‹ Études sur l'histoire romaine [microform]; Guerre sociale-Conjuration de CatilinaChapitre 5 sur 43 · ESSA · texte numérisé non relu

ESSA

arrctésonfrèrefussentréeHementinsumontables.Enrévem^^^

le ranlôme de la loi Sempronia son dessem "f J»' J?^'^' j^ pense que de s'attacher le peuple par l'espoir d un paitage de terres', et d'effrayer ses ennemis en suspendant sur leurs têtes une arme toujours prête à frapper.

Une démonstration plus séneuse révéla b'^"'» «"^°^7'"', clairement ses projets ambitieux. On a vu que auton de tribuns ne durait qu'une année, après laquelle ils rentraient dansîa vfe privée ; Tibérius, au mépris des lois ou des usages tZ in .«lement èssavé de se faire réélire, et cette tentative lui S où la vie Ss engagea son ancien collègue au trium- S, C Papirius Carbon, à convertir en loi générale l'except^n nue Tibérius avait vainement sollicitée en sa faveur. Il Ut décréter que le tribun dont la magistrature expirerait avant qu Ïéto statué sur les rogations dont il élaitrauteur, pourrait t devrait même être réélu de préférence aux autres candulats (1). Par ce moyen, il rendait inutiles toutes les manœuvres dilatoires fréquemment employées par le sénat pour écarter les proposions d'un tribun populaire; bien plus, »f«-"-;^'' » »"' '^j'^' bitieux le moyen de s'éterniser dans sa charge. De fait, le tu bunat fut continué à Caîus dans les élections suivantes En Se temps qu'il augmentait la puissance tribunitienne, Gratis ne perdait pas une occasion de diminuer celle du sénat, ou plutôt de la caste des hauts fonctionnaires. On sa t que pour parvenir aux honneurs il fallait justifier d'un certain nombre d'années de service militaire. Or, afin d'éluder cette oi a noblcL faisait enrôler ses enfants dès l'âge de puberté. Attach à la personne d'un général, ils allaient au camp, étaient inscrits sur les rôles de l'armée, mais leur service était purement nominal (2). Cependant ils parvenaient ainsi de très-bonne heure a compléter leurs années de milice, et partant, pouvaient obtenir une charge avant d'avoir été réellement soldats. C. Gracchus fixa à dix-sept ans l'âge auquel un Romain pourrait être enrôle.

m AtiD Cil).. 1, îl ; Cfr. Epit. C ; Cic, Lai., 25.

m Ils fasJen partie de réut-major du général, et autrefois partageaienl sa tente : de là le mot d« con.ubern.um. pour exprimer leur posilioo.

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Quelques-uns ont vu dans cette loi une idée philanthropique. Rien de moins exact. Gracchus voulait seulement supprimer un abus profitable aux classes élevées et dont il aurait pu trouver des exemples dans sa propre famille, car son fière Tibérius fit sa première campagne sousScipion FAfricain, à Tâge de quinze ans (1). Gracchus se servit d'un autre moyen plus sûr pour s'attacher les soldats; ce fut de décréter qu'àTavenir leur habillement leur serait fourni par la république, sans retenue sur la solde, ce qui avait lieu auparavant. Enfin, pour ne négliger aucun moyen d'accroître sa popularité, il fit exécuter de grands travaux de routes dont il s'adjugea la direction. Le nombre prodigieux d'ouvriers employés à ces travaux pouvait au besoin lui former une armée dévouée autant que redoutable.

Déjà maître des esprits, il songea à la vengeance, devoir sacré pour un Romain. Scipion Nasica, poursuivi par Texécralion publique , n'osant demeurer à Rome, était allé mourir ignoré à Pergame (2). Mais Gracchus voyait encore dans le sénat Popilius, qui, préteur en 621, avait fait condamner plusieurs dos amis de Tibérius. Sa perte fut jurée, et bientôt parut une loi qui traduisait devant le peuple, pour être jugé criminellement, tout magistrat convaincu d'avoir rendu ou fait exécuter un jugement contre un citoyen romain, sans, au préalable, avoir obtenu Tassentiment du peuple (3). Popilius n'eut d'autre ressource que de se dérober par l'exil à la sentence qui Tattendait.

Victorieux dans toutes ses tentatives, Gracchus redoublait d'audace, chaque obstacle qu'il surmontait lui servant à élever ses visées encore plus haut. Il voulut maintenant diviser ses adversaires ; et, reprenant un projet bien connu de Tibérius, il ôta aux sénateurs le pouvoir judiciaire pour en investir les chevaliers, qu'il espéra gagner de la sorte à sa cause. Le scanilale récent de quelques arrêts qui avaient acquitté des concus-

<I) Cfr. Plut., C. Gracchus, 1.

(2) Il fut, dit-on, le premier grand pontife qui alla vivre loin de ftome.

(3) Plut., C. Gracchus , 4 ; Cfr. E. A. J. Ahrens , Eœcurs. ad Catil.yiy, p. 214 ; Orel., Onomasticon Tullt part. IIl, p. 264.

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sionnaires odieux à tout le monde, lui fournit une occasion favorable de noter d'infamie, pour ainsi dire, tout 1 ordre du sénat. Telle était, au reste, la répuUUon d'injustice et de partialité de ce corps, qu'ayant la conscience de sa propre honte U courba la tête et se laissa dépouiller sans résistance. Ce fu lederniei' triomphe de Gracchus; il en fut ébloui et se fit illusion sur ses conséquences , car il se vanta publiquement d'avoir anéanti l'autorité du sénat (1). 11 n'avait fait qu étoi^dir son adversaire qui bientôt allait se réveiller avec un redoublement d'énergie.

ResUit le plus considérable des changements que Gracchus

il) Au reite, ses projets n'allaienl à rien moins qu'à reeonslituer

complètement celte compagnie, en triplant le ^^^^''.'^%'f.ZÛnâ par des adjonctions tirées de l'ordre équestre. Ce projet fut-il présente sons la forme d'une rogaUon ? Fut-il rejeté ou simplement ajourne ? Ce •oint est demeuré lout à ikïi incertain. Tout ce qu'on sait, cest qu à la mort de C. Gracchus, le sénat n'avait encore subi aucune modih-

^^Ce"fut probablement pour diminuer la puissance des consulaires, et pour les empêcher d'acquérir une trop grande influence dans 1 Etat, qoe C. Gracchus fit rendre une loi [De provincus consularihus) qui fixait à un an la durée de leurs gouvernements (Cic, ad fam., i, 7 101 H est remarquable qu'il ne tenta pas ce qu'osèrent d autres ir'ibuns après lui; c'est-à-dire d'enlever au sénat l'assignation de* provinces • Cicéron fait, à ce sujet, l'éloge de sa modération [Pro

'^Taiteir àes lettres à César {De ordinanda republica, Ep, I, 9) nrête à C. Gracchus le projet de changer le système des comices, en faisant voter les centuries dans un ordre fixé par le sort. On connaît l'importance extraordinaire que les Romains attachaient au vote de la centurie prérogative, et il voulait enlever à la première classe le privilé-e de donner ce vole dans les comices. Peui-êlîe même esperait-il aboUr ainsi les classes et détruire l'espèce d'esprit de corps qui pouvait les diviser dans les assemblées publiques. Au reste, le passée relatif à cette prétendue rogaiion de Gracchus est très-obscur, altère peut-être, et, de plus, l'ouvrage dont il est tiré n'inspire aucune confiance. Sa date est inconnue, et suivant toute apparence c est le travail de quelque rhéteur qui se sera essayé àimiicr le style de &alliiste. Le moyen, en effet, de croire que Salluate osât adresser de tels lieux communs sur le mépris des richesses et les vertus républicaines à un homme aussi positif que César, qui connaiwait et ses mcEurs, et ses. profusipus, et sa rapacité ?

préparait à la constitution romaine. Je veux parler de Témancipation de r Italie; projet qu'il avait conçu lui-même, pour réparer la faute de son frère, ou que peut-être Fulvius lui avait suggéré. S'il réussissait, plus de Umites à sa puissance. Disposant du vote de tous les alliés, il aurait commandé en maître dans les comices. Pour s'opposer à ce dessein, le sénat avait eu recours à la tactique qu'il avait employée contre Tibérius : c'était de gagner un des tribuns ; et cette fois il choisit l'homme le plus propre à le seconder. M. Livius Drusus s'était déclaré le défenseur du sénat; mais, ne doutant pas qu'une opposition ouverte ne lui attirât aussitôt le sort d'Octavius, il s'appliquait à disputer à son rival la faveur populaire; en un mot, il le combattait par ses propres armes. Gracchus proposait-il la fondation de deux colonies italiennes, Drusus demandait que l'on en établît douze, où seraient inscrits les citoyens les plus nécessiteux (i). Le premier faisait décréter que les terres concédées aux colons seraient soumises à une faible redevance. Drusus, aussitôt, demandait que la république leur donnât des terres à titre gratuit. En même temps il s'efforçait de diviser les Italiotes en accordant des faveurs particulières à quelques peuples; tel est du moins le but d'une de ses rogations, qui, assimilant les soldats latins aux Romains, interdisait aux généraux de prononcer contre eux la peine de mort ignominieuse (2). D'ailleurs Drusus affectait un gi-and désintéressement. L'institution des colonies nouvelles donnait lieu à la nomination des triumvirs pour les partages, charges très-avantageuses et alors très-recherchées. Il déclara qu'il n'en accepterait aucune, et qu'il renonçait à toute indemnité pour les enquêtes ou les voyages qu'il ferait par ordre de la république. Chaque fois qu'il proposait une rogation populaire, il avait grand soin d'annoncer

(1) Je suppose que ces colonies étaient fondées hors de Fltalie; Drusus y voyait un moyen d'affaiblir les alliés en éloignant une portion considérable de leur jeunesse turbulente (Plut., C. GraC" chus, 9).

