SOS
renceinte où se donnaient les suffrages, comme s'ils allaîcnl à un exercice militaire. Des gladiateurs, et une foule de gens sans aveu, grossissaient ce cortège; beaucoup portaient de courics épées ou des poignards qu'ils ne prenaient pas la peine de cacher (1). Sur leur passage, la populace échauffée par Fespoir d'un grand désordre, où elle avait tout à gagner, accueillait par ses acclamations le candidat ennemi des riches, et semblait lui demander déjà le pillage pour prix de ses votes. D'un autre côté, tous les citoyens qui possédaient quelque fortune, inquiets de ces démonstrations menaçantes, se serraient autour de Silanus et de Murena, qu'escortaient un gros de sénateurs et de clients. Au milieu de la place, Cicéron s'avançait pour présider les comices, entouré d'une troupe nombreuse de jeunes chevaliers qui, défiant du regard la multitude, semblaient disposés à provoquer plutôt qu'à éviter une collision.
Le consul prit place avec calme sur son tribunal élevé, mais il affectait de laisser voir sous sa toge une brillante cuirasse (C), pour montrer qu'il s'attendait à des violences, et qu'il était en mesure de les réprimer ; en effet, quelques temples voisins du Champ de Mars étaient occupés par des soldats, et des corps de garde observaient les quartiers suspects. De part et d'autre^ tout semblait se préparer pour un combat.
Il n'eut point lieu cependant ; Catilina s'était cru sûr du succès, les conjurés, persuadés qu'une démonstration suffirait pour réussir au Forum, n'avaient peut-être pas d'ordre pour commencer l'attaque. D'ailleurs, ils étaient la plupart intimidés par les préparatifs militaires du consul et par l'altitude des chc- Taliers et des jeunes sénateurs, qui formaient autour de lui comme un rempart. Enfin le résultat du scrutin les frappa de stupeur; Silanus et Murena obtinrent la majorité des suffrages, et Catilina sentit qu'il ne pouvait rien oser avant d'avoir rassuré
ses complices. La victoire due à la prudence de Cicéron faillit être troublée
(1) Cic, Pro afur., 24, 26.
(2) ld.,ibid. — Tcû ^è 6w?ooto« emTr.Je; vrî-^aivs ti r:«:n/.uc:'.; «* tttv tùu.wv TCÛ x^fwvoç (Plut., Ctc, H).
par l'indiscipline de quelques-uns de ses amis. On a déjà vu que Murp.na, ami de Lucullus et de Crassus, était particulièrement odieux à une partie de leurs collègues, qui désapprouvaient hautement toute transaction avec les factions contraires au gouvernement. D'ailleurs, Murena, moins aime' du peuple que Silanus, avait répandu l'or dans les tribus avec plus d'efficacité que de prudence, et si la corruption électorale était alors le plus sûr moyen de parvenir aux honneurs, la maladresse à s'en servir était sévèrement punie par les lois. Sulpicius, candidat malheureux comme Catilina, mais fort de sa réputation de probité, ne put se résigner à laisser Murena jouir tranquil lement de son triomphe. Il protesta, et sur-le-champ lui intenta un procès pour brigue, soutenu par Caton, dont l'austère vertu donnait une force nouvelle à une accusation déjà trop bien fondée. Cette division parmi ses adversaires releva l'espoir de Catilina, et lit craindre à Cicéron de perdre au dernier moment tout le fruit de sa politique. En effet, Sulpicius pouvait bien parvenir à faire annuler l'élection de son compétiteur, mais il n'avait pour lui-même aucune chance de succès dans les comices. Les hommes qui avaient donné leurs suffrages à Murena, libres maintenant, les auraient peut-être reportés sur Catilina, et de la sorte, l'alliance entre les conjurés et le parti populaire se renouait en dépit de tous les efforts que faisait Cicéron depuis si longtemps pour la rompre.
Dans celte situation, après avoir épuisé tous les moyens de conciliation que sa prudence pouvait lui suggérer, il se déclara hautement le protecteur de Murena, annonçant qu'il allait déposer la pourpre consulaire pour prendre, comme avocat, sa défense devant le tribunal. Hortensius, l'orateur le plus célèbre après lui, s'offrit pour le seconder, comme il l'avait déjà fait dans le procès de Rabirius (1); enfin Crassus, oubliant ses ressentiments contre le consul, en présence du danger que courait un homme qu'on regardait comme son client, se joignit aux deux illustres avocats. La brigue, la richesse, l'éloquence, se réunissaient donc en faveur de l'accusé.
(I) Cic, Fro J/ïjr., i.
Il T
^^Q CONJURATION
Catilina, de son côté, parut ne pas vouloir attendre pour éclatei' rissue d^un procès où son heureux compétiteur se presen- ^tavec tant d'avantages. Aussitôt après les comices U congédia précipitamment les colons militaires, qu'il avait mandes a Rome. Quelques-uns des conjurés se rendirent en même temps dans le provinces qu^ls croyaient disposées à l'insurrection. Septimms Ltit pour le Picénum; C. Julius, pour TApulie; quelques-uns fui-ent envoyés dans la Gaule cisalpine; d'autres, a Capoue et dans le sud de ntalie (1).
