement les gardiens des mœurs, comme des auteurs anciens les appellent pompeusement. Leurs fonctions ne se bornaient pas à examiner la conduite des sénateurs, des chevaliers, des plébéiens, à dégrader ceux qui déshonoraient leur ordre. A ces magistrats encore était attribué un grand travail de recensement, qui s'étendait à toute la nation, car ils devaient assigner à chaque citoyen une tribu, une classe, une centurie. Nul ne se présentait aux élections qu'il n'eut une place fixée par les censeurs. On conçoit que ce travail, déjà immense, devait, s'il était appliqué à toute l'Italie, surpasser les forces de deux magistrats qui ne demeuraient en fonctions que dix-huit mois (2).

Les censeurs supprimés, que devint la distinction des classes, sur laquelle était fondé tout l'ancien système des comices par centuries? Quel moyen d'empêcher les citoyens de se prétendre d'une classe à laquelleleurfortune ne leur donnait aucun droit?

Nulle part je n'ai trouvé d'indices que des magistrats nouveaux aient remplacé les censeurs dans l'opération du recensement. Je ne trouve pas non plus de charges publiques dont les devoirs laissassent à ceux qui les remplissaient assez de loisir pour entreprendre ce prodigieux travail (3), particulièrement

(1) Clc, in Q. Cœcil. Div.^ 4.

(2) En vertu de la loi iEmilia (Liv., IV, 24 ; IX, 33, 34).

(3) La difficulté n'existait que pour la répartition dans les classes

ESSAI

difficile à «ne époque où les citoyens "7^;::"*P''lt'ïS:

«Si A«ncle recensement fut aboh, en même temps que la ceu-

J aTnsi que OUI porte à le croire, il faut bien admettre que

a,^'te Son des classes demeura provisoire et suspendue

■Lîrr...— tde.^^^^^

;Sfqtr.rur^;nrse™-UsdoLres,.aa„s,a^^^^^^ . i ™r avait été assignée par le dernier recensement? Puis on : mlndeli lis msluralL hérité de la c...e de leur P... et comment les nouveaux citoyens auraient ete upa.tis

'TcStTdenùer recensement, qui avait eu lieu en 668, n'avài Îu s'app iquer à tous les Italiotes; et même en admettantÏurmal^ré Fanarchie qui régnait à cet^ epo^ue le. ^ seurs aient pu opérer avec quelque exactitude, leu. fava letan devenu à peu pL inutile à la suite d'une guerre qm avait boutei^é toutes L existences. U fallait dans les comices une p<v irqSonqueanx nouveaux citoyens, if^^^^"^ nar Sv la affiliés aux trente-cinq tribus par les conduis ses pre Z^r^n fallait une position aux dix -'"f ajaneh.squ .1 y avait tait inscrire et à qui il avait donne le dv"'t c^ bu m^S

En vérité tout porte à croire qu'à une époque, probablemem forf antérieure à la dictature de Sylla, une grande révolution Sut pér" dans le système des classes; cbangement dont la Se nous échappe, mais dont le résultat, ^"'van tort app rence fut d'en réduire le nombre et de leur accorder des dioO. rueup"s é'-aux. De ce que les termes de première et de s^ ode^i::set,.sistèreut,'annepeutpasconci^^^^^^^

imn hien réelle se fut maintenue; et chez un peuple aussi lor ruÏeqùeltRomains.lesexemplesabondentd^^^^^^

n,iT idiies au ils représentaient dans le principe, un W de TUe-Live fait soupçonner cette révolution, que

its^rsf6'\el^Cat furenl i»scrics dans la .ib. CorneUa

(Liv., XXXVIII, 36).

0) La censure ne fut rétablie qu en G84.

SUR LA GUERRE SOCIALE

je suppose accomplie du tempà Je Sylla. En 575, dit-il, les censeui-s M. iEmilius Lépidus et M, Fui vins Nobilior changèrent le svstèmc dK?s suffrages. « Les citoyens furent distribués dans les tribus, par quartiers, suivant leur origine, leur condition et leurs métiers. » Mutarunt suffragia;regiomtimque generibus îwminum, causisque, et qucsstibus tribus descripserunt (Liv. XL, 51) (i). Je ne vois d'autre moyen d'expliquer ces mots par quartiers (regionatim), associés à ceux d'origine et de condition (generibus, eausis) qu'en supposant une nouvelle division du peuple applicable non-seulement aux comices par tribus, mais encore aux comices par centuries. Ainsi, à mon sentiment, chaque tribu aurait eu sa circonscription topographique, et se serait subdivisée en un certain nombre de corporations ou collèges, ayant chacun un vote (2). Dans l'institution primitive des comices, l'inscription dans la première classe donnait aux citoyens qui la composaient

(1) Le laconisme de Tite-Live au aniet d'un événement de cette importance ne doit point su. prendre. Il écrivait dans ua temps ou il ne fallait pas s'appesantir sur les institutions républicaines, que César Auguste voulait faire oublier.

(2) L'existence poliiique de ces collège sest altestée par un passaga de Cicéron, dont on n'a peut-être point^encore renmrque toute 1 imporlance. L'orateur déplore l'abrogation des lois Aelia et Fufia qu etabH^saient. comme on sait, un règlernenlvo^nlesco^^^^^^^^^ législatif* ; par suite de cette abrogation, et a l'instigation de Clodif/s : « CoLLGiA,non ea solum quœ senatussustulerat sedinnumerabilia quaedam nova ex omni fœce urbis ac servitio concitala.» i,ln Fis.,i.) Si ces Collèges n'avaient pas joué un rôle dans les comices, quel inféré aumU eu le sénat à en diminuer le nombre? Pourquoi un tribun Seux l'aurait-il augmenté? 11 faut se rappeler q-J-^^-^ff^^^ Futia, bien que présentées par des tribuns du peuple «^^""^^^ favorables au parti aristocratique. Cicéron les appelle : « Cert ss ma subs?dia R P contra tribunicios furores. » {Post red. in sen., 5.) Elle. "onuatu a^x consuls et aux magistrats d'un ordre supeneur e c^o i d'observer le ciel, c'est-à-dire le pouvoir de mettre fin à toute^assem bléepol tique en 'déclarant qu^ils voyaient un de ces P^^^J "^^^;lestes qui, d'après les superstitions romames, empêchaient le peuple

de délibé;er. Bien plus, les mêmes lois P^^f ^.-^^-^^^^fj^J,, ^^ lerdire les comices par tribus, en indiquant des feries pour les jour^ ^^ convocation ou même pour tous es jours de l'aniic-e^On a vu^ c t^e tactique était souvent employée (voy. § XI. - Cfr. Uc, tro ù^t , J

fi

ESSÂ<

une immense influence politique ; par suïie du changement dont je Tiens de parler, une seule distinction me paraît avoir subsisté entre les classes, c'est leur numéro d'ordre dans les comices. Les deux premières corporations de chaque tribu (seniores, juniores] avaient le privilège de voter avant les autres; c'étaient, je le suppose, les plus honorables, peut-être les plus anciennes. Dans cette hypothèse, les mots d'ort^tne, de condition et de métiers employés parTite-Live s'expliquent facilement. Ils marquent la distinction entre les ordres patricien, équestre, plébéien, entre les professions libérales et les métiers. De la sorte, tel Romain aurait été placé dans une corporation pour sa naissance , tel autre à cause de sa profession; aucun n'y aurait été placée en raison de sa fortune.

On voit que ces corporations ne sont autre chose que les centuries anciennes réorganisées sur une autre base, et le système du vote collectif consacré dans les comices par centuries aussi bien que dans les comices par tribus. La facilité avec laquelle se serait opérée une révolution si importante ne doit pas étonner, car le parti aristocratique et le parti populaire s'y firent des concessions réciproques, et l'un et l'autre sans doute pensait recevoir plus d'avantages qu'il n'en accordait. Le premier, en substituant le vote collectif au suffrage individuel, aflaiblissait le pouvoir des comices par tribus; tandis que le second, par l'abolition des classes fondées sur le cens, obtenait dans les comices par centuries une influence nouvelle.

En résumé, entre les comices par centuries et les comices par tribus, je ne reconnais guère de diff'érence que dans leur mode de délibération, ou ce qu'on appellerait aujourd'hui leur règlement. Or, le règlement des comices par centuries était favorable à l'aristocratie ; car, outre que les chevaliers y avaient des votes séparés, tandis qu'ils ne formaient peut-être pas des corporations distinctes dans les comices par tribus, les premières de ces assemblées n'avaient lieu que sur la convocation et sous la présidence de magistrats qui représentaient en quelque sorte le sénat, c'est-à-dire l'aristocratie; enfin elles n'étaient valables qu'après des cérémonies religieuses que les présidents des comices pouvaient diriger à leur gré, et de manière à suspendre

SUR LA GUERRE SOCIALE

indéfiniment les délibérations lorsqu'ils avaient lieu d'en craindre le résultat. Au contraire, les comices par tribus se tenaient sans la participation du sénat et sans qu'il fût besom d'auspices pour leur donner de la validité (1).

Un grand nombre de faits se réunissent pour prouver que, dans les derniers temps de la république, les classes n'étaient plus organisées d'après la cote des fortunes. Il est constant qu'à une époque antérieure à la dictature de Sylla, les candidats aux dignités qui se donnaient dans les comices par centuries, achetaient les suffrages. Marins se fit ainii nommer consul pour la sixième fois (2). Si la première classe, dont les suffrages avaient tant d'influence dans les élections, eût représenté en effet la réunion de toutes les fortunes considérables, comment supposer qu'on pût l'acheter si facilement; je veux dire, comment la fortune des candidats aurait-elle suffi à la corrompre ? Le moyen d'expliquer dans ce système leurs démarches auprès des plus vils artisans, leurs cajoleries de toute espèce pour les gagner? On peut bien admettre que, riches ou pauvres, tous les Romains fussent à vendre, mais on se refuse à croire qu'il se trouvât des candidats assez riches pour acheter les suffrages delà majorité des citoyens aisés (3).

Cette longue digression, si mes concmsiuns ne sont point erronées, montre quel ascendant avait acquis la démocratie, lorsque Sylla tenta de réformer la république. Peut-être l'entreprise était-elle au-dessus de ses forces ; mais on ne peut nier ^ju'il n'ait apporté dans toutes les parties de sa tâche une prévoyance remarquable. L'ambition des candidats aux honneiu's exposait Rome à des agitations continuelles ; le dictateur essaya de la réduire en fixant des conditions d'éligibilité qui diminuassent les brigues et donnassent une garantie de la sagesse des prétendants aux magistratures supérieures.

(1) Un coup de tonnerre cependant, ou bien une attaque d'épilepsîe éprouvée par un des assistants, pouvait et devait interrompre les délibérations (voir la note précédenie, Cic, in Vatin.^ 8).

(2) Plut., Mar.y 28. Ao^ûs'.ov et; Ta; çuXà; x.cL7o£yJM'i r.OSj»

(3) H -S ceniics coiisiiluunt in prerogaliva proQuniiare (Cic.n ad Q.t 11, 16).

ESSAI

Lorsqtfonlulavaitapporté latêledeMarms, Il ava msu^^^^ sa iennessc. et par une de ces métaphores grossières qu il para avo affectionnées, il lui reprocha d'avoir pris le gouvernai, âvantd'avoir appris à manier la rame (1). D'après d'anciennesloi , e s"rtutd'ancLnsusases,ilfallaitpasserparunesuitededegres

r«river à la dignité consulaire, la plus élevée de toutes les rAsTvatures mai un grand nombre de précédents attestaient mifamScos règles n'avaient été observées avec beaucoup rxictHude.Enles'faisantrevivre,SyUalesdéf.nitavecprécision

etTesrenditobligatoires. Uétablitquepour prétendreauconsulat n audrait avoii- exercé la préture ; pour obtenir cette dernière ch?r.e avoir rempli les fondions de questeur. En même temps ilreï^duisit et modifia peut-être les dispositions de la loi annale qui fixait l'âge où il était permis de prétendre aux ma- Stra?u es. Il fallut avoir trente ans pour demander la ques- £ quarante ans pour être préteur, quarante-trois pour être LomnTconsul. Nul ne put briguer un second consulat avant dix aTnées révolues depuis le premier &). C'était encore une S" loi tombée en oubli qu'il faisait reparaître; mais .lia I ola lui-même le premier en se laissant nommer consul, ; u la seconde fois, huit années -»--\T^.,f" f~ consulat. Il n'avait point, d'ailleurs, «^^f ."; ^''7°%^ f i'!"''t et sa nomination était donc doublement illégale. S il se mettaU fu-de-us de ses propres décrets, pour les autres, pour sescreatures m me , U semontra sévère. Lucrétius Ofella, un de ses Sems'eutenants, qui avait bloqué Préneste et - ava' vové la tête de son mortel ennemi, crut que les lo s du dicta- Jur nï^ient faites que contre ses adversaires. N'êtan e„co « nnJLole Chevalier, il annonça hautement ses prétentions au ZSX^^^ à solliciter les suffrages ^^^^^^ marchés, et, suivant l'usage romam, prenant la mam a tous

{•Il Êvlla mule nombre des préleurs à huit. 11 augmenu égale-

' ' V ,?:"n,!.nihrps du coUése sacerdotal, et les enleva a 1 elec-

meot celui de» meB.bres du cote eux-mêmes aux vacan-

lion popul.ure. A laveur ,1s ^ujen ^^^^^^ ^^ ^^ell.

Ascon., in Divin., p. 6).

SUR LA GUERRE SOCIALE

iX$

les électeurs (l) pour leur demander leur vote. Averti une fois par le dictateur, il n'en tint compte; Sylla le fit tuer par un de ses satellites au milieu du Forum. Le peuple s'effraya d'abord, croyant peut-être que cet assassinat était le signai d'une réaction, d'une nouvelle guerre civile. On arrêta le meurtrier et ou le conduisit au dictateur pour qu'il en fil justice. «Sachez, Romains, dit-il, que tout s'est fait par mon ordre, et que tel est le châtiment de ceux qui désobéissent aux lois (2). » Puis, comme s'il eût craint que ses adversaires ne reprissent quelque espoir en le voyant sévir contre un homme qui lui avait rendu de grands services, il se hâta de les détromper en leur contant cet apologue : ce Un paysan labourait ; il avait de la vermine qui le tourmentait. Interrompant son travail, il secoua de son mieux sa tunique et s'épouilla comme il put. Deux fois il recommença, rien n'y fit. Toujours mordu par cette vermine, que fit-il? Il prit sa tunique, et la jeta au feu. Il y a des gens qui m'écoutent que deuxfoisj'aimisàlaraison.Gareau feu s'ils recommencent (3) ! » Depuis ce terrible exemple, annonçant sa volonté inébranlable de maintenir Tordre par le glaive, il ne se trouva plus personne, même parmi ses favoris, qui osât lui désobéir.

Prévo\anl l'ambition de ses lieutenants éloignés de Rome et soustraits à sa surveillance immédiate, le dictateur se flatta de les contenir dans le devoir en ajoutant de nouvelles dispositions aux lois qui punissaient les attentats contre la république. Quitter sans ordre une province dont on était gouverneur, conduire une armée hors de ses cantonnements, entreprendre une guerre sans l'aveu de la république, intervenir dans les affaires des rois ou des peuples étrangers, et traiter secrètement avec eux : tels sont les principaux actes qu'il qualifia de crime de lèse-majesté, et contre lesquels il prononça la peine capitale (4). Après la victoire, Sylla avait fait sentir à toutes les provinces tributaires son inflexible despotisme. Des amendes, des confiscations, des tributs nouveaux avaient puni la moindre oppo-

(1) Cela s'appelait 'prensare.

(2) Plut., Sul.y 33. — App., Civ., 1, lOlj

(3) App., Civ.,l, 101.

<4) Cic, hi Pison.y 21.

ESSAI

sition à sa volonté, la moinare hésitation à se déclarer pour ce qu'il appelait la bonne cause. Mais, en compensation de ses rigueurs, il rétablissait partout Tordre, et pour les peuples tributaires surtout c'était un bienfait inappréciable. 11 paraît qu'il s'appliqua à réformer Tadministration des provinces et à réprimer les concussions horribles auxquelles se livraient les magistrats romains. Une de ses lois montre combien le mal était invétéré, puisque Sylla, ce destructeur impitoyable des abus, ne trouva que des palliatifs pour y remédier. A celte époque, le moyen le plus ordinaire qu'employaient les gouverneurs des provinces pour en imposer sur leur administration, c'était d'envoyer à Rome des députations soi-disant volontaires, qui venaient dans le sénat prodiguer des éloges aux hommes qui avaient le plus cruellement traité leur pays. Sylla réduisit beaucoup les dépenses que les cités tributaires étaient autorisées à s'imposer pour ces députations (1), et prit encore des mesures pour que les concussionnaires ne pussent mettre en sûreté le fruit de leurs rapines en le transmettant à des tiers complaisants (2).

Chacune des lois de Sylla témoigne de l'idée qui le préoccupait sans cesse ; c'était de faire revivre cette république des premiers âges de Rome, dont les vertus et l'austérité étaient tous les jours célébrées par une génération à laquelle elles étaient devenues complètement étrangères. Ce rêve, le dictateur le poursuivait jusque dans les moindres détails de sou administration. Voluptueux à l'excès lui-même, il prétendit imposer à ses concitoyens la frugalité et la modestie des anciens temps. Mais contre la gourmandise des Romains sa toute-puissance vint échouer, et ses lois somptuaires (3), qu'il viola lui-même avec impudeuce (4) , ne furent pas mieux observées que ne l'avaient été tant de décrets précédents, tous dirigés contre les excès de la table.

(1) Cic, Epist. Ad Div., III, 8,-10.

(2) Cic, Pro Rabir. Pos«., 4.

(3) Cfr. A. Gtli., 11, 24, 11. — Macrob., Sat., 11, 13. ~ rigb.,ilnn. £o/n., t. lll,p.26i.

(4) Piut., SuiL, 35.

Sm LA GUERRE SOCIALE.

Iftome était soumise ; le sénat et le peuple ne rivalisaient plus que de docilité; l'Italie tremblait au seul nom du dictateur; tous ses ennemis avaient succombé, ou se cachaient parmi des peuplades barbares presque inconnues aux Romains. Maintenant les vingt-quatre haches, qui toujours l'entouraient (1), se reposaient oisives. Il n'avait plus une résistance, plus une contradiction à punir. Pendant trois ans, avec une activité sans égale, Sylla avait ordonné du présent et réglé l'avenir; tout lui avait réussi; il venait de poser la dernière pierre de son gigantesque édifice. Maintenant, le conserver, le surveiller , le garantir contre des mines secrètes , c'était une tâche trop mesquine pour son orgueil. 11 lui fallait de glands obstacles pour lui donner de Ténergie. C'était assez pour sa gloire d'avoir prouvé que vouloir et faire était pour lui même chose. Peut-être, après avoir été élevé si haut par la fortune, ne voulut-il pas rester plus longtemps en son pouvoir. Satisfait d'avoir vaincu la tempête, et résolu de ne plus s'y lancer de nouveau, Sylla déposa tout à coup la dictature sans avoir pris conseil de personne. Après une vie remplie d'étonnantes actions comme avait été la sienne, abdiquer était la seule grande chose qui lui restât à faire.

Muets d'étonnement, les Romains le virent congédier ses licteurs, déposer les insignes de sa dignité, et se promener sur le Forum au milieu de la foule, sans crainte et sans remords, lui qui avait égorgé et dépouillé tant de milliers d'hommes. Dans cette ville, où il n'y avait pas une famille qu'il n'eût privée d'un de ses membres, il ne se trouva qu'un enfant du peuple, qui, représentant, sans le savoir, de la génération qui s'élevait, le poursuivit de ses injures et de ses menaces. Sylla parut s'amuser de cette colère bruyante, mais, sur le seuil de sa porte, il s'arrêta pensif, et dit à ses amis : « Cet enfant sera cause que si jamais un autre homme parvient au poste que j'ai

(l) App., Cir., I, lOe.

Î2Î ESSAI SUR LA GUERRE SOCIALE

occupé, il ne le quittera pas comme moi. » Ces paroles furent

'^'^Au rSrSvlla s'aperçut bientôt que si sa personne était en sûreté la rérorrae qu'il avait (ondée serait détruite par ceux-là même' qu'il avait employés pour rétablir. Il vit aux com.ces "les qui suivirent son abdication, Pompée, son ele.^ chéri favoriser l'élection de M. ^milius Lépidus, qui passait Dour attaché au parti contraire. Mais il ne chercha pas a res- Sr pouvoir 11 abrégea ses jou.-s par la débauche, car les R mains ne connaissaient d'autre emploi de 1» ve que de commander aux hommes, ou de se livrer avec excès a tous le» plaisirs.