(2) Plut., C. Gracchus, 9. Cette rogation ne fut pas sans doute adoptée. — Voy. la mort de Turpilius, condamné aux verges par Métellus, nam civis ex Latio erat (Sali., Jiig., 69),

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auMl avait consulté le sénat et obtenu sa pleine approbation. 'Bircette conduite adroite porta ses fruits. Satisfaits d'av^^^^ du pain à bon marcbé, et comptant sur les partages des terres que leur promettait rétablissement des douze cdorues de Drusus, les plébéiens ne montrèrent plus les mêmes disposiU^ns a ec;nder Gracchus dans son projet d'émancpation de l Italie Peiit-être même, sentant leur condition de citoyens romains devenir tous les jours plus avantageuse ^^^^^^-ils moins disposés que jamais à la partager avec des hommes qu ils s accoutumaient à regarder comme d^une espèce inférieure

Caïus avait compris une des fautes de son frère, q m n avai pas su ménager lesltaliotes. En se déclarant leur protecteur, il en fit une autre, car il blessa Torgueil national de ses concitoyens, aussi chatouilleux peut-être chez le proletaiiui de Rome que chez le sénateur. Il avait prévu la résistance, et il prit ses mesures pour emporter la question de Témancipation de haute lutte Par son ordre, au jour des comices, une immense multilude d'Italiotes devait se rendre à Rome en suppliants; mais soixante mille suppliants auraient aisément dicté les suffrages. Un danger si pressant tira le sénat de sa léthargie. Le consul C. Fannius Strabon (1) fit publier un sénatus-consulte enjoignant à tout étranger de quitter Rome et sa banlieue plusieurs fours avant les comices. En vain Gracchus essaya-t-il de rendre vain ce décret en promettant son appui, comme tribun, aux Italiotes qui encourraient des poursuites pour désobéissance au sénatus-consulte; les magistrats romains, dans leurs provinces, s'opposaient au voyage menaçant de ces peuples de pétitionnaires; ils avaient des troupes pour les arrêter. On s aperçut bientôt que Gracchus afîectail une assurance que le réveil du sénat lui avait fait perdre, et il se démentit honteusement en laissant mettre en prison sous ses yeux un Ualiote son hôte, qu'il avait retenu par ses promesses. A cet aveu de son impuissance, tomba en un instant ce prestige de force qui en imposait à ses adversaires, et qui peut-être l'aveuglait luimême. Timidement défendue, sa rogation fut rejetée par une majorité considérable.

(1) À. de R. 632.

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Peu après, Gracchus partit pour l'Afrique en qualité de triumvir II allait, en exécution d'une de ses lois, établir une colonie de six mille Italiotes (1) sur remplacement de Cartha^^e On doit supposer que cette mission, qui n'avait qu'une médiocre importance, était dans les usages du temps une nécessité à laquelle il ne pouvait se soustraire, et peut-être ses adversaires saisirent-ils avec empressement cette occasion de réloigner (2). Son absence le faisait oublier, et son collègue Fulvius, qu'il laissait à Rome comme le second chef de son parti, allait, par sa violence et ses mœurs décriées, le compromettre à son insu, de la manière la plus fâcheuse (3).

Après avoir accompli rapidement les premiers actes, essentiellement religieux, usités lors de IMnstallation d'une colonie, C. Gracchus se hâta de revenir à Rome (4), pour demander un

troisième tribu nat. . .

D'après le texte même de la loi qu'il avait dictée à Papirius Carbon, sa poursuite était indue; car, depuis le rejet de l'émancipation italienne, il n'y avait aucune mesure importante dont il eût h solliciter l'accomplissement , et le seul prétexte qu'il pût alléguer, c'était l'organisation de la colonie Junonia (5) ; tel était le nom donné par lui à la colonie qui devait s'éiever sur les ruines de Carthage.

A peine de retour à Rome, il se hâta de quitter sa maison du

(1) App., Ctv., I, 24.

(2) On voit dans Ïile-Live, XXIX, 20, un autre exemple de voyage entrepris par des tribuns du peuple, en verlu d'un sénatus-consulte. « Hoc facto S. C. cnm tribunis plebis aclum est, ut compararenl inter se, aut sorte legerent, qui duo, cum praetore et legaus irent. »

(3) Je suis ici l'autorité de Plutarque (C. Gracchus, lO). Appien rapporte que Fulvius accompagna Gracchus dans son voyage. Mais le fait me paraît peu probable ; du moins c'eût été de leur part une faute trop grossière de laisser à Rome leur parti sans un cbef pour le diriger.

(4) Son voyage ne dura que 70 jours (Plut., C. Gracchus, 11).

(5) Il ne peut être question de son projet sur la réorganisation du sénat, car ses adversaires ne le combatUrent qu'au sujet de la colonie nouvelle (App., Ctv., I, 24). — Junon, ou la Dea Cœlestis, était la divinité tutélaire de l'ancieDae Carthage.

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moût Palatin, pour en prendre une autre .d^" ^"^^^^^ habité par le bas peuple. C'était une flatterie dont il saperait Ïe 1 s'plébéiens lui sauraient gré, et en même t-ps une me- Le de précaution, utile dans un temp. de troubles. Pour :rs afs rln ascenda.U sur la mulUtude, il "'«st pas de peUt mo5en nui lui parût à dédaigner et dont .1 ne fU usage On Stl goût effréné des Romains pour les combats de gUd.a- J^" Un des dernier, actes de sa charge fut de fa.re abattre les échafauds que les riches avaient fait élevé,- pour voir a leur aise un de ces spectacles, car alors U n'y avaU pas de c. que permanent à Rome; une place pubUque servait a ^es fe es san^ glantes, et les spectateurs j assistaient sans d.stmcUon de rang (1). A la vérité, rien ne pouvait être plus agréable au peu pie que de voir un tribun s'occuper ainsi de ses plaisns; mais en revanche, les collègues de Gracchus, les gens "cbes , et même tous ceux qui étaient en état de payer une place commode, en conçurent un vif ressentiment, etce f-'^o^ "J^ lui fit perdre plus d'un ami. On attribue même a cette seule imprudence l'échec qu'il éprouva peu après dans les comices où il ne put parvenir à se toe élire cette fois (2). Furieux, Gracchus quitta le forum, en disant aux Jf"»'^^ P^^,™;.^\^;" le raillaient de sa défaite, « que bientût il les ferait rire a la façon de Sardaigne (3). »

(1) Plut., C. Gracchus, 12. Ce ne fui que longtemps après, que des plac s dis. nctes furent assignées aux différentes classes du peuple Vers l'an 675, les rangs et les sexes étai^^nt encore confondus comme le prouve la curieuse anecdote d'une dame '•«"'^'"f fi"f!'"' %,ft Je déclaration d'amour pendant un combat de g'-'^"'!^"" f"'^; Sul XXXV). Cependant, en 500, une tentative ava t ele la te pat S censeurs' pour donrler aux sénateurs des places séparées (Liv. XXXtV, 44). Il semble que cette mnovation neut pomt de

'"îîTon accusa les collègues de Gracchus, qui présidaient au de>nillement du scrutin, de l'avoir falsifié. Depuis la loi «"".nm rendue en 615, les suffrages ne se donnaient plus à haute voix, ma,» sinscri

raient sur des lablettes. , , „ j.. i. oor.

(3) Allusion à l'effet prodoit par une herbe vénéneuse de la Sardaigtie, qui donnait, dil-on, la mort en causant la convvAs.on du me (Sali., Frag.t LU, 165 ; Solin-., ÏV, 4).

Aux comices consulaires suivante, le premier consul nommé fut L. Opimius, son adversaire déclaré (1), qui annonçait ouvertement le projet de faire casser les lois semproniennes, et particulièrement celle qui fondait la colonie Junonia. Réduits à la condition d'hommes privés, Gracchus et Fulvius voyaient leurs ennemis s'affermir au pouvoir, et déjà ils n'avaient plus que la ressource d'une émeute. Fulvius depuis longtemps s'y préparait sans scrupule, et s'efforçait d'y entraîner son ancien collègue, excité d'ailleurs dans le même sens par ses amis et une partie de sa famille. Déjà quantité de soldats italiotes, déguisés en ouvriers, arrivaient à Rome, embauchés, dit-on, par la fameuse Cornélie, mère desGracques (2). Fulvius ne doutait pas que le peuple ne prit parti aussitôt qu'il verrait ses anciens tribuns à la tête d'une tix)upc déterminée.

D'abord, de part et d'autre, on se rendit au forum , pour se compter, et se préparer h une lutte qui paraissait inévitable. Presque tous les citoyens y venaient armés de poignards, ou de styles à écrire, assez longs et assez solides pour devenir des instruments de mort au besoin (3) -, les querelles fréquentes et meurtrières de la place publique avaient fait inventer cette arme à l'usage spécial des comices.

Opimius demandait la suppression de la colonie Junonia, au nom de la politique et de la religion, a Les ruines de Carthage, ses campagnes désertes , devaient, disait-il , rappeler à jamais aux nations étrangères le sort réservé aux ennemis de la république. Scipion avait voué cette rivale de Rome aux dieux Mânes et à la Ten-e , et c'était un sacrilège de ranimer ce cadavre. Puis il cherchait à eff'rayer les esprits superstitieux par le récit de prodiges récents qui marquaient le couiroux céleste. Entre autres, il lisait sérieusement des lettres dAfnque annonçant que des loups avaient emporté les jalons qui mai^ quaient le territoire de la colonie. A ces déclamations, Fulvius en opposait d'autres. —Pour une satisfaction de vanité, l^i sénat

(1) A. de R. 633.

(2) Plut., C. GracchiiSy 13.

(3) Plut., fbid.

