‹ Études sur l'histoire romaine [microform]; Guerre sociale-Conjuration de CatilinaChapitre 28 sur 43 · VI · texte numérisé non relu

VI

Catilina était sorti de la curie la rage dans le cœur et hors d'état de réfléchir sainement sur le pai ti qu'il devait prendre. Sans voir Lenlulus ou Céthégus, ce qui peut-être eût été trop imprudent, il se contenta de leur mander par un de ses affidés, qu'ils ne perdissent pas courage, qu'il comptait toujours sur eux, et que bientôt il reparaîtrait devant Rome à la tête d'une puissante armée. La nuit venue, il quitta la ville, accompagné seulement de quelques jeunes gens, compagnons ordinaires de ses débauches (4). La route qu'il suivait était celle d'Étrurie,

(1) Meliore anime sunt (gladiaiores) quam pars pairiciorum (Id., tbid., 12).

(2) Desinant furere ac proscriptiones et dictaturas cogitare. Tantus enim illorum temporum dolor inustus est civitati, ut jam ista, non m jdo homines, sed ne pecudes quidem mihi passurœ videanlur (Cic, <^«^,1I, 9).

(3) Id., ibid,, 12.

(4) Sali., Cat,, 32. Cum par.cis profectus est. — Cic, Cat., H, 2.

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32Ô CONJURATION

mais c'était aussi celle de Marseille, lieu d'exil que choisissaient alors de préférence les riches bannis de Rome, car dans cette ville toute grecque encore, ils retrouvaient le climat, le luxe et les habitudes voluptueuses de leur patrie.

A peine hors de Rome il s'arrête incertain. Ira-t-il dans le camp de Mallius exciter l'ardeur de ses soldats 1 Attendra-t-il pour lever le masque que les orateurs populaires aient exploite dans le Forum son brusque départ, et qu'ils aient soulevé la populace urbaine contre un consul qui bannit les citoyens sar.s jugement. Cest ce dernier parti que CatiUna crut d abord préférable, persuadé peut-être que Topinion publique allait se déclarer en sa faveur, s'il conservait encore pour quelques jours le rôle de victime résignée. De la sorte, il ofiiait a la taction démocratique Toccasion de sVlevcr contre Tarbitrairc du sénat et cependant ses complices demeurés à Rome ne seraient pomt robjet d'une surveillance aussi active que s'il eut levé deja 1 étendard de la révolte. Dans ce dessein, il écrivit à presque tous les consulaires et aux plus considérables d'entre les sénateurs, pour leur annoncer qu'il cédait la place à ses ennemis, ce 11 n essayerait plus, disait-il, de repousser la calomnie qui le poursuivai sans relâche, et renonçant à prolonger une lutte qui pourrait troubler la tranquillité de la république, il se rendait a Marseille pour y attendre patiemment la justice de ses concitoyens (1). » Ces lettres, lues et commentées par ses partisans à Rome, leur servaient de texte à des déclamations contre la tyrannie du consul ; mais, pourtant, comme il semble, elle? furent loin de produire Teffet qu'il en avait attendu ; personne ne croyait à la résignation d'un homme qui toute sa vie ne s'était distingué que par sa violence. Bientôt parut une autre lettre annonçant des projets tout différents, car, dans la situation

Parum comiiaius, Tongilium milii ediixit, Munaiium et Publicium. - Plularque lui donne une suite plus nombreuse et des faisceaux consulaires : Mîrà rpioxoa'itov ÔTvXoçopwv, y.x\ 7:£piaTViaàp.evc; aùtw pao^:.y'.a; à; àpyovri )cal iieXÉxei; (Cic, 16). - C'est évidemment de la part (Je Pluiarqûe une confusion de dates, comme le prouve la lettre de GAti'.ina à Lépidus, qu'on verra plus loin. (1) Sali., Cae.,64.

DE CATIUNA.

d'esprit où se trouvait Catilina, il adoptait et rejetait successivement les résolutions les plus contradictoires. Cette dernière lettre était adressée à Q. Lutatius Catulus, personnage consulaire, autrefois un des lieutenants les plus dévoués de Sylla, aujourd'hui un des chefs principaux du parti aristocratique. Sa haine contre la faction populaire, et surtout contre César, depuis que ce dernier avait obtenu la charge de grand pontife, le tenait éloigné des coalitions politiques, dans lesquelles Crassus ne faisait pas difficulté d'entrer. Des relations d'intimité avaient existé probablement entre Catulus et Catilina, lorsqu'ils combattaient tous les deux sous le même drapeau ; le temps les avait sans doute aflaiblies, mais sans les rompre absolument, car c'était le grand art de Catilina de se maintenir dans des termes d'amitié avec des hommes d'un caractère fort différent du sien, et qui jouissaient à Rome et dans le sénat d'une considération méritée (1). La lettre qu'on va lire n'était pas destinée vraisemblablement à être rendue publique, mais Catulus, craignant peut-être de se compromettre, n'hésita pas à la communiquer à ses collègues. En voici la teneur :

a L. Catilina, à Q. Catulus, salut :

« Ton amitié éprouvée, qui m'a toujours été précieuse, m*as- « sure que dans mon malheur tu écouteras ma prière. Je ne « veux point justifier le parti que je viens de prendre. Ma coiiv( science ne me reproche rien, et je veux seulement t'exposer « mes motifs, que, certes, tu trouveras légitimes. Poussé à bout « par les injustices et les insultes de mes ennemis, privé de la « récompense due à mes services, enfin désespérant d'obtenir « jamais la dignité à laquelle j'avais droit, j'ai pris en main, (( selon ma coutume, la cause commune de tous les malheu- « reux. On me représente comme entraîné par mes dettes à « cette audacieuse résolution. C'est une calomnie. Mes biens a personnels suffisent pour acquitter mes engagements, et l'on « sait que, grâce à la générosité de ma femme et de sa fille, « j'ai fait honneur à d'autres engagements qui m'étaient étran-

(1) Cic, Pro Cœl, 5.

« gers. Mais je ne puis voir de sang-froid des hommes indignes « au faîte des honneurs, tandis qu'on m'en écarte par de vaines « accusations. Dans l'extrémité où Ton m'a réduit, j'embrasse « le seul i arti qui reste à un homme de cœur pour défendre sa « position politique (1). Je voudrais t'en écrire davantage, mais « j'apprends qu'on prépare contre moi les dernières violences. « Je te recommande Orestilla et la confie à ta foi. Protége-la, « je t'en supplie par la tête de tes enfants. Adieu. »

Cette lettre, écrite dans un moment où, dégoûté d'une hypocrisie soutenue pendant quelques jours, Catilina prenait une résolution désespérée, m'a paru devoir être reproduite ici, car elle peint à mon sentiment plusieurs traits de son caractère. On voit cet esprit altier et envieux s'indigner de la position subalterne où il est condamné. 11 n'ose s'avouer que ses dettes l'ont poussé à la révolte. Il voudrait avoir, il cherche un motif plus noble pour s'armer contre la république, et pourtant le cri de sa conscience l'oblige d'aller au-devant d'une accusation dont il ne peut se défendre. Deux fois il parle de sa femme, et toujours avec tendresse et respect. On aime à retrouver dans une âme si farouche quelques sentiments humains.

(1) Spes reliquae dignitatis (Sali., Cat, 35). — Ce mot dignitas est un des plus difficiles à traduire en notre langue. Catilina, César, et tous les ambitieux de cette époque n'agissent que pour conserver leur dignitas. César, rentrant à Rome, après avoir chassé Pompée de Brindes et de toute l'Italie, dit qu'il avait fait preuve de patience : « Quum de exercilibus dimitlendis ultro postulasset : in quo jacturam dignitatis et honoris ipse facturus esset. » On voit qu'il ne faut pas prendre ici dignitas dans le sens de rang élevé, magistraturey car si les armées de Pompée et de César eussent été licenciées, comme César le demandait, ce dernier avait l'espoir, et la certitude même, d'obtenir le consulat. 11 n'aurait pas perdu sa dignité, mais bien l'imporiance politique d'un général à la tête de dix légions. — Crastinus, ofTicier de César, qui chargea le premier à Pharsale, dit aux volontaires qui le suivaient : « Vestro Imperalori, operam date. Unum praelium superesl; quo confecto, et ille suam dignitatem et nos nostram liberiatem recuperabimus. » Or, à Pharsale, César était consul. Dignitas me semble donc être, ce que mérite un homme, ce dont il est digne. Chacun parlant de soi, entendait ce mot à sa manière ; et c'est peui-êire à son obscurité qu'il doit d'avoir élé d'un si grand usage aaus la langue politique des Romains.

Après cette déclaration de guerre, il n'y avait plus à reculer. Catilina passa quelques jours dans la maison d'un de ses amis, C. Flaminius Flamma, auprès d'Arretium en Étrurie. Là, il réunit les colons militaires et les paysans gagnés de longue main; puis, s'entourant de licteurs, et prenant les insignes du commandement suprême, il se dirigea rapidement avec sa troupe vers le camp de Mallius (i).

Celui-ci, dès avant le départ de Catilina, instruit que Q. Marcius Rex s'avançait en Étrurie, et rassemblait des troupes, lui avait envoyé une députation chargée d'exposer les motifs qui avaient fuit prendre les armes à la multitude dont il était jusqu'alors le seul chef. « Nous ne voulons point faire la guerre à « la république, disait-il, nous voulons seulement défendre notre « liberté contre la violence de nos créanciers et l'arbitraire du t( préteur. Tous, nous sommes réduits à la misère par l'avarice u des usuriers et la protection odieuse que les magistrats leur « accordent. Après avoir versé notre sang dans tant de guerres, (( nous n'avons plus de patrie, plus de patrimoine; nous ne pouc( vous même plus vivre libres, comme les lois de nos pères le « permettaient jadis aux débiteurs insolvables. De nos jours, le « dictateur, avec l'assentiment de tous les gens de bien, a réduit « les dettes au quart (2) ; qu'on nous accorde un soulagement « semblable. Nous ne demandons que la liberté, à laquelle des « gens de cœur ne renoncent qu'avec la vie. Nous conjurons le a sénat de prendre en pitié tant de malheureux citoyens. Qu'on « nous rende le bénéfice d'une loi que l'iniquité du préteur c( nous refuse, et qu'on ne nous mette pas dans la nécessité de « vendre chèrement notre vie, comme des hommes accoutumés « à ne pas craindre la mort (3). »

(1) Sali., Caf., 36.

