‹ Études sur l'histoire romaine [microform]; Guerre sociale-Conjuration de CatilinaChapitre 25 sur 43 · IV · texte numérisé non relu

IV

On conçoit facilement que le sénat préoccupé par les attaques fticessantes de César et du parti démocratique, eût ou])lié pour quelque temps Calilina et ses complots. On pouvait croire que, découragé par ses revers, en proie aux embarras d'une fortune dissipée dans ses procès et ses candidatures malheureuses , il ne cherchait plus qu'à se faire oublier. Mais les derniers événements avaient au contraire ranimé son audace. Si les progrès rapides de César prouvaient la faiblesse du gouvernement, ils démontraient aussi à Catilina la nécessité de précipiter ses tentatives contre une administration chancelante, sous peine de se voir enlever le prix de la victoire par un homme qui avait refusé de s'associer à ses projets. Tandis que César, minant avec une patiente activité la constitution cornélienne, avait tout à espérer du temps qui augmentait le nombre et les forces de ses partisans, Catilina craignait de perdre chaque jour son influence sur des hommes turbulents et téméraires , qu'il avait bien pu réunir pour un coup de main, mais qui Tabandonneraient bientôt s'il les laissait dans l'inaction. L'un était à la tête d'une armée immortelle , car les peuples ne périssent point , dont l'ardeur ne devait cesser qu'avec les griefs qui l'avaient soulevée ; l'autre ne voyait autour de lui qu'un petit nombre d'aventuriers, sans drapeau depuis la mort du dictateur, étrangers pour ainsi dire dans leur patrie , car ils en avaient oublié les lois et les mœurs parmi la licence des guerres civiles. C'était une colonie de conquérants qui s'éteignait au milieu des populations vaincues. Chaque jour affaiblissait le souvenir de leurs exploits, tandis que la mémoire de leurs crimes se perpétuait dans une génération nouvelle, pleine de mépris pour leur petit nombre et leur misère.

Lorsque Catilina pour la seconde fois se préparait à briguer le consulat, il s'était entouré de ses anciens compagnons d'armes ; il avait réuni des sénateurs , des chevaliers , des hommes de toute profession , connus pour avoir une clientèle soit à

2Sd

Rome, soit dans les villes de la Péninsule. Dans les assemblées qui eurent lieu chez lui avant l'ouverture des comices , il leur avait exposé ses plans de gouvernement ; il leur avait fait les promesses ordinaires aux candidats. Honneurs , richesses , on pouvait tout espérer de lui. Pour encourager ses partisans il éclatait en bravades contre ses adversaires. A mesure que s'évanouissait pour lui l'espoir d'un triomphe dans les comices, les déclamations devenaient plus violentes , les menaces plus directes et plus furieuses. Bientôt ces réunions prirent un autre caractère ; déjà l'on ne parlait plus de gagner ou d'acheter les suffrages, on disait tout haut que le temps était venu d'obtenir ie pouvoir par la force, comme avaient fait Marins et Sylla, et qu'il fallait en user comme eux. Proscrire les plus riches sénateurs, confisquer leurs biens, se partager le trésor public et les revenus des provinces , tels furent les projets dont on s'entretint dans la maison de CatiUna (1). Mais alors, sans doute, avaient disparu les hommes timides et les alliés politiques qui, à l'exemple de César ou de Crassus, avaient pu favoriser en secret sa brigue, sans se compromettre jusqu'à prendre des engagements irrévocables. Il ne lui restait plus que quelques sénateurs perdus de dettes et désespérés comme leur chef, des orficiers de Sylla qui pouvaient craindre un sort pareil à celui de Luscius et de Belliénus; enfin, cette foule de jeunes débauchés a habitués à se laisser conduire par lui, qu'il enflammait en leur peignant les émotions nouvelles d'une guerre civile, et la licence plénière qui allait commencer pour eux. On dit que dès avant le résultat des comices où furent nommés Cicéron et Antonius, une nouvelle conjuration s'était déjà formée , et s'il en faut croire quelques historiens , les hôtes de Catilina se seraient engagés les uns aux autres par un serment terrible , en buvant tous, dans la même coupe, du vin mêlé avec le sang d'un esclave égorgé (2). Ce fait, sur lequel un auteur grave et

(1) Tum Calilina polliceri tabulas novas.proscriplionem locupleliiim, niag:8traius, sacerdoiia, rapînas, alia omnia quae bellum âlque lubido victorum fert (Sali., Caf., 21).