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priveiait-il six mille alliés fidèles d'un tarri oire fertile qu Us avaient arrosé de leur sang? Ces lettres d'Afrique n'etaie.U que de grossières impostures, et les véritables loups qui empoitaieni ies ialons, c'étaient les sénateurs qui voulaient faire mourir de fa m leu s compatriotes. Pendant que Fulvius haranguai la multitude, Gracchus, flottant entre cent résolutions c^^^^^^^^^^^ s'était retiré sous un portique voisin du Forum d ou il observa t mouvements de rassemblée, entouré d^m groupe de clients Près de lui vint à passer un licteur d'Opimius, pori les Vailles d'une victime sacrifiée par je -sul; c^^^^^^^ peut-être un des menus profits de son emplo. Cet homme s'avançait en criant : « Place, mauvais citoyens ! » En apercevant Lcchus, il étendit vers lui la main avec un gcs e de bravade, eneore usité en Italie, et auquel les gens de la tampagne de Rome répondent aujourd'hui par un coup de couteau Il tomba aussitôt percé de vingt coups de stylet , maigre 1 s efforts de Gracchus pour le sauver. A Vinstant la foule s émeut , la plupart, croyant que le combat va s'engager immédiatement prennen la fuite; on se pousse, on crie, on se menace. Shus s'épuise en vains efforts pour se faire entendre ; mil e clameurs confuses couvrent sa voix. Enfin Fu vius 'entraîne abandonnant le Forum à Opimius, qui fait placer le cadavre de son licteur sur un brancard magnifiquement orne. Un cortége de sénateurs l'accompagne, et cette pompe funèbre passant dans les principales rues de Rome, semble appeler sur bracchus la vengeance de tous les bons citoyens. ^

De part et d'autre la nuit se passa en préparatifs. D un co c, Fulvius, voyant la guerre déclarée, enivrait son monde et lui distribuait des armes enlevées aux Gaulois, suspendues dans sa maison, comme un témoignage de son triomphe Sa troupe se composait de ces Italiotes enrôlés par Cornelie, de ses clients et de ses esclaves. Gracchus, toujours irrésolu, ne donnai aucun ordre, et loin d'animer ses partisans, se renfermait seul dans sa maison, en proie à un morne abattement Dans 1 autre camp Opimius n'était point oisif. Il rassemblait des soldats, élaWissail des corps de garde, s'assurait dos prinripaux quartiers et convoquait le sciiai dans le temple de Castor, au centre

de la ville. Là, il avait établi son quartier général tons la protection d'un corps d'archers crétois, troupe étrangère, qui se rendait probablement à une des armées romaines, et qu'il avait arrêtée dans sa marche, prévoyant une lutte sanglante.

Au lever du soleil, Fulvius, traînant à sa suite Gracchus consterné de son audace et sans énergie pour la seconder ou pour la retenir, se saisit du mont Aventin, cette forteresse naturelle de la liberté plébéienne. Là, il commença à se retrancher dans un temple de Diane, appelant le peuple aux armes, promettant même la liberté aux esclaves qui viendraient le joindre. Déjà sa troupe s'élevait à quelques milliers d'hommes ; mais la plupart étaient sans armes. Les boucliers et les sabres gaulois d'une partie de ses adhérents, les cris de guerre que poussaient ses mercenaires italiens, loin de lui rallier la populace de Rome, inspiraient une sorte d'horreur, car le peuple voit toujours avec un sentiment de haine une troupe étrangère intervenir dans ses querelles intestines.

Pour conserver jusqu'au bout les apparences de la légalité, le sénat somma Gracchus et Fulvius de venir rendre compte de leur conduite dans le temple de Castor. Tandis que Fulvius veut commencer le combat, que Gracchus s'efforce d'entrer en accommodement, les soldats d'Opimius s'assurent des principaux débouchés, contiennent les esclaves et resserrent l'insurrection sur le mont Aventin. Une émeute qui se défend est déjà vaincue. Après quelques heures passées en pourparlers inutiles, Opimius donna le signal de l'attaque. Il suffit de quelques décharges de ses archers pour disperser cette multitude sans ordre. Ce ne fut point un combat, mais une boucherie. Les soldats du consul s'attachaient surtout à la poursuite des deux tribuns, car il avait promis de payer leurs têtes au poids de l'or. C. Gracchus, réfugié dans un bois sacré, sur l'île du Tibre, se fit tuer par un esclave qai seul ne l'avait pas abandonné. Pour Fulvius , il se cacha quelques moments dans la maison d'un plébéien son client. Mais le quartier était cerné; Opimius menaçait d'y mettre le feu si l'on ne lui livrait le proscrit. Alurs rhôte de Fulvius, effrayé, mais n'osuiit violer ouvertement les droits de l'hospitalité et du patronage, fît dénoncer

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par un tiers la rotraite du malheureux tribun 'l^^^ sur-le-champ. On pilla sa maison et celle de C. Giacchus ei les. Jda^Sgers firent main basse sur tous leurs adhèrent . rorsàu- is toent las de tuer, les bourreaux leur succederen • Ses ma heureux, convaincus d'être les amis ou les cl.en s SeScchus, furent jugés sommairement et auss... ctranje^^^ On n'épargna ras même un fils de FuWius, enfant de qumje ans arrêTavant le combat, au moment où, le caducée a a m"(n, «t'avançait en parlementaire ('^ ^-s m.le ca avre

qui jinclmient les rues de Rome ^'"•«"« J*'*^'**' !„',%^S,r défense fut faite auK veuves des morts de porter leur douU (2). En n r ssaSé de vengeance, le sénat fit P-f-' ''dié uk Conmémdre de cette honible tragédie, un temple d.d.c a la Con corde s-éleva dans le Forum arrosé de tant de sang. Par cette mt; lâsion. le sénat rappelai* a«^ plébéiens etleur.mpu^^ sancc et le châtiment qui attendait leurs tentants pour se

'"onietut voir sans ét.nnement ces alternatives étranges di ce ^ de faiblesse, qui tour à tonr élèvent ou aba.ssen les deux factions ennemies. Tantôt le sénat accepte les lois 1 plus dures des tribuns, qui semblent les maîtres absolus de la république; taoïfôt, déployant une vigueur soudame .1 les écrase comme les plus vils adversaires. A cette époque, le s nat ne formait plus une caste séparée dn peuple; c cta.t une rcunion de fonctionnaires incessamment renouvelée par 1 adjonction des hommes que la faveur populaire élevait aux honneur. Mais cette assemblée possédait d'immenses richesses et i enfermait dans son sein presque ^^^J^^^^TcZ^^ ^s expérimentés. L'esprit de corps et des mterets «''"^«î™^ '^ unissaient dans toutes les circonsta«es ou leur autonle eu t compromise. Toutefois, le penpte exerçait une influence sou-

(,) En cons-déralion de son âge. te clémence romaine lui accorda de choisir un genre de mort (Plut, C. Croccfc"», H). -..„,„

(21 Udnia, veuve de Gracchus, fui privée de son douaire. Cet açle de basse vengeance est d'autant plus à remarquer, que. dans les *oeurs romaines, les femmes étaient loujotrrs épargnées au miUe. iSes réactions poliiiques»

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veraine dans les élections et la rédaction des lois. Armes d'un pouvoir immense, ses tribuns, d'un seul mot, annulaient toutes les décisions du sénat. Mais, aussi, le sénat avait toujours une place réservée aux ambitieux ; U pouvait les détacher de la cause populaire en se les incorporant; aristocratie d'autant plus puissante qu'elle se recrutait sans cesse dans les rangs mêmes de ses ennemis. EUe avait toujours une païUe des tribuns à sa disposition, et l'art de séduii^e ses adversaires était un de ses principaux moyens de su£cès.

D'un autre côlé, cette masse colossale qu'on appelait la plèbe romaine se composait de deux éléments distincts dont la division détruisait toute la force. Dans Fun se trouvaient les citoyens possédant quelque patrimoine, et à ce titre soumis au recrutement; la plupart laboureurs et soldats, endurcis aux travaux des champs, habitués aux armes et aux dangers. Dans l'autre, on ne voyait que des prolétaires subsistant d'une chétive industrie ou des libéralités de leurs patrons. Les premiers, campagnards, accoutumés à l'obéissance des camps, voyaient toujours sous la toge des sénateurs la pourpre de leurs généraux. Les autres, vivant à Rome presque en mendiants, témoins assidus des querelles politiques, passant leur vie au Forum, ne respectaient aucun rang, et ne connaissaient d'autre autorité que celle des orateurs qui leur promettaient des terres ou des distributions de blé. Unies, ces deux portions du peuple romain étaient invincibles. Uhabileté du sénat consistait à les diviser. Pour y parvenir, il suffisait de gagner les campagnards ou seulement de les écarter. Une guerre, un riche butin à partager, les travaux de l'agriculture, changeaient les dispositions ou la nature même d'une assemblée populaire.

Tibérius avait les intentions les plus pures : il aimait sincèrement sa patrie. Il avait sondé la plaie qui lui rongeait le cœur, et peut-être avait-il trouvé pour la guérir un remède efficace dans le rétablissement des lois liciniennes. Malheureusenient, entraîné par la fougue de la jeunesse, sans avoir mesuré ses forces, il voulut déraciner tout d'un coup des abus qu'il aurait dû miner lentement. Ses mesures d'exécution, empreintes d'une rigueur exagérée, devinrent impraticables. Puis, la résistance

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de ses adversaires rajant conduit à des actes de violence, lui enleva Vappui de tous les gens de bien et le jeta dans les bras des hommes les plus dangereux et les plus criminels. Depuu la déposition d'Octavius, ses ennemis purent, avec un semblant de raison, le dénoncer comme un tjran qui ne cherchait qu a «atisfaire son ambition personnelle.

Son frère commença sa carrière, raii par on sentiment aveugle de vengeance et de haine. 11 n'eut qu'un but celui d abaisser le sénat. Moins désintéressé que Tibérius, il ne montra ni sa douceur ni sa modération, et cependant il ne sut pas plus que lui trouver de l'énergie lorsqu'il fallut en venir a une lutte décisive. Les deux frères eurent une même fin parce que leurs fautes furent les mêmes. Us ne s'appuyèrent que sur la populace urbaine. Hommes de tribune, ils ne pouvaient, il est vrai, commander qu'aux habitués du Forum. Hommes de guerre, ils se seraient attaché les soldats, les campagnards, et peut-etie eussent-ils pu avec leur épée réformer la république. U n Y a qu'un général qui puisse accomplir une révolution.