(2) Cette loi ne fut point rendue parle dictateur, mais bien par Valérius Flaccus, collègue de Cinna, en 6G8. H est probable qu'elle fut confirmée par Sylla.

(3) Sali., Cat., 33. — La loi Valeria n'était et ne pouvait êire qu'une disposition transitoire, commandée par la détresse où l'Italie était réduite après la guerre sociale. Mallius feint ici de considérer cette loi comme fondamentale et applicable à la situation des colons insurgés.

On le voit, ce manifeste, où Mallius mêle les supplications aux menaces, est entièrement conforme aux paroles de son chef dans le sénat. C'était une parodie de la retraite sur le mont Aventin; c'était l'insurrection des pauvres contre les riches, qui tant de fois avait troublé la république et l'avait mise à deux doigts de sa perte. Mais la levée de boucliers des colons militaires n'était point, comme celle des plébéiens sur le mont Sacré, la révolte triomphante d'une caste nombreuse, longtemps opprimée, contre une caste d'oppresseurs. Le rassemblement de Mallius ne se composait que de soldats indisciplinés et pillards, de paysans dont les brigandages avaient fait oublier la misère et les griefs trop légitimes. Quelle différence dans la situation ! les plébéiens, cent fois plus nombreux, aussi braves, aussi éclairés que les patriciens, ne demandaient sur le mont Sacré que des garanties contre les privilèges monstrueux de leurs tyrans. A Faesuloe, au contraire, c'était un attroupement d'hommes perdus de crimes qui prétendaient se soustraire à la loi commune.

Marcius n'avait point encore d'armée, et n'osa traiter cette insolente requête avec l'indignation qu'il eût montrée en un autre moment. 11 répondit avec prudence aux envoyés de Mallius, qu'ils devaient tout attendre de la justice du sénat et du peuple ; mais que d'abord il fallait mettre bas les armes et se rendre à Rome en suppliants. Là, leurs plaintes seraient examinées avec l'intérêt dû à des citoyens malheureux (1).

De part et d'autre on s'observait ; Mallius, attendant son chef, demeurait dans son camp, tandis que Marcius s'occupait avec activité de faire des levées et de mettre en état de défense les villes contre lesquelles les révoltés pouvaient faire quelques tentatives.

Dans la Gaule Cisalpine, en deçà et au delà du Pô, les émissaires de Catilina furent moins heureux ou moins habiles que Mallius. Leurs réunions tumultueuses, les amas d'armes qu'ils formaient sans précaution, leurs efforts inconsidérés pour soulever la populace et même les esclaves, causèrent plus d'alarmes qu'elles n'offrirent de danger réel. L'arrivée du préleur Q. :Mctellus 'Celer, envoyé dans cette province avec des pouvoirs du

éi\ .qull . T/it., 3i.

sénat, empêcha toute prise d'armes, et pour maintenir la tranquillité il suffit de jeter en prison quelques-uns des agitateurs ( 1 ) . En même temps, de semblables mouvements étaient réprimés avec non moins de facilité, dans le Picénura, i'Apulie, la Campanie et le«ruttium (2). Partout le gouvernement se trouvait sur ses gardes, partout les factieux, trahis parleurs complices, quelquefois par leur seule imprudence, se dispersaient sans oser entreprendre aucun effort sérieux. Si l'insurrection se concentra en Étrurie, ce fut grâce au grand nombre de vétérans colonisés par Sylla dans cette province, et à la facilité que Catilina trouvait à insurger les paysans, réduits au désespoir par l'épouvantable misère de leur pays.

De Rome, Catilina reçut quelques recrues, qui toutes ne lui furent pas envoyées par Lentulus. En apprenant qu'il avait une armée, plusieurs jeunes aventuriers partirent pour le joindre, la plupart étrangers jusqu'alors à la conjuration (3). Mais l'annonce d'une guerre civile réveillait dans maintes imaginations l'espoir de ces fortunes prodigieuses dont quelques lieutenants de Marins et de Sylla étaient encore les exemples. La renommée du chef, la grandeur du prix offert à la victoire, les charmes d'une vie aventureuse, devaient séduire une jeunesse turbulente, accoutumée aux armes, impatiente des lenteurs que les lois cornéliennes opposaient à son ambition. Un de ces insensés, nommé A. Fulvius, d'une famille illustre, fut poursuivi par son père, sénateur, qui l'atteignit sur la route de Faesulœ. Ce père, Romain d'un autre âge, le fit tuer sur la place comme un ennemi de la république. « Je ne t'avais pas mis au monde, lui dit-il, p^iur servir Catilina contre la patrie, mais pour défendre la patrie contre ses pareils (4). » Alors, cette terrible justice ne trouva pas d'admirateurs, comme autrefois celle de Manlius, mais elle n'excita ni la pitié ni l'indignation.

(î) Sali., Cat.y 42.

(2) I(J., ihid. — Cic, Pro Sext., 4.

(3) Fuere tamcn extra conjuraiionem complures qui ad Calilinam inilio profecli sunt (Sali., Cat., SO).

(4j fiuU., Cat.y 3'J. — Val. Wax., V, 8, 6. - Dio Car,s., 30.

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Cependant le sénat déclarait Calilina et Mallius ennemis pu- Llics, offrait le pardon à ceux de leurs adhérenis qui mettraient bas les armesdans un délai fixé, et nommait Anionius pour commander les troupes qu'on levait de tous côtés contre les rebelles (1). Cicéron se voyait avec joie délivré d'un collègue dont l'insouciance ou la partialité lui avait donné plus d'une fois de graves inquiétudes. Il le craignait moins à la tèle d'une armée, dont tous les officiers seraient choisis parmi les militaires les plus dévoués au gouvernement, qu'à Rome, où sa neutralité seule était un encouragement pour les factieux. D'ailleurs Antonius était surveillé avec presque autant de vigilance que les conjurés eux-mêmes. Son questeur P. Sextius rendait compte à Cicéron jour par jour de toutes ses démarches, il pénétrait ses plus secrètes pensées. C'était un tuteur vigilant auquel le consul ne pouvait dérober une seule de ses actions. Que pouvait-on craindre d'un homme faible et paresseux, entouré d'officiers fidèles, aiguillonné (2) pour ainsi dire par un jeune surveillant, plein d'activité, de hardiesse et d'intelligence. Les ordres du sénat étaient positifs, il fallait combattre dès qu'on se trouverait en présence des rebelles.

D'un autre côté, l'envoi d'une armée consulaire en Étrurie ne parut pas produire d'abord sur les rebelles l'effet qu'on en avait attendu. Déjà les décrets menaçants d'un gouvernement aux abois avaient cessé d'inspirer la terreur. Le premier sénatuscon suite qui avait déclaré la patrie en danger avait vainement offert de grandes récompenses aux dénonciateurs. Le second n'amena pas la soumission d'un seul insurgé (3). On se riait hauleinent de l'amnistie proposée, et dans le camp de Mallius, le choix du général ennemi fut accueilli avec une vive joie. Les relations d'Anlonius avec CatiUna étaient bien connues, et sa présence à la tète de l'armée du sénat en Étrurie inspirait aux

(1) Sali., Cot., 36.

(2) C. Aiiloiiiiim consecuUis ei siimulos admovit (IJ., ibid., 5).

(3) Ndinque duobus senati decrelis, ex tanta mulliludine, neqiie prajiiio iuJncms coiijuraiionem palefecerat, iieque ex Calilina» caslris quisquam omnium discesseral (Sali., Cat.f 3ôj.

chefs des révoltés autant d'espérances qu'ils en fondaient sur les complots de Lentulus dans Rome.

La police de la ville, l'espionnage des conjurés, tels étaient les soins que Cicéron s'était réservés, et qui depuis la fuite de Catilina étaient devenus encore plus faciles. Bien que les révélations du consul dans la séance du 6 des ides de décembre eussent excité les soupçons de Lentulus et des plus prudents parmi ses complices, le traître qui les observait leur était toujours demeuré inconnu. D'ailleurs Cicéron avait recommandé à Curius de s'abstenir désormais de toute visite, et de ne correspondre avec lui que par l'entremise de Fulvia (1). En même temps Curius avait à son insu trouvé des imitateurs, ou peutêtre, pour mieux contrôler ses rapports, le consul avait augmenté le nombre de ses espions ; Cn. Nerius, Ser. Pola, L. Vettius, chevalier romain (2), achetés par lui, s'étaient insinués dans tous les rangs des conjurés, et chefs ou subalternes ne pouvaient rien faire qui échappât à leur observation.

Le jour approchait où Licinius Murena allait paraître devant ses juges, mais déjà l'issue du procès n'inspirait plus d'inquiétudes. D'un côté, l'amour-propre de Cicéron était intéressé dans cette cause, car l'élection de Murena était son ouvrage; et d'un autre côté il sentait que dans la situation de la république il fallait éviter de remettre les factions en présence par l'ouverture de nouveaux comices. Son plaidoyer est un chef-d'œuvre d'adresse. Auteur d'une loi contre la corruption électorale, il avait à défendre un homme accusé et probablement coupable des crimes qu'il avait définis lui-même, et pour lesquels il avait demandé un châtiment sévère. La souplesse de son talent le tira fort bien de cette situation délicate. Les preuves de corruption sont toujours difficiles, souvent impossibles. 11 somme ses adversaires de les pioduire, il exige des faits positifs, il attaque par des railleries les présomptions qu'ils allèguent contie son client (3). Mais il insiste fortement sur le danger qu'il y

(() Sali., Ca;., 28.

12) Cic, Ad. Q. Fratrem., II, 3, 5.

Cass., XXXVII, U. — Suet., Jul., 17.

(3) Cic, Fiû Mur.f passim.