DE GATILINA

Tapacoêi tcù; àvepwroy; où rà i;pa*)fpt.aTa àXXà Ta 7;sp: twv 7rpa"](u.âT(ûv 3'o']f|AaTa.

J'entreprends, après Salluste, de raconter la conjuration de Catilina; mais, en m'essayant sur un sujet déjà traité par un écrivain inimitable, je n'aurai pas à craindre, je pense, le reproche de présomption. Je cherche à jeter quelque lumière sur un des événements les plus extraordinaires des annales ro* maines; je voudrais expliquer ce que Salluste a peint avec tant d'art. C'est par la critique et la comparaison des auteurs qui ont écrit sur cette époque mémorable, par Tétude des caractères et des intérêts propres aux personnages de ce grand drame, que j'espère justifier mes explications, ou. si Ton veut, mes conjectures. Je ne sais si je suis parvenu à les rendre vraisemblables ; on verra, du moins, que j'ai exposé avec franchise, et je voudrais pouvoir ajouter, avec précision, les motifs d'après lesquels je me suis fait une opinion sur les événements dont on va lire le récit. Dût-on rejeter les conclusions que je propose, j'aurai du moins rendu quelque service à l'histoire, en présentant dans leur ensemble les éléments qui peuvent servir à résoudre une question difficile.

Le picmier devoir de la critique, c'est d'examiner le degré de

créance que méritent les auteurs dont les ouvrages forment pour ainsi dire la base de ses jugements. Avant d'interroger les témoins, il convient d'étudier leur caractère, leurs passions, leurs

intérêts.

Parmi les écrivains de l'antiquité qui font mention de la conjuration de Catilina, il en est peu qui nous puissent inspirer une gi-ande confiance par la seule autorité de leur nom. En général, leur brièveté, quelquefois les mutilations subies par leurs ouvrages, ne permettent pas d'apprécier avec exactitude les sources où ils ont puisé. D'ailleurs, la conformité très-remarquable de leurs récits, et surtout celle de leurs jugements, donne lieu de croire quMls ont mis à contribution les mêmes auteurs, et l'on en peut conclure naturellement la rareté des documents originaux. D'un autre côté, rinsuffisance des renseignements s'explique encore par l'intérêt des contemporains à les soustraire à

la publicité.

Je crois inutile de m'occuper ici des historiens dans le plan desquels la conjuration de Catilina n'entrait que comme un épisode peu développé, et je ne cite ici que pour mémoire, Florus, Velléius Paterculus, Aurélius Victor, Orose , Eutrope , Valèrc' Maxime et Tite-Live, ou, pour parler plus exactement, l'abréviateura qui l'on doit VEpitome. Aussi avares de détails que les précédents, Appien et Dion Cassius méritent cependant una mention particulière, d'abord pour quelques renseignements précieux qu'on leur doit, et surtout parce qu'en leur qualité de Grecs, ils n'ont pas négligé d'entrer quelquefois dans des explications que Ton demanderait vainement aux historiens romains. 11 est à regretter qu'ils ne se soient pas arrêtés avec plus de détails sur un événement qu'ils ont pu étudier et juger sans

passion.

Les auteurs qui fournissent les matériaux les plus nombreux et les plus importants sont : Salluste (i), Ciccron (2), Plutar-

(1) Bellum Catilinarium, Historiarum fragmenta, Epistolœ ad €œsarer^ de repuhlica ordinanda.

(2) Orationes in toga candida, in Catilinam, pro Murena^pro P.Sexfio, pro P. Sulla, outre un grand nombre de passages dissem'iués dans tous les autres ouvrages de CicéroQ.

que (1) et Suétone (2). C'est sur eux que se portera principalement mon examen; je le commencerai par Salluste.

Salluste a pris la conjuration de Catilina pour sujet d'une composition détachée que les anciens et les modernes ont regai-dée à bon droit comme un des plus parfaits modèles de narration historique. 11 écrivit peu d'années après l'événement, qui s'était passé, pour ainsi dire, sous ses yeux, à une époque où son esprit avait toute la maturité nécessaire pour une judicieuse observation.

Si l'on en juge par le rang qu'il occupait dès lors dans la société romaine, il était à portée d'étudier les ressorts des intrigues qui l'agitaient, et l'on sait qu'il vécut dans la familiarité des hommes les plus considérables de son temps (3). On devrait donc attendre de lui les renseignements les plus exacts sur les faits, et les jugements les plus élevés sur leurs causes. Cependant son récit offre encore de nombreuses obscurités; les unes sont volontaires ; je vais en rechercher les motifs ; les autres lui sont communes avec tous les écrivains de l'antiquité, et ne tiennent sans doute qu'à notre ignorance des mœurs et des conditions particulières à une société déjà si éloignée de nous.

Salluste appartenait à une famille d'une fortune médiocre et sans illustration ; son père, on peut le présumer, ne dut les droits de citoyen romain qu'à l'émancipation italienne (4). Luimême eut probablement à souffrir encore de la persistance des préjugés nationaux qui venaient à peine d'être abolis légalement au prix de tant de sang généreux. Homme d'étude et de plaisir tout à la fois, il admirait la vertu dans les livres, sur lesquels il forma son style, et ne put échapper aux vices de son époque. Il

(1) Vies de Cieéron, de C. Casar, de Jf. Caton, de Jlf. Cras^ sus, etc.

(2) C. Julius Cœsar.

(3) Ipsum Crassum ego postea praedicantem audivi, etc. {Bell. Car., 48;.

(4) Il était d'Amiternum. Malgré l'autorité imposante de Sigonio, je doute qu'avant la révolution qui suivit la guerre sociale, les citoyen» des municipes eussent tous les droits politiques de la cité ronmine. Les exemples allégués par Sigonio {De antiq. jur. itahf 11, î) sont tous postérieurs à cette époque.

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22g COISJUBATION

çanta dans ses écrits l'austérité des mœurs antiques, et ses passiens rentraînèrent dans tous les dérèglements de la société profondément corrompue à laquelle il appartenait.

La carrière quUl avait embrassée fut brusquement m errompue au moment où il allait commencer à jouer un rôle poU- Sue. Chassé du sénat pour ses désordres, il trouva dans César un protecteur qui récompensa magnifiquement son des-ouemen Léressé, sans se mettre en peine s^il n'était pas plutôt 1 effet d'une nécessité que d'un choix volontaire.

Les ouvrages de Salluste ont conserve comme un reflet de sa propre histoire. Le Sabin domicilié à Rome, le sénateur raye de r Album, le client de César, ne peut être que 1 adversaire acharné des familles illustres et du gouvernement oligarchique. Sous un mépris superbe pour son siècle tout entier, se cachent mal sa haine contre une société qui l'a honni, et les reproches d'un esprit trop cultivé pour demeurer inaccessible au sentiment de sa propre honte. U faut ajouter que la conjuration de Catilina fut écrite à une époque où des ménagements obliges a regard de personnages puissants, eussent rendu la tache de 1 historien difficile, eût-il réussi à se dégager de ses passions politiques. Ce n'est point assez de se mettre en garde contre la partialité de Salluste, on doit encore se méfier de son inexactitude alors même qu'on ne peut suspecter ses intentions. Il écrivait 1 histoire, en eff'et, pour avoir l'occasion de bien dire, non pour laisser à la postérité des souvenirs fidèles, plus jaloux de renchérir sur la concision de Thucydide, son maître et son riva , que de prétendre au mérite d'un attachement scrupuleux a la vente, mérite dont ses contemporains d'ailleurs ne faisaient que peu Tcas On ne doit donc'point s'étonner s'il a laisse dans une courte narration des contradictions et des erreurs matenelles, sans parler de son mépris pour la précision des dates ou 1 mdication exacte des lieux, car cette indifi'érence lui est commune avec la plupart des historiens de l'antiquité.

Il n'entrait pas dans la méthode historique suivie par les Romains, où même par les Grecs, d'étudier les causes plus ou moins immédiates des événements qu'ils surent raconter avec un art admirable. Leurs idées sur la fatalité des choses humâmes

les éloignaient peut-être de semblables rechercher-, sans lesquelles pourtant l'histoire n'offre plus qu'une masse de faits dont il est difficile de saisir la liaison. Salluste avait, comme on l'a vu, plus d'une raison pour se conformer à un tel système; il l'exagéra encore en prenant dans les événements dont il avait été le témoin, quelques épisodes isolés, qu'il se complut à façonner et à polir avec un art merveilleux. Dans un ouvrage de longue haleine, son styb fatiguerait peut-être par une concision qui n'est peut-être pas assez exempte de manière ; appliqué à de courtes narrations, il produit Timpression la plus profonde en unissant l'éneïgie de la pensée à la sobriété des ornements. L'art s'y montre quelquefois un peu trop à découvert, malgré le désordre affecté de la composition, et souvent l'on oublie l'intérêt du récit pour admirer Thabileté du narrateur.

J'ai cité Salluste le premier parmi les auteurs qui ont traité de la conjuration de Catilina, parce qu'il a fait de cet événement l'objet d'un ouvrage spécial. Des renseignements presque aussi étendus se trouvent, mais dispersés, dans ce qui nous reste des œuvres de Cicéron. C'est là qu'il faut chercher les témoignages les plus anciens, et à ceitains égards, les plus authentiques. Les harangues prononcées par Cicéron pendant sa candidature, et pendant son consulat, offrent surtout à l'histoire les matériaux les plus intéressants, mais qu'elle a besoin de soumettre à une sévère critique. Dans une telle cause, en effet, il serait imprudent d'accorder une confiance illimitée à l'accusateur. Si l'on compare les différents jugements de Cicéron sur les mêmes hommes, si l'on examine son langage sur les mêmes événements à différentes époques, il ne sera pas difficile de le convaincre de légèreté ou de mauvaise foi, je dis plus, on reconnaîtra dans son caractère cette disposition des avocats à changer de convictions et à se transformer, pour ainsi dire, suivant les circonstances. Acteur consommé chez qui l'art s'est substitué à la conscience, tour à tour accusateur de Verres et défenseur de Fontéius, Cicéron a rarement vu la vérité absolue, si toutefois il l'a jamais cherchée avec franchise.

Le temps a détruit malheureusement plusieurs de ses ouvrages, qui auraient pu jeter de grandes lumières sur l'époque

dont i'ai entrepris rétude. L'histoire de son consulat, écrite par lui a n'ri, ai.si que la partie de sa correspondance qui se rap- Domit au même temps. Ce sont des lacunes presque impôts à remplir, car, bien que Ton possède le témoignage de au lues auLurs qui ont eu connaissance de ces documents, ?eur légèreté ou Toxcès de leur brièveté nous permet a peine de connaître toute l'étendue de la perte que nous déplorons. Ta philologie moderne a élevé des doutes au sujet des harangues connues sous le nom de CatUinaires. Aux yeux de certoins érudits, quelques-imes ont paru suspectes; d autres, plus hardis, en ont condamné plusieurs comme apocryphes ; aujourd'hui il n'Y a plus qu'un petit nombre de savants, peut-être, qui les regardent toutes comme également authentiques De !art et d'autre la question a été débattue avec chaleur, et des autorités imposantes se sont partagées entre les deux camps. TLvd on a taxé de faux une des Catilinaires, puis deux, puis trois. Un jour peut-être, la première, seule respectée jusqu a présent sera-t-elle comme les suivantes mise en suspicion. La ïrincip;.le argumentation roule sur l'emploi de certaines locu Ls, de certains mots que dans le dix-neuvieme siècle on a îwés indignes de Cicéron, ou même d'une latinité barbare; mais, chose éUange pour qui n'est pas initié aux arcanes de la philologie, ces locutions, ces mots, qu'un érudit prockme des barbarismes, un autre érudit leur donne une patente de bonne, latinité. De là pour la masse des lecteurs une grande incertitude. Ou en vient à douter de la philologie elle-même. On prétend qu'un Allemand ou qu'un Russe serait mal reçu a reprendre ou à louer aujourd'hui une locution employée par Bossuet , qu a plus forte raison un auteur latin ne peut être bien juge a dixneuf siècles de distance. Dans une telle question je nose avoir un avis. Pénétré de respect pour la philologie, Jf fuis pvet ^ m'incliner devant ses décisions, mais je regrette qu'elle dédaigne des preuves ou des arguments plus à la portée du vji gaire^ Je voudrais, par exemple, qu'elle discutât non-seulement la latin te mais encore la contexture des discours, leur mouvement et leur but, leur rapport avec la situation dans laquelle on sait qu ils furent prononcés. Une pareiUe recherche me parait avoir sod

importance, et pour ma part elle m'a conduit à des présomptions favorables à l'authenticité des dernières Catilinaires.

Au reste, la discussion n'intéresse l'histoire qu'assez médiocrement. Il est constant que Cicéron pendant son consulat a prononcé quatre discours à l'occasion du complot qui menaçait la république. Il est également hors de doute qu'il a donné à ces harangues une sorte de publicité en les communiquant à ses amis. Qu'elles aient été perdues ensuite, cela est possible; qu'elles aient été remplacées par des discours apocryphes qui ont trompe tant d'érudits pendant tant de siècles, cela est fort extraordinaire ; mais ce que Ton est forcé d'admettre, c'est que le faussaire, quel qu'il soit, avait à sa disposition des documents exacts. Comment expliquer autrement la connaissance de tant de faits, dont un assez grand nombre est confirmé par d'autres témoignages pour que leur ensemble inspire le genre de confiance qui s'attache au récit d'un contemporain. On doit remarquer encore, que les philologues qui ont déclaré fausses ou suspectes les trois dernières Catilinaires, n'ont pu les attribuer à d'autres qu'à Tiron, l'esclave favori, le secrétaire intime du grand orateur. Si cette décision de l'érudition critique a de quoi surprendre, on se félicite du moins qu'elle n'attaque en rien les conclusions que l'histoire peut tirer de ces harangues dont le style a été juge si différemment.

plusieurs plaidoyers de Cicéron, jusqu'à présent incontestés, servent à contrôler les Catilinaires et conduisent à une comparaison utile entre l'orateur politique et l'avocat. Aux discours pour Murena, pour Sextius, pour P. Sylla, il faut encore ajouter des passages assez nombreux des lettres de Cicéron à ses amis. Cette V lumineuse correspondance, lors même qu'elle est étrangère aux événements qui nous occupent, doit être consultée avec soin, car elle fait connaître d'une manière intime l'homme dont on doit apprécier la conduite dans le récit qu'on ra lire.

Avec Cicéron et Salluste cessent les témoignages contemporains. Après eux, Plutarque devient pour nous une autorité imposante, car on sait qu'il a pu faire usage de bien des documents dont nous sommes privés aujourd'hui. Il cite le mémoire de

fc***^— -»^ M'

OE CATILINA

Cicéron sur «on consulat, le discours de Caton sur le jugement des conjurés, et d'autres ouvrages perdus ou mutilés maintenant. Mais Plutarque est ainsi que Salluste un amateur de beau langage, plus occupé de son style que de Texactitude historique. Un écrivain moderne, à qui Ton ne peut refuser une connaissance approfondie de l'antiquité, disait du philosophe de Chéronée : « qu'il ferait gagner à Pompée la bataille de « Pharsale si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase (1 ). » Sous l'exagération de cette spirituelle boutade se cache une appréciation vraie de la manière de Plutarque. On ne peut douter qu'il n'eût consulté beaucoup d'ouvrages originaux^ mais il est évident que dans ces lectures il n'avait qu'un but, le même qu'il a suivi dans ses Vies parallèles , je veux dire la peinture des caractères et des passions humaines. Ne lui demandez point de dates précises, n'attendez de lui nulle description exacte , nulle critique dans le choix des sources où il va puiser. Il lui suffit d'être un peintre de portraits sans égal. Eût-il fait gagner à Pompée la bataille qu'il perdit, il ne nous eût pas moins fait connaître César et Pompée plus intimement, plus réellement que l'annaliste le plus scrupuleux et le plus minutieusement véridique.

Bien différent de Plutarque, qui donne à tous ses héros un air de grandeur, Suétone semble s'être complu à rapetisser les siens. C'est une âme basse et méchante qui ne comprend pas le génie. Il n'a ni indignation pour le vice ni enthousiasme pour la vertu, mais il cherche partout le ridicule, parce que le ridicule nivelle toutes les renommées, et que devant lui disparaissent et la terreur et l'admiration. Suétone se laisse voir tout entier dans sa vie de César. 11 ne consacre qu'un petit nombre de pages au récit de tant d'actions extraordinaires, et cependant il a trouvé la place de citer textuellement les chansons satiriques des soldats qui accompagnèrent dans sa pompe triomphale le vainqueur du monde.

II faut noter d'ailleurs, qu'en salissant de tous ses efforts le caractère de César, Suétone n'a fait que suivre une mode qu'il

(1) Courier^ Lettre « M. et à madame Thomassin, 25 août 1809,

ayait trouvéebien établie. Elle datait du règne d'Auguste. Héritier d*un nom qui lui était un lourd fardeau, Auguste laissa voir trop facilement qu'en abaissant son père adoptif on le grandissait lui-même. La flatterie trouva son compte à cette jalousie qu'elle n'eut pas de peine à découvrir, tandis que de son-côté le despote hypocrite se donna le mérite d'une tolérance magnanime en abandonnant la mémoire du chef de sa famille à la justice sévère de l'histoire. Tite-Live sut faire sa cour avec adresse en montrant dans son livre une partialité non équivoque pour la cause de Pompée et celle du sénat (1). C'est que déjà le sénat, décimé par l'empereur, avait cessé d'être un ennemi redoutable. Au contraire, il était devenu pour Auguste un moyen de gouvernement, un auxiliaire de tyrannie. D'une assemblée qui représentait autrefois tous les intérêts et toutes les passions de Rome; il s'était fait une espèce de conseil privé, oîi l'on ne rivalisait plus que de bassesse pour aller au-devant de ses volontés. Cependant ce mot de sénat parlait encore aux peuples. C'était un pouvoir d'autant plus vénéré qu'il était plus ancien, et derrière ces souvenirs de tant de siècles, l'empereur se retranchait comme derrière un rempart. Pour conserver un instrument si utile, ^n ne s'étonnera pas qu'il voulut lui laisser sa vieille et vaine renommée.

Presque tous les jugements de l'antiquité sur le compte de César sont suspects de partialité par les causes que je viens d'exposer. 11 faut encore y ajouter l'influence des idées grecques, qui ont dirigé si longtemps et qui dirigent encore la première éducation des gens de lettres. Sous le despotisme le plus avilissant des Césars, à Rome et dans tout l'empire, sophistes, rhéteurs^ pédagogues, tous les hommes chargés d'instruire la jeunesse li' saient et commentaient à leurs élèves les ouvrages des classiques grecs (2), dont chaque page contient un éloge de la liberté ou

(1) T. Livius Cn. Pompeium tantis ïaudibus lulit, ut Pompeianum eum Au«tustus appellaret , neque id amicitiae eorum offecit (Tacit., Ann.. IV, 34).

(2) Non attingo Grœcos, quorum non modo libertas, etiam libido impuDUa (Tacit., Ànn., Vf, 35).

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j^lutôt des institutions démocratiques. Ils enseignaient que îTiomme qui altère ces institutions, que le tyran, pour emprunter cette expression à la langue grecque, est un monstre, hors de toute loi divine et humaine, et que le tuer, c'est fai i e une action héroïque. Sous î*^^ empereurs, on chantait encore Jans les festins, à Athènes, les louanges d'Harmodius et d'Aristogiton. Les grands hommes proposés en modèles aux générations qui s'élevaient étaient des républicains fanatiques; pas une seule action célébrée par l'histoire qui n'eût pour but la liberté. Cette éducation, que nous trouverions étrange, si ce n'était pas la nôtre encore aujourd'hui, n'empêchait nullement les Romains de se montrer esclaves dociles. Les idées qu'elle conservait formaient comme une espèce de religion, dont la pratique était abandonnée sans doute, mais pour laquelle toutefois il était bienséant de professer du respect. De même que leurs magistrats les plus sceptiques accomplissaient pubhquement les sacrifices institués par la superstition d'un autre âge, de même, sous les empereurs, les gens de lettres, toujours fidèles aux traditions d'une école républicaine, continuaient à fonder leurs jugements sur les opinions de leurs maîtres, les anciens (i). C'est que depuis longtemps l'amour delà liberté était éteint dans tous les cœurs : il restait une cendre qu'on pouvait agiter sans qu'il en sortît une étincelle.

(t) Il ne faut pas oublier non plus que, sous les empereurs les plus despotiques, les formes du gouvernement, encore républicaines coniribuaieut à conserver ces souvenirs de liberté ; enfin, que la noblesse, sons peine de renier ses ancêtres, devait affecter le respect pour les vertus sauvages de l'ancienne Rome.