Malgré la sanglante catastrophe qui venait d'accabler la faction populaire, les lois des Gracques subsistaient toujours, protégées par les intérêts nouveaux qu'elles avaient crées. Les chevaliers conservaient le pouvoir judiciaire les tribuns le droit de se faire réélire, le peuple la taxe du ble. Q»»"* al»l^ agraire, le seul de ses articles qui fût exécute, ou peut-eti-e exécutable, à savoir, celui qui interdisait la vente des biens domaniaux (1) portait à tous les citoïens un trop notable préjudice, pour qu'on ne cherchât pas à l'abroger. Peu après la mort de C Gracchus, cette restriction fut aboUe sans que le peuple s y opposât; car dans la situation des choses, elle était phis onéreuse que profitable pour la plupart des petits propriétaires. Souvent hors d'état de cultiver leurs champs, ils n'en retiraient

(1) App., CiV., Il 27.

aucun fruit, et cependant demeuraient soumis à payer un loyer au trésor public. Mais ce n*était point assez ; mutilée, sans force, la loi Sempronia n'en restait pas moins une arme redoutable sous la main de quiconque se serait senti assez d'audace pour en demander l'exécution . Un tribun obscur, Sp. Thorius (1), excité sans doute par le sénat, proposa et obtint son abrogation complète ; il eui même l'adresse de persuader à la muUilude qu'il réalisait les intentions de son auteur. Thorius permit la possession d'un nombre illimité de jugères sur le domaine public, mais en même temps il décréta que la redevance à laquelle ces biens étaient soumis (2), au lieu d'entrer dans le trésor de la république, serait répartie entre tous les pauvres plébéiens, qui, d'après la loi Sempronia, auraient dû prendre part au partage des terres. C'était instituer une taxe des pauvres. On conçoit facilement que cette loi fut bien accueillie par une populace affamée et paresseuse, qui croyait obtenir plus que C. Gracchus ne lui avait promis. En effet, Thorius leur donnait le revenu sans le travail. Toutefois, leur illusion fut d'assez courte durée. Bientôt l'épuisement du trésor, causé probablement par les désastreuses invasions des Cimbres, obligea de donner une nouvelle destination aux reverms du domaine, et de les applique!- en entier aux besoins de la guerre.

Un autre effet de l'imminence du danger fut de suspendre pour un temps toutes les divisions intestines. Plébéiens et sénateurs, Italiotes et Romains, comprirent que s'ils ne s'unissaient contre Tennemi commun, ils seraient tous engloutis dans une ruine générale. Dès l'année 641, une masse innombrable de barbares, Cimbres et Teutons, avaient insulté les frontières orientales de la république, et battu le consul Cn. Papiiius Carbon au pied des Alpes noriques. Mais ce torrent qui menaçait de tout renverser sur son passage, disparut aussi subitement qu'il s était montré, et changeant de direction, alla se

(1) Il y a quelque incertitude sur ce nom. (Cfr. Cic», Brut., 36; App., Civ., I, 27, et la note de Schweiphaeuser).

(2) Tib. Gracchus avait supprimé la redevance; mais sans doute elle était restée exigible jusqu'à la nouvelle répartition des terres prescrite par sa loi (App., Civ», I, li).

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précipiter sur la Gaule. Là, les hordes cimbriques, attaquée?

! pturs reprises par les Rotins, lonqu'ellcs s'aPP-cha.

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^s r^t^nUa tSe qulls avaient -Pect^^rî lors, et firent essuyer à la république, ^">- - ^°^J^^^^ ^^^f^^^^^^^

ffrénublique l la aissaient respirer quelque temps, so.l qu r ÏRome les frappât encore d'une te"- sec^^^^^^^^^^^^^^

que le pillage étant le seul but de leurs '^^^''^tlosiZ. lussent attaquer l'Italie qu'après avoir epu>se >es prov »« qu'ils laissaient derrière eux. Cette fois, .Is se d.r ge.e^^u TEspagne, mais ils annonçaient qu'à leur retour ils marche

""'ZlZs^Z^se tournèrent alors vers un homme, naguère i Jor" qui arrenTau consuUt à force de basses int«gues, a^a out d'un coup révélé le génie d'un S-"d «^P^Mt C. Marins venait de terminer la guevre de «""■'d'e. eUamenaU captif le roi Jugurtha, qui pendant s.x ans '^^^''' °" J"^^' ^^ Jelé. ou lassé les plus habiles g«n«;^"\de Rome Depm longtemps la légion romaine, que Pyrrhus et Ann.bal avaient longtemps, id icfei ^hpf h 'rouvre d'organ sation mili-

admirée, passait pour un chel-d œuvre a o b ,

taire auauel il était impossible de retoucher. Toutefois, dans rgradeTLférieurs, où il avait servi long-e^ps, Man- avait observé les imperfections, et devenu consul, ■' «^ '=^'^^;

^r^^aïs^rsan^^^^^^^^

posa désormais d'infanterie pesamment arm«e.

SUR LA GUERRE SOCIALE

améliorations à introduire. Ses réforme» eurent une plus grande portée, car elles réagirent sur la constitution de la république, qu'il altéra en admettant dans les légions la ciasse des prolétaires, jusqu'alors exclus de la milice ; devenus soldats, ils acquirent une importance nouvelle. Artisans, mendiants, vagabonds, il avait enrôlé pour la guerre de Numidie tous les jeunes horam'es robustes, se souvenant du mot de Pyrrhus, qui ne demandait que des hommes forts, parce qu'U en savait feire des soldats. Cette mesure, au reste, était une nécessité à laquelle il on fallait venir tôt ou tard, car la classe moyenne, composée des cultivateurs campagnards, supportant autrefois presque seule tout le fardeau du recrutement, s'épuisait de jour en jour, et bientôt la république eût été réduite à ne se défendre qu'avec

des soldats étrangerB.

Les Cimbres laissèrent à Marius près de trois ans pour organiser son armée, et pendant ces trois années, et deux autas encore, il conserva toujours te consulat, car on était persuade que seul il pouvait sauver Rome attaquée par des ennemis si redoutables. Il justifia cette confiance. En 652, il battit complet tcment auprès d'Aquœ Sextiœ les Teutons, qui se dirigeaient sur rilalie par la route des Alpes marilimes ; et, l'année suivante, repassant les monts, U extermina dans les plaines de Vercellae les Cimbres, qui, s'étant séparés des Teutons, avaient franchi les Alpes rhétiennes et envahi la Gaule transpadane.

Dans cette guerre de géants,, les Italiotes se montrèrent braves et dévoués. 11 est vrai que la grandeur du pcril rendait alors moins injuste et plus doux le gouvernement de la république. Un moment, les Marses avaient paru disposés à profiter des malheurs de Rome pour secouer le joug; mais le danger commun, le sentiment de nationalité et d'orgueil qui unissait tous les peuples libres de la Péninsule, enfin, l'adresse et le crédit de L. Cornélius Sylla, chargé de recruter dans leur pays, leur avaient fait préférer la domination romaine à l'alliance des barbares (1). De son côté, Marius s'était fait aimer des alliés. Il honora et récompensa lear bravoure. 11 donna le droit de cite

(l) Plut., Sul.f\»

ESSAI

romaine à plusieurs militaires italiens. Sur le champ de bataille de Vercellae, il accorda le même droit en masse à tout le contingent de Camerinum, composé de deux cohortes, dont l'admirable résistance avait décidé le succès de la journée (1). Ces récompenses inusitées, qui pouvaient exciter les prétentions de tous les Italiotes, furent sévèrement blâmées par le sénat, qui reprocha au consul d'avoir fait citoyens romains des montagnards de rOmbrie, que leurs traités avec la république plaçaient au dernier rang des alliés (2). — « Au milieu du tumuke des armes, répondit Marins, je n'ai pu me rappeler la lettre des traités (3). » Les soldats de Camerinum conservèrent le droit de cité ; mais l'opposition du sénat montrait aux Italiotes qu'ils ne devaient pas compter sur sa reconnaissance, et qu'ils rencontreraient à jamais dans ce corps une inflexible rigueur.

C'était toujours parmi les tribuns du peuple qu'ils trouvaient des protecteurs, car pour gouverner les comices ces magistrats ambitieux avaient sans cesse besoin de masses dévouées. Peu après la défaite des Cimbres, L. Apuléius Saturninus devint le patron des alliés. Il était arrivé au tribunat par une violence inouïe ; au milieu du Forum, il avait fait tuer son compétiteur, et sa faction l'avait proclamé, après avoir mis en fuite les citoyens qui s'opposaient à son élection. On dit que Marins, qui venait d'obtenir un sixième consulat (4) en achetant les suffrages, avait mis à sa disposition pour cette émeute ses soldats licenciés, tirés, comme on l'a vu tout à l'heure, de la dernière classe du peuple. Saturninus s'annonçait comme le successeur des Gracques, et fort de l'appui que lui prêtait Marins, il se flattait de ressusciter leurs lois agraires, et probablement de faire triompher les projets de Caïus sur l'émancipation de ritalie. Toutefois il semble qu'il ne voulut arriver que par degrés à cette grande mesure, et qu'il espérait y préparer les esprits en favo-

(i) Val. Max , V, 8.

(2) Les Ombriens s'étaienl mêlés aux Gaulois cisalpins.

(3) Val. Max., loc. cit.— Plul., Mar., 28.— Cic, Pro Cor, Balbo,iGf soutient qu'un général peut récompenser ainsi les services rendus par des alliés ou même par des étrangers.

(4) A. de R. (>54.

SUR LA GUERRE SOCIALE

risant et en augmentant les naturalisations individuelles. Tel est, je crois, Tespiit d'un plébiscite qu'il fit passer, par lequel U investissait Marins du pouvoir de faire trois citoyens romains dans chaque colonie jouissant du droit du LatiunD (l). C'était encore un moyen de légaliser et d'étendre les récompenses que Marins avait promises à ses soldats italiens pendant la guerre cimbiique. Un des principaux adhérents de Saturninus, C. Servilius Glaucia, cherchait par des mesures semblables à se rendre agréable aux alliés. Dans une loi qu'il fit adopter contre les concussionnaires, il introduisit une disposition spéciale pour accorder le droit de cité romaine à tout Latin qui parviendrait convaincre de malversation un magistrat de la république (2).

(1) Voy. Cic, Pro Cor. Dalbo, 21, 48. Dixit (L. Anlislius) fundum ^opulum Spoletinum non me factum. — Videhat enim populos, de suojure, non de nostro, fundo^i fieri solere ; sed cum lege Apuleia coloniœ non etsent deductœ, qua lege Saturninus C. Mario tulerat ut in singulas colonias 1er nos cives romanos facere posset, negabat hoc beni-licium, re ipsa sublata, valere posse. On ne sait si ce passage s'applique aux colonies latines fondées par Saturninus, ou bien à toutes les colonies existantes qui se trouvaient régies par le même droit. Celte dernière opinion me paraît la plus vraisemblable, car les auteurs qui mentionnent les colonies de Saturninus, les placent dans les provinces, Appien aans la Gaule, Aurélius Victor dans la Grèce, la Macédoine, la Sicile, l'Afrique.