On ne tarda pas à connaître de quelles instructions ils étaient Dorteurs. Peu de jours après l'élection des consuls, un sénateur, L Sénius, apporta dans la curie une lettre de Faesulœ, annonçant que le 5 des kalendes de novembre, Mallius avait reum une grosse troupe de soldats colonisés et de paysans étrusques, et qu'il campait militairement devant cette ville. Toutefois dans ce rassemblement le nom de Catilina n'avait point été prononce ; oa ignorait encore les intentions de Mallius; nul cri, nul drapeau qui fissent connaître le motif de cette levée de boucliers (2) . Ces nouveUes, trop véritables, étaient accompagnées d'autres rapports qui, bien qu'exagérés par la crainte, n'étaient pas moms alarmants. C'était maintenant dans toute l'Italie qu avaient lieu des concUiabules suspects; partout l'attitude des gladiateurs et des esclaves devenait menaçante ; on craignait une surprise contre Capoue. Enfin de nouveaux prodiges et des phénomènes célestes étaient rapportés par plusieurs magistrats, et 1 on sai que pour les Romains ces signes du courroux des dieux étaient presque aussi effrayants que des dangers réels (3).
Le gouvernement n'avait point d'armée. Les levées que les consuls avaient été autorisés par sénatus-consulte à faire dans la capitale même, étaient nécessaires à sa sûreté. Par fortune, deux proconsuls, Q. Marcius Rex et Q. Métellus, étaient aux portes de Rome, avec des détachements des armées qu'ils avaient commandées, attendant la décision du sénat, auquel ils deraan-
(1) Sali., Cat.y 27.
(2) Sal!., Cat.,30.
<3) {il.,ibid,.
— App., civ.y n, *•
daient les honneurs du triomphe (1). Aussitôt Tordre fut donné à Marcius de courir en Étruiie; à Métellus de diriger ses cohortes à marches forcées sur l'Apulie. Le préteur Q. Pompéius Rutus partit précipitamment pour Capoue, avec mission d'éloigner de celte ville les gladiateurs qui s'y trouvaient réunis en grand nombre, et de les disséminer par petites troupes dans des municipes où ils ne pourraient donner d'inquiétudes. Entin un autre préteur, Q. Métellus Celer, reçut la mission de contenir le Picénum et la Gaule cisalpine (2). Chacun de ces magistrats avait plein pouvoir pour lever des troupes et pour prendre toutes les mesures de défense que les événements lui suggéreraient. Rome était remplie de soldats ou plutôt de citoyens armés comme dans les premiers temps de la république, à la nouvelle d'un tumulte gaulois. Pour la première fois alors, le consul proclama l'existence d'une vaste conspiration, qui depuis plusieurs jours n'était plus un secret pour personne. Des récompenses considérables furent promises aux dénonciateurs : à un homme libre, deux cent mille sesterces ; à un esclave, cent mille et la liberté ; enfln amnistie complète à qui dénoncerait ses complices (3). La terreur était à son comble. Plus de crédit, plus d'affaires. Une foule de femmes en pleurs assiégeaient les temples, chacun cachait son or et cherchait à s'assurer une retraite ; beaucoup de citoy ers quittaient en hâte leurs demeures pour fuir une ville qui allait êtie livrée au carnage et à l'incendie (4).
(1) Le sénat leur refusait le triomphe, parce qu'ayant été mis l'un et l'autre sous les ordres de Pompée, en vertu de la loi Manilia, ils avaient perdu le droit de prendre les auspices, et, par conséquent, n'étaient plus habiles à triompher. Marcius revenait de Cilicie, et Métellus de Crète. — Les généraux qui retournaient à Rome pour demander le triomphe amenaient avec eux des détachements de leur armée, pour accompagner leur char dans celte cérémonie (Cfr. Sali., Cat.^ 30. — Liv., Epit., 09, 100. — Plut., Pomp., 30. — Dio Cass., XXXVI, 25).
(2) Sali.. Cat., 30.
(3) lé.,ibid,
(4) Cic, Cat., I, 3. — Remarquer le tour adroit qu'emploie Cicéron pour excuser les craintes de ces fugitifs : « Mulli principes civilatis, Roma, non tam sui conservandi, quam tuorum consiliorum reprimeadi causa, confugerunt. »
'•'li
Au milieu de tous ces préparatifs de guerre, en présence d^uiie révolte armée à quelques milles de Rome, le gouvernement, malgré les pouvoirs que lui avaient conférés le dernier sénatusconsuUe, n^ordonnait aucune arrestation; pas un seul des conjurés n'était inquiété, et cependant un grand nombre et surtout leur chef étaient déjà signalés par ropinion publique.
