XVII
Depuis la prise de Rome par Sylla , Carbon n'est plus le chef de la république; il n'a plus d'auspices,
' App. Civ. 1,87. 2 Plut. Pomp. 7.
SUR LA GUEllRE SOCIALE. 297
plus de Jupiter Capitolin qu'il puisse invoquer à son aide. Déjà depuis longtemps son armée ne comptait presque plus de Romains dans ses rangs. Le voilà devenu une espèce de capitaine d'aventure, conduisant une armée étrusque, et défendant l'Étrurie, sa patrie adoptive. Sur ce terrain la guerre semble reprendre une fureur nouvelle; c'est qu'il, s'agit à présent de l'existence même d'un peuple qui, après une longue léthargie,' s'agite quelques instants à la lumière, pour disparaître bientôt à jamais de la scène du monde.
Si l'on tourne les yeux vers le midi de l'Italie, un spectacle semblable se présente. Marius et les Romains qui restent attachés à sa fortune, étroitement bloqués dans Préneste, ont cessé de jouer un rôle dans le grand drame qui s'achève. IMais ce vaste champ de bataille du Latium, cette terre arrosée de sang, ne cessera pas pour cela de s'engraisser de nouveaux débris humains. LesSamnites descendent plus ardents dans cette arène; c'est que la prise de Rome les soulage d'un grand poids. Ils rougissaient de se voir les alliés des Romains; aujourd'hui, libres de l'apparence même d'un engagement, ils recommencent cette vieille lutte dont l'origine remonte aux temps héroïques, et cette fois, c'est un duel à mort entre les deux nations. Ainsi, après
avoir porté ses aigles victorieuses dans toutes les parties du monde, Rome, reculant, pour ainsi dire, de quatre siècles, se trouvait encore disputant péniblement aux Samnites et aux Étrusques la possession de l'Italie.
Carbon, laissant une partie de ses troupes dans Ariminum, avait concentré le reste devant Clusium, et couvrait cette ville, qui renfermait ses dernières ressources, par un camp retranché sur les bords du Glanis'. De son côté, Sylla, après avoir confié à l'un de ses lieutenants, Lucretius Ofella^, le blocus de Préneste, avec des forces suffisantes pour arrêter au besoin les Samnites, s'ils essayaient de secourir cette ville, se disposait à envahir l'Étrurie avec l'élite de son armée. En même temps. Pompée refoulait Carrinas sur l'Ombrie méridionale, et Métellus, embarquant ses légions sur l'Adriatique, les portait à Ravenne, et tournait ainsi la forte position d' Ariminum. A cheval sur la voie Émilienne, qui, partant de cette dernière ville, aboutissait à Placentia, Métellus fermait le passage aux renforts que Carbon pouvait tirer de la Gaule cispadane. Enfin, un corps détaché dans la Campanie tenait en haleine les Lu-
* La Chiana. — App. Civ. I, 89.
* C'était un déserteur du parti de Marias.
caniens et les Samnites, qui, à l'exemple des Romains de Sylla, remplissaient cette riche province de massacres et de dévastations ' .
A son entrée dans l'Étrurie, Sylla ne rencontra d'abord que peu d'obstacles. Sur les bords du Glanis et devant Saturnia, il obtint quelques succès d'avantgarde ^, qui l'enhardirent à attaquer l'armée principale de Carbon, dans la position formidable qu'elle occupait en avant de Clusium. Là, sa fortune parut l'abandonner pour un instant. Pendant tout un jour on se battit avec le dernier acharnement, et la nuit seule sépara les deux armées ; mais les Étrusques avaient conservé toutes leurs positions ; les légions ennemies avaient fait des pertes considérables, etSylla lui-même, troublé d'une résistance à laquelle il ne s'attendait point, ne se crut pas en mesure de renouveler ses attaques. D'ailleurs, sa situation en Étrurie commençait à lui donner des inquiétudes. On lui annonçait que les Samnites et les Lucaniens allaient descendre en force dans le Latium; il était urgent de les arrêter au débouché des montagnes, de couvrir le blocus de Prénestc, de couvrir Rome même restée sans défense. Sylla fut donc contraint
* App. Civ. 1 , 89. — Flor. III, 21, 22. 2 App. Civ. I, 89.
de faire retraite; raais ce fut avec honneur; car dans sa marche rétrogiade il battit une des divisions que Carbon détachait au secours de Carrinas, alors vivement pressé par Cn. Pompée'.