-^ Ad, Div., VIII, 12. — Dio

aurait à laisser la république avec un seul consul, dans un moment où la vigilance de tous ses magistrats lui est si nécessaire (1). « Catilina n'est plus dans Rome, il est vrai, dit-il; « mais il nous a laissé un cheval de Troie (2). En présence « d'un complot redoutable, devant une révolte armée, il nous « faut un consul actif, un général qui sache comme Murena « gagner des batailles (3). » On a vu tout à l'heure que Cicéron ne ménageait pas la noblesse lorsqu'il s'agissait pour lui de se concilier la faveur de la multitude. Cette fois il n'hésite pas davantage à verser le ridicule à pleines mains sur les adversaires de son client , bien qu'ils fussent les plus honnêtes gens et les plus fermes soutiens du parti oligarchique. « Quels sont <c donc les titres de Sulpicius pour qu'on le préfère à Murena « dans les comices? Sulpicius est un grand jurisconsulte; Murena n'est qu'un habile général. Qu'est-ce qu'un juriscon- « suite? — C'est une espèce de Chaldéen, un devin qui sait « par cœur toutes ces mystérieuses formules avec lesquelles a on embrouille l'affaire la plus simple. Belle science, en effet ! « Mais, moi, qui suis surchargé de tant d'affaires, si l'on me met a au défi, en trois jours je deviens un grand jurisconsulte (4). » La vertu et l'austérité de Caton, accusateur de Murena comme Sulpicius, pouvaient former un fâcheux préjugé contre le client du consul. Eh bien, cette vertu même il la livre à la risée publique. « Cette probité, cette justice, cette grandeur c( d'âme que vous voyez dans Caton, dit-il, toutes ces nobles « et divines qualités, il les tient de la nature. Mais c'est d'après « un maître qu'il se conduit, et ce maître, c'est Zenon, l'oracle « des stoïciens. Depuis que Caton fréquente le Portique, voici « les principes qu'il s'est mis en tête : — Le sage, fût-il es- « tropié, contrefait, est seul beau; fût-il mendiant à la besace,

(1) Magni interest, judices, esse kalendis januariis ia republica duo consules (Cic, Pro Mur., 37).

(2) Intus, inlus inquam, est equus trojanus (Id., ihid.).

(3) Murena s'était distingué en Asie, comme légat de L. Lucullus, son parent (Cic.'jPro Mur., 9).

(4) Itaque simihi, homini vehemenler occupato, slomachum moverilis, iriduo me jureconsullum esse profuebor (Id., tbid., 13).

« il est riche ; fût-il esclave à la chaîne, il est roi. Nous autres, « qui ne sommes point des sages, nous sommes des serfs, des « proscrits, des ennemis publics, des fous. Il n'y a point de « degrés dans le mal, tout délit est crime abominable. Tordre « le cou à un coq sans nécessité, par exemple, ou bien étrangler « son père, c'est même chose. D'autres apprennent cette belle « doctrine pour en disputer avec les doctes, mais Caton en fait « sa règle de vivre (1). »

Toutes ces railleries étaient fort goûtées par les ennemis nombreux de Caton ; et dans cette société corrompue il n'y avait personne qui ne se réjouît de voir tourner en ridicule l'inflexible censeur des moeurs de son siècle. Cicéron triompha. Les juges acquittèrent Murena en riant des malices de l'orateur. Caton en rit lui-même, et pour toute vengeance : a N'estce pas que nous avons un plaisant consul? » dit-il au tribunal (2) . Mais l'avocat lui prouva bientôt qu'il pouvait redevenir Is premier magistrat de la république.

Parmi les conjurés demeurés à Rome régnait la plus grande irrésolution. Le départ de Catilina détruisait l'espèce de lien que son ascendant avait établi entre des hommes d'origine et de caractères si différents. Tandis que Céthégiis et quelques jeunes braves de sa trempe proposaient les partis les plus violents, Lentulus, indolent et timide, éloignait toujours le moment d'agir, et voulait, avant de rien tenter, voir les drapeaux de Mallius devant les portes de Rome. En attendant, il n'était occupé qu'à ivcruter de nouveaux complices. Hommes libres, affranchis, esclaves, tout lui paraissait bon, désobéis-

(1) Nec minus deiinquere eum qui gallum gallinaceum, quum opus non fuerit, quam eum qui palrem sufi'ocaverit (Cic, Pro Mur., 29. -30).

(2) î) àv^peç, w; -^sXoTcv ûîraTov l'x^ji.ev (Plut,, Cat. Min., Zi),

sant même sur ce point aux ordres de Calilina , qui , je Tai déjà dit , soit pour compromettre les grands propriétaires, soit pour les ménager, refusait obstinément d'offrir la liberté aux esclaves. Chaque jour entre les conjurés se consumait en débats inuliles, et chaque résolution était abandonnée presque aussitôt qu'adoptée.

Les plus prudents voulaient que L. Calpurnius Bestia, gagné par eux depuis longtemps, dénonçât le consul dans une assemblée du peuple, comme coupable d'avoir banni un citoyen sans jugement et d'avoir excité la guerre civile par cet acte arbitraire (l). Bestia venait d'être désigné tribun du peuple et allait entrer en fonctions un peu avant la fin de Tannée ; car, d'après un antique usage , l'installation des tribuns précédait de quelques jours celle des consuls (2). Mais un débat de tribune, un échange de récriminations , la perspective même d'une émeute sur le Forum , ne pouvaient satisfaire Tardeur brutale de Céthégus et des jeunes patriciens, qui ne connaissaient d'autre moyen de réussir que leur épée. D'ailleurs, la tentative de Bestia ne pouvait avoir lieu immédiatement, car l'époque des Saturnales approchaient, et pendant cette fête, qui durait plusieurs jours, il n'y avait point d'assemblée du peuple. Céthégus prétendait , au contraire , qu'on devait profiter des Saturnales pour frapper un grand coup. Il demandait que l'exécution du complot , si souvent ajournée, fût fixée à la nuit du 14 dos kalendes de janvier. Au milieu du tumulte de la fête, les préparatifs des conjurés, disait-il, échapperaient plus facilement à la surveillance des magistrats. Le grand nombre d'esclaves devenus libres pour quelques heures pendant cette solennité , tout le bas peuple répandu dans les rues, excité par le vin et parla licence que tolérait, que commandait même une antique superstition , offraient aux conjurés une masse redoutable qu'il était facile d'émouvoir et de pousser aux derniers excès. Céthégus avait

(1) Sali., Cat., 43.

(2) Le but de celle disposilion était de donner aux magistrats défenseurs des droits du peuple le moyen de veiller à ce que Tinstallation des consuls eût lieu dans les formes léiialos.

déjà formé dans sa maison une espèce d'arsenal ; là les conjurés se seraient réunis et armés ; puis, le fer et la flamme à la main, ils s'élanceraient dans les rues, ne doutant pas que le cri de liberté aux esclaves et l'espoir du pillage ne soulevassent aussitôt toute la populace. Alors chacun aurait repris le rôle dont Calilina l'avait chargé avant de quitter Rome. Statilius et Gabinius, bien accompagés, devaient mettre le feu dans douze quartiers à la fois, couper les aqueducs et tuer quiconque porterait du secours. Céthégus, avec une autre troupe, aurait cependant enfoncé la porte du consul et l'aurait massacré. Chaque magistrat avait ses assassins désignés.? lusieurs jeunes patriciens s'offrirent, dit-on, pour égorger leurs pères (1). Il n'est crime dont chacun de ces furieux ne réclamât sa part. Que feraient-ils cependant après avoir allumé l'incendie et s'être baignés dans le sang? Alors, profitant de la stupeur générale, les armes à la main, ils seraient sortis de Rome pour y ramener bientôt Catilina en triomphe (2).

Si l'absurdité seule de ce plan rend invraisemblable qu'il ait été jamais adopté, le caractère de ses auteurs donne lieu de croire qu'il pût être, en effet, discuté dans leurs conciliabules. Rien ne peint mieux le désordre qui régnait dans ces assemblées de scélérats que la continuelle contradiction entre teurs projets et leurs actions. Tandis qu'ils méditaient d'assassiner le sénat et de brûler Rome dans une seule nuit, ils cherchaient des alliés éloignés et voulaient séduire des provinces sujettes, comme s'il se fût agi, non d'un coup de main, mais d une longue guerre. 11 y avait alors à Rome des députés de la nation allobroge, chargés par leur petit peuple de réclamer auprès du sénat un dégrèvement d'impôt. Depuis l'année 633, les Allobroges, subjugués par le consul Q. Fabius, étaient livrés en proie à toutes les exactions ordinaires à l'administration romaine. Le moment était mal choisi pour obtenii justice, et leurs plaintes n'avaient pu se faire entendre encore dans la

(1) Sali., Cot., 43.

(2) Simul cgedc et incendie perculsis omnibus, erumpercnt ad Caliliaam (Sali., Cat., 43).

curie, trop préoccupée des affaires intérieures de la république. Lentulus jugea que ces hommes pouvaient être séduits facilement, et que, parleur entremise, il déterminerait les Allobroges, nation belliqueuse et impatiente du joug, à se déclarer pour Catilina. En conséquence, il charge un certain P. Umbrenusde les sonder, et, sMl se pouvait, de traiter avec eux. Umbrenus était un affranchi qui, ayant trafiqué longtemps dans la Gaule, avait des relations de commerce ou d'hospitalité avec la plupart des chefs allobroges. Un jour, rencontrant les députés dans la Grsecostasis (1), palais où la république logeait les ambassadeurs étrangers, il les aborde et fait tomber la conversation sur les affaires de leur pays. Tout pleins de leurs griefs, les barbares s'épanchèrent facilement devant un homme qu'ils regardaient presque comme un compatriote. Ils peignent sous les plus tristes couleurs la misère de leurs villages, l'avarice des magistrats envoyés de Rome, le désespoir de tout un peuple. Pour gagner davantage leur confiance, Umbrenus paraît les écouter avec un vif intérêt : il s'afflige avec eux, déplore Tinjustice du sénat, et n'a pas de peine à leur faire comprendre que du gouvernement actuel ils ne doivent attendre nul adoucissement à l'oppression dont ils gémissent. Comme ils s'échauffaient au récit de leurs misères, et s'écriaient que la mort seule pouvait leur apporter la délivrance : « Si vous étiez des « hommes, leur dit-il plus bas, je vous montrerais le moyen « de sortir d'une position si cruelle... » Aussitôt les Allobroges lui demandent Texplication de ces paroles mystérieuses. « Aie « confiance en nous, disent-ils ; nous sommes prêts à tout en- « trcprendre : rien ne nous paraîtra difficile ou pénible pour « délivrer notre pays des tributs qui l'écrasent. » Alors Umbrenus les mène dans la maison de Sempronia, une de ces femmes que Catilina avait initiées depuis longtemps à ses complots (2). Son mari D. Brutus était alors absent de Rome. Pour donner

(1) Snb dextra hujus à Comitio lociis substruetus, ubi nalionum subsistèrent legali qui ad senatum essent missi Is Grœcosiasis appellalur a parte ul multa (Varr., L. JL., V, 166).