Tandis que le consul semblait s'épuiser en vains efforts à la recherche d'un ennemi invisible, un jeune patricien nommé L. iEmilius Paullus (1), indigné de ménagements dont il ne comprenait pas la cause, et probablement sans vouloir prendre ravisdeClcéron, accusa Catilina criminellement, de violences (2), aux termes de la loi Plotia, loi ancienne qui paraît avoir puni tout attentat contre la vie ou Fiiidépendance des magistrats, toute excitation à la révolte, en un mot, tout acte tendant à troubler la paix publique (3). Le seul fait de porter une arme dans les comices entraînait une peine capitale (4) ; et le citoyen accusé par la formule Plotia pouvait être soumis à une détenlion préalable, avant que le juge eût prononcé sur la réalité de rimputation alléguée contre lui (5). Il est vrai que d'ordinaire cette détention était adoucie, du moins pour les sénateurs et les personnes d'un rang considérable : ce n'était point dans la prison publique qu'ils étaient renfermés, car elle ne recevait guère que des criminels avant leur exécution (6); ils étaient remis à la garde d'un citoyen désigné par les magistrats, qui devait répondre de leur présence au jour du jugement. Par une étrange association de mots, on appelait cette espèce de détention liberœ custodiœ, garde libre (7). Telle était celle qui pouvait s'appli-
(1) Sali., CaU, 31. — Schol. Bob., in Vat., p. 320.
f2^ De vi.
(3) Cfr. C. G. Waechter, Neus Archiv des Criminalrechts, t. XIII,
p. 8 et suiv.
(4) Cic. Cat., 1, 6. ^. ^ . , o
(5) Cfr. Sali., Cat.,48.-DioCass..XXXVlI. 32.-Cic., Cat.,\, S.
(6) Hors, peui-êlre, le cas de flagrani délit. — Senties in hac urbe esse carcerem, quem vindicem nefariorum et manifestoram scelerum, majores nostri esse volueruntCCic, Cat., Il, 12).
(7) Vell., 1, 11. — Sali., Car., 48.
quer à Catilina sous le poids de cette nouvelle accusation.
Celui-ci, payant toujours d'audace, parut vouloir hâter plutôt que retarder son procès , et avant que les magistrats eussent vraisemblablement rien décidé encore au sujet de l'accusation de PhuIIus, il alla s'offrir lui-même à M.Lépidus pour être gardé dans sa maison. Soit crainte d'un piège , soit horreur pour la personne de Catilina, Lépidus refusa de l'admettre. Alors Catilina s'adressa à Cicéron lui-même , dont il reçut pareille réponse; enfin au préteur Q. Métellus Celer (l) ; partout il fut éconduit, un seul sénateur, son allié, M. Métellus, consentit ù encourir la responsabilité de sa garde; mais ce changement de domicile et cette surveillance prétendue ne le gênèrent en rien, car il ne cessa point de communiquer avec ses complices aussi librement qu'auparavant (2).
De la maison de Métellus en effet il avait formé le plan d'un coup de main contre Préneste, ville fortifiée et position militaire des plus importantes, dont la possession avait été vivement disputée dans les dernières guerres civiles. On sait que le jeune Marins en avait fait sa place d'armes et qu'elle ne tomba entre les mains de Sylla qu'à la suite d'un long siège. Après l'extermination des habitants par ordre du dictateur , Préneste avait été repeuplée par des soldats de l'armée victorieuse, à qui, pour prix de leurs services , leur général partagea le territoire de cette malheureuse ville. Catilina se flattant qu'il lui serait facile de séduire ceshommesqui avaient été ses compagnons d'armes, avait fixé l'attaque aux kalendes de novembre. Mais Curius assistait au conseil des conjurés, et en avertit aussitôt le consul. La place fut mise en état de défense, et les conjurés après s'être présentés plutôt pour la reconnaître que pour l'attaquer sérieusement, se retirèrent à la hâte dès qu'ils se furent aperçus que la garnison se tenait sur ses gardes (3) .
(1) Cic, Cat., I, 8. — On voit que Métellus n'était pas encore parti pour le Picénum.
(2) Cicéron appelle ironiquement M. Métellus virum optimum, — Dion Cassius ne l'accuse pas de complicité avec Catilina : Aa6à>v tcv MÉTcXXcv, r.XOe re 7:pè; aùroù; (XXXYH, 32}.
(3) Cic, Cat,, !, 3.
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Il est étonnant ^'après avoir vu ses projets si souvent déjoue's par la vigilance de -Cicéron, Catilina n'ait pas compris qu'il était entouré d'espions, et qu'il ne soit pas parvenu à les découvrir, ou du moins à cacher ses plans sous un mystère impénétrable à tous ses complices subalternes. Soit qu'il se persuadât que surveillé comme il devait l'être , il lui fût impossible de mettre en défaut la prudence du consul, soit, comme il est plus probable, que son caractère lui fît préférer la force ouverte à la ruse, il résolut de quitter Rome et de se mettre à la tête des bandes que Mallius venait de réunir auprès de Faesulae. Cependant, avant de partir, il voi^Jut rassembler encore une fois es conjurés, leur tracer leur plan de conduite, en un mot, leur laisser ses dernières instructions.