(2) Dio Cass., XXXVII, 30. - Flor., IV, 1,4.— Sali., Caf., 22. —

jOO CONJURATION

contemporain élève des doutes (1), paraîtra peut-être répugner la vraisemblance , si Ton n'y voit de la part des conjures qu'un moyen de s'assurer les uns des autres par um. horrible communauté de crime. Mais d'un autre côté, si l'on se reporte aux iJées superstitieuses des anciens, à leur crédulité dans la magie, qui se lie si intimement aux religions du paganisme, on peut voir dans cet aCfreux mclange de sang et de vin un de ces rites secrets dont le pouvoir n'était alors nié par personne. Cette communion par le sang formait une espèce de dévouement mvstérieux qui devait frapper avec force l'imagination des jeunes complices de Catilina et les lier d'une manière indissoluble à leur chef; car, au moment de s'engager dans une entreprise hasardeuse , le sacrifice d'une victime humaine était , selon les croyances antiques , le moyen le plus sûr de se rendre les dieux favorables, ou plutôt de conti-aindre leurs volontés (2).

Dien Caâsius rapporte que Calilina égorgea un jeune esclave , et qu'après avoir prononcé une formule de serment, il la conlirma en prenant entre ses mains les entrailles de l'esclave, ce que firent successivement tous ses complices après lui. C'était le rite ordinaire, sauf lu choix de la victime. Siûrtz, dans sa traduction laune de Dion Cassius, fait manger les entrailles aux conjurés ; je ne sais où il a pu prendre occasion de cet étrange contre-sens. Haî^a ^atp xiva îtaTa- 6û<ja; X.OÙ im twv aTîXay^vwv aurcù xà opxia woiT'cra;, iTziirx àarrXaifvvsuJev aÙTà aerà Tâ>v àxLv. Pu^o enim quodam maclato sacramentoque dicto super ejus visceribus, ea deinde ipse cura aliis comedU

(1) Nonnulli ficta haec et muUa praeterea abus existumabant, qui Ciceronis invidiam leniri credebant, atrociiate sceleris eorum qui pœnas dederant. Nobis ea res, pro magnitudine, parum comperta est (Sali., Cat., 22). — Cicéron n'accuse pas formellement Catilina de cet odieux sacrilège ; cependant on pourrait y voir une allusion mystérieuse dans le passage suivant de la première Catiliiiaire : « Quae quidem (sica) quibus abs te initiata sacris ac devota sit, nesao, quod eam necesse putas consulis in corpore defijjere. » {Cal., I, 6.)

(2) L'histoire romaine fait mention de plusieurs sacrifices humams célébrés solennellement par ordre des magistrats de la république. - Intérim exfatalibus libris sacrifîcia aliquot extraordinariafacta : inter quae GuUus et Galla, Grsecus et Graeca, in foro boario sub terra vivi demissi sunt in locum saxo consaepluro, jam anie hoatiis humauis, mi-

Quelles furent les résolutions d'une assemblée tenue sous de pareils auspices ? Quelles têtes furent proscrites, quels forfaits ou quelles extravagances furent médités, c'est ce qu'il est impossible de savoir jamais. On devine que parmi les conjurés il y eut. pour ainsi dire, plusieurs degrés d'initiation. Il importait

nime Piomano sacro imbuium ( Liv., XXII, 57, U. C. 538). — Plalarqiie {MarcelL, 3), rapporte presque dans les mêmes termes un sacrifice semblable qui eut lieu, onze ans auparavant, sous le consula de M. Valérîus Messala et de L, Apustius Fullo. — Si l'on en croi Porphyre et quelques apologistes chrétiens, on aurait sacrifié annuellement d.'S victimes humâmes à Jupiter Latiaris jusque dans le troisième siècle de notre ère. ÀXX' êri xal vûv tI; àpoeï xaxà Ty;v ixEvaXwf îTo'Xtv Tïi TcO Aanop (eu Aîc; eopr^ acpoJ^opévcv àv&po>7rcv (Porphyr., de Abst.). — Et Lalio in hodiernum Jovi média in urbe humanus sanguis ingustalur (Tertull., Adv. Gnosl., 7). — Hodieque ab ipsis Latiaris Jupiter homicidio coliLur (Minuc. Fel., 315). — Latiaris Jupiter etiam nunc sanguine colitur humano (Lactant., De fais. rcL, I, 21). — N'en déplaise à Plutarque, qui vante la douceur des rites de ses compati iotes (rai; ^o'^at; ÈXXriVtxw; S'iaxsîu.evci xal Tzpaw; 7:^04 rà ôeïac MarcelL, 3), des sacrifices semblables et cette horrible communion par le sang se retrouvent chez les Grecs : ^'/Ivnç te xal Kàpeç à"^'tvéovTe; /.ara eva exatarov twv îraîS'wv , l'açaJJov è; tov xpr.Txpa... cîvû'v TÊ )C3tt îJ^cop èasço'peov eç àuTov é|A7TtovTs; 8k tcu aiu-axc; Tzavre; ci èTTW&upoi o'jTo) ^ri (rjvéêrXov (Hérodot., III, 11). On sacrifia longtemps dans Athènes des hommes à Bacchus Homadius, c'est-à-dire anthropophage (Porphyr., de Abst., II, 55). — L'oracle de Delphes ordonna aux Messéniens de sacrifier une vierge dans leur guerre contre Lacédémone :