(2) La date de la loi Servilia est incertaine. Le plus grand nombre des auteurs la rapportent à l'année 554, pendant le sixième consulat de Marius, Glaucia étant alors préteur. M. Klenze (cité par Orelli, Index leg., p. 270) remarque qu'à cette époque toutes les mesures soutenues par le parti démocratique étaient converties en plébiscites, et par conséquent qu'elles ne devaient pas être présentées par un préleur, car Cl magistrat convoquait seulement des comices par centuries. A l'appui de son opinion, M. Klenze aurait pu citer ce mot de Glaucia : « Lorsqu'on vous présente une rogation, disait-il au peuple, écoutez seulement le début. Si cela commence par ce préambule : le dictateur, le consul, le préteur, le maître de la cavalerie, soyez assurés que cela ne vous regarde pas. Faites seulement attention à la formule finale : quiconque à l'avenir... et prenez bien garde qu'on n'y glisse quelque disposition pénale à votre préjudice. » ((^ic , Pro Rab. Post , 6). Suivant M. Klenze, toute loi populaire, à cetie époque, n'éiait pr'sentée que par un tribun, et, eu conséqu.iic.-, il suppose que celle-ci fut rendue pendant le tiibuual de Glaucia, dviit par ap«

ESSAI

Les lois de Saturninus relatives à rétablissement de colonies nouvelles étaient également toutes favorables aux ilaliotes. Le territoire de plusieurs cités de la Gaule que les Cimbres avaient envahi, étant devenu, à ce qu'il prétendait, partie du domaine de la république, depuis que Marins en avait chassé les barbares (l), Saturninus y envoyait des colonies latines, c'est-àdire, ayant k droit du Latium, et composées d'Italiens (2). C'était un acheminement à la naturalisation complète des Italiotes, que de les élever en quelque sorte d'un degré, en les assimilant aux Latins. Mais à Rome, le peuple était trop avide de distributions de terres pour voir avec plaisir une mesure profitable seulement à ses alliés,* aussi la loi Apuleia fut-elle, au rapport des historiens, aussi odieuse au sénat qu'au peuple. On a peine à comprendre quel pouvait être l'intérêt de Saturninus. Peut-être obéissait-il à un ordre de Marins, qui avait fait quelques promesses aux contingents italiens dans sa dernière campagne. Peut-être était-ce de sa part une première tentative pour se concilier l'affection des alliés; tentative qui couvrait des projets plus vastes et qu'il est impossible de pénétrer aujourd'hui. Enri!i,et cette dernière conjecture s'accorde avec le caractère du tribun, on peut supposer qu'il avait été gagné par des spéculateurs, ou par des sénats de villes italiennes. Pour un homme de cette espèce, l'appât du gain était le mobile le plus puissant. Quoi qu'il en soit, sa loi passa, mais après une émeute sérieuse

proximaiion il fixe la date entre les années 648 el 654. Mais peut-on dire que la loi Servilia de pecuniis rtpttundis fût une loi populaire.^ Les seules disposilions nouvelles qu'elle ait introduites sont celles qui regaidenl les Latins. Or, elles étaient loin d'être agréables à la populace romaine. — Quille que soit la date de celte loi, on remarquera que la question de l'éniaDcipalion des alliés se mêle à tous les débats politiques, et l'on en peut conclure Gorabien elle préoccupait alors tous les esprits.

(1) Aux yeux des Romains, les Gaulois, leurs sujets, avaient perdu tous droits sur ce territoire en se laissant dépouiller par les Cimbres ; en outre, plusieurs peuples gaulois ^'étaient rendus coupables d'avoir bien accueilli les barbares, avec lesquels ils avaient des rapports de mœurs et d'origine. Ce crime méritait une confiscation.

{1) App., Civ.f I, 29, in fln«.

SUR LA GUERRE SOCIALE

dans laquelle les soldats licenciés de Muiius chassèrent du Forum les partisans du sénat et les plébéiens que Saturninus n'avait pu entraîner. Dans ces scènes de désordre. Marins joua le rôle le plus odieux (1). D'abord, affectant une grande horreur pour les violences de Saturninus, il excita les sénateurs et surtout Métellus, autrefois son bienfaiteur, maintenant son ennemi particulier, à protester contre la loi nouvelle. Puis, lorsqu'il les vit compromis de la sorte, il se rétracta avec impudi:nce, laissant à Mdtellus le choix de se déshonorer en imitant sa bassesse, on d'encourir les peines très-sévères portées par Saturninus contre les sénateurs qui refuseraient leur adhésion à son plébiscite (?). Métellus n'hésita point et s'exila.

En vertu de la loi Papiria (3), Saturninus se fît proroger le tribunat. Il semble qu'il sentit le besoin de donner à sa facHon l'appui d'un nom plus populaire que le sien, car il essaya de rallier les débris du parti des Gracques en supposant un fils de Tibérius recueilli par ses soins, puis élevé dans la retraite. On dit qu un de ses allranchis , suivant Appien un esclave fugitif, s'était chargé de jouer ce rôle ; mais il fut démasqué par Sempronia, la veuve de Scipion ÉiTiilien et la sœur des Gracques ( i).

Saturninus ne connaissait qu'un moyen de réussir, c'était d'assassiner quiconque lui résistait. Prévoyant qu'un de ses adversaires, C. Memmius, allait être nommé consul, il le fit poignarder sur la place publique par des bandits qu'il avait à ses ordres. Puis, accompagné de Glaucia et d'une troupe de désespérés, il s'empara du Capitole, dont il fallut faire le siège en règle. En sa qualité de consul, Marins fut chargé de commander les troupes qu'on dirigea contre ce furieux. D'abord, Tattaque fut si mollement conduite, qu'il fut évident pour tout le monde que le consul le ménageait à dessein. Mais le peuple s'étant joint aux soldats et ayant coupé les conduits qui amenaient Teau dans le Capitole, les insurgés mirent bas les armes, et se ren-

(1) Wut, Mur., 30. Anecdote bouffone de ses conférences avec le sénat et Saturninus.

(2) Voy. Onomasticon TulU Orelli, lex Apuleicu, p. U7.

(3) Voy. § III.

fi) Aurel. "Victor., Saturn. — App., Liv., I, 32.

ESSAI

dirent à Marius par une espèce de capitulation dans laquelle il leur promit la vie sauve. Provisoirement il les fit enfermer dans la curie Hostilia; mais la populace escalada Fenceinte, et, découvrant le toit, assomma à coups de tuiles Saturninus, Glaucia et ses complices, sans qu'aucune tentative fût faite par Marius ou par le sénat pour les sauver, ou du moins pour les punir dans les formes légales.

Rien de plus obscur que cette révolte ou §ette conjuration, à laquelle tout porte à croire que Marius ne fut point étranger, mais qu'il se hâta d'abandonner dès qu'elle n'eut plus de chances de succès. Sans doute, il avait intérêt à ce que le secret des conjurés pérît avec eux. Toute insurrection allègue des griefs vrais ou prétendus, arbore un drapeau quel qu'il soit. Ici l'tiistoire ne nous a conservé aucune trace des desseins de Saturninus. Si l'on en juge par la tendance que révèlent celles de ses lois qui nous sont connues, il n'est point improbable que Témancipation italienne fut son cri de ralliement ; du moins, la fureur de la populace et le soin qu'on prit de cacher le motif de la révolte, s'expliqueraient assez naturellement par cette hypothèse.

Une espèce de fatalité semblait peser sur la question italienne. Chaque tentative malheureuse, en augmentant le nombre de ses ennemis, éloignait d'autant plus une solution favorable. Les alliés avaient vu le sénat et le peuple se réunir pour résister à leurs prétentions. A la vérité, ils pouvaient bien trouver encore parmi les ambitieux de Rome des hommes de talent prêts à prendre leur défense, mais il était évident que la masse de la nation se révoltait à l'idée d'associer à sa grandeur ceux qu'elle regardait comme des sujets indociles. Une seule cause peut-être retenait une explosion que les esprits prévoyants regardaient comme Imminente : c'était la facilité que trouvaient alors tous les Italiotos riches et en état d'avoir des prolecteurs à Rome, pour éluder les lois relatives au droit de bourgeoisie, et se soustraire ainsi aux charges accablantes qui pesaient sur leurs villes. Le sénat, présumant trop de sa puissance, voulut fermer la seule issue qui restât à ce flot de griefs longtemps accumulés ; il l'obligea de rompre ses digues.

On a vu qu'une loi ou plutôt qu'un traité permettait aux lia-

SUR LA GUERRE SOCIALE. 61

tins d'obtenir le droit de cité romaine, en établissant leur domicile à Rome, pourvu qu'ils laissassent des enfants dans leur ancienne patrie. Mais cette restriction n'était pas rigoureusement observée, et les magistrats chargés de faire les recensements se montraient d'autant plus faciles pour ces émigrés, que les guerres continuelles de la république diminuaient la population de Rome d'une manière alarmante. Quant au reste des alliés, ils parvenaient également à changer de patrie et à se procurer une condition meilleure. Les uns, par une vente simulée, livraient comme esclaves leurs enfants à un citoyen romain qui les affranchissait aussitôt. D'autres profitaient de l'établissement de colonies romaines pour s'y rendre et s'y faire inscrire au nombre des colons. Il paraît que cette permission était rarement refusée, car on voit qu'en 558 on l'accordait à tous les Italiens qui n'avaient pas pris parti pour les Carthaginois (1). J'ai déjà cité l'exemple remarquable de la colonie de Frégelles, qui seule avait reçu quatre mille familles samnites ou péligniennes (2). Enfin la vigilance des censeurs ne pouvait empêcher qu'à chaque dénombrement, un certain nombre dltaliotes établis à Rome depuis quelques années ne se fissent inscrire à la dérobée dans quelque tribu de la ville (3).

Il fut un temps où les villes alliées réclamaient avec énergie contre ces émigrations, car malgré les pertes de citoyens qu'elles éprouvaient ainsi, elles n'en étaient pas moins obligées à fournir le même contingent militaire. Vers l'année 577, le sénat prit des mesures pour mettre un terme à cette espèce de fraude, et particulièrement pour défendre les ventes simulées au moyen desquelles on éludait la loi. Le consul C. Claudius Pulcher publia un décret portant : « que tous les Latins ou Italiotes qui, à dater de la censure de M. Claudius et de T. Quinc-

(1) Liv.,XXXllI, 2.

(2) Liv., XLI, 8.