La nuit du 7 au 6 des ides de novembre , les conjurés se trouvèrent réunis en assez grand nombre dans la maison de M. Porcius Lsecca. Catilina s'y rendit, soit à Finsu, soit du consentement de son hôte, et là, après avoir reproché amèrement à ses compUces leur lâcheté, qui seule, disait-il, avait fait manquer le coup de main contre Préneste , il leur annonça sou départ prochain pour FEtrurie, et distribua les rôles à ceux qui devaient rester à Rome. Sur les résolutions qui furent prises dans ce conciliabule, l'histoire n'a pour se guider que le témoignage de l'accusation , que l'on ne peut admettre sans une certaine défiance. Un massacre nocturne, l'incendie de plusieurs quartiers, tels sont les projets imputés aux conjurés, et qui, on doit le reconnaître, n'ont jamais été démentis. Lentulus devait, dit-on, remplacer Catilina, et diriger l'exécution de ses ordres. Céthégus et Gabinius étaient charges d'assassiner une partie du sénat, de soulever la populace et de l'armer. Cassius, avec une bande d'incendiaires, devait mettre le feu dans plusieurs quartiers à la fois, afin d'augmenter le désordre, et de retenir par la crainte d'un danger personnel les citoyens qui voudraient se rallier autour de leurs magistrats (1). Tous ces crimes eussent été sans doute inutiles , si Catilina ne se fût
(1) Sali., Cat., 27. -Cic, Cat., I, 4. - Cat., H. 3. — Cat., III, 6, 10. — CaU, IV, 6. — App., Civ., II, 3. — Plut., Cir., 18.
DE CATIUWA.
trouvé à la tête aime armée, assez^ près de Rome pour en recueillir les fruits. Il est probable que cette sanglante exécution fut plutôt discutée que résolue, et seulement comme une éventualité dont de pareils hommes pouvaient s'entretenir sanshor^
reur.
Un autre projet aussi atroce, mais qui semble démentir le précédent, me paraît mieux avéré , et tout porte à croire qu'il fut réellement adopté dans cette assemblée desicaires. Catilina se plaignit de la vigilance du consul qui plusieurs fois l'avait contraint d'abandonner les plans les mieux combinés. Cicéron, dit-il, était plus dangereux lui seul que tout le sénat ensemble, et il fallait à tout prix se délivrer d'un homme qui leur avait déjà fait tant de mal , et qui pouvait leur en faire davantage. Aussitôt un chevalier nommé C. CoraéUus s'offrit pour ce coup audacieux, et le sénateur L. Varguntéius, confiant dans sa force athlétique, sollicita l'honneur de leseconder. Parvenir jusqu'au consul leur semblait chose facile. Tous les deux , cachant des poignards sous leurs toges, devaient se présenter avant le jour à sa maison, comme pour l'entretenir d^affaires importantes ou pour lui faire des révélations. La situation de Rome paraissait justifier leur visite à une heure inaccoutumée, et les prétextes ne pouvaient manquer pour l'attirer à l'écart loin de ses esclaves et de ses clients (i). Làles deux scélérats l'auraient assassiné sans peine. Lui mort, Rome était à eux. Un tiibun désigné, L. Calpurnius Bestia, se chargeait de soulever la populace (2),* Catilina courait en Étrurie pour rentrer bientôt dans la ville à la tête d'une armée. Autronius , parlant la nuit même , le précéderait au camp de Mallius et disposerait tout pour sa réception (3).
Bien que la nuit fût fort avancée lorsque l'assemblée se sépara, Curkis eut le temps de faire prévenir le consul. En même temps quelques-uns des conjurés, touchés de remords, ou peut-être ellrayés desdangei^s où les entraînait leur chef, avaient
(1) Sali., Cof., 28, 47. • {2) App., Civ., Il, 3.
\^) Cic. Pro Sul., 19.
Cic, Cat., I, 4.
adressé des avertissements mystérieux à plusieurs membres du sénat. Des lettres anonymes les engageaient à pourvoir à leur sûreté, annonçant une catastrophe terrible dont elles accusaient Calilina. Cicéron entendait les révélations que lui faisait Fulvia de la part de Curius , lorsque Crassus , M. Marcellus et Métellus Scip'on se présentèrent chez lui fort troublés, et lui remirent des lettres qu'ils venaient de recevoir (1). Peu après, Cornélius et Yarguntéius frappaient à sa porte, et demandaient à rentretenir en secret. Mais déjà les portiers avaient reçu des ordres, la maison était gardée , et les deux assassins ne furent point admis malgré leur insistance (2). Dès ce moment le consul ne sortit plus qu'entouré d'un gros de chevaliers et de jeunes Réatins, ses clients, toujours bien armés.
SiTannonce du départ de Catilina le comblait de joie, la démarche de Crassus, qu'il avait toujours soupçonné, lui prouvait que toute relation avait cessé entre les chefs de l'opposition et les conjurés. C'était le moment qu'il attendait depuis longtemps avec patience pour frapper un coup décisif.
Le 6 des ides de novembre, il convoqua le sénat dans le temple de Jupiter Stator sur le mont Palatin. Une troupe nombreuse de chevaliers en armes entourait la curie, et dans toute la ville on remarquait un appareil militaire déployé avec plus d'ostentation encore que les jours précédents. Catilina , que Cicéron croyait peut-être déjà sur la route d'Étrurie, parut tout à coup dans le temple. Son sang-froid ordinaire ne l'avait pa? abandonné, et il se flattait qu'il pourrait toujours en imposer à lorce d'impudence, et retrouver l'occasion que ses émissaires venaient de manquer. 11 traversa la foule des sénateurs sans qu'un seul répondît à son salut. Arrivé au rang de sièges où il avait droit de prendre place avec les magistratij qui avaient exercé comme lui des charges curules, un mouvement d'horreur éclata dans l'assemblée. Plusieurs consulaires s'écartèrent précipitamment, comme s'ils eussent craint d'être souillés par le contact de sa toge (3). Ses complices mêmes ^ intimidés, n'o-
(1) Plut., Crass., 13. — Cic, 15, 16.