En abdiquant la dictature, Sylla laissait aux Romains une constitution qu'il crut suffisamment protégée par le souvenir des massacres qui l'avaient piécédée. Il s'était efforcé de rendre à l'aristocratie l'ancienne influence qu'elle exerçait dans le gouvernement de la république, avant que les conquêtes ou les s urpations des tribuns eussent donné aux assemblées du peuple le pouvoir réservé pendant longtemps aux seules réunions du sénat. Tout était à refaire, l'aristocratie elle-même aussi bien que les lois ; mais tout semblait possible à sa volonté de fer et à son impitoyable obstination.

Le sénat renouvelé par lui, avec une espèce d'impartialité, reçut le dépôt du pouvoir qu'il abandonnait. C'était au corps constitué et non à ses créatures qu'il le remettait, car il ne prit aucune mesure pour que l'administration des affaires tombât aux mains des hommes qui l'avaient le mieux servi (1). Sylla n'aimait et n'estimait personne ; il avait accompli une mission qu'il croyait tenir de la Providence, et peut-être encore, en renonçant avec franchise à sa puissance absolue, prétendait-il répudier toute responsabilité pour l'aveniiv Semblable à ces divinités des fables

(I) Plut., SuU„ 34.

antiques, il jetait sur la terre une semence qu'il laissait au destin le soin de faire fructifier (1).

Peu après sa mort, un ambitieux obscur tenta de rallumer le feu de la guerre civile ; mais on était las de révolutions. Ce fut en vain que M. ^Emiliiis Lépidus voulut appeler aux armes les Itaiiotes sur lesquels la tyrannie du dictateur s'était appesantie le plus durement. Leurs braves étaient morts, leurs chefs étaient devenus Romains. Battu dans un combat tumultueux aux portes de Rome, Lépidus alla mourir ignoré en Sardaigne(2). Quelques-uns de ses soldais passant la mer grossirent Tarmée de Sertorius (3), le dernier des lieutenants de Marins qui eût survécu aux victoires de Sylla. Sertorius combattait encore en Espagne pour une cause désespérée en Italie, ou plutôt, il avait adopté TEspagne pour patrie, et ne songeait plus qu'à défendre son indépendance contre Rome. 11 s'était fait barbare pour demeurer libre.

Le besoin de repos après tant de troubles, et cette espèce d'aîfaissemcnt moral qui s'empare d'un peuple longtemps travaillé par de cruelles révolutions, servirent puissamment les successeurs de Sylla, et le gouvernement oligarchique se consolida. bien que dépourvu d'une force réelle. Tandis que les peuples respiraient, ne pensant qu'à réparer les maux de la guerre civile, le nouveau sénat administrait les affaires, et l'autorité semblait douce, exercée par des hommes en toge, succédant à des soldats sanguinaires. Bientôt le pouvoir se concentra entre les mains d'un petit nombre de sénateurs, façonnés par une longue expérience aux intrigues de la curie et du Forum. Tant de noms illustres, qui rappelaient aux Romains des victoires et des conquêtes prodigieuses, le souvenir de toutes les gloires de la république qui pendant plusieurs siècles s'étaient rattachées au sénat comme à un centre commun, en imposaient à la multitude et commandaient pour le corps politique le respect que chacun de ses membres était loin démériter. Tel est le pouvoir des traditions, que

(1) Heà., Theogon., 180-195. — Paus., 7, 17, 15.

(2) Liv., Epiu, XG. — Sali., Frag., 1, 1 — Asc, t> Scaur,

(3) Jul. Exsup., 660. Sylburg.

ces hommes profondément corrompus, parvenus aux honneurs à force de bassesses, retrouvaient sur leurs chaires curules quelque chose de cette fermeté et de ce patriotisme qui avaient élevé si haut leurs ancêtres. Sans doute ce n'était plus cette assembla". de rois qui avait excité l'admiration de Cinéas (1), mais le pl»^3 vil des sénateurs pensait encore comme Fabricius lorsqu'il 8'(?=. gissait de la suprématie de Rome. Aussi grand qu'autrefois de- Tant l'étranger, le nouveau gouvernement révélait dans l'administration intérieure ses vices honteux, son égoïsme et son insatiable avarice.

Il prétendait accaparer pour lui seul les richesses du monde entier asservi à la république, et en retour, il offrait au peuple, c'est-à-dire aux oisifs de Rome et de l'Italie, la paix et la tranquillité. Mais cette paix devait-elle être de longue durée? Sylla avait donné un exemple funeste, et tout ambitieux disposant d'une armée pouvait tenter de renverser un gouvernement de vieillards protégé seulement par l'insouciance et la lassitude des peuples. Les meneurs du sénat s'aperçurent bientôt que pour les défendre contre de pareilles entreprises il leur fallait l'appui d'un général, qui lui-même consentît à se laisser guider par leurs conseils.

Obligés à se mettre ainsi sous la protection d'un homme de guerre, ils résolurent de s'attacher le jeune Pompée, le plus célèbre et le plus humain des lieutenants du dictateur. La fortune toujours fidèle à ses drapeaux, la gloire de ses triomphes, la douceur et l'aimable facilité de son caractère, l'avaient rendu ' l'idole des légions et du peuple; mais si l'on étudiait l'homme, sans se laisser éblouir par le prestige qui l'entourait, on ne trouvait sous cette grande renommée qu'un esprit médiocre, des vues étroites, une ambition qui prenait sans cesse l'apparence pour la réalité. Habile général dans une guerre régulière, il montra sa nullité lorsque, au lieu de faire manœuvrer des «oldats, il s'agit de mettre en mouvement des nations. Magistrat intègre à une époque de corruption effrénée, loyal comme un soldat, juste loisqne son jugement n'était point faussé par des conseils

(1) P[ui.,i'yr.,\d,

perfides. Pompée avait mille belles qualités (1), mais un seul défaut les ternissait toutes, c'était un amour-propre excessif, aussi aveugle pour lui-môme que dangereux pour la république, car il le livrait à la merci des i::>trigants qui savaient le flatter. Pourvu qu'on lui répétât lucessamment qu'il était le premier citoyen de Rome, Tunique soutien de TÉtat, il laissait exercer le pouvoir aux orateurs qui Tentouraient de leurs hommages (2). Ce caractère le désignait naturellement pour devenir le champion du sénat, si je puis emprunter cette expression au moyen âge. Il était fait pour gagner des batailles sous un gouvernement honnête, aussi fort qu'était le sénat deux siècles auparavant. Mais, élevé trop vite et trop haut, il se crut le génie de Svlla. On le nomma le protecteur de la république sans s'assurer d'abord de sa constance et de sa fermeté. Rien ne fut épargne pour satisfaire son orgueil et son ambition. Tous les honneurs qu'il put souhaiter, on les lui accorda. Les pouvoirs les plus extraordinaires lui furent décernés (3), en un mot, on lui donna dans la république une autorité toute royale, dans la confiance qu'il n'en abuserait pas, car longtemps on crut que satisfait de l'éclat extcrieur de la puissance, il en laisserait l'exercice à ceux qui l'avaient porté à cette immense fortune.

Cependant le besoin de popularité qui l'agitait sans relâche, l'empêcha d^étre un instrument toujours docile entre l::urs mains, et sa faiblesse , trop bien connue de tous les partis, le jetait tour à tour dans les résolutions les plus contradictoires. C'est

(1) a>u(Jci -^ào h cw'xpwv xal TSTa-j'asvc; èv ralç èiriôua-ai; (Plut.,

%rPericulum...Cn. Pompeii divino consilio depulsum est (Cic, Pro

leg. A/an., 4). ,

(3) Noiamnient par la loi Gahinia, rendue en 687 sur la proposition du tribun du peuple A. Gabinius. « A. Gablnius iribunu^ legem tuht ut, cuni belli more, non latrociniorum, orbem classibns jain, non turtivis expedilionibus, plratae terrèrent, quasdamque Iiaiia orbes dinpuissent, Cn. Pompcius ad eos opprimendos mitleretur, essetque ei imperiiini «qnum .n omnibus -^rovinciis cum proconsulibus, usque ad quinquagesimum milliarium a mari, quo senaïusconsulto pêne tolius lerrarnm orbis imperium uni viro deferebalur. » (Vell., Il, àl. - CiV. Dio Gass., XXXYI, 6. 7, 20. - Plut., Pomp., 25).

ainsi qu'après avoir écrasé, en Afrique et en Sicile, les derniers débris de la faction de Marins, déjà blasé sans doute sur les caresses et les flatteries de ce sénat qu'il venait d'affermir, ii voulut mériter les louanges des vaincus, et porta sans s'en douter le coup le plus rude à la constitution de Sylla, en rendant aux tribuns du peuple une partie de leurs anciennes prérogatives (1).

Effrayés par ces velléités démocratiques qu'on ne pouvait ni prévoir, ni conjurer, les chefs du sénat, se sentant déjà d'ailleurs assez forts à Rome, voulurent soustraire Pompée à des influences rivales. Ils l'éloignèrent donc. La guerre des Pirates, l'expédition du Pont, furent des occasions naturelles de l'enlever aux intrigues de leurs adversaires, et Pompée accepta successivement, avec joie, des missions glorieuses qui occupaient son activité, et satisfaisaient sa passion pour le commandement.

Toute vaine que fût en effet celte puissance de Pompée, elle ne laissait pas de blesser quelques ambitions, et parmi les sénateurs , il y en avait plus d'un qui ne se contentait pas d'une autorité réelle au prix d'une sujétion nominale. D'ailleurs, il était évident pour tous que le gouvernement institué par Sylla tendait à se perpétuer dans un petit nombre de familles, et nécessairement ces maisons privilégiées ne trouvaient jamais que leur part fût assez grande. Après tant d'années de révolutions successives, il n'y avait plus personne de conscience assez timorée pour hésiter à mettre en feu la république, plutôt que de se résigner à y jouer un rôle médiocre (2).

(1) Loi Pompeia, A. de R. 684. — Sur ce point, Sylla avait dépassé le but. 11 avait fait aux tribuns une position si médiocre et si pénible, que le temps était venu, ou de supprimer entièrement l'institution, ou de lui rendre une partie de son importance. — Malgré la loi Pompeia, le tribunat demeura fort affaibli, d'abord parce que le prestige de son inviolabilité et de sa toute-puissance avait été détruit par le dictateur, puis par le maintien d'une disposition importante dictée par Sylla, à savoir, que les tribuns ne pourraient, être choisis que dans l'ordre du sénat (Cfr. Ernesli ad Suet.,iltifl'., 40. — Caes., Civ., I, 7 — Cic, de Leg., III, 9).

(2) Quicumqne aliarum ac senatus parlium erani, conturbari rempublicam qusim miniiâ vdere ipsi, malebaut (Sali., Cat, a7).

Crassus, lieutenant de Sylla comme Pompée, Crassus, qui avait délivré Rome des Samnites, qui avait exterminé les esclaves révoltés (i), s'indignait de se voir préférer ce jeune favori delà fortune» dont il affectait de mépriser les faciles triomphes (2). Lucuilus rappelé à Rome après avoir vaincu Mithridate et Tigrane, pour que Pompée lecueillît le fruit de ses victoires (3), beaucoup de préteurs, de généraux, de consulaires, dépouillés du commandement et réduits à servir sous les ordres de celui qu'on appelait Cnéius le Grand (4), rapportaient à Rome des sentiments d'envie et de haine contre l'idole du jour. Le mauvais succès de leurs intrigues pour la renverser les éloignèrent du parti oligarchique, dont la plupart étaient appelés par leur naissance et par leurs antécédents à être les soutiens.

Pendant que ^aristocratie, à peine échappée aux haches de Marius, se divisait, affaiblissant ainsi son autorité mal affermie encore, un parti redoutable se formait dans Tombre, qui lui préparait les plus rudes assauts. Il se composait des débris de la faction de Cinna et de Marius, de tous les fils des proscrits exclus par le dictateur des charges publiques, enfin de tous les hommes ruines par la dernière révolution, ou lésés par les violences qui avaient précédé Tétablisgement de la constitution cornélienne. A Rome, le peuple conservait un attachement à la mémoire de Marius ; les Italiotes lui devaient le nom de Romains dont ils étaient fiers aujourd'hui, et mainte ville appau^ vrie par les confiscations de Sylla n'avait d'espoir d'un meilleur avenir que dans le retour au pouvoir de la faction vaincue (o).

(1) A. de R. 683.

(2) .... Pompeii felicitaiem, cui praecipua militiae laus de tara imbelii génère hoslium contigisset (Suet., C. Jul.).

(3) Lois Gabinia et Maniiia. — Plut., Luc, 35. — Vell., II, 31,2. — Dio Cass., XXXYl, 6. — Plut., Pomp,, 25.

(4) Cneius Magnus. Pompée ne prit ce surnom dans les actes ofiBciels et dans sa correspondance que vers l'époque de ses campagnes contre Sertorius, c'eàt-à-dire plusieurs années après qu'il lui eut été décerné. Aùto; [xs'vtoi îrotvtwv -jaTCTc; xal p.eTà tîoXùv -x?ci\/ov sî; iSr,ptav àvOû»%rc; tjtretx'f ôet; ItzI Ss^Tciftov , rip^aTO 'jfpâçsiv ézutôv èv Taî; ir.iG'olcLiq 3cat toî; ^tarâ-ju.y.Gi MapGv no|jt.7;ritov (Plut., Pomp.., 13).

(5) Quorum Victoria Sullae parentes proscripii, bona erepta, ju»

Et

Échappé par miracle aux proicri plions, un neveu de Marius, le jeune C. Julius César, avait relevé son drapeau de la poussière, et le jour qu'il osa porter au Forum l'image de son oncle (1), l'enthousiasme populaire révéla aux meneurs du sénat combien était grand le nombre de feurs ennemis II s'augmentait encore d'une foule d'hommes indifférents aux passions politiques, mais avides de nouveautés. Après le bouleversement de toutes les fortunes, suite inévitable des guerres civiles, Rome et l'Italie étaient remplies de familles déchues, réduites à la misère, qui auraient favorisé toute tentative de réaction, parce qu'une loi sur l'abolition des dettes était comme une conséquence forcée de toute révolution victorieuse.

11 y avait enfin une classe de mécontents plus turbulents et plus téméraires. Le dictateur avait payé avec de l'or les services de ses satellites, mais il ne leur avait laissé aucune influence politique. En peu de temps les biens des proscrits, partagés entre ses officiers et ses créatures, avaient été dissipés dans la débauche. Ces hommes s'étaient abandonnés aux profusions les plus extravagantes, comme s'ils eussent compté sur d'interminables proscriptions pour satisfaire leur cupidité. Les soldats colonisés par Sylla étaient tombés dans la misère dès qu'il ne leur avait plus été permis de piller et de rançonner leurs voisins. Travailler pour vivre, ils ne pouvaient s'y résoudre. Aussi prodigues qu'eux, leurs officiers, dépourvus d'instruction pour la plupart, paresseux et inhabiles aux affaires, poursuivis d'ailleurs par le souvenir de leurs rapines et de leurs cruautés, végétaient dans l'obscurité, car tout citoyen ayant un patrimoine les détestait, et mettait tout en œuvre pour les exclure des charges pubhques, principal moyen de fortune pour les Romains. Hommes de guerre, ils s'indignaient de se voir supplantés par des hommes de tribune, et

li\)ertalis ^mminulum, haud sane alio anime belli eventum spectabant (Sali., Cat., 37).

(1) Aux obsèques de sa tante Julia, femme ds MariUs, vers Tan de Rome C84 (Plut., Cœs., 5).

> Il

ils appelaient de tous leurs vœux une catastrophe qui rendît de nouveau leurs épècs nécessaires, et qui les dérobât aux lois trop impartidîc5 établies par leur vieux capitaine.

Ainsi, lorsque Rome fut délivrée de son terrible dictateur, lorsque cette masse d'esclaves se vil inopinément émancipée par la mort de son maître, elle se divisa entre quatre l'action* principales, hostiles les unes aux autres, et toutes animées par des sentiments d'intérêt personnel , qui paraîtront vils, si on les compare aux passions soulevées jadis par la grande lutte entre les patriciens et les plébéiens.

Pour la clarté du récit j'essayerai de donner à ces différents partis des dénominations qui les caractérisent.

J'appellerai « faction oligarchique » le petit nombre de familles dont les chefs dirigeaient le sénat et gouvernaient de fait la république. Je nommerai « faction aristocratique » les sénateurs autrefois attachés à Sylla, mais jaloux de Pompée, et qui aspiraient à exercer le pouvoir usurpé par un petit nombre de leurs collègues. Crassus peut être considéré, non comme le chef, mais comme un des plus illustres représentants de cette minorité du sénat, qui comptait d'ailleurs presque autant d'ambitions différentes que de maisons considérables.

Sous la dénomination de « parti de Marins, » je comprendrai tous les hommes qui naguère persécutés par le dictateur, se ralliaient sous la direction de C. César, presque également odieux aux deux partis précédents, car par une espèce d'instinct, ils devinaient dans le neveu de Mai lus le génie qui allait les écraser tous (1).

Je proposerai enfin de désigner sous le nom de « faction militaire » la foule des anciens officiers de Sylla restés en dehors des affaires, qui cherchaient dans le désordre une occasion de faire fortune. De toutes les factions hostiles au gouvernement, c'était alors la plus dangereuse, car elle se composait presque entièrement de gens sans principes, hardis, habitués à la violence, qui pouvaient se mettre pour un jour à la solde de qui-

(1) César, pris par Uvs pirates^ s'écriait : « Quelle joie pour Crassus.' »> (Plut., Cras.f 7.)

conque leur eût offert l'appât du pillage. Outre les vétérans de Sylla, ils pouvaient, pour un coup de main, entraîner la populace, sur laquelle ils exerçaient une grande influence par leurs profusions et par leurs mœurs crapuleuses (1).

Parmi les plus audacieux de cette faction à laquelle se réunissait une portion considérable delà jeunesse patricienne, se distinguait L. Sergius Catilina (2) , homme d'une naissance illustre, qui pendant la guerre civile s'était signalé dans l'armée de Sylla autant par sa cruauté que par sa brillante valeur. On racontait de lui des traits de férocité qu'on a peine à croire. Après avoir assassiné son frère, il avait, dit-on, obtenu qu'il fût inscrit, tout mort qu'il était, sur la liste des proscrits, et avait reçu diî dictateur le prix d'un meurtre qui n'avait pas une cause politique (3). Rome entière l'avait vu, les mains ruisselantes de sang, porter au bout d'une pique la tête de Marius Gratidianus, vieillard vénérable qu'il avait lui-même décapité après lui avoir fait subir d'horribles tortures (4). On ajoutait que Aurélia Orestilla, dame romaine célèbre par sa beauté et sa dépravation, ayant fait quelque difficulté pour l'épouser à cause d'un fils déjà grand qu'il avait d'un premier lit, ce fils disparut soudainement aussitôt que Catilina connut la seule objection qu'on opposait à ses poursuites (5). Tels étaient les crimes dont on le chargeait presque publiquement, et cependant Catilina était entré dans la carrière des honneurs, et plusieurs fois avait obtenu les suffrages

(1) Cuncta plebs incepta Caiilinae probabal (Sal., Cat., 47).

(2) Le nom patricien de Sergius se lit dans les Fastes dès l'an 304 de Rome. Catilina paraît être un sobriquet grossier, indiquant des habitudes de pillage. On le traduirait littéralement par le terme militaire de fricoteur {catillo, catilla, gulosa qui per aliénas œdes cursilat liguriendi causa). Ce surnom fut-il donné à L. Sergius dans les guerres civiles ? Il est permis d'en douter, car Cicéron n'eiU i>as manqué sans doute de lerappeler.il me paraît plus probable qu'un des ancêtres de Lucius l'aurait reçu, et qu'il se serait conservé dans la famille Sergia, avec cette insouciaoce dont les généalogies romaines offrent tant d'exemples.

(3) Plut., SulL, 32.

(4) Q. Cic, De pet. cons., 3.