K&ùpY)v ây^pavTiv veprepciat ^aîacat.., @ur<TC&XEÏT6 vuKTepoioiv èv aq)a"j'aT;, x. t. X,

(Paus., IV, 9.)

On pourrait multiplier les citations à l'infini. Je n'en ajouterai qu'une seule, tirée de Xiphilio. Des bergers égyptiens ayant attiré dans une embuscade un centurion romain et son ordonnance, massacrèrent le premier, et sacrifièrent le second, puis mangèrent ses entrailles : Tov ayvovTtt aOrô) xaTaôuaavTe;, &t;i xe xwv aî;Xâ"yx,v(ov aOrcû ouvwixcdav XXI èiCEÎva xxxEcpa^cv (Dio Cass., Excerpt. per Xiph.j lib. LXXI, 4). — Tant d'exemples prouven» combien était générale, chez les anciens, U croyance dans le pouvoir mystérieux des sacrifices humains, et l'usage do se lier les uns aux autres par des serments et un fesiin d'anthropophages, au moment de se lancer dans une entreprise désespérée.

à Catilina de ne pas rompre ses relations avec un grand nombre de personnages puissants qu'il eût effrayés en leur dévoilant tous ses projets. Aux uns il dut parler dUntrigues électorales, aux autres d'une émeute à Rome, d'un soulèvement en Italie /à ses fidèles, seulement, il put promettre des proscriptions ou des massacres. Pendant longtemps son but ostensible fut la poursuite d'un consulat. Après sa défaite, en 690, il annonça l'intention de se représenter aux prochains comices, et de fait il continua de briguer les suffrages l'année suivante (i). Mais en môme temps il rassemblait secrètement des armes, enrôlait des soldats, envoyait des émissaires dans des villes italioteset même dans des provinces éloignées. Le mauvais succès de sa première conjuration lui avait sans doute démontré la nécessité de n'éclater à Rome que lorsqu'il aurait réuni au dehors des forces considérables, et l'on a lieu de croire que des insurrections combinées à la fois sur plusieurs points de la Péninsule devaient donner le signal d'un soulèvement dans la

ville.

Il semble que les conjurés étaient divisés entre eux quant aux moyens d'action. Quelques-uns, persuadés que dans les circonstances où ils se trouvaient, nul secours n'était à dédaigner, opinaient pour armer les esclaves, faciles à séduire depuis la guerre de Spartacus, par quiconque leur offrait l'espoir de la liberté. Déjà régnait une grande fermentation en Apulie (2) , et dans toute la Péninsule les esclaves étaient si nombreux en comparaison de la population libre, que les amener sur le champ de bataille c'était en quelque sorte s'assurer la victoire. Mais d'autres chefs parmi les conjurés, et surtout Catilina (3),

(i) Sali., Cat., 26.

(2) Sali., Cat., 27, 30.

(3) Cir. Sull., Cat., 44. - Cic, Cat., 111, 4. — On pourrau opposer le passage suivant de Sallusle : « Per eas (mulieres) se Catilina, credebat posse servitia urbana soUicitare, urbem incendere, viros earum ▼el adjungere sibi vel interficere. >> {Cat., 24.) Mais il ne s'agit ici, comme il semble, que d'un coup de main dans Rome. La lettre de Lentulus (voy. § 7) prouve évidemment le dissentiment qui régnait entre lui et Catilina au sujet de l'émancipation des esclaves.

s'opposaient fortement à une alliance si dangereuse. Sans doute préoccupé de retenir dans ses intérêts quelques membres des classes opulentes^ il eût craint de se les aliéner en menaçant pour ainsi dire tous les grands propriétaires. En effet, l'affranchissement des esclaves eût ruiné tous les riches de Tltalie. La dernière révolte avait prouvé d'ailleurs que les esclaves pouvaient trouver des chefs dans leurs rangs, et il ne se souciait probablement pas d'avoir à partager les fruits de sa victoire avec quelque nouveau Spartacus.