(91 rîc, rrtf.,1,4.
(aj Cic, Cot., 1, 1- — Plut-» CïC, IG-
çaienl s'approcher de lui, et pendant quelque temps il se irouva Isolé au milieu des sièges vides, comme un criminek devant ses juges. Troublé par cette réceplion, inquiet des préparatifs extraordinaires qu'il avait remarqués, il attendait dans un sombre silence le dénoùment de celte scène, qu'il avait tant de raison de redouter.
Je n'entreprendrai point de rapporter ici le discours de Cicéron, car je ne veux point affaiblir par une traduction la sublime éloquence de la première Catilinaire. Je me bornerai à en résumer les points pnncipaux, puis j'essayerai de rechercher le but du consul et d'expliquer ses intentions et sa conduite dans cette mémorable circonstance. Contre l'usage , ce ne fut point à l'assemblée qu'il s'adressa. Il interpella Catilina luimême, et porta la '^arole , non point comme le président d'une compagnie admonestant l'un de ses membres, mais comme un juge qui lit une sentence à un coupable convaincu.
À Tes projets, dit-il, me sont connus. Toutes tes démarches, « je les surveille depuis longtemps. Ne vois-tu pas que tu ne « peux rien tenler dont je ne sois aussitôt instruit? J'ai su, j'ai « annoncé d'avance le soulèvement de Mallius, je viens de dé- « jouer la surprise que tu as essayée contre Préneste. Je te dirai i( ce que tu as fait la nuit dernière. Tu es allé chez Porcins « Laecca, tu as distribué les rôles à tes complices. A ceux-ci « rinsurreclion de telles provinces de l'Italie; à ceux-là l'in- « cendie de tels quartiers de Rome. Tu leur as annoncé ton a départ pour le camp de Mallius. Tu as chargé deux chevaliers ({ romains de m'assassiner. Ose le nier? je te convaincrai, car « tu es entouré d'yeux et d'oreilles que tu ne soupçonnes pas, « mais à qui rien n'échappe (1).
« Je pourrais, je devrais peut-être faire justice à Finstant, « ici même, d'un scélérat tel que toi. J'en ai le droit, j'en ai « le pouvoir. Si je faisais un signe, ces braves chevaliers qui « entourent la curie te mettraient en pièces. Naguère , un sé- « natus-consulte déclarant la patrie en danger, le consul L. Opi- « mius n'attendit pas la nuit pour faire mettre à mort , sur
(1) Cic, Cae., 1,1.— 5.
5, g CONJURATION
c( quoique soupçon de sédition (4) , Fulvius , personnage conc( sulaire, et C. Gracchus, que ne purent protéger ni la gloire, « ni les services de ses ancêtres. Armé d'un senatus-consuKe a semblable, Marins fit tomber aussitôt la tête de Saturninus « et celle de Glaucia. Et nous, il y a vingt jours que nous lais- « sons le glaive des lois se rouiller inutile, car il y a vingt jours * que les Pères m'ont remis un sénatus-coiisulte comme une c( épée dans son fourreau (2). »
Puis, comme Catilina, après quelques efforts pour l'interrompre et pour se justifier, s'écriait qu'il en référât au sénat , et qu'il était prêt à se soumettre au jugement que cette comgagnie prononcerait sur sa conduite, le consul comprit aussitôt°que tout était perdu, si l'on délibérait sur le sort de Catilina dans la curie; car alors, outre la difficulté de produire des témoins dont il rougissait lui-même d'avoir à se servir, il craignait que le parti populaire ne se soulevât tout entier, si le sénat s'arrogeait le pouvoir de prononcer dans une accusation capitale conti-e un citoyen (3) ; c'eût été l'occasion d'un débat animé dans lequel l'importance de la question générale aurait bientôt fait oublier la position de Catilina. «Non! reprit le tt consul , je n'en référerai pas au sénat. Ce serait abjurer, mes a principes (,4). » Après cette précaution pour désarmer la sus-
(1) Propler quasdam seditionum suspiciones {Cic, Cat., I, 2). — On voit avec quels ménagements Cicéron parle de cet événement. 11 est évi lient qu'il cherche à flatter le parti démocratique. L. César, consulaire, parent de C. César et pelit-fils de Fulvius, massacré avec C. Gracchus. élait présent à la séance. — En rappelant que Marins, sûr un ordre du sénat, avait fait mourir un iribtm du peuph-, le consul compromet adroitement C. César, son neveu, ainsi qu'il l'avait déjà fait dans le procès de Rabirius.
(2) F'-ibemus enim hujusmodi senauisconsultum, vcrumtamen incUwum tabulis, lanquam gladium in vaginarecondiium (Cic, Cat., I, 2).
(3) Le procès de Rabirius, ainsi qu'on l'a vu, n'avait pas été intenté à d'autres fins que d'établir l'ijiviolabilité des citoyens, et d enlever au sénat le pouvoir de reûdre un décret de sa propre autorité et sans avoir consulté le peuple.