(2) Sali., Caf.,40.

plus d'autorité à ses discours, Umbrenus se fait accompagner de Gabinius, de P. Furius et de Manlius Chilon. Là, il révèle aux députés allobroges les desseins et les espérances de Catilina. Il leur parle en termes pompeux de son armée, qui se grossit tous les jours, du nombre de ses afûdés demeurés à Rome. Il pousse l'imprudence jusqu'à nommer les chefs des conjurés ; mais en même temps, afin de les éblouir par de grandes renommées, il leur cite comme ses complices les principaux personnages de la république (1). Au dire d'Umbrenus, César et Crassus étaient affiliés à la conspiration ; tout ce qu'il y avait de puissant et d'énergique à Rome s'était réuni pour accabler un gouvernement décrépit. En s'associant à ime entreprise dont le succès ne pouvait être douteux, les Allobroges acquerraient des droits à la reconnaissance des vainqueurs. Ils obtiendraient la justice qu'ils réclamaient en vain depuis si longtemps ; peut-être même leur complète indépendance serait-elle le prix des services qu'on attendait d'eux. Renforcée de leur brave cavalerie (2), la nombreuse infanterie de Catilina deviendrait invincible. Les députés, étourdis de cette révélation, et partagés entre l'espérance et la crainte , promettent tout ce que veut Umbrenus, et demandent seulement à être présentés aux principaux chefs du complot, afin d'entendre de leur bouche même les assurances qui regardent leur patrie.

Rentrés dans leur logement, les Allobroges se trouvèrent dans une grande perplexité au sujet du parti qu'ils devaient prendre. Maîtres d'un secret si important , ils ne surent d'abord ce qui serait le plus utile pour eux et pour leur pays, de le révéler au gouvernement pour s'en faire un titre à son intérêt, ou bien de seconder par leurs efforts une entreprise à laquelle prenait part tout ce que Rome renfermait de personnages considérables. Après avoir longuement délibéré, la crainte du sénat, qui pour les barbares représentait la toute-puisbanco

(1) Prœterea tnuUos cujusque generis innoiios, quo legatis animus amplior esset (Sull., Cat., 40).

(2) Ut equitaldm quam primum in Italiam miUerent; pédestres sibi copias non defuturas (Cic, Cat., 3, 4). — On est étonné de voir un puuple monlaguard renommé pour sa cavalerie.

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romaine, l'emporta sur les espérances un peu vagues que les . conjurés avaient pu leur faire concevoir (1). Dès que leur résolution fut arrêtée, ils s'adressèrent à un parent du consul (2) qui avait soumis leur pays, à Fabius Sanga, dont la famille, suivant l'usage romain, exerçait un patronage sur toute la nation allobroge. C'était en quelque sorte leur confident naturel, et ils lui racontèrent tout ce que Umbrenus venait de leur communiquer. Sans perdre un moment, Fabius les conduisit secrètement chez le consul, où ils répétèrent leur déposition (3). Cicéron était sans doute trop bien servi par ses espions pour que cette nouvelle révélation pût lui apprendre quelque chose touchant les projets ou les ressources des conjurés; mais les nouveaux agents qui venaient ainsi se mettre à sa disposition lui offraient une occasion qu'il attendait depuis longtemps et qui jusqu'alors lui avait toujours échappé. Cicéron comprit aussitôt que les AUobroges, chargés par Lentulus de traiter avec leurs compatriotes, ne pourraient se présenter devant le conseil de leur nation sans instructions écrites, et, chose étrange, malgré sa vigilance, malgré ses nombreux émissaires, malgré Tor qu'il répandait, il ne possédait pas encore une seule lettre des conjurés qui pût devenir entre ses mains une pièce de conviction. Sans doute Catilina avait compris le danger d'une correspondance par lettres et l'avait expressément interdite. Jusqu'alors, il faut le croire, les relations des conjurés entre eux n'avaient eu lieu qu'au moyen d'agents porteurs d'instructions verbales. En Italie, cette manière de correspondre était possible, mais à des barbares, ignorant les liaisons d'amitié ou de patronage qui unissaient les Romains les uns aux

(1) 11 est possible que les AUobroges aient été délerminés à trahir les conjurés par l'arrivée des nouvelles annonçant la répression des tentatives insurncLioniielles dans la Cisalpine et le Picénum. Au reste, la date de ces inonvements càt fort incertaine.

(2) Q. Fabius Maximus, surnommé à cme occasion Allobronicus consul eu GU Piiu., //. JS., VII, 50).

(3) Sal., Cat., -ïl. — Cicéron ne parle pas de cette conférence re» inaïquable. Ou senl qu'il est un puu honteux des moyens et des agents qu'il emploie.

autres, il fallait apporter des témoignages plus certains que la parole d'un all'raiichi ou d'un client. Il leur fallait des lettres et des sceaux. Cicéron allait enfin obtenir des preuves malérielles qu'on ne pourrait récuser comme les rapports des hommes méprisables dont il était obligé de soudoyer les délations. Ce fut donc avec empressement qu'il accueillit les députés ullobroges ; il loua leur fidélité à la république, et leur prescrivit, pour en donner une preuve complète, de se mettre en relation avec Lentulus, de feindre d'entrer dans tous ses projets, de lui promettre même l'assistance de leurs compatriotes, mais surtout d'exiger de lui un engagement écrit (1). Avec des hommes aussi imprudents que l'étaient la plupart des conjurés, le succès de cette manœuvre n'était pas douteux. Lentulus ne fit point difficulté de voir les AUobroges, les reçut comme des amis, et non-seulement leur fit part de tous ses plans, mais il alla même jusqu'à les entretenir des espérances ridicules qu'il fondait sur les oracles sibyllins. Dès la première conférence, il n'avait plus rien qu'il pût apprendre de ses desseins ou de son caractère à ces hommes qui la veille lui étaient parfaitement inconnus. Bientôt, on le conçoit, les chefs des conjurés et leurs nouveaux complices furent d'accord. Lentulus, Céthégus et Statilius écrivirent au sénat et au peuple des AUobroges, mais cependant, par un reste de prudence, ou peutêtre seulement parce qu'ils ne pouvaient ni ne voulaient rien conclure sans avoir pris les ordres de Catilina, ils se bornèrent à accréditer les députés, leur donnant en quelque sorte des pleins pouvoirs, sans entrer dans aucune explication au sujet des négocialions qu'ils devaient poursuivre. Toute cette transaction devait se faire de vive voix, par l'entremise des députés et d'un certain Volturcius de Crotone, chargé de les accompagner, et de représenter ses commettants parmi les barbares. Cette précaution, que l'on ne devait peut-être pas attendre de gens tels que Lentulus et ses complices, était au reste à peu près inutile. En effet, d'après les lois cornéliennes, pour constituer le crime capital de lèsc-majcslé de la république, il suffisait

tà

(1) SalL, Caf., 4t.

aTjfltfiataMf-"**- '•^-^yUtnt -la*/» -

de traiter avec une nation étrangère sans Tautorisation du sénat (1). Des; dépêches semblables avaient été déjà remises à Cassius, qui, parti de Rome peu de jours auparavant, promettait de rejoindre en chemin les députés allobroges. Avant de passer les Alpes, ceux-ci devaient se détourner de leur route pour -conférer avec Catilina, et en recevoir un serment solennel, confirmant le traité d'alliance avec leur nation. Cette cérémonie accomplie, ils seraient allés avec leurs guides presser l'arrivée des secours attendus. Lentulus cependant écrivit à Catilina une lettre conçue en termes mystérieux, et, la confiant à Volturcius, il le chargea de l'expliquer et de rendre compte verbalement de la situation des affaires à Rome. Les lettres furent écrites et les dernières instructions données dans la maison de Lentulus, la nuit du 4 au 3 des ides de décembre. Quelques heures avant le jour, Volturcius et les Allobroges le quittèrent et se mirent immédiatement en route (2).

Cependant Cicéron, bien instruit à l'avance, avait tout disposé pour les arrêter à leur sortie de Rome; d'accord peut-être avec les envoyés, honteux de leur métier d'espions, ou plutôt, sans doute, répugnant lui-même à montrer publiquement de quels moyens il se servait, il voulut que les Allobroges, aussi bien que Volturcius, fussent traités en prisonniers, et il annonça que ce serait en présence du sénat seulement qu'il communiquerait avec eux. Par son ordre, deux préteurs, L. Valérius Flaccus et C. Fomptinus, avec une troupe choisie parmi ces Réatins, qui depuis plusieurs jours lui servaient partout de gardes du corps, s'embusquent bien armés, dès l'entrée de la nuit, aux deux extrémités du pont Milvius que traverse la route d'Étrurie. A l'exception des préteurs, dont le consul était sûr, pas un homme dans ce détachement ne savait à quel service il était destiné. Vers la troisième veille, paraissent les Allobroges et Volturcius. On les laisse s'engager sur le pont, puis on donne le signal ; en un instant ils sont entourés. Devant et derrière des soldats, à droite et à gauche le Tibre; les préteurs se nomment. D'abord

(1) Cic, in Pis., 21. Guerre sociale, § (9.

(2) Cic, Cat,, UI, 2.- Sali., Cat., 44.

Volturcius met Tépée à la main et crie à ses compagnons de s'ouvrir le passage par la force ; mais les voyant rendre leurs armes, il comprend que la résistance est inutile. Il s'adresse alors à Pomptinus, qu'il connaissait personnellement, et le supplie de le sauver au nom de leur ancienne amitié. Les préteurs le désarment, s'emparent de ses lettres et ramènent promptement leurs prisonniers à Rome(l).

Le jour allait paraître (2) lorsque Cicéron apprit, par un courrier détaché en avant, que ses ordres avaient été ponctuellement exécutés ; aussitôt il mande auprès de lui les principaux chefs des conjurés, dont aucun ne pouvait connaître encore l'arrestation de leurs émissaires sur le pont Milvius. Gabinius se rendit sur-le-champ auprès du consul, bientôt suivi de Célhégus^ et de Statilius. Lentulus vint le dernier; paresseux de son naturel et fatigué de la conférence, qui avait duré une partie de la nuit, il dormait profondément lorsque les licteurs du consul se présentèrent à sa porte. Malgré la suiprise et l'inquiétude qu'un message de Cicéron à pareille heure devait causer à quatre hommes engagés dans une entreprise si téméraire, aucun ne fit difficulté d'obéir (3). Céparius, également mandé, mais averti à temps du danger, sans doute par quelque ami secret, sortit de Rome aussitôt ; il fut arrêté le jour suivant dans la campagne (4). Plus heureux, Umbrenus et Manlius Chilon parvinrent à se soustraire aux poursuiks (5).