(à) Sa'l.. Cai,, 15. — Val. Max., IX, 1, S.

dans les comices. Il avait même exercé la préture, et par conséquent pouvait prétendre au consulat. 11 n*était pas dépourvu d'éloquence, et ses ennemis mêmes ne lui ont pas refusé de la capacité pour les affaires, surtout vm rare talent de séduction (i). Malgré les atrocités qui avaient souillé sa jeunesse, il était lié avec la plupart des hommes d'État , et plusieurs personnages considérés l'avaient ouvertement soutenu dans ses candidatures. Mais c'était sur la jeunesse patricienne qu'il possédait surtout un ascendant extraordinaire. On vantait sa force, sa vigueur, son adresse à tous les exercices du corps, son tempérament de fer, qui bravait impunément les excès de la débauche et les plus rudes fatigues de la guerre. Il était en quelque sorte le modèle que se proposaient les jeunes gens qui aspiraient à mériter les louanges de leurs égaux. De tout temps l'adresse aux exercices gymnastiques a passé pour un des plus rares mérites aux yeux de la jeunesse, et Ton conçoit que chez un peuple belliqueux les qualités d'un bon soldat devaient être particulièrement en honneur. Toutefois, les exercices favoris à cette époque avaient quelque chose d'abrutissant, car ils rapprochaient ceux qui désiraient s'y distinguer de l'espèce d'hommes la plus méprisée, des gladiateurs. Pour s'instruire dans les règles bizarres d'une escrime inutile à la guerre, la plupart des jeunes patriciens se faisaient gloire de leurs relations familières avec des esclaves couverts de crimes. Aujourd'hui ils s'enivraient dans les tavernes avec ces misérables, le lendemain ils applaudissaient au coup adroit qui les étendait sur l'arène (2).

Calilina prétendait aune gloire pUis haute que colle qui s'acquéiait dans les écoles de gladiateurs, et la soif de l'or n'était même pas le seul mobile de son amiûlion. Il y avait en lui quelque chose d'un Marins; ou , peut-être, faut-il croire avec

(1) Habuit Catilina permulla maximarum non expressa signa sed adumbrala virlutum... Neque eg6 onquam fuisse taie monsiriim in terris puto. tam ex contrariis diversisquc Inter se pugnantibns naturae studiis cupidilalibusque conflatnm (Cic, Pro CœL, 5). Me ipsuin inquam qiiondam pêne ille decepit Ibid.,C).

(2) Nemo est in ludo gladiaiorio paullo ad facinus audacior qui se non intimum Catilinae fatealur (Cic, Cat., 11, 6}.

Salluste, que tourmenté par le souvenir de ses crimes jusqu'au milieu des débai.ches où il se plongeait , il ait cherché dans le tumulte d'une révolution des émotions assez puissantes pour faire diversion à ses remords (1). A voir la pâleur de son visage livide, ses yeux injectés et toujours menaçants, sa démarche brusque et incertaine, on devinait assez qu'il fuyait le repos avec une espèce d'horreur; mais ni les veilles, ni les exercices les plus rudes, ne pouvaient mater ce corps en proie à une agitation frénétique (2).

Depuis longtemps, au reste, il s'était plongé dans cette vie de plaisirs brutaux, peut-être par un calcul bizarre d'ambition. Il s'étudiait à exercer une véritable domination sur la jeunesse. Par le libertinage il l'initiait au criise. Fidèle à ses camarades d'orgie, il ne les abandonnait jamais dans les dangers; souvent il les y entraînait sans motif, ou plutôt, par une prévoyance détestable, afin de les aguerrir, et d'obtenir sur eux un wnpire absolu, en les tirant d'affaire par son audace et sa fortililé d'ejpédients (3). C'était à Catilina qu'il fallait s'adresser pour choisir un cheval, acheter de belles armes, ordonner des jeux ou appareiller des gladiateurs. Puis il était toujours prêt à servir ses amis dans leurs querelles particulières, dans leurs amours, dans leurs embarras d'argent. Nul mieux que lui ne savait tromper la sévérité d'un père, éluder la surveillance d'un magistrat, vaincre l'avarice ou déjouer les poursuites d'un uaurier. Fournir de faux témoins, se parjurer lui-même, au besoin préparer des poisons ou procurer des meurtriers à gages, c'étaient à ses yeux des services d'amis qu'il ne refusait jamais. Et ces sortes de services, souvent réclamés dans l'épouvantable corruption de cette époque, entouraient Catilina d'une foule de clients d'autant plus dévoués qu'il tenait en quelque sorte leur vie entr« ses mains.

(1) Quœ qiiidem res mihi imprimis videlur caussa fuisse facinori» malnrandi (Sali., Cat.y 15).

(2) Sali., Caf., 15.

(3) Si caiissa peecandi in praesens minus suppetebaf, nihilominus iusontes, siculi sontes, circnmvenire, jugulare; scilicei, ne per otinm torperent manus aat animus, gratuite poiius, malus atque crudelis eraUSall., Caf., 16).

ifl

On se tromperait grandement à se repre'seiiter les jeunes paificiens au septième siècle de la république, avec les vices presque aimables, apanage ordinaire de la jeunesse, surtout dans notre pays. Les vices des Romains étaient ceux d'un peuple féroce et tout-puissant ; chez cette nation tout était excessif. Longtemps un patriotisme exalté, un orgueil immense lui tinrent lieu de vertus. Tant que Rome lut une petite ville, ses mœurs rudes et grossières eurent une austérité imposante, parce que déjà ambitieuse, elle voulait exciter Tadmiration là où elle ne pouvait encore montrer sa puissance. Mais, lorsqu'elle fut devenue le centre d'un vaste empire, lorsqu'elle régna en dominatrice du monde, alojs débarrassée de toute contrainte, elle jeta son masque d'emprunt, comme une armée victorieuse après un long siège oublie son ancienne discipline pour courir au pillage.

L'honneur, c'est-à-dire le désir de mériter l'estime, ou la crainte d'encourir le mépris, est la base sur laquelle reposent nos sociétés modernes. On comprend qu'un tel sentiment n'existe avec toute sa force que dans des groupes ou des centres assez peu nombreux pour que tous les individus qui les composent aient entre eux un commerce continuel ; voilà pourquoi dans nos grandes villes les associations du monde, qui n'ont d'autre but apparent que des plaisirs frivoles, exercent cependant une si grande influence sur les mœurs. En eflet, la vie de chaque individu est surveillée sans cesse dans ces relations de tous les jours. Elles ont leurs lois impérieuses aussi, qui prononcent une peine terrible, Tinfamie, contre mainte action que les lois ordinaires ne peuvent atteindre. Réunis en coteries, les hommes sont plus justes et plus honnêtes qu'ils ne seraient confondus dans la foule, car chacun d'eux est jaloux de l'opinion de son compagnon qui l'observe ; juge sévère lui-même, il sait ce qu'il doit attendre de ses pareils. S'il n'en résulte au fond qu'une contrainte, bien différente de la vertu, du moins le vice est réduit à se cacher, et ne peut faire de prosélytes. C'est en formant des groupes semblables, en établissant entre eux le lien de l'habitude et de i amour-propre, que la discipline fait des soldats braves et soumis d'uxn^. multitude timide et désordonnée.

L'honneur dans le sens étroit, et pourtant encore assez vague, qu'aujourd'hui l'on donne à ce mot, est trop souvent confondu avec le courage par une opinion qui remonte peut-être à des temps de barbarie. Mais le préjugé, suite de cette confusion, s'est en quelque sorte épuré en se transmettant d'âge en âge, et ses abus ne doivent pas faire oublier \$s. avantages que toute la société en retire, la protection qu'il acc^ule au faible contre le puissant, surtout l'égalité qu'il établit entre les hommes. ' D'ailleurs, la présence des femmes dans nos réunions, le respect dont elles sont entourées, l'influence de leurs jugements "sur les réputations, ôtent au courage brutal une supériorité qui revient à la politesse et à l'intelligence.

C'est par ces lois qui régissent la vie privée, que nos mœurs modernes l'emportent si incontestablement, je pense, sur les mœurs antiques.

Les Romains ignoraient ces relations du monde, où les hommes et les femmes se rencontrent pour se connaître et se juger, où loin des afl'aires et des préoccupations d'intérêt, tous les rangs se mêlent et se confondent sur un pied d'égalité. Dans la ville, chaque citoyen vivait renfermé au milieu de sà famille; femme, enfants, esclaves, par le même mot il désignait tous les êtres auxquels il commandait en maître absolu. S'il quittait sa maison, c'était pour aller sur la place publique, où , au milieu de la foule, il demeurait encore isolé. Il existait sans doute à Rome des associations plus ou moins nombreuses, mais en y entrant chaque homme abjurait ses opinions personnelles pour adopter un esprit de corps ; l'individu disparaissant en quelque sorte, perdait la responsabiUté de ses actions, et les consciences les plus timides se taisaient lorsqu'il s'agissait de l'intérêt de l'association. D'abord les citoyens furent divisés en castes ; la distinction des castes abolie, ils se partagèrent en factions; mais toujours le Romain ne vit dans un compatriote qu'un complice ou qu'un ennemi. Avec l'un il pouvait tout oser ; devant l'autre, il devait tout feindre et tout dissimuler. Dans les castes, d'ailleurs, aussi bien que dans les factions, il n'exista pas plus d'égalité sociale que d'indépendance individuelle. Patro-

nage ou clientèle, on ne connaissait point d'autres rapports entre les hommes.

Sur les mœurs Topinion n'avait presque aucun pouvoir, car personne ne rencontrait un juge impartial, et la calomnie était si fréquente, son impunité si bien établie, que les accusations les plus graves n'excitaient ni l'indignation ni la honte. La vertu ne pouvant être à Tabri du soupçon, le vice, qui n'était pas plus exposé, défiait le reproche.

Elevés par des esclaves intéressés à les corrompre, les hommes, blasés presque au sortir de l'enfance par l'abus des plaisirs grossiers, se mariaient de très-bonne heure dans des vues d'intérêt, aussi incapables encore de diriger leurs femmes que de les protéger. Celles-ci n'étaient point associées à leurs occupations, connaissaient à peine leurs affaires, moins étroitement liées que leurs esclaves aux intéi êts de leurs maris. Elles n'assistaient presque jamais à leurs réunions de plaisir, qui se changaient souvent en orgies. Comment, d'ailleurs, les Romains auraient-ils trouvé près de leurs femmes ces relations intimes, cet échange de sentiments et de pensées, cette confiance que donne nne estime mutuelle? Systématiquement privée d'instruction, la femme romaine se vantait de son ignorance comme d'une vertu. Si l'on ne trouvait plus au septième siècle de la république de ces matrones sabines(l) qui passaient leur vie renfermées dans leur appartement, occupées à filer de la laine (2) au milieu de leurs esclaves, exercer son esprit, cultiver les arts, passait encore presque pour un crime (3). C'eût été se ravaler au niveau de ces courtisanes étrangères àqui Ton ne donnait une éducation

.... Veteres imiiata Sabinas.

(Juv., X, 299.) Yellere lusco Vexatae durœque menus.

(Juv., VI, 289.)

(3) LittPris graecis et lalinis docta, psallere et saliare elegantiius quam necesse est probae, mulia alia qua instrumenta luxuriae sunt. zed ei cariora semper omnia qnam decus atquo pudicitia fuit... Verum ingenium ejas haud absurdum : posse versus facere, jocum irovere, sermofle uti vel modesto vel njolli vel procaci (Sal., Cat., 26}.

brillante que pour vendre plus chèrement leurs faveurs. Traitées en esclaves par leurs marie, faut-il s'étonner que les femmes romaines eussent tous les vices de la servitude ? Doit-on taxer de mensonge les poètes qui imputent des goûts ignobles (i) et des débauches honteuses aux femmes des meilleures maisons ? Rien ne peint mieux le mépris dont tout leur sexe était frappé en Italie, que l'indifférence des hommes pour leur conduite. Il n'y avait pas même un mot dans la langue latine pour exprimer la jalousie ! Les lois qui rendaient le divorce si facile pour les hommes, montrent combien le mariage était peu de chose dans les idées antiques, de même que l'usage si répandu de l'adoption prouve combien faibles étaient pour les Romains les liens de la nature (2).

L'opinion dos Romains sur l'infériorité et la dégradation des femmes, avec les débauches hideuses qui en sont la suite, paraît avoir été empruntée par eux aux Grecs, dont rinfluencc leur fit tant de bien et tant de mal. Mais chez les Grecs, on retrouve encore au milieu de leurs monstrueuses aberrations quelque exaltation féconde en nobles sentiments et en actions généreuses. Parmi les Romains rien de semblable. Ce qu'ils appelaient amour n'était qu'une satisfaction brutale des sens, et l'infamie semblait avoir un charme de plus pour ces hommes qui no trouvaient le plaisir que dans d'ignobles extravagances. Nul sentiment élevé, nul de ces préjugés modernes, résultat des habitudes chevaleresques, n'adoucissait la grossièreté de leurs mœurs ou les couvrait d'un vernis décevant. Assassiner un rival, égorger un parent pour en hériter, empoisonner un mari pour posséder sa femme, étaient alors des actions trop commi'.nés pour étonner personne, et dont on se vantait même au milieu d'une oî'gie.

Chez un peuple où les liens de la famille et de la société s'étaient tellement affaiblis, ceux de la religion n'avaient pas plus

(ï) Ferrum est quod amant.

(Juv., VI, 111.)

(2) Voir de quelle manière Cicéron annonce à Atlicus la mort de 80n père : Pater nobis decessit a. d. VIII kal. dcc. — Tu velim si qaa ornamenta ppaef.tô^yi reperire poleris, etc. (Cic, ad Alt., 1, 5).

DE CATIUNA.

de force pour le maintien des mœurs. Un siècle à peine s'e'tail écoulé depuis que Polybe exaltait la foi romaine aux dépens de celle de ses compatriotes (1). Il disait alors que la parole d'un Romain était sacrée, mais déjà, peu d'années après lui, on avait appris à ne plus craindre les dieux vengeurs du parjure. Il s'en fallait cependant que le peuple fût sans croyances. Sa religion était Un mélange de traditions italiotes et de légendes poétiques empruntées aux Grecs, mais les unes et les autres avaient été modifiées par la prévoyance d^un gouvernement qui, pour me servir de Toxpression de Montes(iuicu, sut toujours « asservir les dieux à la politique. Presque aucun précepte de morale n'était joint à la religion, au contraire, elle pouvait conduire à bien des crimes, par cette tendance ou plutôt cette loi naturelle qin porte les hommes à se faire un culte en imitant les actions que les légendes prêtent à leurs divinités (2). Dans les croyances antiques, Tidée de bonté, et même de justice, nVHait pas associée à l'idée de Dieu, aussi toutes les pratiques n'étaient en quelque sorte que des préservatifs contre le caprice ou le mauvais vouloir du ciel. Le peuple superstitieux à Texcès (3) observait fidèlement les rites bizarres qu'il avait reçus de ses ancêtres, ou que lui commandait le sénat, autorité toujours respectée sur les matières religieuses. Pour la plupart des Romains le culte des divinités nationales se confondait avec l'amour du pays, parce que dans leurs idées, leur Jupiter très-bon, très-

^ (1) na2« p.çv TcT: Ê)^.r,ot, èàv raXavrov p.ovov TrKJTCJÔÔxîtv hri^ox^zlç aX:yTs;^o£xa.... où ^OvavTai 7-/::eTv ty)v 7:;otiv. Hafà ^z PcoaorTci;..' ai aurr.îTr; /.xrà rôv opjccv rAdrita^ Tr.pcôai rh koi./.H-ao>, (Po1.,'yI, 56). (2) Le cuKe dans toutes les religions antiques était une imitation Gu aieu, c est-u-dire qu'on répétait les actions attribuées à ce dieu quelque absurdes ou même craelles qu'elles pussent êtr- sans s'em ' namsser du sens my^^térieiix caché sous le mvllie qru racontait ces actions. A.ns. les Gull. . /mitaient Alys en se raisan't eunuqu s Le Orp.stes imitaient la fureur consacrée de Bacchus. Vo.là deux imt îauons qui pouvaient mener fort loin.

X» Ta >:c-.vK T^; -oXsoi:, ^car& 'j.t, Jiat&X'.TTeTv û-iiCGÀ'/iv (Pol., VI, oG),

grand, et les autres dieux du Capitole, avaient pour Rome unt? partialité aussi absolue que le patriotisme des citoyens était exclusif. Ils croyaient conquérir et s'approprier les divinités étrangères, comme autrefois ils avaient augmenté leur nation en y incorporant les peuples vaincus. On sait qu'avant de donner un assaut ils avaient soin d'adjurer solenneilemenl les dieux topiques de la ville assiégée, de quitter leur ancienne demeure, leur promettant, s'ils consentaient à être transfuges, à venir habiter Rome, des jeux, des fêtes, des temples plus magniûques qu'ils n'en avaient jamais eu (1). Cette séduction des dieux que le pontife exerçait au nom de tout le peuple, les particuliers croyaient y parvenir par des vœux et par des sacrilices. Chaque Romain avait sa divinité protectrice à laquelle il rendait un culte domestique, et pourvu qu'il ne manquât point à rhonorer par les hommages spéciaux que prescrivaient ses traditions de famille, il se regardait comme à l'abri du courroux céleste. Impitoyables pour toute omission aux rites sacrés, les divinités païennes pardonnaient facilement les crimes contre les mortels. Elles avaient exterminé tous les Potitius pour s'en être remisa leurs esclaves du soin d'un sacrifice (2) , mais elles avaient adopté dans leur olympe Romulus meurtrier de son frère.

Telles étaient sur la religion les idées du vulgaire, et si Ton peut s'exprimer ainsi, les croyances officielles.

Parmi les hommes appelés par leur fortune et leur naissance à remplir les charges les plus éminentes, et, comme tels, qui avaient reçu une éducation grecque, le plus grand nombre appartenait, de nom du moins, à la secte d'Épicure, dont ils transformaient les dogmes en préceptes d'égoïsme grossier. D'autres, et surtout ceux qui prétendaient à se distinguer en imitant Taustérité des mœurs antiques, affichaient le rigorisme des stoïciens qui servait de manteau à leur hypocrisie. Quelques-uns niaient ouvertement le pouvoir temporel de la Providence, et à l'époque

(1) Te simul, Juno regina, quae nunc Veios colis, precor, ut nos victores in ncstram, tuamque mox futuram, urbera seqaare ; ubi te di^^num amplitudiae tua teuipluoi accipiat (Liv., V, 21).

(2) Liv., IX, 29.

OÙ commence mon récit, ii y a lieu de croire que c'était en réalité Topinion dominante dans le sénat et parmi toutes les familles illustres. Tous cependant, et même les esprits les plus élevés, paitageaientsur quelques points les superstitions de la multitude ; tel se riait de la religion de ses ancêtres, qui donnait toute sa contîance aux jongleries d'un magicien étranger (1). Créduler ou sci ptiques, tous étaient publiquement rigoureux observateurs des rites sacrés, dont les hauts fonctionnaires politiques étaient^comme on sait, les seuls ministres. Un athée reconnu briguait une charge de pontife et l'obtenait sans scandaliser personne. Indifférents sur leurs croyances, les Romains ne s'attachaient qu'à la forme consacrée, aux pratiques traditionnelles. Elles étaient à leurs yeux des recettes merveilleuses, une espèce de sorcellerie sainte, dont il importait peu de rechercher la cause. Ils portaient en tout d'ailleurs ce scrupuleux attachement à la forme, et c'est peut-être le trait le plus frappant de leur caractère national. Dans leurs lois comme dans leurs transactions politiques, Tesprit le cédait toujours à la lettre. Leur procédure consistait dans une série de formules orales, accompagnées d'une pantomime bizarre, et Tomission d'un mot, d'un geste entraînait la nullité d'une action. Non-seulement certains jours appelés Néfastes^ certaines heures, suspendaient toutes les affaires publiques ou privées, mais les assemblées même du peuple étaient soumises à des rites étranges où la moindre erreur avait les plus graves conséquences. Des accidents naturels et impossibles à prévoir, un éclair dans le ciel, un coup de tonnerre, un homme attaqué subitement d'épilepsie, c'en était assez pour arrêter la délibération la phis importante (2). Les élections mêmes étaient cassées lorsqu'on y

(1) On dit que C. J. César, après avoir fait dans un voyage une chute de voilure, ne montait jamais dans un char sans avoir récité auparavant deux vers grecs comme préservatif contre un semblable accident.

\2) Jove tenante fulgurante, comilia populi habere nefas (Cic, Z)tv.,n, 18).- Quidgraviusquam rem susceptam dirinii,si unus augur Alio Die dixerit {de Leg., II, 12). — Servi, anciliae, si quis eorum 8ub centone crepuii, quod ego non sensi, nulium mihi vitium facit; si cui ibidem serve aut anciliœ doroHenti evenli, quod comitia probibere solet, ne is quidem mihi vitium facit (Fest., verbe trohilîère).

surprenait wnvice, c'est-à-dire l'oubli d'une cérémonie préparatoire, par exemple, lorsque le magistrat chargé de prendre les auspices avait négligé de regarder le ciel en entrant ou bien en sortant de son obseryatoire (1). De là, un perpétuel mensonge, une comédie jouée sérieusement au milieu des affaires les plus graves, toujours grotesque, souvent odieuse. Mais aussi, de cet attachement à la forme résultait, pour les institutions elles-mêmes, une force et une permanence dont l'histoire d'aucun autre peuple ne pourrait fournir l'exemple.