(4) Won referam, id quod abhorret a meis moriîjus (Cic, Cat., I, 8). — Cicéron élait sans doute fort éloigné de croire alors qu'il aurait à soiilenir quelques jours plus tard la thèse diamétralement opposée.
DE GATILlKAè.
ceptibililé des meneurs du parti démca-atique, il poursuit: a Tu vois les sentiments de cette compagnie. L'horreur que a tu lui inspires ne l'en dit-elle pas assez? Crois-moi , quitte « Rome, où tu n'as plus d'espoir. Deux partis te restent. Va-t'en « au camp de Mallius où tu es attendu. Là tu trouveras bientôt « une mort digne d'un brigand. Ou bien, si tu veux vivre, « choisis une retraite éloignée et tâche qu'on t'oublie. J'ac- « cepte volontiers la responsabilité du conseil que je te donne, « dussent mes ennemis m'accuser un jour d'avoir abusé contre A toi de l'autorité consulaire. Je défie la calomnie, et quoi « qu'il arrive, je croirai avoir bien mérité de la patrie en la a délivrant d'un monstre tel que toi.
« Vous me demanderez. Pères conscrits, pourquoi je permets « à Catilina de se mettre à la tête de bandes armées contre la « république, et d'exciter une guerre en Italie, au lieu de sévir «contre lui, comme les lois et vos décrets m'y autorisent. « Mais le supplice du seul Catilina ne suffirait pas pour déli- « vrer Rome de cette peste déjà invétérée qui la consume (<). a Laissez se grossir cette bande de malfaiteurs; quand ils sert ront tous réunis, d'un seul coup nous écraserons tous les « ennemis de l'État. D'ailleurs , je le sais ; il y a dans cette « enceinte des hommes qui se refusent à l'évidence , dont la a faiblesse a longtemps encouragé l'audace de Catilina, dont « l'incrédulité volontaire lui a permis de tout oser. Si j'étais « juste, ils m'accuseraient de cruauté, ils diraient que je fais le « roi (2). Je veux les convaincre, et les placer entre deux camps, <i celui de la république et celui des rebelles. »
A peine le consul s'était-il rassis dans sa chaire curule, que Catilina, hors de lui, balbutia d'une voix entrecoupée quelques mots de justification. Puis prenant un ton de suppliant , il conjura les sénateurs de se souvenir de sa naissance et des
? est singulier qu'en publiant les Catifinaires il n*ait pas fait disparaître celte phrase si remarquable et si compromettante ; et je serais porté à croire que, dans son improvisation, il en avait dit bien davan* lage sur l'niconipétence du 9<'?nat ew pareille circonstance.
(1) Haec jam adulta reipublicae pcsiis (Cic, Cat., I, 12),
(2) Crudeliter et régie factum diccrent (Id.« ibid.).
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services que ses ancêtres avaient rendus à la république. Bientôt, il changea de langage; retrouvant par degré son audace ordinaire, il se répandit en sarcasmes grossiers contre Ciceron. « Qui le croirait , s'écria-t-il , on accuse un Sergius de méditer la perte de la république ! on prend pour son sauveur un Sabin, un étranger, locataire d'une maison à Rome (1).» Interrompu aussitôt par les murmures et les cris furieux d'un grand nombre de sénateurs , et ne voyant autour de lui personne qui prît sa défense, il sortit de la curie la menace à la bouche, et dès la nuit suivante il quitta Rome. L'assemblée se sépara presque immédiatement sans avoir délibéré, toute la séance n'ayant été qu'une sorte de duel entre le consul et
Gatilina.
Le discours de Cicéron peut surprendre d'abord par l'apparente naïveté de sa franchise. En effet , il veut chasser Catilina de Rome, il veut qu'il y ait un mur entre eux (2), et son dessein, il l'annonce sans détours à son ennemi. N'était-ce pas l'obliger à se mettre sur ses gardes, que de lui montrer le précipice avant de l'y pousser? Mais il faut remarquer aussi que, bien instruit par ses espions, Ue consul connaissait d'avance la résolution de Catilina , annoncée déjà par Autronius aux insurgés d'Etrurie. Le temps des Servilius Ahala et des Opimius était passé. Déclarer Catilina hors la loi par un séna- 'tus-consulte , le poignarder publiquement , c'eût été peut-être 'alors une entreprîse au-dessus des forces d'un gouvernement mieux affermi que n'était le sénat. Cicéron sentait que les choses eu étaient venues au point qu'il ne lui était plus possible de se taire. Il fallait éclater. Juger Catilina était difficile, le condamner paraissait impossible dans l'état des esprits. Il fallait donc l'effrayer et précipiter son départ. La fuite du chef, on devait s'y attendre , aurait entraîné celle des hommes qu'il avait séduits. Voilà pourquoi Cicéron dévoile au sénat les pro- Ijets des conjurés, avec une précision de détails accompagnée
(1) Sali., Cat., 31 . — Cicéron n'avait pas encore à Rome de maison à lui.
(2) Cic, Caf., I, 6, J3.