(1) Sali., Cat., 45. — Cic, CaL, IH, 2.

(2) Quum jam dilucesceret (Cic, Cat., lîl, 3).

^ (3) Ce message adressé aux conjurés a de quoi surprendre. Il eût élé plus sûr de les faire arrêter chez eux; et, en effet, trois des plus compromis prirent la fuite, justement effrayés d'être mandés chez le consul à pareille heure. Faut-il croire que Cicéron voulut donner à quelques-uns des conjurés, et peut-être à tous, le moyen de se dérober au sort qui les attendait? Alors, son projet aurait manqué par leur incroyable confiance. D'un autre côté, il ne serait pas impossible qu'il existât à Rome une loi qui rendit inviolable la demeure d'un citoyen.

(4) Sali., Cat., 4G, 47.

(6) Cic, Cat., 3, (i. — Cicéron les nomme comme complices de Lentulus. On verra qu'ils étaient contumaces.

Au point du joui (1) le préteur C. Sulpicius fouillait la maison de Céthégus et y découvrait un amas considérable d'épées et de poignards. Plutarque rapporte qu'on y avait caché des torches et des projectiles incendiaires (2); mais le silence de Cicéron sur un point si important donne lieu de croire le fait controuvé.

Le consul était entouré d'une garde nombreuse, de tous les magistrats et d'une foule de sénateurs, lorsqu'il déclara aux conjurés qu'ils étaient ses prisonniers. D'ailleurs il ne leur adressa pas une question, et ne voulut ni ouvrir ni recevoir les lettres saisies au pont Milvius. Il affecta même de ne pas les toucher, et d'en conlier le dépôt au préteur Valérius (3). Ce n'était que dans la curie, et devant tout le sénat assemblé, qu'il avait résolu de commencer l'instruction.

Cependant dus licteurs couraient par toute la ville et convoquaient les sénateurs dans le temple de la Concorde, monument de la victoire sanglante du consul Opimius sur la faction populaire (4). Au point du jour, Cicéron, tenant Lcntulus par la main, le conduisit lui-même dans le temple, voulant témoigner par cette démonstration qu'au seul consul appartenait d'exercer une contrainte à l'égard d'un préteur (o j. L'assemblée était nombreuse; Tappaieil militaire qui entourait le lieu de réunion, la contenance de son président, annonçaient que jamais affaire plus grave n'avait été soumise à ses délibérations.

M. Messala, préteur, Cosconius, Nigidius Figulus et Appius Claudius, ainsi que quelques autres sénateurs, étaient chargés par le consul d'écrire l'interrogatoire qui allait avoir lieu, au moyen de caractères abrégés, espèce de sténographie en usage dès cette époque (C). Cicéron prévoyait que ses actes pour-

(1) Xy.9. 8' f.ptspa (Plul., Cic, 191.

(2) Htcpy) ^5 y.'/l cTUTTî^êTa xal 6cî&v eîç rr.v Ksôri-ycu çs'pcvre; cîxîa» irU^yj^a.'* (Plut., Cïc, 18). — Cfr. Cic, Cat.y III, 3.

13) Cic, Cor., 3. — Sali., Ca^, 40.

(4) Plul., C. Grac, 17.

(5) Sali., Cat., 46.

(G) Cic, Pro SuL, 14. — Plul., An. sen, sii. ger., 27. — Ureili, Onomastic, TuU.t p. 422.

raient être incriminés quelque jour, et se préparait ainsi un moyen de défense dans l'occasion, d'autant plus sûr, qu'il se léservait pour lui seul ces espèces de procès-verbaux, dont il eut soin d'ailleurs de répandre plus tard de nombreux'extraits à Rome et dans les provinces (1).

Le sénat réuni, le consul exposa en peu de mots le motif de la convocation. Il rendit compte des arrestations opérées la nuit précédente au pont Milvius et dans Tintérieur de la ville; puis il ordonna d'introduire Volturcius.

Interrogé sur son voyage, sur les lettres dont il était poiteur, enfm sur ses instructions et ses projets, Volturcius ne répondit d'abord que par de vaines défaites. Bientôt, pressé de questions, effrayé par les menaces du consul, après avoir épuisé tous les subterfuges, il demanda que la foi publique, c'est-à-dire une promesse de pardon, lui fût donnée solennellement. A cette condition il s'engageait à tout révéler (2). Rassuré sur ce point par la parole du consul, il avoua qu'il était envoyé vers Catilina par Lentulus, et qu'il avait mission de l'engager à marcher au plus tôt sur Rome, où son mouvement allait être secondé; qu'en attendant ses amis l'exhortaient à ne lien négliger pour enrôler dé nouveaux soldats, et pour répandre partout le feu de l'insurrection. Quant aux conjurés à Rome, Volturcius déclara, qu'affilié au complot depuis fort peu de temps, par Gabinius et Céparius, il ne connaissait que ceux qu'ils lui avaient désignés, et il nomma sur leur rapport Autronius, Servius Sylla et Varguntéius (3) ; ces derniers même sans les charger d'une manière positive, car aucun d'eux ne fut décrété d'accusation, du moins pour le moment.

(1) Cic, Pro SulL, 15. — Quid deinde ? quid feci ? Quum scireni, ita indicium in tabulas publicas relalum, ut illœ tabulas privata tamoa custodia, more majorum conlinerenlur : non occultavi, non contiiiui demi, sed describi ab omnibus stalim librariis, dividi passim et pervulgan, alque edi P. R. imperavi. Divisi toti Italiae, emisi in omiies provincias.

(2) Celte garantie d'impunité donnée au délateur existe encore aujourd'hui dans la législation anglaise.

(3) Sali., Cat., 47.

A Volturcius succédèrent les AUobroges, dont la déposition fut la même à peu près. Puis on introduisit Cétiiégus. Il paraissait n'avoir rien perdu de son audace habituelle, et répondit aux premières questions qui lui furent adressées avec une insolence qui excita des murmures. Au sujet de cette quantité d'épées et de poignards trouvés dans sa maison, il donna cette défaite que c'était chez lui une manie d'amateur et que toute sa vie il avait été curieux de faire collection de bonnes armes (1). On le vit pâlir cependant lorsque le consul lui fit représenter la lettre qu'il avait adressée au sénat et au peuple des AUobroges. 11 fut contraint de reconnaître le sceau et l'écriture, et son assurance l'abandonna tout à fait lorsqu'on en vint à une lecture publique. Dans cette lettre, Céthégus se portait caution d'engagements déjà pris à Rome avec les envoyés, et conjurait ses nouveaux alliés d'agir avec vigueur, conformément aux instructions qui leur seraient communiquées verbalement (2).

Statilius comparut ensuite, reconnut son sceau et son écriture, et ne montra pas moins d'abattement que Céthégus à la lecture de sa lettre, de tous points semblable à la précédente.

Apres Statilius, Lentulus fut introduit ; Cicéron lui représenta une lettre encore cachetée et enveloppée des bandes de lin sur lesquelles on appliquait le sceau (3). a Est-ce là ton sceau? » lui demanda-t-il. Lentulus, troublé, répondit par un signe de tête qu'il le reconnaissait. c< J'y vois, poursuivit le consul, le portrait « de ton grand-père (4), d'un bon et illustre citoyen, qui aima (( toujours uniquement sa patrie. Toute muette qu'elle est, cette a image vénérable aurait dû te détourner d'un si grand forfait. » Puis il ouvrit la lettre, adressée, ainsi que les précédentes, au sénat et au peuple des AUobroges. D'ailleurs également laconique , son auteur se bornait à demander créance pour les comraunica-

(t) Se semper bonorum ferramenlorum studiosum fuisse ( Cic, Cae.,IiI,6).

(2) Ut item illi facerent quse sibi legali eorum recepissent (Id.,t6id.).

(3) Nos linum incidimus (Id., ibid.).

(4) P. Cornélius Lentulus, consul subrogé en 592, et depuis prince d 1 sénat. Partisan très-zélé de la faction aristocratique, il fut blessé dans l'émeute où périt C. Gracchus.

lions que les députes feraient de sa part et de celle de ses amis. Le consul, poursuivant son interrogatoire, ordonna à Lentulus de parler et d'expliquer sa conduite. Un moment celui-ci garda le silence. Bientôt, conservant encore quelque espoir dans la fidélité de Volturcius et des AUobroges, il se leva avec impétuosité, et demanda fièrement ce qu'il y avait de commun entre lui et ces barbares. 11 les somma même, ainsi que Volturcius, de déclarer ce qu'ils étaient venus faire dans sa maison, protestant n'avoir eu avec de telles gens que des relations innocentes, comme en pouvait avoir un magistrat sans cesse entouré de solliciteurs. Les AUobroges répondirent en peu de mots et avec fermeté. Ils dirent combien de fois ils étaient venus chez Lentulus, et quel avaUété leur introducteur auprès de lui. Ils rapportèrent jusqu'aux termes dont il s'était servi dans ces conférences, et, rinterpellant à leur tour, ils lui demandèrent s'il avait sitôt oublié les oracles sibyllins. A ce mot, Lentulus, perdant toute contenance, se laissa retomber sur son siège comme anéanti ; et sans essayer un effort pour les démentir ou pour interpréter leur déposition, il convint, à l'étonnement général, que les AUobroges disaient vrai (i). Alors Volturcius demanda que l'on produisît la lettre dont U avait été chargé pour Catilina. Lentulus, de plus en plus accablé, reconnut encore le sceau et l'écriture (2), oubliant dans son désordre que cette lettre ne portait aucune suscription, et que par conséquent il pouvait nier qu'elle fût écrite à Catilina. Il en écouta la lecture en silence, pâle, les yeux attachés sur la terre, ou, s'U les tournait vers ses complices c'était avec une expression de confusion et de désespoir qui trahissaU son crime encore plus que les dépositions de ses accusateurs.

Il avait écrit : « Par celui que je t'envoie, tu sauras qui je v( suis (3). Sois homme, et songe où tu es. Pense à ce qui t'est

(1) Repente praeter omnium opinionem confessus est ( Cic, Cat., m, 5).