Ce respect superstitieux pour des institutions que les plus hardis voulaient fausser, mais n'osaient détruire, conservait la société romaine au milieu de sa profonde corruption. Elle avait encore pour se défendre contre l'étranger, Thabitude de la guerre et une discipline admirable, enfin ces traditions de courage et de mépris de la mort que des races héroïques avaient transmises pour unique vertu à leurs indignes descendants.

Catilina avait été nommé préteur en 686 : il avait alors quarante ans, âge fixé par la loi annale de Sylla pour pouvoir prétendre à cette magistrature. Chez les Romains c'était un honneur fort apprécié que d'obtenir une charge publique aussitôt qu'on la pouvait légalement exercer, et le succès de Catilina dans cette circonstance prouve qu'il avait une clientèle nombreuse et des amis puissants. L'année suivante, il se rendit en qualité de propréteur dans la province d'Afrique (2), que le sort lui avait assignée, et là il se livra sans frein aux plus honteuses

(1) LUeras misit (Tib. Gracchus Cos.) se recordatum esse vitio sibi tabernaculum captum fuisse, liertos Scipienis; quod quura pomrerium postea intrasset habendi senatus causa, in redeunde quum idem pomœrium transiret, auspicari esset oblitus : itaque vitio créâtes consules esse (Cic , ^e Nat. dnor., II, 4).

(2) La province d'Afrique comprenait le territoire de Carthage, et probablement une partie de la Numidie.

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exactions. "Rançonner un peuple tributaire, c était se préparer h briguer le consulat, car les suft-ages dans les comices appartenaient au plus riche, et à cette époque, pour devenir le plus riche, il fallait être le plus ingénieux à pressurer la province qu'on administrait.

A son retour en Italie, vers Tété de 688, peu avant les comices consulaires, Calilina, se disposant à s'y présenter, fut accusé de concussion par des députés africains qui l'avaient précédé à Rome. Le sénat, d'ordinaire peu soucieux des plaintes élevées par les provinces tributaires, accueillit cette fois avec quelque faveur les députés africains. C'est que leur accusation ledébairassait de la candidature de Catilina, qui commençait à lui inspirer de sérieuses inquiétudes. De fait, au moment où les comices allaient s'ouvrir, sur la proposition du consul L. Volcatius Tullus, le sénat interdit à Catilina de se faire inscrire au nombre des candidats, jusqu'à ce qu'il se fût justifié des imputations dont il était l'objet (1). Or, le jugement ne devait avoir lieu qu'après les comices. Catilina comprit facilement que faute de pouvoir obtenir contre lui une condamnation qui lui eût à jamais interdit la carrière des honneurs, on voulait du moins l'en écarter pour une année en le tenant sous le coup d'un procès scandaleux. C'était lui montrer qu'on le craignait et qu'on hésitait à Tattaquer en face. Plein de ressentiment, il médita une vengeance digne d'un homme élevé parmi les horreurs de la guerre civile.

Les deux consuls désignés dans les comices dont Catilina venait d'être exclu, furent P. Autronius Pœtus, et P. CorneUus Sylla, l'un et l'autre décriés pour leurs mœurs, n'ayant ni capacité pohtique ni réputation militaire. On aurait peine à s'expliquer l'élection de tels hommes, si l'événement qui suivit n'en eût révélé la cause. D'après la constitution romaine, le consul en fonctions était inviolable, mais, avant de prendre possession

(1) Un consul avait le pouvoir, d'aillears contesté, non-seulement de rejeter un candidat indigne, mais même de se refuser à proclamer le consul nommé par le peuple. Le candidat repoussé par un consul pouvait en appeler au sénat : c'est ce que Catilina fit sans doute inutilement (Cfr. Liv., VIII, 15. — Vell. Pat., II, 92. — Val. Max., 3, 8, S).

de sa charge, et aussitôt qu'il Pavait déposée, il devait répondre à toutes les accusations qu'il plaisait à ses ennemis de lui intenter. Le consul désigné pouvait être traduit en justice pour le fait de brigue, am6î«w5, c'est-à-dire corruption des électeurs (i), le consulaire, pour abus de pouvoir ou pour malversation. D'ailleurs, le soin de venger ou de défendre les lois n'appartenait à aucun magistrat, à aucun corps politique en particulier. Tout citoyen pouvait se présenter comme accusateur, et toute accusation entraînait une enquête et un jugement public. De là, l'usage pour les ambitieux de débuter dans la carrière politique par intenter un procès de cette espèce. La plupart en s'attaquant à un personnage illustre ne cherchaient qu'une occasion de se produire et de se faire remarquer, indifférents quant au succès de leur poursuite, pourvu qu'elle leur procurât devant le peuple la réputation d'orateur et de bon citoyen.

L'abus d'un pouvoir si monstrueux était tempéré par un autre abus encore plus déplorable, je veux dire la partialité des juges, qui, choisis parmi les sénateurs, étaient toujours intéressés dans de semblables affaires, soit par esprit de corps, soit par suite de leurs relations personnelles avec les accusés. EnG84(2),le préteur L. AuréliusCotta (3) ayant fait rendre une loi quiattribuaitle pouvoir judiciaire à la fois aux sénateurs, aux chevaliers et aux tribuns du trésor, trouva un remède contre la partialité des juges, mais non contre leur vénalité.

Ce fut devant un tel tribunal que furent traduits les deux consuls désignés, Autronius et Sylla, accusés de corruption

(1) Les lois sur la brigue étaient fort anciennes. La première dont le souvenir se soit conservé a la teneur allégorique des anciens préceptes religieux ; elle date de l'an de Rome 322. Ne eut liceat album in vesiimentum addere petitionis causa (Liv., IV, 25). C'est-à-dire: Défense aux candidats de se présenter avec des robes blanchies à la craie. — Puis viennent successivement les lois Pœtilia, en 395 ; CoT" nelia et Dœbtay en 572; enfin, la loi Calpurnia, en 687 : celte dernière prononçait contre les coupables une grosse amende et l'exclusion à perpétuité de toutes les charges publiques (Cfr. Ascon,, in Corn., 68. — Dio Cass., 36» 21. — Sch. Bob., 361 seq.

(2) Ascon., in Fis., 16.

(3) Celait un oncle maternel de César.

électorale, le premier par son compétiteur malheureux L. Aurélius Cotta, le second par L. Torquatus, fils d'un autre candidat aux mêmes comices. Le fait fut prouvé, le scandale avait été énorme, Tintrigue maladroitement conduite; la loi Calpurnia, promulguée contre la brigue en 687, était trop récente pour n'être pas appliquée. Enfin, ruinés par leurs profusions dans les comices, les consuls désignés n'avaient plus de quoi tenter la cupidité de leurs juges. Ils furent donc sacrifiés, et Ton nomma à leur place L. Aurélius Cotta et le père de L. Torquatus. Leur malheur n'excita pas le moindre intérêt, et cette facile satisfaction donnée à l'opinion publique parut un des bienfaits de la nouvelle loi judiciaire.

Une conformité de fortunes et de ressentiments unit bientôt Catilina aux deux consuls destitués. Depuis longtemps d'ailleurs leurs goûts ot leurs mœurs les avaient rapprochés. Bien qu'ils n'eussent pas une clientèle nombreuse, Autronius et Sylla avaient pendant un jour obtenu les suffi-ages du peuple. C'était pour eux une espèce de consécration que leur jugement ignominieux n'avait pas entièrement effacée, et les exemples de semblables destitutions ne se trouvant que dans des temps de bouleversements politiques, un mouvement révolutionnaire pouvait leur rendre, ils le disaient du moins, ce qu'une faction leur avait enlevé. Cinna, déposé par un sénatus-consulte, avait repris ses faisceaux aussitôt qu'il avait pu rassembler une armée, et le peuple avait montré qu'il n'avait pas perdu son respect pour relu de son choix. Autronius et Sylla étaient donc pour Catilina des auxiliaires utiles. Le nom de Sylla surtout, proche parent du dictateur, pouvait agir fortement sur les soldats colonisés. Enfin Tun et Tautre par la faiblesse de leur caractère promettaient de devenir dans les mains de Catilina des instruments dociles.

11 s'associa encore deux sénateurs; l'un L. Varguntéius (1), célèbre seulement par sa force colossale et sa brutalité ; l'autre C. Cornélius Céthégus (2), d'une naissance illustre, mais perdu de dettes et méprisé pour ses désordi'es et la bassesse de ses

(1) Cic, Pro SulL, 24.

(2) Sali., Cat., 62.

penchants. En Espagne, il avait, dit-on, porté la main sur son général Q. Métellus (1), et ce trait d'indiscipline, alors presque inouï dans les armées romaines, donne la mesure de sa témérité et de la violence de son caractère.

Déjà Catilina comptait de nombreuses recrues de celte espèce, /orsqu'il fit part de ses projets à un personnage qui malgré sa jeunesse et le délabrement de sa fortune paraît avoir exercé à celte époque une assez grande influence politique. Cn. Calpurnius Pison appartenait à une famille plébéienne mais illustre ; après avoir dissipé un riche patrimoine dans des profusions de toute espèce, réduit à la misère, poursuivi par les usuriers, trop fier pour mendier la protection de quelque magistrat puissant, il n'avait d'espoir que dans le bouleversement de la république, et il était prêt à jouer sa vie sur la chance de rétablir sa fortune. Quels étaient ses moyens d'action sur le peuple ou sur les soldats? quelle force sa présence donnaitelle aux conjurés, on l'ignore ; mais la part qu'on lui faisait d'avance prouve assez qu'il apportait à ses nouveaux associés d'autres secours que son épée et son désespoir.

Le plan des conjurés paraît avoir été celui que pouvait concevoir des hommes formés par Sylla, et pour lesquels une table de proscription était le préambule nécessaire de tout changement politique. On fixa l'exécution du complot aux kalendes de janvier, au moment où les consuls élus iraient sacrifier au Capitole et prendre possession de leurs charges. Ce jour-là, Rome demeurait un instant sans magistrats. Les anciens consuls n'avaient plus d'autorité, les nouveaux ne s'étaient pas encore fait reconnaître. A un signal convenu, les conjurés, mêlés dans la foule qui se pressait au Capitole, devaient égorger les consuls et quelques sénateurs, puis profitant du premier moment de stupeur où leur attaque imprévue jetterait le sénat et le peuple, ils auraient proclamé un dictateur avec mission de constituer la république. Quelques décrets auraient été promul-

(1) Quis de C. Celhego atque ejus in Hispaniam perfectione, ac de vnlnere Q. Meielli Pii cogilat, cui non ad illius pœnain carcer aedificalus esse videaUir? (Cic, Pro SùlL, 25.) — C'est le seul renseignement que l'on trouve sur ce lait remarquable.

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gués par ce dictateur, qui promettait d'abdiquer aussitôt ses pouvoirs, pour réinstaller dans leurs fonctions les deux consuls déposés, Autronius et Sylla. Enfln, le succès décidé, Pison devait s'embarquer avec une armée, et se rendre en Espagne, qu'on lui donnait pour gouvernement. Là, revêtu de pouvoirs extraordinaires, il se serait emparé de tous les revenus de cette riche province. Il avait encore pour mission d'aimer les deux Espagnes, et d'y préparer pour ses complices, soit des ressources de tout genre dans réventualité d'une guerre civile, soit un refuge s'ils ne pouvaient se maintenir en Italie. Depuis les succès de Sertorius en Espagne, on avait compris Timportance militaire de cette province, et c'est vers elle que tous les conspirateurs tournaient leurs visées (1).

Dans le manque presque absolu de renseignements historiques sur les plans des conjurés, on en est réduit aux conjectures sur les changements qu'ils prétendaient introduire à la constitution de Sylla. Une loi pour l'abolition des dettes devait être assurément un des premiers actes de leur usurpation. Puis, si Ton kse rappelle que les principaux adversaires des conjurés étaient les oligarques du sénat, et que le succès du complot dépendait de la part qu'y prendraient les soldats licenciés et la populace, on supposera avec quelque vraisemblance que le but des nouveaux décrets devait être de réduire le pouvoir du sénat et de donner satisfaction aux classes inférieures. Probablement on eût enlevé entièrement aux sénateurs le pouvoir judiciaire ; on aurait augmenté les privilèges des tribuns, peut-être fondé de nouvelles colonies ; on aurait fait des distributions de blé. Il faut remarquer que bien que la plupart des conjurés eussent autrefois suivi le parti de Sylla, ils devaient nécessairement renier leur passé, et même offrir une part dans les dépouilles aux débris delà factijoade Maiius, car, ennemie comme

(1) Cfr. Sali., Co^,. 18. — SuaL, C. J;.C«P5., 9. — Gic, Cat., I, 6.

— Les Romains tiraient de l'Espagne des raéiaux, des esclaves et des chevaux. La richesse du pays est prouvée par ce seul fait que César, qui n'administra l'Espagne citérieure que pendant une année, put se libérer à son retour des dettes énormes contractées par lui avant sa préture ; et cependant il De fut pas accusé de concussion.

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DE. GATILINA. ^59

eux du se'nat, elle pouvait donner une grande force à leiucause, en lui procurant l'appui de la plèbe urbaine et celui des villes italiotes. Les relations que Catilina entretint dans la suite avec quelques peuples de la Péninsule,, le soin avec lequel il conservait dans sa maison une aigle d'argent, souvenir révéré du vieux Marins (1), rendent probables, je ne dis pas une alliance positive, mais du moins des négociations plus ou moins franches entre les deux factions.

Pour opérer la révolution qu'ils méditaient, pour changer brusquement la constitution, les conjurés avaient besoin d'une dictature. C'était une forme consacrée, que Sylla venait en quelque sorte de rajeunir, et son exemple seul devait sufHre à des gens élevés à son école. Mais un dictateur où le trouver ? Un usage immémorial exigeait que cette magistrature extraordinaire fût déférée à un consulaire, et l'on n'en cite encore au*cun parmi les conjurés (2). On sait que les romains respectaient beaucoup plus les usages que les lois les plus saintes, et il était sans doute plus difficile parmi eux de devenir dictateur au mépris des formes reçues, que de verser des flots de sang, une fois que ce pouvoir monstrueux aurait reçu la sanction de quelque vain cérémonial.

Suivant toute apparence, Catilina et ses complices comptaient que la victoire déclarée en leur faveur, ils n'auraient plus qu'à choisir parmi les nombreux alliés qui s'offriraient à eux. Grassus, un des chefs du parti aristocratique, ennemi déclaré de la coterie qui dominait dans le sénat, fut dès lors soupçonné d'intelhgences secrètes avec les conjurés. Si l'on en croit quelques historiens trop empressés à recueillir les calomnies qui poursuivent toujours les grandes réputations, Crassus aurait été le dictateur désigné par les chefs du complot, et C. César le Maître de la cavalerie sous ses ordi-es (3); ainsi, toutes les factions Hostiles au gouvernement se seraient réunies pour l'accabler.

(2) Lentulus n'était pas encore affilié au complot. vaiiers.Leua le lieutenant des dictateurs, lequel a'appelaitauU-efo

Pour nier absolument une telle alliance, on serait aujourd'hui aussi peu fondé que pour Tadmeltre sans réserve, et à défaut de preuves ou même de renseignements, rhistoirc doi» chercher des présomptions dans le caractère, les antécédents et surtout dans les intérêts des hommes qu'elle évoque à son tribunal. La haute position et les richesses proverbiales de Crassus, Tamour de la gloire que Ton prête toujours à César, semblent suffire d'abord pour les justifier de toute complicité avec des hommes poussés au crime par la misère et le désespoir. Mais, si Ton se reporte aux mœurs du septième siècle de Rome, si Ton se dégage pour un instant des idées de moralilé modernes, qui obligent aujourd'hui l'ambition la plus dépravée d'appeler l'hypocrisie à son aide, alors peut-être pour absoudre César et Crassus, faudra-t-il chercher des motifs ailleurs que dans l'énormité seule du crime dont ils sont accusés, il faut dire, à la honte de leur époque, qu'on ne peut les justifier d'avoir trempé dans le complot de CatiUna, qu'en prouvant combien leur intérêt les en éloignait. Un assassinat pouvait-il révolter ces hommes? Mais l'un avait été le ministre des proscriptions du dictateur (1) ; l'autre se glorifiait d'être le neveu de celui qu'on surnommait le bourreau du sénat. L'un et l'autre avaient des vengeances de familleà exercer; l'un et l'autre avaient pour la vie de leurs semblables le mépris que doi.ne une ambition effrénée. Enfin, ce qu'allaient tenter les conjurés, n'était-ce pas alors le préliminaire obligé de toutes les révolutions politiques? Cinna, les deux Marins, Carbon, Sylla, avaient-ils hésité un seul moment devant le meurtre de leurs ennemis?

Cette question, que les historiens de l'antiquité n'ont poin résolue, doit être examinée au point de vue étroit de la politique romaine. Je ne m'occuperai donc ici qu'à rechercher les intérêts positifs et égoïstes, seuls mobiles alors d'ambitions à qui toute idée de moralité était sans doute étrangère.

le Ma(tre du peuple (Cfr. Fesl., Optima lex. — Varr., Magister equi-

tum).

(1) Èv ^è BpETTÎci; Xî-^erai xal rpo^pàtjai Tivà, cù SuXXa JceXeuaavtoç,

iXV èwi x?r.jit.3tTiau.M (Plut., Crass., 6).

Crassus était partagé entre deux passions : sa haine contre Pompée et son insatiable avarice. Si le désir de reconquérir une place qu'il croyait usurpée par son rival, l'animait d'un Tif ressentiment contre le sénat, d'un autre côté, le besoin de conserver ses immenses richesses lui faisait éviter les entreprises hasardeuses. Sa poUtique avait quelque chose d'incertain et de timide; il était frondeur plutôt qu'ennemi actif et déclaré. Sans doute, il eût vu avec joie l'abaissement 3t peut-être la mort de ses adversaires ; mais l'arrivée au pouvoir d'un parti tel que celui dont Catilina était l'âme, avait de quoi Teffrayer pour lui-même. Quelle part serait la sienne dans une alliance avec cette foule de prodigues qui tous prétendaient se partager les dépouilles de la république ? Était-il prudent à lui de s'associer à des hommes perdus de dettes, qui n'auraient pas manqué de regarder ses trésors comme un fonds commun où ils pourraient puiser en assurance? Enfin, bien qu'il eût commandé des armées avec gloire, et qu'il eût joué un rôle imporlant dans la dernière révolution, il n'exerçait d'influence ni sur les soldats ni sur la populace. Désespérant d'égaler jamais Pompée dans la carrière des armes, c'était dans la curie et au Forum qu'il s'était accoutumé à chercher des succès, et qu'il avait tenté de balancer Tascendant de son rival (1). Crassus voulait dominer le sénat et non l'abattre. 11 est donc vraisemblable que ses habitudes de prudence l'auraient détourné de toute alliance intime avec Catilina, alors même que la difTérence de leurs mœurs et de leur position dans la république ne les eût pas naturellement éloignés l'un de Taulre. Probablement il observait les menées des conspirateurs ; peut-être avaitil écouté quelque ouverture de leur part, sans cependant s'être jamais engagé. Sa politique devait être de se ménager des amis parmi eux pour le cas d'une révolution, car cette prévoyance est ordinaire à tous les riches ; puis il attendait le dénoùment avec l'espoir que, trop faibles pour constituer un gouvernement, les conjurés seraient du moins assez forts pou» détruire celw qu'il haïssait autant qu'eux.

TTiV TïoXiTfcîav (Plut., Crass., 7).