Après Catilina, le personnage qui paraît avoir tenu le rang le plus considérable parmi les conjurés, était P. Cornélius Lentulus Sura (i), consulaire depuis Tannée 683. Rayé de l'Album des sénateurs pour le scandale de ses désordres, il avait brigué la préture, et l'avait obtenue en même temps que Cicéron était nommé consul (2). S'il obéissait comme ses complices à l'ascendant que Catilina exerçait sur tous, au moment du danger, Lentulus se flattait secrètement que sa haute naissance et l'illusîl-ation de sa famille lui assureraient le premier rang après la victoire. 11 croyait de bonne foi que la révolution qui se préparait ne se ferait que pour lui. Une vaine superstition ajoutait encore à la confiance du fier patricien toujoins entouré des images de douze consuls ses aïeux. Après l'incendie du Capitole qui détruisit les livres sibyUins (3), ce fut à qui prétendrait en avoir recueilli des fragments, et ces lambeaux de prophéties devinrent une aittorité irréfragable pour cette multitude d'ha-

(1) Le sobriquet de Sura, gras de jambe, lui fut donné à roccasion d'une plaisanterie grossière qui lui échappa dans un procès capital où il se trouvait impliqué. Malgré le danger de sa situation, il était trop persuadé qu'un Lentulus ne pouvait être condamné, pour quitter devant le iriDunal le ton de bouffonnerie qui lui était ordinaire. Faisant allusion à une espèce de punition usitée parmi les enfants dans leurs jeux, il tJii à ses juges en étendant la jambe : « Me trouvez-vous conpaoïe? l ruppez ! je siHS prêt. » Ce mot peint et la légèreté de l'homme et son aveulit* confiance (voy. Plut., Civ., 17).

(2) Pr. h.ibieineni pour rentrer ainsi dans le sénat. Ce fait montre comment, Mnrès avoir été dépouillé du litre de sénateur par les censeurs, on pouvait eue réintégré par les suffrages du peuple en obtenant une magistruure inférieure à la précédente.

(3J Knôîl.— Cic, Car.,IlI, 4. — App., Ctr.,1,83. — Jul.Obs., il8.

ruspices qui exploitaient dans la ville la crédulité publique. Un de ces oracles communiqué à Lentulus annonçait que trois Cornélius seraient rois à Rome (1). Déjà Cornélius Cinna et Cornélius Sylla avaient commencé à justifier la prédiction. Il est vrai ^îie jamais nom ne fut plus commun, ni famille plus nombreuse; mais Lentulus ne pouvait soupçonner queToracle regardât un autre que lui, et sur cette assurance il se jeta les yeux fermés dans la conjuration.

,^ Les sénateurs et les chevaliers affiliés au complot comme lui, avaient joué la plupart un rôle subalterne dans les dernières guerres civiles, presque tous dans le camp de Sylla, quelquesuns dans celui de Marins. Mais déjà ils avaient oublié leurs passions politiques. Aujourd'hui la pauvreté, suite inévitable de leur vie dissolue, les avait réunis par un sentiment commun d'envie et de haine contre les riches. An-acher le pouvoir aux hommes qui dominaient dans le sénat, pour se partager les honneurs et les tributs des provinces, tel était leur espoir, leur but avoué, prêts d'ailleurs pour y parvenir à commettre tous les crimes que leur commanderait celui qu'ils reconnaissaient pour chef.

Le grand nombre d'ilaliotes enrôlés par Catilina paraît indiquer rétendue de ses plans. Ce n'était plus une émeute comme la première fois, mais une guerre civile qu'il voulait exciter. On peut remarquer encore que la plupart de ses émissaires dans la Péninsule travaillaient les provinces où la guerre sociale avait laissé le plus de souvenirs. Dans TOmbrie c'était Septimius ; dans l'Etrurie, Mallius, vieil officier du dictateur, Furius de Fesulae, et Flaminius Flamma d'Arretium; dans le Brutlium, T. Volturcius de Crotone (2). Là, en effet, les soldats colonisés par Sylla se trouvaient en assez grand nombre, et pour la plupart réduits à l'indigence par leur paresse et leur inconduite. Pour eux une guerre et une guerre civile était le seul moyea de vivre et de faire fortune, et l'on espérait que le nom

(1) Plau, Cic, t7. — Cic, Cat., II!, '..