(2) Tamen et signuni et manum cognovit (Id., ibid.).

(3) L'écriture cursivc des anciens n'était pas caractérisée comme la nôtre. Cela tenaiî à la forme irès-précise de leurs lettres majus-

« nécessaire aujourd'hui. Accepte les secours de tous, même des « derniers. » Les termes obscurs de cette dépêche s'expliquaient par les instructions données à Volturcius, et l'on doit se souvenir que Catilina et Lentulus avaient toujours été divisés au sujet de l'insurrection des esclaves. Le dernier regardait leur assistance comme indispensable dans la nécessité où se trouvaient leurs affaires, et conseillait à Catilina de les appeler à la liberté. Lentulus passait pour avoir de Téloquence, ou plutôt une certaine facilité d'élocution, soutenue par un air de hauteur et d'audace, lui avait acquis dans le sénat une réputation d'orateur (1). Il la soutint mal cette fois. Pas un mot de justification ne sortit de sa bouche; pas un effort pour se défendre ou pour jeter dans l'assemblée quelques doutes sur la véracité des témoins produits par le consul. Son silence et son inexprimable abattement passèrent pour un aveu auprès du sénat, et firent ajouter foi à tout ce que racontèrent les dénonciateurs touchant ses projets et ses complices. Gabinius, conduit le dernier dans la curie, fut encore confronté avec les Allobropes et Volturcius. Après quelques dénégations impudentes, il faillit comme les autres, et n'essaya plus de nier rien de ce que les témoins avaient avancé (2). Tous les accusés d'ailleurs, s'enfermant dans un silence obstiné quant à leurs projets, confirmèrent seulement par leurs aveux, et plutôt peut-être parleur silence et leur confusion, leurs relations avec Catilina et les Allobroges. Aucun ne nomma ses complices. Sur ce point d'ailleurs, le consul, qui dirigeait l'interrogatoire, ne les pressa point de questions, se bornant, comme il semblait, à vouloir prouver deux faits jusqu'à Tévidence, à savoir qu'ils avaient tenté de traiter sans autorisation

cules, sans liaison», et à la nature des instruments dont ils se servaient pour ios tracer. Bien que lié depuis longtemps avec Lentulus, Catilina aurait pu ne pas reconnaître sa main. Le sceau d'un Romain était sa véritable signature; et l'on peut croire que, par précaution, Lentulus n'avait pas employé, pour écrire à un ennemi public, son sceau officiel, qui était, comme on l'a vu, le portrait de son grand-père.

(1) Ingenium illud et dicendi exercitalio qua semper valuit... impudentia qua superabat omnes (Cic, Cat., III, 5).

(2) Ad extremum nûfil *;î: iis quae Gilli insimulabant, negavit (Cic, Cat., 111,5}.

avec une nation étrangère, et qu'ils correspondaient avec un homme en état d'hostilité ouverte contre la république Ces deux points étaient hors de doute, et leurs lettres, leurs sceaux étaient des témoignages sans réplique. Outre les quatre prisonniers, les révélateurs n'avaient chargé formellement que cinq autres conjui es, gens obscurs, tous hors de Rome et en fuite depuis les arrestations du pont Milvius. C'étaient P. Furius, Q. Manlius Chilon et P. Umbrenus, tous les trois ayant servi' d'intermédiaires entre Lentulus et les Allobroges; Puis L. Cassius chargé, disait-on, d'incendier plusieurs quartiers de Rome- enfin M. Cepai lus, lequel, suivant les mêmes rapports, aurait eu mission de se rendre en Apulie pour soulever les esclaves attachés a la garde des troupeaux (1).

Llnterrogatoire terminé, la délibération s'ouvrit sur la mamerc de procéder à l'égard des quatre accusés présents et des cinq contumaces. Au sujet des autres chefs, soit réels, soit supposes, nul en ce moment n'ouvrit la bouche; car le sénat, encore dans la stupéfaction où l'avait plongé la découverte du complot, se laissait diriger parle consul, dont la politique constante était de réduire autant que possible le nombre des coupables et de ne pas en reconnaître dans un rang trop élevé. Chaque sénateur, quel que fût le parti politique auquel il appartînt, témoignait à l'envi son horreur pour les conjurés, et L. César, le propre beau-frère de Lentulus, s'écria avant même que les prisonniers eussent été emmenés hors de la curie : « xMa « famille a été décimée par nos discordes civiles; Fulvius, mon « grand-père, et son fils encore enfant revêtu du caractère sacré « de héraut, ont été mis à mort sans lorme de procès par l'ordre « d'un consul; personne moins que moi n'approuve ces terribles « exemples; mais je n'hésite point à le déclarer, Lentulus doit « payer de sa tête son crime exécrable (2). »

(1) C;c. Caf., III, 6. - Sali., Cat., 47. - Nous uvons rapporté, tl apies Salluste, que Volturcius nomma en outre Auironius, Sur. Sylla ei >argunteius. Cicéron, probablement à dessein, ne les cite pas dans son discours au peuple.

{2} La mère de L. César élait Falvia, ûlle de Fulvius, tribun du Pt'upleel collègue de C. Gracchus; il mourut en 633 (voy. Guer. soc 1'. oO. — Cic, Cat., 4, 6. — Scliol. Gron. 413).

êhO

DE GATILINA.

Pourtant on ne délibéra point encore sur le sort des conjurés, et les premières résolutions furent pour rendre grâce à Cicéron d'avoir, par son courage et sa vigilance, sauvé la république du plus grand péril. Des remercîments furent également votés par acclamation aux préteurs Valérius et Pomptinus, pour avoir secondé le consul; enfin, mais en troisième lieu, Ton arrêta que des félicitations seraient adressées au consul C. Antonius pour avoir écarté de ses conseils et de ceux de la république les hommes qui avaient pris part à la conjuration (4). Aux termes un peu embarrassés de cette formule, qui rappelait Tancienne coalition d'Antonius et de Catilina dans les comices consulaires de l'année précédente, on croit reconnaître la rédaction de Cicéron lui-même; il voulait donner à son collègue un avertissement plutôt qu'un éloge ; car personne ne pouvait prendre au sérieux cette manifeste contre-vérité qu'Antonius, devenu consul, avait rompu toute relation avec les complices de Catilina.

Puis on ordonna la détention des neuf conjurés, accusés d'attentat contre la république ; et Ton décréta que Lentulus abdiquerait la préture séance tenante, après quoi il serait constitue prisonnier entre les mains d'un sénateur ; que ses trois complices présents seraient pareillement remis à la garde de magistrats désignés par le consul, ainsi que les cinq contumaces, si Ton parvenait à se rendre maître de leurs personnes; enfin que de solennelles actions de grâces seraient adressées aux dieux immortels avec une formule mentionnant le nom du consul, et le service qu'il venait de rendre à l'empire, honneur réservé jusqu'alors aux généraux qui avaient remporté des victoires décisives. Cette formule, d'ailleurs si flatteuse pour Cicéron, préjugeait en quelque sorte le sort des conjurés. En effet, on devait remercier les dieux d'avoir inspiré le consul, qui avait préservé Rome de Tincendie, les citoyens des massacres, l'Italie de la guerre (2).

Toutes ces décisions, adoptées immédiatement après TinteiTO-

(1) Cic, Cflf., ni, 6.

(2) Quod nrbem incendiis, crède cives, Italiam bello liberasâem

(Cic, Cat., 111, GJ.

gatoire des accusés, ne furent point cependant l'objet d'un sénatus-consulte ,• mais elles furent produites et rédigées comme une résolution du sénat (1), formule modeste suggérée sans doute par Cicéron lui-même, habile à éviter en ce moment toute lutte avec l'opposition. Plus que jamais il sentait le besoin d'obtenir une forte majorité, et sa politique, nous l'avons remarqué souvent, était de marcher pas à pas, tournant les obstacles au lieu de les renverser.

Toujours plongé dans un abattement stupide, Lentulus, sur l'ordre du sénat, abdiqua la préture qu'il tenait du peuple, au heu d'élever des difficultés qui eussent peut-être embarrassé ou divisé ses juges. Ensuite le consul désigna les sénateurs à qui les accusés seraient remis. Par une affectation de modération et de douceur, il confia Lentulus à la garde de Tédile Lentulus Spinther, son parent. Il fit plus; il voulut donner aux chefs de l'opposition une haute marque de confiance, et sans tenu* compte des révélations secrètes par lesquelles on avait essayé de le prévenir contre eux, il chargea C. César de garder Statihus, et donna la maison de Crassus pour prison à Gabinius. C'était un trait d'habile politique que de rassurer les deux hommes les plus considérables parmi ses adversaires, et de les compromettre ainsi aux yeux du reste des conspirateurs. Céthégus fut confié à Q. Cornificius, et Céparius, qui fut arrêté plus tard, à Cn. Térentius (2).

Le jour tirait à sa fin lorsque l'assemblée se sépara. A peine le consul l'eut-il congédiée avec la formule ordinaire : « Nous ne vous retenons plus, pères conscrits (3), » qu'il descendit au Forum , rempli d'une foule inquiète , encore imparfaitement instruite des événements de la nuit précédente. Malgré Theure avancée et l'approche de la nuit, il voulut haranguer le peuple et lui rendre un compte détaillé de la séance qui venait de finir, de même que quelques jours auparavant il l'avait informé de

(1) Et quoniam nondum est prescriptum senatus consuUum, quid senatus censuerit exponam (ld.,î6<ti.).

(2) Sali., Cat., 47.

l3) Nihil vos moramur, paU'es conscripii (Jul. Capit., in M. Ant,, 10).

GONJlRAliOiN

DE CAilLlNA.

Ja situation des affaires aussitôt après le départ de Catilina. Il est impossiblQ de ne pas admirer l'éloquence et Thabileté politique de ce discours (1), quoique la critique moderne puisse souvent y reprendre la vanité trop naïve de l'orateur. Mais cette vanité même, il la tourne à son avantage ; car en se louant lui-même devant le peuple, il semble se présenter à lui comme l'élu de son choix, et lui rapporter toute la gloire qu'il doit à ses suffrages.