Quant à César, sa participation au complot paraît encore moins admissible. Rome ignorait encore le génie de César, et déjà cependant tous les regards se tournaient vers lui comme attirés par un pressentiment fatal. Tout en lui semblait extraordinaire et contradictoire, son extérieur aussi bien que sa conduite. Ses yeux noirs, dont on avait peine à soutenir le fou pénétrant, contrastaient avec le sourire habituel d'une bouche aux contours presque féminins (1). Dans sa jeunesse il était d'une complexion délicate, et ses membres blancs et mollement arrondis n'annonçaient pas la vigueur; cependant il excellait dans tous les exercices du corps, et sa santé n'était altérée ni par l'excès du travail, ni par Fexcès des plaisirs. En le voyant le malin au Forum, drapé dans sa toge flottante dont tous les plis semblaient étudiés au miroir (2), on se demandait si c'était le même homme qui la veille au Champ de Mars domptait un cheval fougueux, ou qui devant le tribunal des duumvirs élevait la voix au nom du peuple pour accuser un proconsul enrichi par les proscriptions de Sylla. Orgueilleux de sa naissance, il aimait à rappeler aux Romains qu'il comptait parmi ses ancêtres des

(1) Fuisse tradiiur excelsa slatura, colore candido, terelibus membris, ore paullo pleniore, nigris vegetisque oculis, valeludine prospéra (Suet., JuL, 45). — Il existe à Naples (Miiseo Borbonico) un buste colossal de César, qui passe pour avoir été fait de son vivant, et qui explique cette expiessioii de Suétone, ore paullo pleniore. La bouche, en eifel, est singulièrement petite et légèrement entr'ouverte, ce qui, avec des lèvres un peu grosses, donne au bas de la figure un caractère de bienveillance remarquable, tandis que le Iront et les yeux indiquent l'habitude du commandement et Tinflexibilité. Le développement du crâne est prodigieux, et je m'étonne que les disciples de Gall n'aient pas pris ce buste comme une démonstration de leur système. Si le front annonce le vainqueur des Gaules, la partie postérieure de la tôte dénote le mari de toutes les femmes , et quelque chose de pire. Parmi toutes les tètes modernes et bien connues, il en est une qui rappelle fortement César, surtout par le conUasie entre les yeux et la bouche : je le dis à regret, c'est celle du duc de Wellington.

(2) Etiam cullu notabilem ferunt ; usum enim lato clav,. ad manus fimbrialo, née ut unquam aliter quam super eum cingeretur, quidem fluxiore cinctura. Unde émanasse Sullae dictum opiiniates saepius ad» moneniis, ut maie praecinctum puerum caverent (Suei., JuL, 45J.

roîs et des dieux (1), mais on ne savait s'il était plus fier de Vénus, sa mère (2), que du mari de sa tante, Marius le plébéien à deux noms (3). Quelquefois, lorsque dans la curie il prenait la parole, les vieux sénateurs tremblaient, croyant revoir C. Gracchus. L'instant d'après le tribun fougueux avait disparu, il ne restait plus qu'un élégant débauché plus préoccupé de sa nouvelle maîtresse que des affaires de la république. « Il me rassure, disait CIcéron, quand je le vois se gratter la tête du bout de Tongle. S'il voulait bouleverser la république, il serait moins inquiet de sa coiffure (4). »

César se connaissait-il lui-même? Avait-il déjà conçu quelque grand dessein? Ceux-là pouvaient répondre qui l avaient vu pleurer devant la statue d'Alexandre (5), ou qui l'avaient entendu répéter ce vers d'Euripide :

S'il faut briser les lois, que ce soit pour i'emplre (6).

Ce prodige effrayant de vigilance, d'audace, d'activité (7), conçut dès l'enfance le projet de devenir le premier citoyen de Rome, c'est-à-dire le maître du monde, et ce but, il l'eut sans

(1) Amitae meae Juliae, maternura genus ab regibus ortum, paternum, cum diis immorlalibus conjunctum est (Suet., Jul., G).

(2) On donnait souvent à César le nom de Fils de Vénus (voir la lettre de Caelius à Cicéron, Ep. ad Div.y 8, 15).

(3) N'avoir que deux noms était la preuve d'une basse origine, U fallait en avoir au moins trois :

.... Si quid tentaveris unquam Hiscere, tanquam habeas tria nomina.

(Juv., V. 126.)

(4) César fut chauve de bonne heure, et cherchait à dissimuler ce défaut. ÀXX' orav ((^n (Ktxspwv), rriv xo^viv outw ^taJCEîasvriv ::spiTTwç î^w, y.àxeîvcv Ivl BoLKrdltù }cvrt|JL£vov, ou (xci ^oxet wotXiv cuto; àvÔpwrtoç si; vcùv àv èp.6aXéaÔ3ft Tr.XaoyTO xaxov àvaîoeciv vr>; Pwaotiwv woXiTtîac (Plut., Cœs„ 4).

(5) Suet., Jul., 7.

(^ EtTtep -yàp iBtK&h xp>l» Tupavvi^oç «epî

\aX>viaTov à^ty«6Îv* t' àXXa eùaeêeîv XP^^''*

(<Dciv. 539.) (7) Expression de Cicéron : Hoc ripocç borribili vigilantîa, celeritaîe, diligeaiia est (Cic, ad AtU^ 8, 9, 14).

cesse devant les yeux et ne s*en écarta pas un moment. A dixsept ans, en face de Sylla tout couvert du sang des proscrits, il comprit que la force véritable était dans le parti populai;'"* et seul debout sur les ruines de sa maison, il osa se poser comme l'héritier de Marins et tenir tête à l'impitoyable dictateur (1). Quelques années plus tard, n'ayant encore exercé aucune charge publique, il parvenait à séduire Pompée, à le soustraire à l'influence du sénat, à lui faire adopter les mesures qui rendaient au parti démocratique ses armes les plus dangereuses (2). Ses vices mêmes avaient un but politique ; ses maîtresses étaient les femmes des magistrats les plus influents (3) ; ses biens dissipés dans des profusions calculées lui avaient valu de nombreux amis (4) ; ses dettes attachaient à sa fortune tous les riches de Rome (5). A peine entré dans le sénat, non comme un candidat timide, mais comme un ennemi audacieux qui s'ouvre une brèche, il voyait s'aplanir devant lui la carrière des honneurs. Adoré du peuple, confident de Pompée ou plutôt son mauvais génie (6), placé par sa naissance et par son habileté reconnue à la tête d'une faction nombreuse et puissante, que pouvait-il attendre d'une alliance avec des hommes tels que Catilina et ses complices? Assurément César voulait abattre le pouvoir du sénat, mais il sentait fort bien que le temps n'était pas encore venu pour

(1) Les menaces de Sylla ne purent l'obligera répudier sa première femme Cornélia, fille de Cinna. Il aurait été proscrit sans les instances des vestales et de quelques sénateurs appartenant aux plus illustres familles de Rome (Cfr. Suet., Jul.y 1. — Plut., Cœs., 1).

(2) Auciores reslituendae tribunitiae poteslalis enilissime juvil(Suet.,

Juhf 5).

(3) TerluUa, femme de M. Crassus ; Mutia, femme de Pompée ; Servilia, sœur de Calon et femme de Silanus, consul en 69?.

(4) Is privalim egregia liberalitate , publiée maxumis muneribus grandem pecuniam debebat (Sali., Cat., 49).

(5) Ate-rvur.GavToç -rcij Kpfltaaou ojcTaxcoîtov x-al TpIà)tovTa raXâvTwv

(Plut.,Cœs., 11).

(G) Il est remarquable que César, malgré l'instinct qui devait le porter vers la guerre, ne voulut jamais être le lieutenant de Pompée. Il sut lui persuader, au contraire, de le choisir en quelque sorte comme son fondé de pouvoirs politiques à Rome. On sait de quelle manière il le servit.

lui de recueillir son héritage. Aucune action de sa vie nlndique l'impatience, et tout prouve qu'il savait ménager une proie qui ne pouvait lui échapper, et qu'il n'aurait consenti à partager avec personne.

Une autre considération achève de rendre tout à fait invi'aisemblable cette union supposée entre César et Crassus. Leurs relations étaient loin d'être alors ce qu'elles devinrent dans la suite. Sortis de camps ennemis, professant des opinions politiques opposées, ils n'avaient de commun que leur haine contre le gouvernement du sénat. En admettant même que Crassus eût pu accepter la dictature offerte par les conjurés, il n'eût pas apparemment choisi pour Maître de la cavalerie, c'est-à-dire son lieutenant, Thomme qu'il regardait comme la créature de Pompée, ou plutôt comme l'agent principal de ses intrigues à Rome. Enfin, César et Crassus convoitaient alors l'un et l'autre l'administration de l'Egypte (i), et cette riche proie aurait suffi pour diviser deux hommes également avides et ambitieux.

Il est possible, au reste, que les conjurés, pour recruter plus facilement des comphces, se soient vantés de l'adhésion qu'ils auraient obtenue de personnages qui représentaient deux factions puissantes. Parmi les affiliés subalternes, plusieurs croyaient peut-être à la réalité d'une alliance entre Catilina, Crassus et César, et même quelques-uns des chefs se flattaient vraisemblablement qu'un premier succès lèverait tous leurs scrupules et les rallierait décidément à leur cause.

Le caractère et les habitudes des principaux conjurés rendaient le secret difficile; aussi, soit par les indiscrétions, soit par les révélations de quelques-uns d'entre eux, le gouvernement fut averti, et les consuls se tinrent sur leurs gardes. Aux kalendes de janvier, ils se présentèrent au Capitole, entourés d'une es-

(1) Cfr. Plut., Crass., 13. — Suet., Cœs., 11. — Cic, de Leg. ag., II, 16. — Ils prétendaient tous les deux qu'en vertu d'un prétendu testament du roi Piolémée Alexandre, l'Egypte devait devenir province romaine. L'un et l'autre demandaient à y être envoyés avec des pouvoirs extraordinaires. Rome lirait alors de l'Égyple ses approvisionnements de blé, et l'on conçoit quelle devait être l'importance de celte province.

corle nombreuse qui rendait impossible le coup de main projeté (1). Alors Catilina le fit ajourner aux nones de février suivantes, jour fixé pour une réunion solennelle du sénat. Dans Pintervalle, les conspirateurs ne furent point sérieusement recherchés. Un sénatus-consulte fut proposé, il est vrai, mais demeura sans effet par Topposilion d'un tribun du peuple (2). Il était évident que le gouvernement ne se sentait pas assez fort pour punir. Imparfaitement instruit des projets et du nombre des conjurés, partageant peut-être les soupçons qui rattachaient au complot César et Crassus, il craignait de les pousseï' par sa rigueur aux entreprises les plus désespérées. Il se flatta qu'en gagnant du temps il parviendrait à se débarrasser de chefs trop puissants pour qu il essayât de sévir contre eux. Ajourner toute lutte sérieuse a toujours été la politique des gouvernements faibles, et ce fut celle que suivit le sénat en cette circonstance.

La seconde tentative des conjurés ne réussit pas mieux que la précédente. Il paraît cependant que le secret avait été mieux gardé que la première fois, et qu'ils auraient pu surprendre les consuls, si Catilina, au jour fixé, ne se fût trop hâté de donner le signal (3). Ses affidés n'étaient point encore à leur poste, ou s'y trouvèrent en trop petit nombre pour oser rien entreprendre. Curion, ennemi déclaré de Crassus et de César, racontait longtemps après l'événement, que Crassus, touché de remords, ou bien effrayé du péril, ne s'était pas présenté au rendez-vous indiqué d'accord avec Catilina, et qu'en son absence César n'avait pas osé donner le signal convenu pour l'attaque, c'était de rejeter sa toge de dessus son épaule (4). Ce récit ne me paraît mériter aucune confiance; et peut-être dans cette prétendue tentative que ne suivit aucune démonstration, n'y eut-il de réel que les terreurs de quelques vieillards qui se croyaient toujours environnés d'assassins.

(1) Snet., Cœs., 9. — Sali., Ca^, 18.

(2) Kàv io7(xa ti xar aÙTwv è-ysviTo, il (ayi H}t.*^y!Ôi ti; ^i«vn»9« (DioCass.,XXXVl, 27).

(3) Sali., Cat., 18

(4) Suet., Cœs., 9.

Quoi qu'il en soit, suivant toute apparence, Tattitude des consuls déconcerta et découragea pour un temps les chefs du complot. A leur tour ils voulurent temporiser, et renonçant à la violence, ils espérèrent obtenir par l'intrigue une victoire plus facile. Catilina résolut de se présenter aux comices consulaires, et Pison quitta Rome, investi par le sénat, contre toute apparence, des mômes fonctions que ses complices lui avaient destinées. Élu questeur par le peuple, il reçut du sénat, avec les pouvoirs de propréteur, la mission d'administrer l'Espagne citérieure, province encore agitée par l'esprit de Sertorius, remplie de troupes romaines, et habitée par des populations belliqueuses et aguerries (1).

Le parti oligarchique, effrayé de l'audace et du nombre des conjurés, espérait-il les diviser en désintéressant ceux de leurs chefs avec lesquels il pouvait traiter? Ou bien voulait-il soustraire l'Espagne à l'influence de Pompée en dépêchant dans cette province un homme audacieux, animé contre lui d'une haine violente (2)? Ces questions demeureront toujours sans réponse, mais le sort qui attendait Pison en Espagne pourrait faire soupçonner encore un autre motif à son éloignement. A peine arrivé, au milieu d'un voyage qu'il venait d'entreprendre pour visiter son gouvernement, Pison périt assassiné par des cavaliers espagnols qui lui servaient d'escorte (3). On publia que sa hauteur et sa brutalité avaient poussé à ce meurtre des barbares faciles à irriter, mais on ajoutait tout bas que ces hommes avaient obéi aux instructions secrètes d'un personnage puissant que l'on craignait dénommer. S'il fallait en croire de sourdes rumeurs. Pompée, qui depuis ses campagnes contre Sertorius et Perperna avait de nombreux clients en Espagne, aurait commandé qu'on le délivrât d'un ennemi importun (4). Mais Pompée , dont la généro-

(1) Sali., CaU, 10.

(2) Piso in Hispaniam missus est, adnitente Crasso, quod eum infeslum Cn. Pompeio cognoverat (Sali., Cat. y 19).

(3j Cfr. Sali., Cat.^ 19. — Ascon., In tog. cand., 94. — Dio Cass., XXXM, 27.

(4) Alii autem équités illos, Cn. Pompeii veteres fidosque clientes, voluQtate ejus Plsonem adgressos. Nuoquam His^anos praelerea tala

site toute militaire n'eût jamais confié le soin de sa vengeance à des assassins, Pompée, alors au fond de T Asie, pouvait à peine être instruit du départ de Pison, ennemi d'ailleurs encore trop peu redoutable pour exciter sa haine. Ne serait-il pas plus naturel d'attribuer et le crime et la calomnie à ceux qui en recueillirent les fruits? Trop timide pour punir publiquement, le sénat pouvait soudoyer des meurtriers; se débarrasser d'un seul coup d'un adversaire dangereux et compromettre un déserteur de sa cause, cela pouvait passer alors pour le chef-d'œuvre de la

politique. ,

En même temps que Pison mourait assassine en Espagne, l'autre chef des conjurés, Catilina, était accusé de concussion à Rome, non plus par des étrangers suppliants, mais Par P. Clodius, jeune patricien rempli d'audace et d'intrigue, fort en faveur auprès du peuple, et dans cette circonstance, ouvertement appuyé par une partie du sénat. On ne dit point d'ailleurs qu'une inimitié personnelle lui eût fait prendre le rôle d'accusateur. Encore moins, sans doute, était-il animé par un sentiment d'indignation ou de justice. Bien que très-jeune encore, Clodius était déjà presque aussi mal famé que son adversaire, et dans l'occasion il se serait montré non moins avide que lui. Mais Clodius voulait plaire au peuple, et pour se signaler dans la réaction qui se manifestait contre le régime du dictateur, il s'attaquait à l'un des hommes qui rappelait les crimes les plus odieux de son gouvernement.

Catilina ne manqua pas de protecteurs, et dans le nombre ce n'est point sans surprise que l'on vit figurer un des consuls, L. Torquatus, dont il venait de dévouer la tête peu de jours auparavant. Cicéron, alors préteur, se montra disposé à prendre sa défense, et c'est pour l'histoire une question impossible à résoudre, que de savoir si en effet il lui prêta le secours de sou éloquence (l). Torquatus. homme grave, considéré, dévoue

{1} fioc tempore Catilinam compeiitorem nosirum defendere cogi-

aux intérêts de l'oligarchie, n'avait peut-être pas ajouté foi aux projets attribués à Catilina (1); cependant il paraît difficile d'admettre au*il le crût innocent du fait de concussion. S'il accepta la défensÊ de Catilina, ce fut par suite d'anciennes relations d'amitié (2), ou bien plutôt encore parce que le nom de l'accusateur donnait à l'attaque un caractère politique. Aux yeux de beaucoup de gens la condamnation de Catilina pouvait passer pour un premier coup porté à la mémoire de Sylla, et ce motif était suffisant pour décider le consul à le défendre. Quant à l'issue du procès, l'accusé fut absous, mais couvert de honte. L'or qu'il rapportait d'Afrique et qu'il destinait à payer les suffrages dans les comices, paya la sentence de ses juges, ou peut-être encore le désistement de son accusateur. Catilina, ruiné, réduit à implorer la pitié de ses adversaires, semblait près de succomber sous le poids de la mauvaise fortune, et pour quelque temps le sénat put se croire délivré d'un de ses ennemis. Il lui en restait un bien plus redoutable que Catilina, c'était C. César.

César venait d'obtenir l'édilité curule, charge qui, bien qu'elle n'eût point d'attributions politiques, offrait à un ambitieux un moyen facile de se faire des créatures et de se préparer les voies à la préture et au consulat. De prodigieuses boucheries de gladiateurs, des fêtes d'un luxe inouï jusqu'alors, d'immenses travaux d'utilité publique entrepris à ses frais, éblouissaient la populace et donnaient au sénat la mesure d'une ambition qui se

tabamas (Cic, ad Att,, 1, 2, 3). — Cfr. Ascon., in Or. in tog. cand, — Quani à Topinion que Cicéron pouvait avoir de l'innocence de Caiilina, voir ce passage fameux ad AU., I, 1 : « Calilinam, si judicatum ent meridie non lucere, cerlus erit compelitor. » — On sait que le fameux orateur ne plaidait pas toujours de bonnes causes.

(1) Cic, Pro Sull,, 29. — Indicavit se audiisse aiiquid, non credidisse.

(2j Torquatus reo de pecuniis repe lundis Catilinae fuit advocatns improbo homlni , ut supplici , forlasse audaci , at aliquando amico (id., ibid.).

révélait par des enjeux si extraordinaires (1). Sylla, dans sa brutale persécution contre la mémoire de Marius, avait fait abattre deux monuments consacrés par ce grand homme àToccasion de ses victoires contre Ju^urtha et contre les Cimbres. Un matin, ces monuments depuis longtemps détruits, mais conservés dans ies souvenirs du peuple sous le nom des ti'ophécs de Marius, reparuiv:nt au Capitole étincelants d'or, élevés en une nuit comme par enchantement (2). On ne pouvait se méprendre sur l'auteur de cet audacieux défi, affiché, pour ainsi dire, à la porte du sénat. Celui qui aux funérailles de Julia avait tiré de la poussière une image proscrite, venait d'exposer à tous les yeux les titres immortels de Marius à la reconnaissance des Romains. En vain quelques sénateurs parlèrent de lois et de sénatus-consultes ouvertement violés, eu vain Q. Catulus, dont le père avait été massacré par ordre de Marius, s'écria dans le sénat : aCe n'est plus par des mines que César attaque la république. 11 plante ses béliers pour la battre en brèche ; il veut se faire roi (3) !» Le sénat tremblait. Une foule immense remplissait le Capitole, saluant d'acclamations frénétiques les glorieux souvenirs de tant de victoires. De vieux soldats versaient de^ larmes de joie en lisant les inscriptions (4) qui rappelaient cette guerre de géants et ces nobles triomphes dont pendant si longtemps la mémoire avait été proscrite. Tous louaient le courage et la piété de César. « C'est le digne neveu de Marius, s'écriait-on de toutes parts, c'est le seul qui fasse honneur à sa maison! » Dans la curie'. César daigna se justifier et plaider pour ces trophées de famille sur lesquels il savait que nul n'oserait porter la main ; et les sénateurs courbèrent la tète, heureux que César n'exigeât point d'eux qu'ils vinssent faire amende honorable devant l'image restaurée du sanguinaire Marius.

(1) É; ^£ ^i çtXoTi|A(av àipst^ri; u»à? ^ûvajxiv (App., Civ., II, 1).

(2) NuîCTo; tiçVô KawTwXiw àviar/iaev.... uapaaipovTOL navra xe"«^ (Plut Cœs.,(j). Cfr. rintéressanle dissertalion de M. Ch. Lenormant sur les trophées de Marius, dans la Revue numismatique de 1842, p. 332).