(2) Sali., Cat.f 27. —Un mouvement en Campanie clait éîralemem projeté (Oie., Pro ScH.t 4},

DR CATILINA

et la réputation de Catilina suffiraient pour l(*ur faire reprendre les aimes. A côté de ces vétérans usurpateurs , beaucoup de paysans dépouillés par eux, poussés au brigandage par le désespoir, paraissaient disposés à offrir leurs services à tout chef audacieux qui leur montrerait l'appât d'un riche butin (i). Une misère commune ralliait oppresseurs et opprimés dans le Samnium et dans l'Etrurie, de même qu'à Rome les sénateurs qui avaient dissipé leur patrimoine oubliaient auprès de Catilina les anciens drapeaux qu'ils avaient suivis dans les derni'^.res guerres civiles.

Dans la Gaule cisalpine et même au delà des Alpes, les conjurés avaient des agents actifs. P. Siltius, en Afrique, correspondait avec eux , et son adresse merveilleuse , rare chez un Romain, à capter l'affection des Barbares, son audace, ses intelligences en Espagne, où il exerçait une grande influence, le rendaient propre à remplacer Pison, et à faire au besoin une diversion puissante (2).

Parmi les associés de Catilina il ne faut point oublier quelques femmes nobles, auxiliaires sur lesquels il fondait de grandes espérances. Les unes pouvaient entraîner leurs maris, les autres surprendre leurs secrets, quelques-unes servir ses vengeances. Jadis une conjuration de dames romaines avait décimé le sénat par le poison, et Catilina n'avait pas oublié qu'une femme de sa famille, une Sergia, avait présidé coite mystérieuse association (3). l\ savait que chez les femmes de son temps il pourrait trouver la même dépravation et la môme audace.

Vers la fin de Tannée 691, au moment de subir pour la troisième fois l'épreuve des comices consulaires, Catilina croyait toucher au but de ses menées. Une vingtaine de sénateurs ou de chevaliers , beaucoup de jeunes praticiens , des tiibunj» et

(t) Sali., Cat,,2S.

(2) Sali., Caf., SI.— Siltius paraît avoir été un aveiilurier de la trempe de Seriorius. Il reiidii les plus grands services à Cé.^ar, pendant Kl guerre d'Afrique, en dirigeant conlre le roi Juba une arméa de Maures et de Gélules ^Cœs. , Bell. A fric, 25, 30, 96, 9o).

(3) biv., VIII, 18. A. dcR. 42.3,

des centurions anciens serviteurs de Sylla, quantité de citoyens notables dans les villes italiennes, étaient affiliés à la conjuration et n'attendaient qu'un signal de lui pour agir. Il avait réuni sur plusieurs points de l'Italie des vétérans colonisés, cl des magasins d'armes avaient été formés par s s soins , pour les équï^per lorsque leurs services deviendraient nécessaires. A rembouchure du Tibre, une division de la flotte autrefois employée contre les pirates, avait été depuis longtemps travaillée par ses émissaires, et il se flattait de l'enlever facilement (1). Dès lors il était maître d'affamer Rome , qui tii ait ses subsistances de l'Egypte ou de la Sicile , ou bien , en cas de reveis , il eût trouvé un refuge assuré à bord de ses vaisseaux. Dans la Tille, ses prétentions au consulat étaient appuyées avec plus ou moins de franchise par les chefs des factions hostiles au gouvernement, et môme par Antonius, l'un des consuls (2). Soit par Fintrigne, soit par la violence, Catilina ne doutait point de remporter dans les comices qui allaient s'ouvrir. La constitution delà société antique, et surtout la situation de Tltalie à cotte époque, a>^it permis à Catilina de pousser fort loin dos préparatifs, qu'aujourd'hui un gouvernement régulier arrêterait au premier indice. Mais alors pour disposer de masses puissantes, un chef de parti n'avait pas besoin de confier ses projets à la populace et de se mettre pour ainsi dire à sa merci. Il lui suffisait de gagner un polit nombre de persomiages influents pour compter sur la foule obéissante attachée à leurs maisons. A Rome et dans l'Italie , tel chevalier avait une famille , c'està-dire une troupe de clients, d'affranchis et d'esclaves, qu'on aurait pu nommer ailleurs une petite armée. Quelques-uns entretonaicnt des gladiateurs par centaines, d'autres avaient sur leurs terres des bergers dont en un jour on faisait des soldats. 11 faut considérer encore qu'il n'y avait presque pouit de troupes dans la Péninsule, à peine quelques faibles garnisons pour la pL.licc des villes ou la garde des arsenaux. Enfin , i'ad-

0) Cic, Post. red. ad Quir., 7.