DE CATIUNA.
cependant de réticences calculées. Il montre à son ennemi qu'il est maître de son secret , mais le laisse dans l'ignorance des preuves qu'il peut alléguer contre lui. C'est à l'imagination de Catilina qu'il s'adresse pour exagérer le péril réel dont iî vient de l'entourer. Il lui montre l'arme terrible du sénalusconsulte qui peut à chaque instant sortir du fourreau ; il excite contre lui ces jeunes chevaliers en armes autour de la curie et prêts à frapper l'ennemi public , comme leurs ancêtres avaient immolé tant de victimes désignées à leurs glaives. Catilina naguère menaçait le sénat d'une émeute ; c'est à lui' même de trembler maintenant. Voici qu'une foule irritée se soulève contre lui. Ce n'est point une multitude de prolétaires imides accoutumés à fuir devant la verge d'un licteur. C'est une troupe de jeunes patriciens , braves , orgueilleux , habitués aux armes ; ils sont aussi impitoyables , aussi féroces que les hôtes de Porcins Laecca , et ils sont plus redoutables, car ils H ont de plus la confiance que donne la richesse , la force et le bon droit. Certes, quelle que fût la fermeté d'âme de Catilina, il devait être ébranlé à ce coup; et ne fût-ce que pour assurer sa vengeance , il devait avoir hâte de se trouver à la tête de ses vétérans dans le camp de Faesuloe.
Mais ce n'était pas seulement à Catilina que s'adressait l'allocution du consul. On a vu déjà que ce n'était pas l'ennemi le plus dangereux qu'il eût à redouter. Parmi ses auditeurs il savait qu'un grand nombre étudiaient chacune de ses paroles pour s'en faire une arme contre lui. Qu'importait à César, à Crassus, que Catilina fût accablé? Mais ce qu'ils désiraient au fond de leur cœur, c'est que le consul abusât contre lui de son pouvoir. Alors ils avaient le champ libre pour prendre leur revanche, car une opposition ne peut choisir pour combattre de meilleur terrain que celui de la loi. Aussi, quelle adresse et quels ménagements dans le discours du consul ! A Catilina il rappelle la terrible justice , ou plutôt les assassinats commandés par sénatus-consulte à Servilius Ahala, à Scipion Nasica, à L. Opimius, mais aussitôt il se hâte de dire au parti démocratique : « Je n'imiterai « point leur exemple; je ne ferai pas le roi. » — Catilina s'écrie; « Que le sénat délibère,? qu'il me juge! — Non,
a ïémnà le ccnEul, en regardant C. César, je n'i&iterai poinl ■i MÂrius, je serai fidèle à mes principes ; le sénat ne décidera « pas de la vie d'un citoyen. » Ce sénat, il le couvre pour ainsi dire de son corps. Il se dévoue pour attaquer seul son ennemi. Ce n'est point le sénat, ce n'est point le consul qui prononce i'eiil contre le citoyen factieux, c'est Gicéron qui chassp CatUina de la curie. César, Crassus et les tribuns à leurs oidres étaient venus, déterminés peut-être à ne voir dans Catilina qu'une victime de la tyrannie oligarchique ; mais, lorsque au milieu de l'assemblée muette d'horreur, Cicéron annonçant des meurtres préparés, des incendies prêts à s'allumer, offrait de produire des preuves accablantes, que Catilina confondu ne trouvait que des injures à répondre, alors des hommes revêtus de hautes dignités, membres de la corporation la plus éminente, par respect pour eux-mêmes , devaient se prononcer énergiquement et désavouer toutes relations avec un misérable accusé de pareils crimes. Pas une voix ne s'éleva en faveur de l'accusé, et, vraie ou feinte, ce fut l'indignation générale qui le mit en fuite. La modération même du consul, sous laquelle il eut l'art de cacher sa faiblesse, imposait des ménagements semblables au parti démocratique. Cicéron ne demande pas la mort de celui qui a conspiré contre la république, il ne veut pas même son exil, car, il le dit hautement, il n'est point son juge ; il lui ordonne de s'éloigner, et pour l'y contraindre il n'a d'autre arme que sd parole éloquente. Si Catilina ne se déclare point lui-même ennemi public, alors Cicéron assume sur sa tête la responsabihtc d'une persécution dont ses adversaires pourront bientôt tirer une éclatante vengeance aussitôt qull aura déposé les faisceaux consulaires.