(3) Le cens n'ayant lieu que tous les cinq ans, on conçoit que dans une grande ville, on [ùi sans peine en imposer aux censeurs. En 662, M. Perpcrna fut nommé consul. Il était, dit-on, d'origine grecque et n'avait pas été naturalisé [Val. Max., III, 4, 5; Pigh. Ann.).

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ESSAI

tius (1), auraient été insciils sur les rôles des allies, retourneraient chacun dans sa ville avant les calendes de novembre. » Le même séiiatus-consulte proscrivit, en outre, que tout individu qu'on mettrait en liberté affirmerait par serment « que celui qui raffranchissait ne le faisait pas dans la vue de lui fournir les moyens de changer de cité (2). » Mais celte loi comme tant d^autres ne fut pas longtemps observée, et les mêmes fraudes se renouvelèrent plus fréquemment encore lorsque la question de rémancipation italienne devint Tobjet de débats ammcs. A cette époque, la religion du serment avait perdu beaucoup de son empire, et les patrons des Italiotes, surtout Ici? partisans des Gracqucs, ne se faisaient aucun scrupule de favoriser de tous leurs eflorls les émigrations de leurs clients. Après l'émeute avortée de Saturninus, elles se muHiplièrent au point d attirer rattentiun du sénat, qui voulut remettre en vigueur les edits de Claudius. Les consuls L. Licinius Crassus et Q. Mucius Scievola (3) renouvelèrent la défense d'émigrer d'une ville dans une autre, et obligèrent ceux d'entre les alliés qui cherchaient à se faire passer pour Romains , à retourner dans leurs villes (4). Ce décret fut exécuté sans opposition ; mais il porta au comble l'irritation des Italiotes. Les émigrés rentrés dans leurs cités, la rage dans le cœur et ne respirant que vengeance, faisaient partager à leurs compatriotes les sentiments qui les aiiimaient. 11 semblait que la honte de leur bannissement rejaillît sur leur nation tout entière (5). Déjà dans beaucoup de viUes raarses ou samnites, on disait tout haut qu'un seul moyen restait aux alliés d'assurer leur indépendance, c'était de la conquérir par l'épée. Les circonstances étaient favorables. Une ^•aude partie de la jeunesse italienne rentrée dans ses foyei's (6),

(1) A. de R. 565.

C2) Liv., XLl, 9.

(3) A. de R. 659. r-i n i

(4) Cic, Pro Cor. Balbo,l. — Fragm. or,, p. 449. Ed. Orel. —

Ascon., In Corn., 98.

(5) Cic, Pro Sestio, 13.

(G) Depuis Id défaite des Ciinbres, près de dix années s'étaient écoulées &<iDB que la république eût éprouvé le besoin de meure sur pied

SUR LA GUERRE SOCIALE

orgueilleuse de ses victoires sur les barbares, apprenait en frémissant les insultes qu'en leur absence les magistrats romains avaient prodiguées à leurs compatriotes. Leur indignation s'exhalait en plaintes plus violentes que celles des émigrés. A l'école de Marins s'étaient formés des officiers habiles qui brûlaient de rr outrer qu'jls ne le cédaient en rien aux généraux de Rome. En un mot, une armée nombreuse, agnorrie, et des chefs expérimentés se trouvaient tout prêts à servir la révolution qui se préparait.

Plus d'un obstacle retardait encore ce dénoûment terrible. Le plus difficile à surmonter, c'était la division des peuples de l'Italie, résultant non-seulement de la différence des mœurs et des lanaues, mais encore de la différence des intérêts. L'alliance romaine avait enrichi plusieurs villes, et leur prospérité les rendait moins sensibles à la honte du joug. D'anciennes inimitiés de peuple à peuple n'avaient pu s'éteindre encore dans le sentiment d'une humiliation commune. Tandis que quelques cités foulées par les proconsuls ne demandaient qu'à courir aux armes, d'autres, gouvernées avec douceur, ne se souvenaient plus aussi vivement de leurs anciens griefs. A ne considérer la situation de l'Italie que sous un point de vue général, on y pouvait reconnaître trois partis bien tranchés. Dans le sud, les nations de race sabellique, péniblement domptées, fières et belliqueuses, paraissaient disposées à se ranger avec enthousiasme sous le drapeau de Tindépendance. Au centre de la Péninsule,

des armées nombreuses, par conséquent d'éloigner les contingents italiet)s de leur pays. Contenir les incursions des Thraces, réprimer une révolfe d'esclaves en Sicile, achever la soumission de quelques tribus cellibériennes, voilà les seules opérations militaires des généraux romains pendant celle période de dix années, et couiparalivement c'était presque un état de paix. Il y avait à celle époque en Italie une grande quantité de soldats licenciés, — M. Keferstein [De bell. Mars., p. 34) remarque que les Italiotes se trouvant en contact, dans la guerre cimbrique, avec les prolétaires romains enrôlés par Marins, durent perdre un peu de leur estime pour les légions romaines, le» trouvant ainsi composées; mais il me parait probable que Marius ne s'était pas borné à enrôler les prolétaires romains, et que cette mesure s'était étendue à toute l'Italie.

ESSAI

SUR LA GUERRE SOCIALE

le Latium, à demi romain, n'avait que peu de griefs à venger, peu d'avantages nouveaux à conquérir. Ses villes étaient devenues des faubourgs de Rome, et ses habitants avaient perdu leur antique nationalité. Enfin, dans le nord, les Ombriens et les Étrusques s'étaient facilement accommodés du gouvernement de la république. Ils lui devaient d'avoir repoussé les Cimbres de leurs frontières, de contenir les Gaulois, leurs dangereux voisins. Les nobles étrusques surtout voyaient avec terreur se grossir une tempête qui les menaçait à l'égal des Romains, car ils étaient oppresseurs comme eux, et le cri de liberté pouvait soulever leurs serfs et fonder dans leur pays cette égalité qui commençait à régner dans les républiques italiennes.

Outre ces divisions qui séparaient les différents peuples, il en existait d'autres dans chaque ville. Depuis un temps immémorial, toute cité italiote comptait deux partis hostiles l'un à l'autre. Presque partout c'était la vieille querelle des patriciens et des plébéiens; ailleurs, la faction qui s'était déclarée pour les Carthaginois s'était perpétuée dans un parti hostile à Rome, tandis que leurs adversaires avaient gardé le souvenir des récompenses qui avaient payé l'attachement de leurs ancêtres à la république. Toutes ces divisions, la politique romaine les avait entretenues soigneusement ; mais des injures et des espérances communes tendaient tous les jours à les détruire.

Api es la publication de la loi Licinia et Mucia, quelques hommes hardis profitèrent du premier moment d'exaspération qui suivit le retour des émigrés, pour jeter les fondements d'une ligue secrète de tous les peuples de l'Italie contre la domination romaine. Le Marse Q. Pompaedius Silon, capitaine illustre dans sa patrie, passe pour avoir le premier conçu ce grand dessein (I).

(1^ Flor., III, 18. Ce cognomen de Silo est laiin, et signifie Camard. On verra d'autres exemples de l'étonnante facilité avec laquelle les Italiens aussi bien que les Romains et les Italiotes acceplaieut les sobriquets les plus ridicules.

Il fut assurément un des chefs los plus actifs et les plus entreprenants de cette vaste conjuration , qui bientôt compta des affiliés dans presque toutes les villes italiotes, et jusqu'aux portes même de Rome, car quelques Latins se laissèrent entraîner (1). Les meneurs, allant de ville en ville, recrutaient des partisans et se faisaient donner des otages. D'ordinaire, c'étaient les enfants des principaux citoyens que, sous un prétexte, on envoyait au loin dans la maison de quelque conjuré. Ourdies avec la plus grande prudence , ces trames s'étendirent sur le SaiTinium, la Lucanie, et presque toutes les provinces du sud et de Test de l'Italie, sans attirer l'attention du sénat, alors préoccupé des querelles du Forum. D'ailleurs, l'éventualité d'une guerre avec la république était encore un secret pour la plupart des conjurés, et parmi les chefs mêmes, un grand nombre ne croyaient pas que le moment fût venu d'en appeler aux armes. Ceux qui avaient des griefs personnels à venger, et surtout les préfets des contingents licenciés, opinaient pour les mesures les plus violentes ; mais les vieillards et la plupart des sénateurs italiens croyaient encore possible d'obtenir, sans effusion de sang et par de simples démonstrations, cet affranchissement, objet de tous leurs vœux. Malgré leurs espérances tant de fois déçues, ils comptaient toujours sur les efforts de leurs patrons à Rome, et se flattaient que quelque orateur , plus heureux que les Gracques, fléchissant à la longue l'orgueil romain , préviendrait une catastrophe dont ils ne se dissinmlaient pas que les conséquences pourraient être la division et l'affaiblissement de l'Italie. Cette supériorité que l'Italie romaine avait conquise dans le monde au prix de son sang, ils voulaient la conserver; et pourvu que le sénat de Rome devînt la diète de l'Italie, ils eussent volontiers laissé à la ville des sept collines l'honneur d'être leur capitale.

A cette époque, les alliés avaient pour patron avoué M. Livius Drusus,qui, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, paraissait avoir

(1) Omne CcHum. Plor., 111, 19. Exagération évidente, à moins qu II naii voulu ainsi désigner les villpa iiaimi^^e oir.»» i^ ;.,o i.,.: Qum.

ainsi désigner les villes italiotes ayant le jus laii-

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affermi son crédit sur le peuple. Fils de ce Drusus que nous avons vu l'adversaire de C. Gvacchus, il avait hérité dos talents et de Timmense clientèle de son père. Encore très-jeune, il s'était cru appelé à dô hautes destinées, et pour jouer le premier rôle dans sa patrie, il n'y avait rien qu'il ne fût disposé à entreprendre. Toutefois la persuasion intime qu'il avait de son propre mérite, son orgueil excessif, donnaient à son ambition une certaine grandeur qui le distinguait de ces factieux, tels que Saturninus, dont les violences avaient pour seul motif une basse cupidité. Drusus voulait qu'on lui crût les vertus des beaux temps de la république. Son aixhitecte lui présentait le plan d'une maison qu'il allait faire bâtii-, et lui faisait remarquer que ses voisins ne pourraient avoir vue dans l'intérieur. « J'en voudrais une, dit-il , où mes concitoyens pussent voir toutes mes actions (1). — Ses mœurs, cependant, démentaient le rigorisme de ses paroles. Obligé, pour se faire des partisans, à des largesses au-dessus de sa fortune, d'ailleurs naturellement fastueux, on l'accusait d'actions honteuses où Tavait entraîné le besoin d'argent (2). Si ces accusations étaient fondées, il les faisait taire par sa forfanterie et son audace à se targuer de toutes les vertus qu'il n'avait point. Il se comparait naïvement aux anciens héros de Rome, et il avait fini par en imposer même aux plus incrédules. Dès son début dans les affaires, il avait renchéri sur les profusions que ses prédécesseurs jetaient à la .populace, et il se vantait qu'après lui, sauf le ciel et la boue, •rien ne resterait à donner (3). S'il aimait son pays, c'est qu'il le regardait comme sa propriété. Il disait : « Ma république, » et il s'indignait que d'autres osassent s'en occuper (4). Moins passionné que les Gracques, il ne haïssait personne, parce que nulle part il n'aurait cru pouvoir rencontrer son égal. Il avait reçu peut-être de son père un attachement traditionnel pour le

(1) Vell. Pat.,II, H.