Après un tableau animé des horreurs que méditaient les conjurés, l'orateur raconte leur arrestation, leur interrogatoire, la délibération du sénat. 11 se hâte d'ajouter, mais comme en passant; qu'on n'a point rédigé de sénatus-con suite, et cependant il insinue qu'on en doit attendre un sur cette importante aflaire (2). 11 tâte ses auditeurs, pour ainsi dire, et cherche à deviner tout ce qu'il pourra oser plus tard. Pour rassurer la multitude, il ne manque pas de faire remarquer le petit nombre des accusés. « Ce ne sont pas tous les coupables, sans doute, <i dit-il ; mais la punition de neuf misérables couverts d'ignott minie, et détestés par tout le monde, sufûra pour sauver Ja « république, satisfaire aux lois, et guérir les insensés qu'ils

(1) J'ai parlé dans mon avertissement des doutes élevés par quelques philologues modernes sur l'authenticité de la troisième et de la quatrième Calilinaire. Les uns y trouvent une latinité barbare, tandis que les autres n'y voient que les négligences inévitables dans une improvisation ; il y a des érudils même qui soutiennent, par vives raisons, que ces locutions prétendues barbares sont du meilleur siyle, et employées par les auteurs les plus corrects. La troisième Catilinaire peut être mal écrite, mais elle est habilement pensée, et il est bien difficile de n'y voir que l'œuvre d'un rhéteur. J'ai déjà fait observer que, quel que soit l'auteur de ces harangues, il ne peut être douteux qu'il n'ait eu à sa disposition et qu'il n'ait mis à profit une foule de documents d'un haut intérêt, dont nous sommes privés aujourd'hui. Si nous n'avons les paroles mêmes de Cicéron, nous avons du moins la substance de ses discours, et, ce qui est encore plus important, nous devons aux dernières Gatilinaires la connaissance de faits qui n'ont pu être tirés que des mémoires relatifs à son consulat, et des procès- verbaux qu'il prit soin de faire rédiger, comme on l'a vu plus haut.

(2) Cic, Cat., 111,6.

« ont entraînés dans le crime (1). » En rendant compte de l'abdication de Lentulus, il loue le scrupule du sénat à croire cette formalité nécessaire à l'égard d'un homme à qui l'on pourrait contester même le titre de citoyen, et il ajoute ce trait qui s'adresse à la faction démocratique : « Le grand Marins ne « s'arrêta pas devant une considération semblable; il lit tuer (( C. Servilius Glaucia, tout pi étcur qu'il était, et quoique, dans « le sénalus-conbulte lancé contre les rebelles, Servilius ne fût « point nominativement mis hors la loi (2). »

Si le consul loue la justice expéditive de Marius, il évite toutefois avec grand soin de s'expliquer sur le sort qu'il réserve aux conspirateurs ; il ne se sert jamais que du terme vague de châtiment, répétant avec une sorte d'affectation qu'il ne veut pas chercher d'autres coupables.

Le style de l'orateur est calculé pour la foule à laquelle il s'adresse; il raille les conjurés en termes burlesques, sachant bien que s'il fait rire à leurs dépens, il n'a plus à craindre que la pitié de son auditoire ne désarme la justice. « Quelles gens ! c( s'écrie-t-il, pour troubler la république ! Lentulus, un dor- « meur éternel ; Céthégus , un fou déchaîné ; Cassius , une « masse de giaisse (3). Un seul homme était à redouter, mais c( seulement tant qu'il demeurerait dans ces murs. 11 savait « tout; il n'y avait personne chez qui il ne sût s'introduire: tt tenter les uns, séduire les autres, les entraîner, voilà ce qu'il ce pouvait faire, voilà ce qu'il osait. 11 avait l'intelligence du « crime, et à cette intelligence, ni la langue, ni la main ne u faisaient faute. 11 savait bien choisir ses agents ; mais pour « avoir donné un ordre, il ne le croyait pas exécuté. Lui-même c( surveiiiaii tout, se chargeait de tout, prenait tout sur lui ; il tt était infatigable : ni le froid, ni la soif, ni la faim ne pouvaient « l'abattre. xMais ce Catilina si énergique dans le crime, si « hardi, si rusé, si fécond en ressources désespérées, je i'ai

(1) Cic.,Ca^, 111, 6.

(2) ld..i6id.

(3) P. Lenluli somnium, nec L. Cassii adipem. nec C. Celhegi furiosam lemeriiatem (Cic, Cat., 111, ',).

CUNiUKATION

« chassé de son embuscade, au milieu de Rome, pour en faire « un voleur de grand chemin. Dès lors j'ai eu bon marché des « misérables ses complices (i). »

L'orateur n'oublie rien pour frapper la multitude grossière qui Tentoure. Il rappelle les prodiges qui, depuis quelques années, ont menacé la ville; car devant le peuple, le sceptique Cicéron est devenu dévot. « Des météores effrayants dans le « ciel, la statue de Jupiter, très-bon, très-grand , renversée « par la foudre; des tables d'airain, où des lois étaient gravées, « fondues par le feu céleste, qui frappa encore Timage de Ro- « mulus enfant, sous les mamelles de sa louve de bronze ; tous « ces présages funestes ont été conjurés. On a pris soin de con- « sulter les plus savants aruspices de toute l'Étrurie ; ils annon- « calent des massacres, des incendies, la destruction des lois, « la perte de la ville et de l'empire si Ton n'apaisait le courroux i( des dieux. Vous savez comment, d'après les instructions de « ces devins, on a célébré des jeux pendant dix jours ; et, ce « qu'ils avaient recommandé surtout, on a fait fondre une « statue de Jupiter beaucoup plus grande que la première ; on « l'a placée dans un lieu élevé ; on Ta tournée en sens contraire a de la position qu'elle avait autrefois. Maintenant elle regarde « rOrient, la curie, le forum; car de la sorte, disaient les « aruspices, on peut espérer que les desseins néfastes des en- « nemis de la république n'échapperont point au sénat ni au « peuple. Cette statue, Romains, devait être consacrée dans le « lieu où vous la voyez, par les consuls précédents ; mais Fou- « vrage a duré si longtemps, que ce bronze n'a pu être cori- « sacré que par moi, et seulement hier! Quel esprit assez « incrédule pour ne pas voir que , dès hier, Jupiter très-bon. « très-grand, nous a rendu sa protection (2) ? »

Pour une populace entêtée de ses grossières superstitions, cette coïncidence entre la découverte de la conjuration et la dédicace de la statue retournée était un argument victorieux et qui n'admettait point de réplique. De bruyantes acclamation?

(1) Cic, Ca/., lil, :•

[2) ]i}.,iuid.rO^

accueillirent la péroraison du consul, et la multitude le reconduisit aux flambeaux, comme un triomphateur, jusque chez un de ses amis, où il se rendait pour passer la nuit. Dans sa maison, cette nuit même, les dames romaines célébraient les mystères de la Bonne Déesse, et l'on sait qu'aucun homme ne pouvait demeurer dans l'enceinte désignée pour les cérémonies nocturnes dont les femmes seules avaient connaissance (1). On ne s'étonnera pas que, dans la maison du consul, en présence des vestales, dont une était sa belle-sœur (2), un nouveau prodige vînt attester le retour de la faveur céleste. Après le sacrifice, le feu semblait éteint, lorsque des cendres on vit s'élever tout à coup une flamme brillante. Aussitôt les vestales annoncèrent à Térentia, la femme de Cicéron, que son mari pouvait poui suivre ses desseins en assurance ; car ils étaient approuvés par la déesse, qui lui donnait cette lumière surnaturelle pour son salut et sa gloire. Térentia se hâta de porter cet oracle à Cicéron. C'était une femme ambitieuse, hardie, et qui abandonnait volontiers les soins domestiques pour s'immiscer dans les affaires d'État (3). Mais pour embrasser une résolution énergique, Cicéron n'avait pas besoin des exhortations de sa femme ni des augures de la Bonne Déesse ; son plan avait été mûri longuement. Il avait tendu le piège, pouvait-il délibérer lorsque ses ennemis étaient en son pouvoir ?

Tandis que, entouré d'un petit nombre de ses confidents, parmi lesquels on cite son frère Quintus et P. Nigidius (4), il se préparait à la séance du lendemain, la ville était en proie à une vive agitation. Chacun commentait à sa manière le discours du consul. Ces projets de massacre, d'incendie, qu'il venait de

(1) On éloignait jusqu'aux animaux mâles :

« Illuc testiculi sibi conscius unde fugit mus. »

(Juv., Sat , VI, 339.

(2) Fabia, sœur de Térentia.

(3) H Sï TepsvTÎa (j4al -j^àp ou5' àXXw; i^v Trpae'â xtç, cù(5" aToXy.oç Tïiv cpûo'.v, àXXà <paoTtu.&; -yuvTi, xaî |AaAXcv, w; àurô; «pviaiv o Kixepwv,. Twv iTcXiTtxwv p.6TaXau.6avcu(ia îrap' êjceîvcu çpovTÎS'wv , r p.sra^tS'oùaoL Ttov ci'jtciax.wv lîcsivw).,. -îvapw^uvev in\ toùç ôvc^pa; (Plut., Cic, 20).

(4) Plut., (;iC.,2b.

iW

CONJURATIOM

révéler m peuple, étaient-ils réellement déjoués par Tarrcstalion de quatre ou cinq personnes ? Connaissait-on tous les coupables? La rigueur avec laquelle le sénat traitait Lentulus, un des premiers magistrats de la république, n'allait-eîle pas exciter une tempête plus terrible que la conjuration même qu'on prétendait punir ? De maison en maison circulaient les nouvelles les plus alarmantes : tantôt c'était Catilina marchant sur Rome avec une armée formidable; tantôt la guerre sociale prête à se rallumer ; enfin, de toutes les rumeurs, la plus eflrayanle pour les Romains, une insurrection d'esclaves en Italie et dans la ville même.

Un tel danger d'ailleurs n'était pas dénué de fondement ; tous les conjurés n'avaient point perdu l'espoir. De la maison où il était détenu , Céthégus était parvenu à dépêcher un émissaire chargé de rassembler ses affranchis , ses clients , sa famille, de leur faire prendre les armes et tenter un coup de main pour l'enlever. Ces hommes, choisis et dressés par Céthégus, aussi hardis que leur maître (1), paraissaient résolus à tout oser pour sa délivrance. D'autres conjurés , courant les tavernes, haranguaient les artisans et les esclaves, les exhortant à ne pas abandonner les victimes marquées par le consul. Quelques-uns enfin, plus prudents, s'adressaient aux tribuns et aux chefs de la populace, et cherchaient à les intéresse i' par l'appât d'une riche récompense (2).