Une telle conduite était a la fois la plus courageuse et la plus habile: courageuse, car Cicéron, près de rentrer dans la vie privée, savait quelles accusations, quelles terribles représailles l'attendaient si la fuite de Catilina faisait avorter la conspiration ; habile, car il élevait une barrière entre les conjurés et le parti démocratique, dont l'appui tacite, ainsi que je l'ai dit plusieurs fois, faisait leur principale force. Dès que le départ de Catilina fut connu, le premier soin de
Cicéron fut d'exposer sa conduite au peuple, et a'en appeler en quelque sorte à son jugement. 11 sentait la nécessité de lintéresser à sa cause, et, consul , il n'hésita pas à se départir des habitudes de l'oligarchie romaine, qui toujours s'était appliquée à couvrir d'un voile épais le mystère de ses délibérations (1). Cette lois, au contraire, il court au Forum et se hâte de raconter ce qui vient de se passer dans la curie (2). Sa franchise paraît complète, seulement son style s'est modifié pour son auditoire. Les plaisanteries triviales y abondent, on sent qu'il veut plaire à la populace parce qu'il en a besoin. D'abord, affectant de mépriser les forces que les rebelles rassemblent en Étrurie, et les recrues que Catilina peut faire sur sa route, il s'efforce de rassurer les citoyens timides et d'exalter la grandeur des moyens dont le gouvernement dispose pour sa défense. Puis il examine la situation de la république, il fait la revue de tous les partis, et cherche quels hommes pourraient aujourd'hui s'associer encore à Catilina. «Sont-celes grands propriétaires endettés? se demandc-t-il. — Mais avec lui ils ont plus à perdre qu'à gagner. Croient-ils que leurs biens, au milieu de la dévastation générale, demeureront sacrés pour ces bandits (3) ? — Les ambitieux? (et c'est à ceux-là surtout qu'il s'adresse). Oii serait leur espoir, si le gouvernement était renversé par une faction méprisable, guidée par un tel chef? Croyez-vous que les honneurs, que les sacerdoces, les gouvernements que vous briguez aujourd'hui, vous seraient réservés, si, par impossible, Catilina l'emportait ? Non, il les donnerait à des misérables, à quelque gladiateur, à des esclaves fugitifs. Nous, au contraire, nous, les représentants de ce gouvernement contre lequel on conspire, nous sommes prêts à partager le pouvoir avec tous les hommes habiles qui le demandent par les voies légales (à), — Restent
(1) Victor Leclerc, Des journaux chez les Romains, p. 50S.
(2) La seconde Catilinaire fut prononcée devant le peuple le 5 des ides de novembre, le lendemain du premier discours.
(3) Ergo in vasialione omnium tuas possessiones sacrosanclas future puias? (Cic, Cat., 11, 8.)
(4) Non vident te cupere id, quod si adepti fuerint, fugilivo alicui, aut gladiaiori concedi sit necesse (Cic, Cat., U, 9).
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les vétérans de Sylîa... Les redoutez-vous ? Leur drapeau fait horreur à tout le monde (1)... — Puis, des assassins, des voleurs, de jeunes débauchés aussi ridicules quMls sont méprisables... Voilà les vrais soldats de Catilina, les recrues selon son cœur, et quel bonheur pour Rome d'être délivrée de cette vile engeance ! Il fera beau voir en campagne ces mignons si gracieux, aux cheveux si bien peignés, imberbes ou barbus (2), couverts, de toges... non, de voiles transparents; ces héros si vigilants, que Vaurore les trouve toujours à souper. Pauvres enfants si jolis, si délicats, si bien instruits à danser, à jouer du lulh, voir même du poignard, que vont-ils devenir par ces nuits si froides maintenant , dans la neige , au milieu des Apennins (3) ? » Après avoir pendant quelque temps donné cours à sa verve mordante en égayant son auditoire du Forum, Torateur reprend un ton plus sérieux et s'occupe à rassurer ceux qui affiliés à la conjuration flotteraient encore incertains entre le repentir et la crainte du châtiment. A ceux-là, il offre l'entier oubli du passé. « Je ne veux pas les punir, s'écrie-t-il, je veux les guérir si je le puis. Tous mes efforts n'ont qu'un seul but, c'est que les scélérats eux-mêmes ne portent pas la peine de leurs méfaits (4). »
En présence d'un danger dont il essaye de dissimuler la grandeur, on s'aperçoit que le consul ne rejette aucun moyen de flatter la multitude, et qu'il recherche ces applaudissements qu'on lui prodiguait autrefois lorsqu'il était l'orateur du peuple. Le sénat n'est pas là pour l'écouter, et il lui échappe plus d'une expression mieux placée dans la bouche d'un tribun que dans
(i) Cic, Car., II, 9.
(2) Manuce a donné la leçon de pœne barbati : j'ai suivi celle d'Orelli, hene barbati, qui coniraste avec le mot imberbes qui précède. Je suppose que la mode de la barbe avait été introduite à Rome par Caiilina. Porter la barbe, c'était alors se donner un air militaire, c'était imiter les vétérans de Sylla.
(3) Cic, Cat., II, 10.
(4) Cic, Caf.j II, 13. — Quod ego, sic administrabo, Quirites, ut si uUo modo fieri poierit, ne improbus quidem in bac urbe pœnam sui sceleris sufferat.
celle d'un consul. « On nous parle d'un soulèvement des gladiateurs , dit-il , rassurez-vous ; nos gladiateurs sont plus honnêtes gens que bien des patriciens, ils resteront dans le devoir (1). »
Ailleurs il s'exprime ainsi : a Ces hommes des nouvelles « colonies voudraient tirer des enfers le spectre de leur Sylla. « Qu'on ne me parle plus de proscriptions, de dictature. Ce « temps ne reviendra plus. Les hommes, les bêtes même ne « souffriraient plus un dictateur (2) ! »
Le consul reparaît à la fin de ce discours, qui nous a montré Cicéron sous un aspect nouveau : & S'il reste ici quelque com- « plicc c\ù Catilina, dit-il en terminant, qu'il parte, qu'il aille « rejoindre son chef. Il en est temps encore. Dans la ville, j'en- « tends que l'on soit soumis aux lois. L'auteur de tout mouve- « ment, de tout dessein coupable, apprendrait bientôt qu'il y a « dans Rome des consuls vigilants, des magistrats courageux, « une prison inexorable (3j. »