Carbon, de son côté, était hors d'état de poursuivre ses avantages; il recevait à la fois les nouvelles les plus alarmantes. Dans la Gaule, la diversion de Métellus le privait d'une partie de ses ressources, et le proconsul y faisait chaque jour de nouveaux progrès. D'autre part, il apprenait que Préneste allait manquer de vivres et se trouver réduite aux plus dures extrémités. Dans ces conjonctures, il partagea son armée. Huit légions, sous la conduite de Marcius, l'un de ses lieutenants, marchèrent sur Préneste; tandis qu'avec le reste de ses troupes il reprit le chemin d'Ariminum, espérant pouvoir accabler Métellus, isolé dans la Cispadane ', pendant que le gros des forces de Sylla serait aux prises avec Marius et les Samnites. Par la jonction
' A pp. Civ. 1 , 90.
^ Oh voit que Carbon et Sylla attachaient l'un et l'autre utie grande importance à la possession de la Gaule cisalpine. Outre les recrues que cette province envoyait sans cesse, elle fournissait aux armées de la république et à toute l'Italie une immense quantité de provisions de bouche , surtout des viandes salées.
des deux grandes armées étrusijue ei samnite, la guerre pouvait changer de face; Marius allait être dégagé, tandis que Sylla, environné de toutes parts par des forces supérieures, se verrait obligé de livrer une bataille dont toutes les chances étaient contre lui.
On a peine à comprendre pourquoi, dans ce grand mouvement, Carbon ne se réserva pour luimême qu'un rôle secondaire ; car si l'armée de Sylla était battue, Métellus, isolé dans une province ennemie, était perdu sans ressources. Carbon avait un génie organisateur. Son grand talent c'était d'improviser des armées; d'ailleurs, général timide et lent, dès qu il s'agissait de les conduire. Peutêtre, se rendant justice, se crut-il moins propre que Marcius à exécuter un mouvement qui demandait de laudace et de la rapidité. Peut-être encore, à une époque où les trahisons étaient si fréquentes , et lui-même en avait fait la triste expérience, fut-il rappelé dans Ariminum par la découverte de quelque complot. Il disait qu'en Sylla il avait à combattre tout ensemble un lion et un renard, et que le renard était le plus dangereux '.
' Plnt. SulL 28,
Marcius, en se dirigeant sur Préneste, avait sans doute dans ses instructions l'ordre d'éviter la route que suivait Sylla dans sa retraite, c'est-à-dire, suivant toute apparence, la voie Cassia, qui traversant Yulsinii, Sutrium, aboutissait, sur la rive droite du Tibre, à la porte Flumentale *. Je suppose qu'il marcha par une route parallèle, mais sur la rive gauche du fleuve : c'était le chemin le plus court, mais il prêtait le flanc à Pompée, qui, après avoir battu Carrinas dans plusieurs rencontres, manœuvrait dans les environs de Spolète^, où il tenait son ennemi presque assiégé. Pour arriver à Préneste, le Samnite Pontius Telesinus avait également de grands obstacles à surmonter; le principal était le passage de certains défilés dont on ignore la position précise, mais que je serais tenté de placer aux environs de Val-Montone ^ Si les Samnites surprenaient ou forçaient ces défilés avant l'arrivée de Sylla, Préneste était délivrée sans doute, lors môme que Marcius eût manqué son mouvement du côté opposé. Ainsi, la victoire devait appartenir à l'armée qui saurait soutenir les plus longues marches. Le prix
» Cfr. Cic. Phil. XII, 9.
2 App. Civ. I, 90.
' J'essayerai tout à l'heure de déterminer cette position.
de cette espèce de course fut à Sylla. De sa personne, il occupa les défilés de Préneste, repoussa les Samnites et couvrit le blocus. Marcius cependant, surpris par Pompée , perdit beaucoup de monde, et se vit au moment d'être contraint à mettre bas les armes avec toutes ses troupes, sur une hauteur où il s'était laissé enfermer'. Échappé à grand'peine après avoir manqué le but de son opération, il fit une retraite précipitée sur Clusium, dans laquelle il fut abandonné par presque tous ses soldats. La plupart, paysans étrusques de nouvelle levée, découragés par ce revers, regagnaient par troupes leurs villages, jetant leurs armes et leurs enseignes. Une légion, coupée du corps principal, se retira sur Ariminum; enfin, de quatre-vingts cohortes, Marcius n'en ramena que sept à son général ^.
Carbon n'avait pas le droit d'accuser son lieutenant, car il n'avait été ni moins malheureux ni moins imprudent. Malgré tant et de si dures leçons, au lieu de se borner à faire une guerre de chicane, il n'hésita point à engager une action générale. Réuni à Norbanus, le consul de l'année précédente,
* App. Civ. I, 90.