(3) OÙA en ^à? O7;ovo>o'.;, Kaîoao , àùX %h (i.r.)(.ava-.ç alfei tïw itoXiTcîav (Plut, Cœ4-.,6). ^ ,11 M-Ax

Mais ce n'était point seulement par de vaines démonstrations que César marchait à son but. Il avait déployé son vieux drapeau; le temps était venu, de combattre au grand jour- 11 annonçait la guerre ouverte, et il tint parole. D'abord, comme s'il voulait offrir un sacrifice expiatoire aux mânes de Marius, il s'en prit aux ministres des proscriptions de Sylla, et se prévalant d'une charge qu'il venait d'obtenir, la présidence du tribunal des enquêtes, il jugea et condamna deux de ces misérables, au mépris des lais dictatoriales qui leur avaient accordé l'impunité (1). Bien que ce fussent des hommes sans naissance et reniés par tous les partis, leur condamnation, qu'il poursuivit avec fermeté, avec adresse, ouvrait la brèche à une réaction dont personne ne pouvait prévoir la portée. César renversait ainsi la pierre angulaire sur laquelle reposaient les institutions restaurées par Sylla. Bientôt sou exemple trouva des imitateurs, et le succès échaufl'ant les partisans de Marius, on ne s'attaqua plus seulement à des assassins vulgaires. L. Luccéius intenta un procès à Catilina pour avoir mis à mort des citoyens proscrits (2). Peutêtre était-ce aller plus loin que ne voulait César. Cette nouvelle accusation, bien qu'elle fût suivie d'un acquittement, excita encore l'audace de la faction démocratique, et prouva sa force en montrant qu'elle dédaignait d'accepter les services d'alliés redoutables, qui n'eussent pas demandé mieux que de se mettre

à ses gages.

Miné par les progrès lents mais sûrs du parti démocratique, exposé chaque jour à des entreprises désespérées comme celle de Catilina, abandonné par les plus illustres de ses membres, trahi par le général qu'il avait armé pour sa défense, le sénat semblait ne devoir plus qu'à l'habitude des peuples un reste d'autorité. En vain il demandait un chef aux vieilles familles patriciennes, leurs noms glorieux avaient perdu tout leur prestige. Dans cette extrémité, les plus sages des sénateurs, reconnais-

(i) C'étaient un L. Luscius, qui avait tué trois proscrits; puis^ n» officier nommé L. BelUénus, oncle de Catilina, menrlrier de Lucréiius Ofella. C'est une preuve de plus de la fausseté de l'alliance prétendue, entre Catilina et César (A&coa., in Or. in tog. cand.^dl),

(2) Id., ibid.

sant leur impuissance, n'hésitèrent pas à tendre les bras à un homme nouveau ; la nécessité vainquit leur orgueil ; ils se résignèrent comme autrefois leurs ancêtres assiégés dans le Capitole, qui remirent à Camille banni les insignes de la dictature. M. Tuliius Cicéron, simple chevalier romain, avait été reconnu dès sa jeunesse pour le premier orateur de son temps ; mais le rôle politique qu'il devait jouer, on Tignorait encore, lui-même hésitait incertain. Son caractère prudent et temporiseur Téloignait du parti populaire où l'audace conduisait au premier rang; son éloquence et sa subtilité semblaient l'appeler à dominer dans les conseils d'une oligarchie où le talent de la parole et l'intrigue décidaient de toutes les questions. D'autre part, l'obscurité de son origine, ses relations de parenté avec Marins Gralidianus, victime célèbre des plus odieuses cruautés de Sylla (1), surtout Torgueil du talent blessé par l'orgueil de la naissance pouvaient l'entraîner dans le parti démocratique, et c'est en effet de ce côté qu'il parut d'abord chercher une place digne de lui. Lorsqu'il accusait Verres (2), qu'il faisait condamner LiciniusMacer (3), qu'il prêtait le secours de son éloquence à Manilius (4) pour attribuer à Pompée des pouvoirs inouïs, Ci- Ci) Ascon., in Or. in tog. cand., 84.

(2) A. de R. 685.

(3) Les dispositions de Cicéron à cette époque se trahissent dans une leure remarquable à Atticus : « Cui (Licinio Macro) cum aequi fuissemus, lamen mullo majorem fructum ex populi existimalione illo damnato cepissemus, quam ex Ipsius, si absolutus esset, gralia, cepissemus {Ad. ÂtL^ lib. I, 41). — Licinius fut condamné pour concussion; il se tua en apprenant son jugement (Val. Max., 9, 12, 7). — A. de R. 689.

(4) C. Manilius, tribun du peuple, proposa, en 688, une rogaiion pour charger Pompée de la guerre contre Mithridale, et pour lui conférer des pouvoirs extraordinaires. En vertu de cette loi, Pompée se trouvait réunir le commandement de plusieurs armées qui auparavant avaient eu des généraux indépendants. Il conservait la direction de rimmense flotte de la république, et les gouverneurs de toutes les provinces asiatiques, préteurs, proconsuls, etc., devenaient ses lieutenants. La loi Manilia fut adopiée malgré la vive opposition du parti aristocratique.— C. Manilius T. P. magna indignalione nobilitalis legem tulitut Pompeio Miihridaticum bellum mandaretur ( Epiï. C). — ar . Plut.,Powp., 30. — Dio Cass., 36, 25. — App., Mithr., 97.

céron pouvait passer pour l'adversaire implacable de la faction oligarchique. Mais les habiles de cette faction comprirent qu Fobscur citoyen d'Arpinum ne résisterait pas à leurs avances, et ils ne se trompèrent point. D'ailleurs, ce n'était pas la paix seulement que le sénat proposait à Cicéron ; il le choisissait pour son chef, il relevait au comble des honneurs. Peu d'hommes auraient pu demeurer insensibles à ces offres séduisantes. Cicéron se laissa gagner, il devint l'âme du parti oligarchique, qui sous sa direction sembla reprendre une nouvelle vie.

Cette transaction était terminée depuis peu de temps, et plutôt soupçonnée que connue, lorsque Cicéron se présenta aux comices consulaires en 690. César, qui n'était pas alors en âge ni en position de briguer le consulat pour lui-même, s'opposa de tous ses efforts à l'élection de Cicéron, non point par suite de relations intimes avec aucun des candidats, mais uniquement parce qu'il sentait que cette nouvelle recrue pouvait être utile à ses adversaires (1). Pour traverser les desseins de l'illustre orateur, Crassus, de son côté, se livrait en même temps à de sourdes intrigues, secondé par une portion du sénat, qui, ne voyant dans Cicéron que l'ambition déréglée d'un homme nouveau, regardait sa brigue comme un affront pour les familles illustres (2). Parmi les candidats, plus nombreux cette année qu'à l'ordinaire (3), Catilina et C. Antonius paraissaient, après Cicéron, devoir réunir le plus grand nombre de suffrages. Antonius disposait d'une puissante clientèle, héritage qu'il devait à la mémoire de son père, orateur fameux, proscrit par Cinna. C'était donc pour lui comme un devoir de famille de se rattacher au parti oligarchique; mais la faiblesse de son caractère, ses mœurs dissolues, ses dettes scandaleuses, son indifférence connue en matière politique, le faisaient regarder comme une espèce de mercenaire, prêt à se louer à toutes les factions qui voudraient payer ses services. On présumait que César et Cras-

(1) Ascon., Arg. in Or. in tog. canil.

(V î^^ . ibid.

(3) Il y en avait sept : Cicéron, Antonius, Catilina, Sulpicius Galba, L. Cassius Longinus, Q. Cornificius, et G. Licinius Sacurdos (Ascoo., ibid.).

su^, réunis par un intérêt commun, Tappuieraient ouvertement dans sa brigue ; il était probable même qu'ils porteraient sur Catilina tous les suffrages dont ils pouvaient disposer, non point par affection personnelle, ou par suite d'une alliance secrète avec lui, mais Catilina était pour Cicéron l'adversaire le plus redoutable, et c'était Cicéron qu'ils voulaient écarter à tout prix.

Suivant la pratique ordinaire des candidats à cette époque, un traité avait eu lieu entre Antonius et Catilina dans le dessein de réunir leurs suffrages et d'exclure leurs compétiteurs (1). Mais Antonius jouait un rôle double. En même temps qu'il s'engageait avec Catilina, il prêtait l'oreille aux propositions que Cicéron lui faisait secrètement, et prenait ses mesures de façon qu'il y eût toujours une place réservée pour lui auprès de celui de ses deux concurrents qui obtiendrait la majorité dans les comices. Aussi endetté qu'Antonius, Catilina n'avait à lui offrir que l'espoir incertain d'une part dans le pillage des deniers publics, tandis que Cicéron, plus désintéressé ou plus confiant dans la générosité de son parti, offrait à son compétiteur un prix bien propre à le tenter. Il consentait d'avance à céder à Antonius le choix du gouvernement qui serait le plus à sa convenance, lorsqu'après Texpiration de leur consulat ils devraient se partager les provinces (2). Antonius écouta toutes les propositions qu'on lui fit, promit des deux côtés tout ce qu'on voulut, et dans le fait ne travailla que pour lui seul. Nommé consul avec Cicéron, il ne rompit point avec Catilina. Il se renferma dans une prudente neutralité, ou plutôt il mit son étude à ménager tous les partis, à les servir en secret, attendant pour se déclarer que la prépondérance de l'un d'eux fût définitivement assurée.

Bien que le nom de Cicéron fût sorti le premier de l'urne aux suffrages, honneur auquel les Romains attachaient un prix singulier, bien qu'il eût obtenu une immense majorité dans les comices qui le déclarèrent consul, il s'en fallait de beaucoup

(1) Ascon., Arg. in Or, in tog. cand.

(2) Il paraît que, de la part de Cicéron, cette transaction ne fut pas tout à fait désintéressée, et qu'il aurait stipulé pour lui-même une part dans les profils que ferait Au lonius dans sa province (Cfr. Schûiz^ CiQ.fEpist.y 1. 1, p. 49}.

qu'on dût regarder son élection comme une victoire décisive remportée sur les factions hostiles au sénat. Crassus et César, réunis seulement par une haine commune, avaient en réalité des intérêts trop différents pour agir avec concert, et le mauvais succès de leur opposition tint probablement à la nouveauté de leur alliance. En outre, un fort grand nombre de citoyens attachés au parti démocratique ignoraient encore les relations récentes de Cicéron avec les meneurs du sénat. L'orateur avait habilement exploité dans sa candidature la popularité qu'il avait acquise en poursuivant Verres, en soutenant la loi Manilia, Enfin, son origine même n'avait pas été sans influence sur le succès. Les chevaliers avaient vu dans son élévation un honneur pour leur ordre ,• la populace urbaine en portant au consulat un homme nouveau croyait humilier profondément la noblesse, et les Italiotcs s'étaient souvenus dans les comices que Cicéron était citoyen d'Arpinum (i).

Jaloux de cette popularité qu'on opposait à la sienne. César voulut démasquer son nouvel adversaire. 11 en trouva bientôt l'occasion. De tout temps la présentation d'une loi agraire était un sûr moyen d'exciter les passions de la populace et de jeter l'alarme dans le sénat. Alors il devenait impossible à tous les magistrats de ne pas se prononcer ouvertement , et combattre une loi agraire, c'était assumer sur sa tête toutes les vieilles haines qui tant de fois avaient mis l'aristocratie à deux doigts de sa perte. Aussi, à peine Cicéron venait-il d'être désigné consul, que César lança une loi agraire sur la place publique, comme un nouveau brandon de discorde.

César ne fut point l'auteur avoué du projet de loi, mais le tribun du peuple P. Servilius Rullus, qui lui donna son nom, était sa créature, et personne n'ignorait d'où lui venaient so« inspirations. A vrai dire, la rogation Servilia n'était qu'une nouvelle copie des lois présentées par les Gracques et par Livius Drusus. La dépopulation de l'Italie en était toujoui's le prétexte ; et pour combattre un mal que tout le monde recon-

(1) Voir, pour l'influence des Iialiotes dans les comices, Q. Cicéron {De Petit, consul., 1, 8 et passim).

naissait, on proposait, comme autrefois, des remèdes inapplicables.

Les dispositions très - nombreuses de la rogation Servilia tendaient, d'abord , suivant le vieux système des Gracques, à supprimer totalement les domaines nationaux (1), non plus seulement en Italie, mais en Sicile et dans d'autres provinces, et à substituer des propriétaires aux fermiers de la république, lesquels, comme on sait, n'avaient qu'une jouissance temporaire, bien que la durée n'en fût pas déterminée. A cet effet, une commission de dix membres , ou décemvirs , devait procéder à la vente de tous les domaines nationaux, et de la somme qu'ils en retireraient , acheter en Italie des terres cultivables, qui, par leurs soins, seraient ensuite partagées entre les citoyens pauvres. Outre le produit des terres propriétés de la république, les décemvirs pouvaient encore appliquer à la même destination toutes les sommes que les magistrats et que les gouverneurs de provinces tributaires auraient à verser dans le trésor de l'État. Pompée seul , par une réserve habilement calculée , était excepté de cette disposition. De la sorte on le compromettait vis-à-vis du sénat, et quoi qu'il fût alors absent de Rome , on le rendait suspect de connivence avec les auteurs de la rogation.

Les décemvirs , comme on peut le penser , étaient investis d'un pouvoir immense. Élus pour cinq ans et autorisés à prendre eux-mêmes les auspices (2) , ils ne i^connaissaient aucun magistrat supérieur qui pût contrôler leurs actes, et jugeaient en dernier ressort toutes les contestations relatives aux domaines nationaux , sans en excepter celles qui auraient pu s'élever sur la nature et l'origine des terres qu'il s'agissait de vendre ou d'acheter. Enfin, leur élection même était accompa-

(1) Cfr. App., Civ.y h 7, 8, 9, 11, 18. — Niebuhr, Des Colonies romairies et latines. — Guerre sociale, § I.

(2) Les auspices étaient nécessaires pour les cérémonies religieuses qui précédaient la fondation des colonies et les partages de terres. Donner les auspices aux décemvirs, c'était les soustraire à l'interveiiiiun de tous les autres magistrats, et les assimiler à des consuls ou à (les piélcurs.

gnée des formes bizarres, empruntées au mode autrefois suivi pour la nomination des pontifes. Le sort désignait les tribus qui éliraient les décemvirs, afin peut-être de frapper les esprits par ridée d'une intervention divine; car pour les Romains le sort , c'était la divinité même; mais au fond, loin d'être une garantie contre les intrigues, cette disposition devait les favoriser puissamment, et promettait au parti populaire des magistrats de son choix (1).

Plus on étudie l'esprit de la rogation Servilia, et plus clairement on reconnaît qu'en la présentant. César pensait, non point aux avantages qu'il pouvait retirer de son adoption, mais seulement au tort qu'il ferait à ses adversaires par l'opposition qu'elle allait soulever. En effet , éloigner de Rome une partie de la plèbe urbaine pour la coloniser en Italie, c'était affaiblir son pouvoir au Forum , et César visait plus haut qu'une place de décemvir. Sans doute il comptait que les vices mêmes de ses dispositions feraient rejeter la loi Servilia , et il s'en applaudissait,* car il lui suffisait de l'avoir soutenue pour s'attacher le peuple excité par l'espoir des distributions de terres, et pour l'irriter encore plus violemment contre le sénat. 11 forçait Cicéron à prendre un parti , et lui faisait perdre en un jour le fruit de plusieurs années de politique prudente ; car il savait bien que dans la curie et dans le Forum ce serait à son nouvel allié que le sénat confierait la défense de ses intérêts. Enfin, il plaçait Pompée dans l'alternative difficile, ou de renoncer à cette popularité qui lui était si chère, en se déclarant contre la rogation, ou, s'il la soutenait de son crédit, de s'engager irrévocablement dans le parti démocratique , qui déjà l'avait entraîné si loin.

L'événement justifia ces calculs. Pompée devint de plus en plus suspect au sénat ; Cicéron se vit abandonner par le peuple pour s'être complu à foudroyer le vain fantôme de la loi Servilia. Son auteur n'attendit même pas l'épreuve des comices,

(1) Parmi les trente-cinq tribus, on devait en tirer au sort dix-sept qui nommeraient les décemvirs. Il suffisait donc d'en géduire ou d'en acheter neuf pour être maître de l'élection (Cfr. Cic, de Leg» ag., passim).

27îr

57g CONJURATION

et la retira après les discussions animées auxquelles elle avait donné lieu. César seul grandit dans cette lutte , où il n'avait fait qu'essayer ses forces et se préparer à de plus audacieuses

tentatives. . „. j

Les procès intentés par lui à quelques obscurs satellites de Sylla lui avaient montré tout ce qu'il pouvait oser. Il avait fait condamner le dictateur mort, il avait déchiré ses lois; maintenant c'était le sénat lui-même qu'il voulait mettre en cause. C'était son habitude de n'accepter la responsabilité que des succès, et cette fois encore il eut soin de laisser à un subalterne les hasards d'un coml^at incertain. Dans cette occasion, en outre, on le verra bientôt , il avait un motif personnel pour ne pas jouer lui-même le rôle d'accusateur. Les tribuns du peuple étaient presque tous à sa dévotion , peut-être à ses gages , et run d'eux, T. Attius Labiénus, qui plus tard dans la Gaule devint le m.eilleur de ses lieutenants, se chargea d'exécuter ses ordres avec d'autant plus d'empressement, qu'il trouvait ainsi l'occasion d'exercer une vengeance de famille.

On se rappelle qu'en 634, lors de l'insurrection de L. Appuléius Saturninus, le sénat rendit un décret pour mettre à prix sa tête et celle de ses adhérents (1) ; et Ton n'a peut-être pas oublié l'odieuse conduite de C. Marins, qui, consul alors, reçut la mission de réduire les rebelles. Complice, sinon instigateur de la révolte , il l'avait exterminée dès qu'il s'aperri^ qu'elle ne pouvait réussir. Tous les insurgés avaient été massacrés au mépris d'une espèce de capitulation qu'ils avaient obi<^nue de lui avant d'avoir mis bas les armes. Peu de citoyens vivaient encore qui eussent pris part à cette cruelle journée, cependant on se souvint d'un vieillard septuagénaire , séna teur obscur, nommé C. Rabirius, qui, près de quarante anf auparavant, s'était battu au Capitole sous les ordres des consuls. Depuis lors il n'avait joué aucun rôle politique, et ctf que l'on racontait de sa vie et de ses mœurs donnait lieu da croire que personnellement il ne pourrait exciter aucun intérêt. C'était l'homme que César avait choisi pour en faire la victime

(l) Guerre sociale, 2 I^'»

expiatoire du crîme nouveau qu'il allait imputer au sénat. En remuant la fange ou Rabirius avait vécu , il était facile de trouver matière à plus d'une accusation : meurtre, sacrilège, vol de deniers publics, sur tous ces chefs il avait mérité la vengeance des lois (i). Mais César le poursuivait pour un crime bien plus grand ; c'était pour avoir obéi au sénatus-consulte qui avait déclaré les insurgés hors la loi. En conséquence, Labiénus, dont l'oncle avait péri dans les rang des rebelles, accusa Rabirius d'assassinat sur la personne de Saturninus, tête sacrée , car il était tribun du peuple. Le fait était matériellement faux, carie véritable meurtrier de Saturninus était un esclave nommé Scaeva, qu'on avait publiquement récompensé à cette occasion, et de plus affranchi en vertu d'un sénatusconsulte (2). Mais César et Labiénus comptaient sur la faveur de la multitude, toujours disposées voir un coupable dans un membre de la faction oligarchique. Il paraît d'ailleurs que Rabirius avait fourni quelque apparence à l'accusation en se vantant autrefois d'une action dont il n'était pas l'auteur. On racontait que dans la soirée qui suivit l'émeute terminée par la mort de Saturninus, il avait fait apporter la tête du tribun au milieu d'un festin, et l'avait exposée au.i: outrages de ses convives ;3).

On comprend pourquoi César ne poursuivait pas lui-même un procès où le nom de son oncle Marins pouvait être rappelé d'une manière fâcheuse pour l'honneur de sa maison. Le chef du parti démocratique ne voulait point présenter l'homme qui donnait encore son nom à ce parti comme le défenseur du sénat, l'exécuteur de ses ordres arbitraires. César avait un auti'e rôle dans le procès qui allait commencer; il remplaçait accidentellement l'un des duumvirs (4) ; l'autre juge était un de ses parents, L. César, consul l'année précédente, qu'il dominait entièrement. D'un pareil tribunal il était facile de prévoir la sentence, et cependant le juge pouvait se targuer de son imparlia-

(1) Cic, Pro C. Rahir. per. reo., 2, 3. — Dio Cass., 37, 26.

(2) Cic, Pro Rabir., 11. — Dio Cass., 37, 26.

(3) Aurel. Victor., Saturn.

(4) Dio Cass., 37, 27. — Suel., Juh, 12.

litd, car en condamnant Taccusé il semblait sacrifier à la justice la mémoire du chef de sa famille.