(2 lie, in Pis. — Pro Sext., 3. — Schûl. Bob., pro. Seil.,

593, suiv.

ministration municipale était pour ainsi dire sans force. En eflet une conséquence inévitable de l'émancipation des Italiotes avait été d'attirer dans la capitale toutes les familles riches et puissantes, empressées de jouer un rôle sur le grand théâtre qui venait de leur être ouvert. Dans les villes secondaires , les magistratures étaient souvent conférées, il est vrai, à des membres de ces familles, et les Romains les plus illustres ne dédaignaient pas ces faciles honneurs (1). parce qu'au jour des comices ils leur donnaient le di'oit d'appeler, pour voter dans la capitale , ceux qu'ils consentaient à nommer leurs concitoyens. Mais les hommes qui prétendaient à gouverner la république ne daignaient pas administrer eux-mêmes dos municipes. Ils y présidaient des jeux, ou faisaient inscrire leurs noms sur des monuments élevés à leurs frais; c'était encore une manière de s'assurer des suffrages. L'administration véritable des villes italiennes demeurait cependant à des hommes obscurs qui conservaient un respect traditionnel pour les citoyens de la capitale, et surtout pour quiconque tenait à ces grandes maisons admises presque seules dans le sénat de la

république (2).

Cette dernière considération peut expliquer, ce me semble, la facilité que trouvait Catilina pour ourdir ses trames. Cependant les indiscrétions de quelques-uns des conjurés, et ces rumeurs confuses qui toujours précèdent une grande catastrophe, enfin des phénomènes naturels interprétés par la superstition populaire comme des présages funestes , jetaient dans les esprits une vague terreur, augmentée encore par l'i-

(1) Voir la lettre de Cicéron à Brutus ad Dit*., 13, 11. — Sigon., De antiq. jure Kaliœ, 2,1. . -, .

(2) Une anecdote que j'ai rapportée dans une note précédente peut donner une idée de la faiblesse des magistrats romains à l'égard des hommes qui appartenaient à des familles illustres. On a vu que César, âgé de vingt-cinq ans, le: ait des soldats pour prendre des pirates, sans demander l'autorisation du préteur qui commandait dans la province. Malgré les ordres positifs de ce magistrat, il faisait mettre à mort un grand nombre de ces pirates. Le préteur dévorait laflront : c'est qu'il sentait «lu'il avait affaire à un Julius, bien apparente, ncùo. Cl destiné à devenir un jour son super leur.

.29g CONJURATION

cmorance du danger véritable qui menaçait la république. On se rappelait que deux ans auparavant la foudre était tombée plusieurs fois sur le Capitole, qu'elle avait renverse des statues de dieux et de grands hommes. Des tables de bronze sur lesquelles d'anc'ennes lois étaient gravées avaient été l'Midues ; enfin la flamme céleste avait mutilé la statue de Romiilus enfant allaité par la louve , un des plus anciens monuments de la ville (1) Les devins rassemblés de toutes les parties de l'Étrurie interprétaient ces phénomènes ea annonçant des massacres, des incendies, la destruction des lois, la guerre civile (2). Pour conjurer tant de malheurs, ils avaient, il est vrai, indiqué plusieurs sacrifices, plusieurs cérémonies extraordinaires; mais la crédulité pubUque s'alarmait plus des menaces divines qu'elle ne se fiait aux préservatifs employés pour les dedétourner.

Pendant que Catilina s'armait dans l'ombre, le sénat, à peine délivré des inquiétudes que lui avait causées le procès de Rabirius, était menacé par le parti démocratique d'une nouvelle attaque non moins dangereuse. Un tribun du peuple venait de pré^ntcr une rogation à l'effet d'abolir le décret du dictateur qui excluait de toutes les charges publiques les fils des proscrits (3). Il n'y avait qu'une voix à Rome sur l'unquite de ce décret, qui semblait imposer la tache des ])ro3criptious à une génération qui les désavouait avec force. L'iutérèt excite par Tes malheurs de ces familles qu'avait décimées le fer des bourxeaux , la modération môme de leurs demandes rendaient la

(1) On ïîionlre à Rome, dans le musée du Capitole, une louve en bronze de style étrusque, que l'on prétend être celle dont il est ici qnesiion. Le bronze détruit en quelques parfies, et des traces de fusion, semblent confirmer cette attribution, que plusieurs savants ont

udiniae.