2 1(1. ibid.
il atteignit Métellus, prés deFaventia dans la Gaule eispadane, et sans avoir reconnu sa position, il donna le signal de l'attaque, bien qu'il restât à peine une heure de jour et que ses soldats fussent fatigués d'une longue marche. L'avantage du nombre était pour eux ; mais Métellus était fortement retranché dans un terrain accidenté et coupé de vignobles, où il était impossible de l'aborder en ligne. Arrêtés par ces obstacles naturels, les assaillants ne purent agir avec ensemble, et furent repoussés vigoureusement sur tous les points. Déjà des monceaux de cadavres encombraient les abords du camp de Métellus, lorsque la nuit survint, toujours à craindre à la guerre, et surtout dans une guerre civile, où elle favorise les trahisons. Cinq mille des soldats de Carbon passèrent à l'ennemi, le reste se dispersa de tous les côtés. A peine le consul put-il retenir autour de lui un millier d'hommes avec lesquels il regagna l'Étrurie '. Il laissait encore cependant des troupes assez nombreuses dans la Gaule cisalpine ; mais, avec de jeunes soldats sans discipline et remplis de témérité, les mêmes fautes se reproduisaient sans cesse; Carbon avait plutôt des masses tumultueuses qu'une armée ; toujours demandant le com-
* Aj)]!. Civ. 1,91.
bat avec une audace imprudente, elles se débandaient au premier revers. M. Lucullus, lieutenant de Métellus, eut bon marché des débris 'de ces troupes démoralisées, et les battit complètement auprès de Placentia * .
Après cette bataille, toute la Cisalpine reçut la loi du vainqueur; chaque chef, chaque corps isolé s'empressa d'offrir sa soumission pendant qu'il pouvait encore s'en faire un mérite. Ici, les soldats abandonnaient leurs officiers; là, les généraux livraient leurs armées. C. Verres, questeur de Carbon, désertait, emportant sa caisse militaire -. Près d'Ariminum, une légion entière ^ se mutina contre Albinovanus qui la commandait, et s'alla rendre à Métellus. Si Albinovanus n'avait pas suivi ses soldats, c'est qu'il méditait une plus noire trahison, et qu'il voulait se faire distinguer par Sylla entre ces déserteurs vulgaires, qui, chaque jour, abandonnaient une cause
' App. Civ. I, 92. — Fidentia , suiv. Plut. Still. 27.
^ Cic. in Vcrr. Act. sec. 1, 13.
'■ Appien appelle ce corps une légion lucanienno : Ti).of Aîu/avwv, Civ. I, 9i. îSo devrait-on pas traduire plutôt une légion lucquoise ? Outre que la trahison d'une troupe lucanienno paraît peu probable en raison des dispositions de sa patrie, je ne m'expliquerais pas comment des Lucaniens se seraient trouvés dans l'armée de Carbon.
désespérée. Accueilli par Norbanus comme un homme sur lequel on pouvait compter dans la mauvaise fortune, il fut nommé gouverneur d'Arïminum. Là, au milieu d'un repas, il lit égorger les chefs qui s'étaient réfugiés dans cette place, et, tout couvert du sang de ses camarades, il ouvrit ses portes à Métellus '.
Accablé coup sur coup de tant de malheurs, Carbon lui-même désespéra de sa cause. Cependant, les Samnites et leurs confédérés de l'Italie méridionale n'avaient point encore été entamés, et les Étrusques, malgré leurs défaites, paraissaient disposés à défendre courageusement leur pays. Mais ils avaient retiré leur confiance à un chef toujours malheureux. Carbon commençait à se trouver tout à fait isolé au milieu d'un peuple étranger, qui n'aurait oublié l'origine de son général qu'à la condition qu'il les menât toujours à la victoire. Chaque bataille perdue le rendait suspect à ces hommes qui s'étaient sacrifiés pour lui. Découragé lui-même, effrayé du mécontentement de ses troupes, il prit le parti de quitter l'Italie et
** App. Civ. I, 91. Norbanus parvint à s'échapper et à gagner Rhodes. Son extradition ayant été réclamée par Sylla, il se tua sur la place publique, pendant que les Rhodiens délibéraient sur la demande du dictateur.
(l'aller tenter ailleurs la fortune. Dans la dissolution générale on pouvait, avec de l'audace et un nom, se faire dans quelque province une position indépendante. Sertorius s'était solidement établi en Espagne; Carbon voulut essayer d'en faire autant en Afrique. Dans ce dessein, il quitta son camp devant Clusium, à la faveur de la nuit, accompagné seulement de quelques Romains, trop compromis pour espérer leur pardon de Sylla. Sa fuite avait été préparée avec le secret le plus profond, et il était déjà hors d'atteinte, que son armée ignorait encore son absence. Il n'avait nommé personne pour le remplacer, et ses principaux lieutenants, Carrinas, Marcius et Damasippus, commandant chacun des corps détachés plus ou moins éloignés de Clusium, n'avaient point été mis dans la confidence de ses projets.