Mais ce n'était pas assez que le ministre des vengeances patriciennes fût puni solennellement, il fallait encore qu'il fût déclaré infâme. Labiénus, au lieu de qualifier le meurtre de Saturninus de crime de lèse-majesté (1), suivant la forme ordinaire, alla rechercher une formule presque oubliée, celle de Perduellion (2). Ce seul changement de terme entraînait une pénalité toute différente. Le coupable de lèse-majesté était toujours considéré comme citoyen, tandis que le perduellis, ainsi que le mot Tindique, était un ennemi public. Le premier pouvait se dérober à la mort par un exil volontaire, tandis que le perduellis devait perdre la vie dans des supplices cruels et ignominieux (3). Ainsi Rabirius était destiné à servir d'exemple à quiconque obéirait aux décrets du sénat en présence d'une émeute menaçante; par son châtiment, après quarante ans d'impunité, cette

(1) Crimen majestatis est cum ea violantur in quibus vel régis, vel magisiratus, vel populi amplitudo et summa polestas versalur) Forcellini).

(2) Perduelles dicuntur hostes ut perfecit sic perduellum ; et duellum id postea bellum, Ab eadem causa facla Duellona, Bellona (Varr., De L. L. verbo Perduellis). — Iste (Labiénus) omnes et suppliciorum etverborum acerbilates non menioria vestra ac patrum veslrorum, sed ex annalium nionumentis atque ex regum commentariis conqiiisierit (Cic, Pro Babir.^ 6).

(3) Le perduelh's était pendu ou crucifié, comme l'indique cette formule : « I, licior, coliiga manus, caput obnubile, aibori infelici suspendito. » (Cic, Pro Rabir.., 4.) D'autres fois le coupable était battu de verges et décapité (Liv., 7, 19). — Aliud est crimen majestatis, aliud perduellionis crimen. Hoc enim sub illo, tanquam species in génère ita comprehenditur , ut crimen sit imminutœ majeslatis et gravissimum et atrocissimum. Quatuor inter majestatis et perduellionis crimen differeutias reperio. 1» Est qnod majeslatis crimine tenentur ri qui vel parlera aliquam R. P. liBseruni; perduellionis aulem crimen in eos cadit qui summam R. P. labefacere conali sunt. — 2» Quod majestatis <lrimen in foro apud praeiorem agebatur, perduellio autem a duumvirfs judioabatur. — 3» Quod majestatis crimen non morte, sed exsilio, mulctabatur ; perduellionis vero damnatum carnifex in campo Martio in crueem toUebal. — 4» Majestaiis crimen rei morte obliieratur, perduellionis memoria etiam post mortem damnatur (Calvini Lexicon jurid., verbo Perduellù).

compagnie apprendrait à respecter T inviolabilité des tribuns, ou plutôt elle se verrait désarmée à l'avenir devant les tentatives de toutes les factions (1). Telles devaient être les conséquences de la condamnation de Rabirius, et il n*est pas surprenant que le procès de cet homme excitât en ce moment au plus haut degré toutes les passions politiques. L'accusé eut pour défenseurs les deux plus célèbres orateurs de ce temps, Hortensius et Cicéron, qui, dans ce grand péril, quitta la pourpre consulaire pour plaider la cause du sénat devant son implacable ennemi. Mais pouvaient-ils espérer qu'un juge tel que César se laisserait fléchir? Condamné comme perduellis^ Rabirius en appela au peuple. C'était un dernier refuge que ses accusateurs, représentants de la faction démocratique, n'osèrent lui fermer, bien que dans Topinion de certains jurisconsultes le droit d'appel ou de provocation n'existât plus pour un homme déclaré ennemi public.

Les comices s'assemblèrent, présidés par un tribun du peuple, peut-être par Labiénus lui-même (2). Sur la tribune aux harangues il avait placé une image de Saturninus (3), qu'il exposait à la foule en l'excitant à punir son meurtrier. Enfin, pour désarmer en quelque sorte l'illustre avocat de Rabirius, il n'avait accordé qu'une demi-heure à la défense (4). Interrompu souvent par les clameurs d'une populace sanguinaire (5), Cicéron montra non-seulement son éloquence accoutumée, mais encore le courage et la fermeté qui convenaient à un consul et au défenseur des prérogatives du sénat. Il ne nia point que Rabirius n'eût pris les armes au bruit de la patrie en danger. « Mais il a combattu, dit-il, avec les Jules, avec C. Marins,

(1) Ut nihil posthac auctoritas senalus, nihil consulare iraperium, nihil consentio bonorum contra pestem et perniciem civitaiis valeret, idctrco in his rébus evertendis, unius hominis senectus, infirmiias, solitudo tentata est (Cic, Pro Babtr., 1).

(2) Cfr. Cic, Pro Rabir., 5, 12.

(3) Id., ibid., 9. Probablement une statue ou un buste en cire eoloriée.

(4) Id., ibid., 3.

(5) Id., ibid., 6.

le père de la pairie et de la liberté romaine (1). Si vous condamnez Rabirius, vous condamnez aussi tous ces grands hommes qui, après avoir parcouru leur carrière terrestre, sont devenus pour nous les objets d'une sainte vénération (2), »

Jamaîs roratcurne s*était élevé plus haut, jamais il n'avait rassembl(' dans une harangue plus courte et plus énergique toutes les ressources de son art. Mais le peuple excité de longue main fut sourd à cette voix ordinairement si puissante. Du haut de la.

(I) Quum omnes Octavii, Metelli, Julii, etc. (id., ibid., 7). — C. Marium quem vere palreni palrige, parentem, inqiiara, vestrae liberlali& alque hujusce reipublicae possumus dicere (id., ibid., lOj.

('2) Quœ mihi ex bominum rila, ad deorum religionem et sanclimoniam demigrasse videniur (id., ibid., 10). — Le discours de Cicéioa ne nous est parvenu que mutilé, et il règne encore une certaine obscurité sur la manière dont tout le procès fut conduit. J'ai suivi surtout pour guide Dion Cassius, dont l'aulorilé me semble du plus grand poids. Cependant son témoignage a été contesté par des auteur» graves. Suivant Niebubr, le sénat aurait cassé l'arrêt des dnumvirs pour excès de pouvoir, attendu qu'ils n'avaient été nommés juge& que par un préteur, et non par \e. peuple, ainsi que l'usage l'exigeait. Il ajoute que Cicéron ne plaida devant le peuple (ad Quiriies) que pour éviter à son client une amende considérable à laquelle Labiénus Toulait le faire condamner, désespérant d'obtenir une vengeance plus complète. M. Orelli semble partager cette opinion de Niebubr, et la modifie en admettant que l'amende était si forte, que Rabirius, hors d'état de la payer, aurait été contraint de s'exiler avant le dépouillement du scrutin, ainsi que les lois romaines le permettaient. — Le savant éditeur de Cicéron se fonde sur trois passages du plaidoyer pour Rabirius, qu'il importe de rappeler ici. Le premier contient une allusion à l'amende demandée par Labiénus en surcroît de peine. « Nam quid ego ad id longam orationem comparem, quod est in eadem multse irrogatione perscriptum, hune nec suae nec alienae pudicitiae pepercisse. » {Pro. Jîa6ir.,3.) Le second passage, selon M. Orelli, indiquerait que Cicéron était parvenu à faire écarter le fait on plutôt la formule de perduellion. « Nam de perduellionis judicio quod a me sublatum criminari soles, meum crimen est, non Rabirii. » (Ibid.) Enfin, la péroraison du plaidoyer semble à Niebubr et à M. Orelli une preuve que pour Rabirius il s'agissait de l'exil seulement, et non d'un supplice capital : « Neque a vobis jam bene vivendi, sed lioneste moriendi, facultatem petit; neque lam ut domo sua ftuaiur, quam ne patrie sepulchro privelur, laborat. Nihil aliud jam vos oral atque obsecrat, nisi uti ne se legitimo funere et domestica morte privetis ;^ ut eum, qui pro patria nullum unquam moriis periculum fugit, in patrla mori, patiamini. » (Ibid., 12.) — Avant de proposer une interprétation des passages précédents qui les mettra d'accord avec le récit de Dion Cassius, je dois d'abord faire deux observations générales : 10 La plupart des mouvements oratoires de cet admirable plaidoyer

seraient presque ridicules par leur exagération, s'il ne s'agissait pas de la peme capitale. Ce qui est touchant et sublime lorsque la vie d'un homme est en question, n'est plus qu'enflure de style lorsque c'est la bourse seulement qui est menacée. Je ne puis admettre que Cicéron ait fait un tel abus de son éloquence.

2° Le sénat avait-il le pouvoir d'ecarier l'accusation de perduellion? Cela est douteux; mais en l'admettant même, pourquoi porter le jugemeni devant le peuple? A quoi bon la provocation de Rabirius? — Enfin, si l'appel au peuple ou une décision du sénat avait annulé le jugement des duumvirs, l'accusation de Labiénus n'en subsistait pas moins; le tribunal était changé seulement.

Celte dernière réflexion me conduit à l'examen du passage ou Cicéron se vante d'avoir fait disparaître le jugement de perduellion. Mais, du moment où la provocation avait eu lieu, le jugement des duumvirs était non avenu. Labiénus pouvait se plaindre qu'on eût ainsi détruit l'ellet du premier arrêt ; peut-être même contestait-il à Rabirius le pouvoir d'en appeler au peuple, attendu que, déclaré perduellis, c'est-à-dire étranger, ennemi, il n'avait plus le droit d'invoquer un privilège des citoyens romains. La pan que Cicéron se vante d'avoir prise à cette annulation de la première sentence peut s'expliquer par la supposition, qu'en sa qualité de consul, il avait déclaré les duumvirs incompétents, ou même simplement qu'il avait conseillé à Rabirius d'en appeler au peuple.

Quant à la péroraison, je ferai remarquer que les expressions dans lesquelles on voit une allusion à l'exil de Rabirius ne sont pas tellement précises qu'on ne puisse kes interpréter dans le sens que je soutiens. Eu etlét, ces mots : honeste moriendi facultatem, ne patrio sepulchro privelur, legitimo funere et domestica morte, in patria mori^ peuvent s'appliquer à un perduellis comme à un exilé. Le perduellis était livré à une mort infâme; il n'avait pas de funérailles, pas de tombeau; on jetait son cadavre aux gémonies ; enfin, il mourait sans patrie, car il était renié par ses concitoyens. Mais j'admets qu'il soit ici question d'exil, qu'en conclure? Rabirius en avait appelé au peuple; il avait usé du privilège de citoyen. Comme citoyen, il pouvait s'exiler avant que les suffrages eussent été recueillis, avant qu'il eût perdu le titre de citoyen par ces mêmes suffrages : sur ce point, je me rapproche de l'opinion de M. Orelli ; mais je ne puis croire avec lui que Rabirius dût s'exiler pour éviter une amende.

J'arrive enfin à la première phrase que j'ai citée : « Quod in tadem-

Iribune aux harangues IMmage de Saturninus semblait demander vengeance. Tout le collège des tribuns s'était ému à ce spectacle. C'était leur inviolabilité que Labiénus défendait, c'était leur toute-puissance qu'il allait assurer, s'il obtenait la iHe de son ennemi. Humilier la noblesse entière, planter la croix infâme à la poite de la curie, quelle joie, quel triomphe pour une populace qui regardait tous les sénateurs comme des tyrans, tout factieux impuissant comme un martyr de sa cause ! On vit alors dans le Champ de Mars les sénateurs éplorés descendre auprès du dernier des plébéiens aux prières, aux plus humbles supplications. On eût dit qu'il s'agissait du sort d'un Coriolan ou d'un Manlius. Vaines instances ! la multitude échauffée par ses tribims demandait à grands cris la mort de Taccusé. On allait voter, sa perte était certaine. Dans cette extrémité, un préteur, Q. Métellus Celer, eut recours à un expédient hardi, concerté d'avance sans doute, pour mettre fin à l'assemblée avant qu'elle n'eût prononcé l'arrêt fatal. Il arracha de sa main l'étendard planté au Janicule, signal, qui, d'après une des plus anciennes coutumes de Rome, annonçait au peuple réuni dans le Champ de Mars que toute délibération devait cesser.

Lorsque Rome avait ses frontières à quelques milles de ses portes, le drapeau blanc du Janicule n'était point un vain simulacre. Rangée autour de l'étendard, une garde veillait sur la frontière étrusque. Abattre ce signe vénéré, c'était annoncer l'approche de l'ennemi. Aussitôt il fallait courir aux armes, et dès lors le danger de la patrie mettait fin aux assemblées de la

tnultœ irrogatione perscriptum, husic nec suae nec aliénée pudiciliae pepercisse. » — Mais qu'y a-t-il d'élonnant à ce que Labiénus, accusant son adversaire sur un grand nombre de chefs, ail conclu à une peine différente pour chacun? Il demande le supplice réservé au perduellis pour le meurtre de Saturninus, une amende pour des actes de débauche; il veut la mort de Rabirius et la ruine de sa maison : c'est une vengeance toute romaine. Nous verrons bientôt Caton conclure à la mort de Leniulus et à la confiscation de ses biens.

Si je me suis étendu, trop longuement peut-être, sur le procès de Rabirius, c'est qu'il doit jeter, je pense, quelque lumière sur un autre procès beaucoup plus important, celui des complices de Calilina, qui fait l« sujet principal de ce travail.

nation. Devenu inutile depuis des siècles, l'étendard du Janicule n'en était pas moins solennellement arboré dans tous les comices; et chez un peuple habitué à respecter scrupuleusement l**s coutumes les plus futiles pourvu qu'elles fussent anciennes, l'expédient de Métellus eut du succès, bien qu'il ne trompât personne. L'assemblée se sépara sans murmure, plutôt disposée à rire de la ruse qu'à s'en irriter. Labiénus ne renouvela point sa poursuite; César était satisfait, il avait vu le sénat demander grâce, le peuple prêt a condamner. Le consul même dans son plaidoyer avait nommé Marins le père de la patrie. Qu'importait à César la mort d'un misérable lorsqu'il avait atteint son but (1) ?

(i) Èçyjv jAèv -^àp TM Aa6ir;v(i> xai aiiôt; ^uotaaaôai, cù p.£VTCi xai ÉTTotr.dev aÙTo {Dio Cass., 37, 28). — César était peut-être, de tous les Romains, le moins cruel. Sa douceur, vantée par tous les écrivains, tenait probablement à la délicatesse de son organisation. 11 se faisait un jeu de la vie des hommes; mais il n'aimait pas à les voir souffrir: or, de son temps, c'était une exception digne d'être remarquée. Qu'on se représente des hommes habitués à égorger de leurs mains des bœufs et des moutons, à fouiller dans leurs entrailles palpitantes pour y chercher des signes de l'avenir. Ce métier de boucher, que tout Romain d'un rang élevé exerçait fréquemment, suffisait pour les endurcir ; mais ce n'était rien en comparaison de leurs amusements favoris, les combats de gladiateurs. Une centaine de braves geog, prisonniers de guerre, s'entre-tuaienl devant une nombreuse et brillante assemblée, où les vestales, timides vierges, avaient les meilleures places, c'est-à-dire les plus près de Parène. On se pressait pour voir sur la figure des mourants le combat que se livraient la vanité et la douleur. Avec une éducation semblable, qui peut s'étonner de la cruauté des Romains ? Voici un trait de César qui prouve, ce me semble, cette horreur ou ce dégoût pour la souffrance, que ses contemporains ont appelé douceur et humanité : Fort jeune encore, il fut pris par des pirates sur les côtes d'Asie, et mis à rançon. En attendant l'argent, il s'amusait à lire aux pirates qui le gardaient des harangues grecques de sa composition; car il venait d'achever sa rhétorique. Le.* pirates, mauvais juges sans doute, avaient encore le défaut d'être trop francs. Ils critiquèrent sans mesure le jeune orateur, qui, avec toute la morgue d'un grand seigneur romain (c'était bien ^tre chose qu'un grand seigneur d'aujourd'hui), les traitait de barbares, qu'il ferait mettre en croix pour leur apprendre à s'y mieux connaître. Le jour de sa délivrance arrivé, César quitta ses hôtes, en leur payant Id

2ge CONJURATION

Ce ne fat pas le seul service que lui rendit Labiénus pendant son tribunat. Sylla avait réglé que le collège des pontifes nommerait seul à toutes les vacances qui surviendraient dans son sein (i). Déjà Tâge et les infirmités du grand pontife Q. ilarcellus Plus éveillaient bien des ambitions. Les deux candidats les plus marquants étaient Q. Catulus et Q. Servilius Vatia, tous les deux pontifes depuis longues années , tous les deux consulaires renommés pour la gravité de leurs mœurs, vénérables par leur âge, considérés pour leurs longs services. Pontife ainsi qu'eux dès son enfance, César avait compris combien il importait au chef d'une faction de revêtir un caractère qui le rendit inviolable. 11 se souvenait du grand pontife Scipion Nasica, dispersant tout le peuple à la vue de sa toge, et immolant Tib. Giaccbus au milieu des siens comme une victime à l'autel (2). Successeur des Gracques, il voulut opposer à ses ennemis leurs propres armes, et annonça ouvertement quUl prétendait à remplacer Métellus dans ses fonctions sacrées. Dans le collège des pontifes il savait qu'il ne trouverait nul appui ; mais Labiénus se chargea de faire abroger la loi Cornélienne , et de rendre l'élection aux. suffrages du peuple (3). Ainsi, chaque jour enlevait une pierre à l'édifice bâti par Sylla. Lorsque Métellus mourut, le peuple avait reconquis le droit de nommer le grand pontife; dès lors la brigue de

double de ce qu'ils avaient demandé; mais, dans le premier port où il aborda, il arma secrètement quelques galères, et prit si bien ses mesures, que tous les pirates lombèrent entre ses mains. Le gouverneur romain qui commandait dans ces parages voulait les vendre pour en faire de l'argent. César ne lâcha pas ses prisonniers, et ordonna qu'on les mît en croix : il le fallait, pour que son histoire fût plaisante à raconter devant la bonne compagnie de Rome; mais il se représenta ce long et horrible supplice de la croix, et, au risque de gâter son histoire^il voulut qu'on coupât la gorge à tous ces malheureux avant de les crucifier. Cette anecdote peut montrer combien il est difficile de juger les anciens avec les idées de notre temps (Suet.^ Jui., 74.— Plut., Cœs., 2).

(1) Psftudo-Ascon., in Divin,, p. 102. — Liv., Epit.^ 89.

(2) tiut , Tib. Gracchus, 19.

(3) Dio Cass., 37, 37.

César fut assurée. César, criblé de dettes, débauché, véhémentement suspect d'athéisme, allait être l'interprète de la religion, le gardien de la chasteté des vestales (1). 11 se préparait d'ailleurs à ces nouvelles fonctions, et pour prouver qu'il pouvait et savait tout faire, il surprit fort ses collègues les pontifes en publiant vers l'époque de sa candidature un volumineux traité d'astronomie et de droit augurai (2), qui longtemps après lui fît autorité parmi les théologiens du paganisme. Catulus, éperdu, et ne connaissant pas encore le caractère de son rival , espéra l'écarter des comices en lui offrant une grosse somme d'argent. Il lui représenta Ténormité de ses dettes , les richesses de ses compétiteurs et la difficulté de leur disputer une élection à laquelle ils attachaient tant d'importance. « J'emprunterai encore, » répondit froidement César (3). Et en effet, sans se fier entièrement à sa popularité , il eut recours à ses moyens ordinaires , rintrigue et la corruption. Il paraît même qu'il avait prévu le cas où la force deviendrait nécessaire, car on rapporte qu'au moment de paraître aux comices, il dit à sa mère Aurélia en l'embrassant : « Aujourd'hui je te reviendrai grand pontife, ou tu ne me reverras plus (4).» Son triomphe fut complet, et il obtint plus de suffrages dans les seules tribus de ses deux puissants compétiteurs que ceux-ci n'en eurent dans toutes les autres ensemble.

Peu après il fut désigné préteur (5). Désormais la carrière des hautes magistratures s'ouvrait pour lui; il allait prétendre à une autre gloire que celle d'un C. Graccbus.

(1) Gell., 1, 12.

(2) Sed contra Julius Caesar, XVI Auspiciorum libre, negat nundinis concionem advocari posse (Macrob., Sat., I, 16). — Caesar in auguralibus, si sincera pecus erat (Prise, lib. 6, col. 719). — Nam Julius Caesar ut siderum motus, de quibus non iudoctos libros reliquit, ab iEgypliis disciplinam hausit (Macrob., Sat., 1, 16). — Voir dans l'édilion d'Oberlin quelques fragments de ces livres astronomiques.

(3) Plut.,Cfl5s.,7.

(4) Id., ibid. — Suet., Cœs.^ 13.

(5) A. de R. 691. — Plut., Cœs., 8. — Dio Cass., 37, 44.

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