(2) Cic.» Cat., m, 8. — Jul. Obs., 122.

(3) On ignore le nom du tribun auteur de la rogation. — Plut,, Cic, 12. — Cic, ad AU., Il, 1, 2. — Cfr. Dionys. Hal., Vill, 80.

résistance difficile, surtout dans un moment où l'opinion venait de se prononcer avec tant d'énergie contre le meurtre de Saturninuft , beaucoup moins odieux cependant que les exécutions décrétées par Sylla Dun autre côté, les conséquences de la réhabilitation demandée étaient incalculables. Après avoir recouvré leurs droits poUtiques, les fils des proscrits exigeraient bientôt sans doute qu'on leur rendît leurs biens confisqués Qui pourrait orévoir les impérieuses réclamations de ces hommes aigris pai- de cruelles infortunes? Longtemps persécutés, ils de^viendraient peut être persécuteurs à leur tour ; en un mot , adopter la rogation nouvelle c'était recommencer une révolution, c'était anéantir l'œuvre du dictateur, cette constitution qui, précédée par des crimes, avait pommant rendu à Rome l'ordre et la paix dont elle avait tant besoin.

L'histoire n'a point conservé le souvenir des débats auxquels le projet de loi donna heu. On sait seulement qu'il fut appuyé par le consul Antonius (1), et que Cicéron le combattit avec force. Tout en déplorant les rigueurs de Sylla, tout en condamnant comme injuste le décret du dictateur, il soutint qu'U était dangereux et impolitique de l'abroger maintenant (2). Il assumait ainsi sur sa tète des inimitiés redoutables. La rogation fut rejetée, ou plus vraisemblablement même elle ne fut point portée devant le peuple, et l'intercession d'un tribun doit avoir cle le moyen employé pour écarter cet épouvantail (3). On ignore également la part prise par César dans cette discussion, mais il est permis de penser qu'il s'intéressait médiocrement a ,a réucsite du projet. Chef reconnu du parti populaire, et successeur de Marins, il ne voulait point sans doute partager cette

ovTa

(1) Ol -ïà? ÎT.jAapx" Tov ÂvTwviov Tov uTiarov é(i.cioTpor;(ÔTaTcv TTpcaXaSovTs; (Dio Cass., XXXVIl, 25).

(2) Ego adolescentes bonos et fortes, meis inimicitns, nulla senatus mala araiia, comitiorum ratione privavi (Cic, m Pis., 2).

iZ) Il ne faut pas prendre à la lettre, sans doute, la prosopopée de Fine .< Te orante, proscriptorum libères honores petere puduit » fpUn ' VII 3n - Le passage de Cicéron cité tout à l'heure nulla ilm/miia jratia, m'e parlait donner beaucoup de vraisemblance à ropinion que j'ai émise.

brillante position avec les héritiers des familles persécutées par le dictateur. Son seul but n'était encore que de tenir le sénat continuellement en haleine, en lui suscitant chaque jour des ennemis nouveaux. Les succès mêmes deToligarchie semblaient répuiser, tandis que les défaites du parti populaire ne faisaient qu'irriter son audace et augmenter ses forces.

Au milieu de ces luttes incessantes, Cicéron se montra digne de la confiance que le sénat avait mise dans sa prudence et dans son habileté. Il devait à la fois s'opposer aux entreprises audacieuses du parti populaire, et surveiller les manœuvres obscures de Catilina et de ses complices. 11 avait encore à triompher de Tapathie ou de la mauvaise foi de son collègue Antonius, toujours prêt à l'abandonner pour faire cause commune avec les adversaires du sénat. Enfin, la politique de temporisation qu'il avait adoptée trouvait parmi ses amis mômes des critiques opiniâtres, et ce n'était pas le moindre des obstacles qu'il eût à surmonter.

Il mettait toute son étude à séparer Catilina de César et de Crassus, car il sentait bien qu'il serait presque impossible au sénat de résister seul à une si puissante coalition. Heureusement le caractère et les intérêts si différents de ces trois chefs de parti lui fournissaient les moyens de s'opposer à l'alliance qu'il redoutait. Tandis que Crassus était retenu par le respect de son rang élevé et par son avarice, le neveu de Marins ne pouvait ouvertement se déclarer l'ami du meurtrier à gages de Sylla. La ne jti'alité de ces deux hommes était déjà dangereuse, et cependant Cicéron ne pouvait espérer davantage dans une lutte qui menaçait l'oligarchie. Sa politique tendait donc à forcer Catilina de quitter le rôle de conspirateur poui se déclarer franchement rebelle. Tant qu'il demeurerait à Rome en relations secrètes avec les chefs des factions opposées au gouvernement, il pouvait y trouver un appui pour ses menées. Hors de la ville, à la tête d'une insurrection déclarée, il devait être infailliblement désavoué par des hommes qui n'étaient point dupes de ses desseins véritables, mais qui ne demandaient qu'à Douvoir les ignorer.