(2) Aur. Victor., Quum peeunia egeret, multa contra dignitatem fecit .

(3) Aur. Vict. — Fier., IIl, 19. Nihil se ad largitionem ulli reWquisse, nisi si quis aut cœnum dividere vellet aut cœlum.

(4) Aur. Vict., Quid Ubi, inquit, cum republica nostra?

SUE LA GUERRE SOCIALE

sénat (i), c'est-à-dire, pour ce qu'on appellerait aujourd'hui le gouvernement ; ou plutôt, comme tous les ambitieux à vues élevées, il comprenait la nécessité de fortifier le pouvoir, parce qu'il espérait bien l'obtenir un jour. 11 défendait le sénat contre i peuple et contre les chevaliers ; mais c'était à la condition que le sénat lui obéît en tout, qu'il fût toujours prêt à humilier son orgueil devant le sien ; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce corps» si jaloux de ses privilèges, si susceptible lorsqu'on attentait à son autorité, se sentit subjugué par une fierté plus grande encore que la sienne. Un jour que Drusus était au Forum, on l'avertit que le sén-at le mandait dans le lieu ordinaire de ses séances. — « Dites-lui, répondit-il, que je l'attends dans la curie Hostiha; elle est plus près d'ici. » Et les sénateurs n'hésitèrent point à s'y rendre (2).

Tel était Thomme que les Italiotes avaient pris pour Tavocat de leur cause, et dans lequel la plupart d'entre eux avaient placé une confiance sans borne. Dans une maladie qui le mit en danger, toutes les villes de la Péninsule firent des vœux solennels pour sa guérison (3). Il semblait qu'à son salut fût attaché le sort de l'Italie, tant il avait su leur inspirer cette foi en son génie, qui faisait le trait le plus saillant de son caractère. En promettant aux alliés sa toute-puissante intervention, il avait reçu d'eux en retour l'engagement d'une obéissance aveugle, qui allait jusqu'à le servir dans tous ses desseins particuliers, avant même qu'il portât aux comices la grande question, qui seule avait toutes leurs sympathies.

Au reste, il fallait toute l'assurance de Drusus pour la reprcyduire devant le peuple; car à l'exception de quelques politiques, qui voyaient dans l'émancipation italienne le seul moyen de prévenir des malheurs imminents, sénateurs et plébéiens la croyaic;^t attentatoire à l'honneur national, et il leur semblait

(1) Vell. Pat., II, 13. Cum smatui prùcum reslituere cuperet detus. — Cic, de Or.^ I, 7. Drusi trihunatus pro senatus, auctoritate susceptus. — Pro MU,, 7. Jf. Drusus, stnaius propugnator, — Cfr. Ascofl., in CorneU, 99.

(2) Val. Max., IX, é, 2.

(3) Aur. Vict.

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que partager le nom de Romain c'eût été Tavilir. L'anecdote suivante montre quelle était la force de l'opinion publique à celte époque, puisqu'elle pénétrait jusque dans la maison même du patron des alliés. Drusus logeait chez lui des députés des villes italiotes, el entre autres Q. Pompaedius Silon, ce Marse auteui- de la ligue des alliés. Jouant un jour avec un des neveux de son hôte, enfant de quatre ans, Pompœdius s'avisa de lui demander, avec une gravité comique, sa voix pour l'émancipation des Italiens. En vain il lui promit tous les jouets chers à son âge ; rien ne put lui arracher un mot, un signe de consentement. Alors le Marse le portant près d'une fenêtre élevée, et le tenant suspendu en dehors, le menaça d'une voix terrible de le lâcher s'il ne se disait l'ami des llalioles; mais l'enfant résista à cette épreuve (1), et son inflexibilité fit faire à Pompaedius de pénibles réflexions sur le caractère de ce peuple qui allait décider du sort de sa patrie. Il est vrai que cet enfant était M. Caton; mais ses jeunes préjugés contre les Italiotes n'étaient que l'expression de cette haine instinctive et populaire contre l'étranger, de ce patriotisme farouche et exclusif que chaque Romain suçait avec le lait, pour ainsi dire, et qu'il n'abandonnait

qu'avec la vie.

D'ordinaire, les tribuns, et surtout ceux qui aspiraient à la réputation de réformateurs, présentaient à la fois une série de rogations, souvent sur des objets fort difîérents, mais dont l'ensemble formait en quelque sorte l'exposé complet du système politique qu'ils avaient l'intention de faire prévaloir (2). C'est aiiisi qu'ils ralliaient autour d'eux les intérêts divers auxquels chacun de leurs édits devait satisfaire.

C'était une tactique rendue triviale parles Gracques, défaire précéder toute rogation sujette à débats par des dispositions po-

(1) Plut., Cat. Min., 2.

(2) Cela s'appelait per saturam ferre, Fesi. — I/an de Rome 65G, les consuls Q Cœcilius Melellus el T. Didius avaient fait rendre une loi pour détruire cet abus. Elle prescrivait que toute rogaùon sur un lujet déterminé strait présentée à part, et qu'avant qu'il en fut délibéré, elle se. ait afûchée pendant trois Nundines. Il paraît que Drusu» méprisa cette loi (voy. Cic, Pro Domo, 16).

pulaires, telles que l'établissement de colonies, des distributions de terres ou de blé. Drusus n'eut garde d'y manquer. On a vu que son père avait proposé la fondation de douze colonies, projets restés pour la plupart sans exécution ; son fils les reprit, en y ajoutant de nouveaux avantages pour les futurs colons. Il faut remarquer que la plupart de ces colonies devaient être installées sur les territoires ombrien ou étrusque (1) ; et il n'est pas invraisemblable que le choix des lieux lui avait été suggéré par ses hôtes italiotes, qui trouvaient ainsi une occasion d'irriter contre la république les deux peuples qui jusqu'alors avaient montré beaucoup de tiédeur pour leur cause. Au reste, les rogations relatives aux colonies n'étaient que l'exorde obligé de deux projets plus sérieux, et qui devaient assurer le pouvoir de Drusus; c'étaient Témancipation des alliés et la réforme de l'ordre judiciaire. Il attachait la plus haute importance à cette dernière rogation, dont la réussite devait, pensait-il, lui assurer une influence souveraine sur le sénat : car il croyait se l'attacher par la reconnaissance, en lui rendant une partie de son autorité. Dix ans auparavant, C. Gracchus avait ôté le pouvoir judiciaire aux sénateurs pour le donner aux chevaliers : Drusus annonçait l'intention de remettre les choses sur l'ancien pied. D'autre part, le sénat se trouvant considérablement réduit, il voulait doubler le nombre de ses membres en lui adjoignant autant de chevaliers ; c'est dans ce sénat ainsi reconstitué qu'à l'avenir les juges auraient été choisis. Mais Drusus se faisait illusion. Le sénat reprenait sans se croire obligé à la reconnaissance une prérogative qu'il n'avait abandonnée qu'à regret et qu'il regardait encore comme sa propriété ; il se sentait humilié et offensé par une adjonction qui détruisait son homogénéité et son ancien esprit de corps. En même temps Drusus s'aliénait l'ordre équestre, pour lequel les trois cents places nouvelles de sénateurs ne pa-

(1) App., Civ.t I, 36. Tuppr.vûî t« xal Ô{A6p'.-tcî-... toû vo{ac'j çavepw; xaTeSo'œv. Le voisinage d'une colonie romaine était toujours onéreux pour les anciens habitants du pays. D'ailleurs les Etrusques et les Ombriens auraient été obligés de résigner les terres qu'ils tenaient à ferme du domaine de la république , et de les céder aux nouveaux colons romains.

raissaient point une compensation suffisante à la perte de leurs fonctions judiciaires, partagées par tout le corps, et qui dans Teffroyable corruption de ce temps lui assuraient une clientèle considérable et la facilité de se livrer aux plus scandaleuses exactions. S'apercevant un peu tard que les deux ordres allaient se réunir pour lui susciter une opposition formidable, Drusus, à Texemple de Tib. Gracchus, avait pris ses mesures pour déconcerter ses adversaires en les frappant de terreur. Il avait mandé à Rome une multitude d'Ualiotes ; et à la vue de ces masses, prêtes àlui obéir aveuglément, il ne doutait pas que toute lentative d'opposition ne fù t abandonnée. De leur côté, les consuls avaient appelé des députés étrusques et ombriens qui devaient accusor Drusus et prolester contre rétablissement de ses colonies, espérant ainsi opposer les alliés les uns aux autres, repousser les rogations coloniales au nom des intérêts étrusques, et, en dépouillant les lois de Drusus de leurs clauses les plus populaires, préparer le rejet de tout le reste.