D'un autre côté, les principaux personnages politiques, réunis par groupes suivant leurs opinions, s'entretenaient moins de révénement du jour que de ses conséquences pour l'avenir de leurs partis. Les uns voyaient dans la découverte de la conjuration et dans la punition des coupables l'accroissement du pouvoir oligarchique ; les autres pensaient , au contraire , que jamais le sénat ne s'était trouvé dans une situation plus critique, et que, soit qu'il usât de rigueur, soit qu'il se montrât indulgent , son autorité devait nécessairement s'affaiblir après

(1) Familiam atque libenos suos, lectos et exercilalos in audaciam, orabat, uii grege facto, cum tclis ad sese irvumperent (Sali., Cat., 50)%

(2) Id., ibid.

une si violente secousse. Plusieurs, observant l'ignorance générale au sujet des plans des conjurés, leur secret à la merci de quelques hommes obscurs, songeaient à compromettre leurs rivaux, et à satisfaire leurs inimitiés personnelles sous une ombre de zèle pour la république. Q. Catulus et L. Calpurnius Pison avaient voué l'un et l'autre une haine mortelle à César : le premier, parce que, lors de l'élection du grand pontife, il avait vu naguère humilier ses cheveux blancs et ses hautes dignités par Tascendant irrésistible de son jeune rival; le second, poursuivi criminellement par César pour avoir fait mourir injustement un Gaulois des provinces transpadanes , venait à peine d'échapper à une condamnation flétrissante (1). Pleins d'espoir et croyant Theure de la vengeance arrivée, tous les deux obsédaient le consul pour obtenir de lui qu'il leur sacrifiât leur ennemi. Un mot de Cicéron pouvait dicter les réponses des Allobroges ou de ces nombreux espions qu'il tenait pour ainsi dire dans sa main. Il avait lui-même plus d'un grief contre le chef de la faction populaire. iMais s'attaquer à un adversaire si redoutable, c'était remettre en question la victoire qu'il voyait près de couronner sa longue patience. Sa générosité d'ailleurs, j'aime à le croire, s'indigna de la bassesse de cette vengeance, et surtout de l'impudence de ces vieillards ambitieux qui venaient lui marchander la tête de leur ennemi (2). Cicéron résista à leurs prières, à leurs oïlVes, à leurs importunités. 11 prit soin de rendre ses témoins inaccessibles à de pareilles sollicitations. Cependant Catulus et Pison , après avoir épuisé tous les moyens de séduction auprès du consul, essavèrent de se passer de son assistance. Il suffisait qu'ils eussent paru dans ses conseils, qu'ils eussent approché de Volturcius et des Allobroges, pour qu'ils se prétendissent et qu'on les crût instruits des secrets d'un interrogatoire particulier. Les dettes énormes

(1) Sali., Cat.f 49. — On doit noter le soin particulier de César à se faire des partisans dans la Cisalpine. 11 n'est pas impossible que, dès celle époque, il pensât à s'altacher les Gaulois.

(2) Keque gralia, neque precibus, neque pretio Cictroncm inipellere quivere uii per Allobroges aut alium indicem G. Ca;sar talso nominareiur(Sall., Cat., 49j.

de César, ses relations, son ambition effrénée rendaient la calomnie probable , et elle fut avidement accueillie par la foule de ses envieux (1).

Crassus, de son côté , fut également en butte à de pareilles intrigues, et peut-être le consul ne les repoussa-t-il pas avec la même énergie. Crassus, puissant dans le sénat, ne pouvait point , comme César, soulever les masses au gré de son ambition. Ennemi moins dangereux , c'était un rival plus irritant pour un homme qui le rencontrait sans cesse sur le terrain où il voulait dominer en maître. On peut encore remarquer que, bien que César et Çrassus se fussent ligués pour empêcher Cicéron d'obtenir le consulat , il n'avait point gardé le même ressentiment contre ces deux adversaires. Représentant de l'aristocratie, Crassus avait cruellement blessé l'orgueil du parvenu , en lui reprochant Tobscurité de son origine , tandis que César, chef du parti populaire, avait ménagé l'élu du peuple tout en attaquant sa politique. 11 serait injuste cependant de rendre Cicéron responsable des calomnies répandues contre Crassus; tout ce qu'on peut blâmer dans sa conduite, c'est de ravoir laissé accuser en sa présence par de méprisables dénonciateurs.

Le sénat se rassembla de nouveau la veille des nones de décembre, dans le temple de la Concorde, pour continuer l'enquête suspendue dans la séance précédente. Dans l'intervalle , beaucoup de nouvelles dépositions avaient été adressées au consul. Quelques sénateurs, suspects par leurs relations avec les conjurés, s'étaient empressés de lui communiquer non-seulement les renseignements qui leur étaient personnels, mais encore, pour faire preuve de zèle, ils étaient venus lui porter jusqu'aux bruits de ville qu'ils avaient pu recueillir. Chacun avait fait ses offres de services; César lui-même s'était mis à la disposition du consul. Au commencement de la séance, C. Calpurnius Pison , et D. Silanus , consul désigné , rapportèrent qu'ils avaient appris d'un homme , qui disait le

(1) Res autem opportuna videbainr; quod is privatim egregia liberalitale, publiée inaximis muuciibus grandem pecuniam debe-^ bul (Sall.j Cat., 49).

tenh* deCéthégus, que les conjurés avaient projeté d'assassiner Cicéron, les deux consuls désignés et quatre des préteurs (1). On cita encore d'autres magistrats et même de simples sénateurs désignés aux poignards , mais toutes ces dépositions ne se fondaient que sur des ouï-dire , et personne ne produisait ses témoins. Au surplus, l'exagération de ces rapports ne fut point relevée. Les chefs des différents partis hostiles au gouvernement sentaient la difficulté de leur position. Suspects eux-mêmes, ils trouvaient une espèce de justification dans riiorreur des crimes imputés à Lentulus et à sts complices.

Une nouvelle capture faisait espérer des révélations importantes. On venait d'arrêter sur la route d'Étrurie un certain L. Tarquinius, qui se rendait, disait-on, au camp de Catilina avec une mission secrète. Introduit dans le sénat , cet homme oflrit aussitôt de faire des aveux , si on lui promettait l'impunité. Au nom du sénat, le consul lui en donna Tassurance. D'abord , Tarquinius raconta les projets des conjurés et confirma les bruits de massacres et d'incendie qui depuis la veille étaient dans toutes les bouches. Puis, il ajouta qu'il était charger de presser Catilina de voler au secours de ses amis prisonniers, et ce message, il le tenait, disait-il, de Crassus. A ce nom , un cri d'indignation s'éleva dans l'assemblée. Le témoin en imposait, il fallait lui retirer le bénéfice de la foi publique qu'on venait de lui promettre. Le sénat , sans vou -^ loir en entendre davantage, vota par acclamation que la déposition de Tarquinius paraissait fausse et calomnieuse, et cette expression dubitative ne pouvait être prise pour un reste de soupçon contre Crassus, car dans la curie c'était une formule consacrée (2). Au milieu du tumulte, les amis de Crassus n'avaient point eu le temps de prendre la parole pour le justifier. Quelques-uns expliquaient le mensonge du témoin en supposant que, client d'Autronius, il était aposté par lui poui

(1) Plut., CîC, 19. — Plularque paraît avoir confonda les deux séances du sénat, du 3 et de la veille des noues (Cfr. avec la troisième Catilinaire, el Sali., Cat., 4S).

(2) Plut., Crass., 13. — Sali., CoJ., 48.

fl

jeter un nom illustre parmi ceux des accuse's, dans Tespoii que les sénateurs , dont un grand nombre avaient des obV gâtions pécuniaires à Crassus, useraient d'indulgence à Tégar: de ceux qu'ils regarderaient comme ses complices. Probablement, en eflet,Tarquinius n'était qu'un agent des conjurés, et la ruse qu'on leur attribuait avait quelque chance de réussite auprès d'un gouvernement faible, qui jusqu'alors n'avait trouvé de Taudace que contre des coupables obscurs. Quoi qu'il en soit , Crassus crut ou feignit de croire, que le témoin n'avait parlé qu'à l'instigation du consul , et depuis ce temps il lui voua une haine acharnée (1).

Quant à Tarquinius, il fut sur-le-champ chassé du sénat et jeté dans la prison publique, où il devait être détenu jusqu'à ce qu'il eût fait connaître le véritable auteur de son imposture (2). Ce qu'il devint, on l'ignore; le sort de la plupart des témoins ou des accusés subalternes qui figurèrent dans ce grand procès n'a laissé aucun souvenir.

Le reste de la séance fut employé à voter des récompenses à Volturcius et aux députes allobroges (3). On ne doit pas négliger de remarquer que ces hommes, si préoccupés en apparence de la situation de leur pays, naguère prêts à tout oser pour le délivrer de la tyrannie sous laquelle il gémissait, ne stipulèrent pour prix de leurs révélations aucun adoucissement aux tributs énormes contre lesquels ils venaient réclamer. La récompense qu'ils obtinrent fut celle que l'on réservait aux délateurs, et probablement celle que promettait le sénatus-consulte du mois

(1) Ipsum Crussum ego poslea praedicantem audivi, (antain illam contumeliam sibi a Cicérone iinpositam (Sali., Car., 48). — Crassus tenait en public un.langage fort différent ; car il déclarait Tannée suivante dans le sénat que, s'il était encore sénateur, citoyen, homme libre, s'il vivait, c'était à Cicéron qu'il le devait (Cic, ad Att., I, 14, 4). — Si l'on admet le témoignage un peu suspect de Cicéron, il est probable, au reste, que Crassus ne donnait tous ces éloges à son ennemi politique que pour rabaisser la gloire de Pompée, qui, au retour de sa campagne d'Asie, était en ce moment l'objet des flatteries les plus immodérées.

(2) SalK, Caf., 48.

(3) Gic, {:y.t.aV,Ô.

précédent. Si l'on fait attention que ces projets exécrables de meurtres et d'incendie attribués aux conjurés ne furent prouvés ou du moins publiquement connus que par le témoignage de ces barbares, à. bassesse des dénonciateurs peut nous inspirer aujourd'hui quelques doutes sur leur sincérité, bien qu'à cette époque elle ait été admise unanimement par l'opinion publique, et depuis confirmée par le témoignage de tous les historiens.

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