A rapproche des comices, le consul, pour contre^bç^lancçr les

manœuvres des conjurés et pour faire échouer l'élection de Catilina, résolut d'adopter, au nom du parti oligarchique, des candidaVs agréables au peuple et tels qu'ils ne pussent avoir à craindre l'opposition de Crassus ni celle de César. Trois concurrents se présentaient à cette élection en même temps que Catilina : D. Junius Silanus,L. Licinius Murena et Ser. Sulpicius (i), tous les trois exempts de ces passions violentes, communes aux différentes factions entre lesquelles se partageaient les citoyens, hommes d'affaires d'ailleurs, et de qui l'on ne devait point craindre de tentatives contre la constitution établie. Mais on savait que la brigue de Silanus serait favorisée par César, et cela par un motif fort étranger à la politique, et cependant d'un grand poids. Sa femme Servilia possédait alors uniquement le cœur de César, elle exerçait même sur lui la plus grande influence (2). Leur liaison n'était pas un mystère à Rome et datait de loin. D'un autre côté, Licinius Murena était intimement lié avec Crassus et avec Lucullus, les deux membres les plus actifs du parti aristocratique. En appuyant la brigue de ces deux candidats, le sénat donnait en apparence une satisfaction aux chefs des deux oppositions, mais en réalité ne compromettait nullement le système politique qu'il suivait depuis la mort du dictateur. On avait lieu de croire que, par égard pour Crassus, César soutiendrait Murena dans les comices, et Silanus, en retour, pouvait compter sur la protection de Crassus. De la sorte, Catilina se trouverait réduit à ses propres forces. Enfin le consul, prévoyant le cas où son ennemi parviendrait à l'emporter dans les comices, s'était réservé, à tout événement, un moyen de le combattre même après cette épreuve. A cet effet, il proposa et fit adopter une nouvelle loi contre la brigue, qui porta son nom, suivant l'usage romain. Bien que toutes les dispositions de cette loi ne nous soient pas connues, on en sait assez pour comprendre quelle en était la tendance. Non-seulement elle augmentait la pénalité en vigueur

(1) Cic, Pro Mur,, passim.

(2) Sed ante alias dilexit M. Bruti matrem, Serviliam (Suet. , M, 50).

iff

contre le crime de brigue, depuis la loi Calpurnia (1), mais encore en interdisant aux candidats certains moyens d'mfluence tolérés jusqu'alors, elle pouvait avoir un effet rétroactif. Cest ainsi qu'aux termes de la loi TuUia (2), un candidat était excni lorsqu'il tivait donné au peuple un spectacle de gladiateurs deux années avant de se présenter aux comices. Si cette disposition singulière ne menaçait pas personnellement Catilina, il est probable que Cicéron n'en avait pas oublié d'autres qui pouvaient lui fournir les moyens de faire casser l'élection d'un bomme trop téméraire pour ne pas donner prise sur lui.

Bien que favorisées par Cicéron et par la majorité du sénat, la candidature de Silanus, et surtout celle de Murena, ti'ouvèrent une vive opposition chez quelques membres du parti oligarchique qui se faisaient illusion sur l'étendue de leur pouvoir. Caton, entre autres, dont la farouche vertu n'avait jamais pu admettre de transactions avec des hommes qu'il détestait, Caton poursuivit avec la même violence la brigue de Ucinius et celle de Catilina. Il est vrai que le premier, rapportant d'Asie des trésors d'origine suspecte, achetait ouvertement les suffrages au

(1) La loi Comelia et Bœhia, rendue l'an de Rome 673. sur la proposition des consuls P. Cornélius Celhegus et M. Bdebius Tamphilus; excluait pour dix ans du droit de se présenter aux comices électoraux les candidats reconnus coupables de brigue. En 687, le consul C. Caipurnius Pison fit ajouter à celte pénalité une forte amende (Ctr. Schol. Bob., p. 361. — Ascon., in Cor., p. 76. — Dio Uss.,

Page 1