Drusus avait connaissance de la ligue qui se formait en Italie, «oit qu'il l'eût devinée, soit que ses hôtes lui en eussent fait la confidence. 11 est certain que parmi les Italiotes, le parti modéré, qui fondait son espoir sur le crédit du tribun, avait intérêt à éviter toute violence jusqu'à ce qu'il eût été statué sur ses rogations, et je penche à croire que certains chefs prudents des conjurés lui révélèrent le complot tramé parles plus impatients de leurs compatriotes. Profilant des Fériés latines, dont l'époque approchait, ils devaient assassiner les deux consuls et une partie du sénat pendant le sacrifice solennel qui avait lieu, suivant Tusage, sur le mont Albain. A cette cérémonie assistaient les députés de toutes les villes du Latiura, et une grande quantité de curieux s'^ donnaient rendez-vous de toutes les provinces de l'Italie. Le moment était bien choisi pour un soulèvement, et il paraît que Pompaedius Silon s'était chargé de le soutenir par une troupe résolue qui devait se rendre aux fêtes avec des armes cachées (1). Soit par un sentiment de générosité qu'exil) Cfr. Flor., III, t9. — Diod. Sic, frag. e lib. XXXVII, p. 612. — Aur. Vicl., Liv. Drus.

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plique le caractère de Drusus, soit par un calcul de modération qu'il faisait avec quelques-uns des chefs italiotes, le tribun fit avertir les consuls (1) de se tenir sur leurs gardes. C'était d'ailleurs un indice effrayant de l'exaspération des alliés, et qui devait naturellement ouvrir les yeux au sénat sur la grandeur du péril et sur l'unique moyen de le conjurer. L'histoire se tait sur les suites de cette révélation, qui, du reste, ne changea rien aux dispositions des partis.

Pompœdius cependant s'était mis en marche avec plusieura milliers dliommes, la plupart gens perdus de dettes ou esclaves fugitifs. Sous ses vêtements chacun portait une épée. C. Domitius, sénateur romain, rencontra cette espèce d'armée, et, suivant Diodore de Sicile (2), il parvint par son éloquence à lui faire rebrousser chemin, et à convaincre Pompœdius que pour obtenir l'affranchissement de l'Italie il devait s'en remettre à la prudence du sénat. Il est plus probable qu'il apprit au Marse la découverte du complot, les mesures prises par les consuls, et qu'au nom de Drusus il le supplia de renoncei' à sa téméraire

entreprise.

C'est avec de tels préliminaires que le débat s'engagea dans Rome sur les rogations de Drusus ; et il roula principalement sur les modifications que le tribun apportait à la constitution du'sénat et de l'ordre judiciaire. Le succès d'une de ses rogations entraînait nécessairement la réussite de toutes les autres, car des deux côtés on faisait un essai de ses forces, et il ne s'agissait plus que de savoir où était l'avantage du nombre. Au nom du sénat le consul Philippus, au nom des chevaliers Servilius Cœpion, tribun du peuple, attaquèi-ent avec violence le projet de loi, que Drusus défendit avec l'emportement qu'excitait en lui toute contradiction. Il menaça Cœpion de la roche Tarpéienne, et fit p':.isir à la gorge et jeter en bas de la tribune le consul qui avait osé l'interrompre (3). La présence des Ita-

(1) Aar. Vict., Liv. Drus,

(2) Diod. Sic, p. Gl2. ,

(3) Flor., m, 19. - Val, Max., IX, 5, 2. - Aur. Vict. - Le consul fut serré avant tant de violence, que le sang jaillit de sa bouche et da ses yeux. « C'est du jus de grive, » s'écria Drusus. Philippus éUU fort

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liotes qui encombraient les rues de Rome avait frappé les esprits d'une terreur profonde. Si l'opposition des consuls et des chevaliers se prolongeait, il n'était douteux pour personne qu'elle n'amenât une émeute effroyable; mais on la retardait de concert, car elle allait livrer la ville à la fureur de cette multitude d'étrangers qui ne déguisaient plus leurs intentions hostiles.

Un soir, après des débats animés, Drusus regagnait sa maison, escorté d'un grand nombre de ces Italiotesqui lui formaient comme une garde imposante. Il passait sous un portique obscur, lorsqu'on l'entendit s'écrier qu'il était blessé, et aussitôt il tomba mortellement atteint d'un coup de couteau dans le ventre. L'assassin s'était perdu dans la foule. Peu d'heures après, Drusus rendait le dernier soupir, conservant jusqu'au bout son inflexible orgueil. « Quand Rome trouvera-t-elle un citoyen comme moi? » Il expira en prononçant ces mots.

Ce meurtre fut trop utile à ses adversaires pour qu'il ne leur fût pas imputé. 11 ranima aussitôt leurs espérances et leur audace. Désormais sans chef, les Italiotes regagnaient précipitamment leurs provinces. Un sénatus-consulte déclara les rogations de Drusus non avenues, comme présentées au mépris de la loi CseciliaetDidia (1). Les chevaliers éclataient en bravades contre les amis du tribun, et tout le peuple, respirant après le départ des étrangers, ne songeait qu'à les punir de la frayeur qu'avaient causée leur présence et leurs menaces. Bientôt Q. Varius, tribun du peuple, proposa de déclarer coupable de haute trahison tout Romain convaincu d'avoir recherché l'appui des alliés; tout Italiote qui s'immiscerait dans les affaires de la république. Les chevaliers, l'épée nue à la main, entouraient l'urne aux suffrages et dictaient le vote des tribus (2). La loi Varia adoptée, ils s'empn ssèrent de la mettre à exécution en intentant des procès criminels à plusieurs sénateurs illustres. Calpurnius

gourmand. Voilà un échantillon de l'éloquence parlementaire des

sincîens

(1) vôy. plus haut, p. 68, note 2. — Cfr. Cic. , Pro DomOf 16. - De leg.y II,' 6. — Asc, In Corn., 99.

(2) App., CitJ.,I, 37

Bestia, Cotta, Mummius l'Achaïque, furent contraints de s'exiler, tous partisans connus de rémancipation italienre.

Je viens d'esquisser l'histoire des quarante années qui précédèrent la guerre sociale. Pendant cette période on ne sait ce qui doit étonner davantage, ou la patience de l'Italie, ou l'aveuglement de Rome. Spectacle étrange, en effet, que celui de nations puissantes, belliqueuses, demandant aux intrigues du Forum une indépendance que le nombre et le courage semblent leur assurer; tandis qu'une cité médiocre, toujours en proie à l'anarchie, s'épuisant par ses triomphes mêmes, s'obstine, en présence d'un danger imminent, à refuser les concessions qui peuvent conjurer la tempête! Cette patience d'un côté, cette opiniâtreté de l'autre, ont leur cause dans les différences d'organisation politique qu'on remarque chez les peuples rivaux. Longtemps l'émancipation fut chez les Italiotes le rêve de la noblesse ; chez les Romains, elle fut toujours une question d'orgueil national.

Les gouvernements de l'Italie étaient tous plus ou moins aristocratiques, et, ainsi que je l'ai déjà fait observer, leurs constitutions, demeurées immobiles sous le protectorat de la république, s'étaient pétrifiées, s'il est permis de s'exprimer ainsi, au point où la conquête romaine les avait surprises. La noblesse, c'est-à-dire les familles puissantes de l'Italie, façonnées par une longue servitude, s'étaient accoutumées à ne chercher qu'auprès de leurs patrons à Rome les moyens de conserver ou d'accroître leur pouvoir local. Toutes leurs manœuvres, tous leurs efforts n'avaient qu'un but, celui de se concilier des protecteurs puissants dans la métropole dominatrice, de même que, dans le moyen âge, les petits seigneurs établissaient leur pouvoir féodal sous la protection d'un prince redouté. La vie des nobles italiotes se consumait dans l'intrigue, et ils avaient fini par f erdre la conscience de leurs forces. Tels furent les hommes qvà d'abord réclamèrent l'émancipation de la Péninsule, non point sans doute par un sentiment de justice générale et pour assurer le bonheur de leurs petites nations, mais plutôt afin d'ac-

■ ,i.. li-rftl.

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quérir pour eux-mêmes ces avantages, objets de leur envie, dont jouissaient les riches de Rome. Dans le principe, je le suppose, leurs demandes furent toutes personnelles. La question de Femancipation, née de la crainte d'un nouveau partage du domame, indique suffisamment que rintérêt de l'aristocratie italienne fut le premier à s'émouvoir. Mais à force de faire retentir de ses plaintes la tribune de Rome, la noblesse italiote les popularisa parmi les masses qu'elle dominait. Si ses réclamations furent vaines auprès des Romains, elles furent recueillies dans toutes les villes alliées par les classes inférieures, et, bientôt unanimes, elles devinrent le cri de nations entières. Ce n'était pas en vain que ces foules de clients, ouvriers ou laboureurs, se rendaient à Rome, de toutes les parties de la Péninsule, pour écouter et soutenir au besoin les harangues de C. Gracchus ou de Saturninus; envoyés par l'aristocratie de leurs cités, ils allaient à la grande ville comme des mercenaires qui vont remplir une tâche à laquelle ils ne sont point intéressés ; ils revenaient du Forum pleins d'idées nouvelles d'indépendance et d'égalité, jaloux des libertés romaines, jaloux encore des spectacles et des disti ibutions de blé, et brûlant de conquérir tous ces avantages dont jouissaient les Romains. Lorsque tous les Italiotes, quels que fussentleur rangetleur fortune, furent initiés àla vie politique, et par leurs nobles et par les tribuns de Rome, lorsque tous virent dans l'émancipation un remède à leurs maux, l'explosion ne se fit pas longtemps attendre.

A Rome, tout le pouvoir résidait de fait, aussi bien qu'en Italie, entre les mains d'un petit nombre de familles ; mais entre ces familles existait une lutte animée qui entretenait un mouvement intellectuel dans la société romaine, auquel les peuples italiens restèrent longtemps étrangers. L'institution du tribunal suffisait pour éveiller continuellement l'attention du peuple sur les plus hautes questions politiques, et le prolétaire, s'il ne contribuait pas d'une manière bien efficace àla rédaction des lois, n'ignorait aucun des motifs qui en déterminaient la proposition. Sous ce rapport, il faisait partie intégrante du gouvernement, et les harangues de ses tribuns, aussi bien que celles de leurs adversaires, exaltaient en lui le sentiment de son

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orgueil et la conscience de sa supériorité sur le reste des hommes. Entre la plèbe romaine et les nations italiotes, il y avait une barrière aussi haute qu'entre le maître et Pesclave. C-éder aux alliés une partie de ses droits, c'eût été, aux yeux du dernier plébéien de Rome, s'avouer vaincu par des ennemis dont on lui redisait chaque jour la défaite; c'eût été renoncer en quelque sorte à une propriété qui, pour n'être qn'ime satisfac tioD d'amour-propre, ne lui en était pas moins précieuse.

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