Sans chefs, sans ordres, livrée à la plus complète désorganisation, cette armée, qui comptait encore trente mille soldats, eut le courage d'attendre Tennemi devant Clusium et de défendre ses drapeaux. Vingt mille hommes restèrent sur le champ de bataille ; le reste se dispersa, et le sort de l'Étrurie fut décidé'.
» Cfr. App. Civ. T, 92. — Voll. Pat. Il, 28. — Plut. SuU.
En voyant la conslance des Étrusques flans celte guerre, malgré leurs défaites continuelles, la facilité avec laquelle se reformaient sans cesse leurs armées, plusieurs fois presque complètement dissipées, qui ne remarquera l'inhabileté de Carbon à se servir des immenses ressources dont il disposait? Depuis longtemps, à la vérité, l'Étrurie avait perdu, par la faute de ses gouvernants, ces habitudes militaires qui s'acquièrent si difficilement et se perdent si vite. Sous ce rapport, elle le cédait à toutes les nations italiotes. Ses cohortes étaient trop peu exer-
28. Appien attribue à Pompée l'honneur de cette victoire ; Velleius Paterculus nomme les deux Servilius * comme les lieutenants de Sylla qui commandèrent dans cette journée ; le témoignage de Yelleius étant confirmé par un passage de Plutarque, me paraît devoir être préféré. — Plutarque mérite une confiance particulière pour les événements de cette époque, ayant eu à sa disposition les mémoires de Sylla, qu'il cite souvent. — On remarquera, de plus, que Pompée poursuivait alors dans l'Ombrie les lieutenants de Carbon qui ne prirent point de part à la bataille de Clusium. Au lieu de se porter sur l'Étrurie méridionale, il semble que Pompée projetait un mouvement sur les derrières de Telesinus. A cet effet, il devait marcher par la Sabine et le pays des Marses, pour occuper la rive gauche du Liris. De la sorte, il eût fermé aux Samnites la route de leur pays.
* On suppose que l'un d'eux fut P. Sçrvilius Vafia Isauncus.
SUR LA r.UEURE SOCIALE. 3C9
cées pour se mesurer en ligne avec les soldats aguerris de Sylla ; mais derrière des murs, ou dans de fortes positions, comme à Clusium, elles devenaient redoutables. L'Étrurie avait quantité de places bien fortifiées et dans des situations avantageuses ; d'ailleurs, les montagnes qui couvrent une grande partie de cette province offrent à chaque pas des postes faciles à défendre. C'est là que Carbon aurait dû attendre ses adversaires, et qu'il les aurait combattus avec de grandes chances de succès. Les lieutenants de Carbon, abandonnés à euxmêmes, se réunirent pour délibérer sur le parti qu'ils avaient à prendre. Se maintenir en Étrurie, au milieu de trois armées victorieuses, leur parut impossible ; se rallier aux Samnites pour continuer la guerre dans le midi, c'était, dans les conjonctures présentes, une entreprise difficile, mais leur seul espoir de salut, et il était digne de braves gens de tout tenter avant de mettre bas les armes. Ils avaient encore quatre légions, fort affaiblies sans doute, mais éprouvées par les fatigues d'une campagne qui durait depuis plusieurs mois. En trois ou quatre marches ils pouvaient gagner le camp de Telesinus, qui les invitait à le joindre; car, dans le même moment, il se préparait à l'une des manœuvres les plus hardies dont riiisloirc ail garde le
souvenir. Us partent donc et parviennent à dérober une marche à Pompée. Us suivaient, je le présume, la route de Spolète ou de Narnia à Reate (Rieti), pour, de là, remonter le Teionius jusqu'à Carseoli. Puis, par un embranchement de la voie Valeria, ils devaient gagner Sublaqueum (Subiaco), où ils espéraient trouver les Samnites. Plus probablement, avertis par Pontius Telesinus, ils marchèrent de Reate par la voie Salaria, dans la direction de Tibur, vers un lieu de rendez-vous qui leur avait été indiqué.
Le général samuite, cependant, venait de concentrer toutes ses forces dans le voisinage de Préneste. Sous ses ordres étaient les contingents lucaniens commandés par M. Lamponius, et ceux de la Campanie conduits par Gulta de Capoue. Toutes ces troupes, qui s'élevaient ensemble à près de quarante mille hommes, ignoraient encore les desseins de leur général. Après une démonstration contre les délîlés gardés par Sylla, les Samnites, à l'approche de la nuit, tournent ces positions dans le plus grand iiilence, et se portent à marche forcée sur Rome.
Le plan de Telesinus et ses espérances sont restés dans une profonde obscurité. Pour moi, je ne puis admettre, avec la plupart des historiens, que sa pointe sur Rome ait été un coup de tête, une subite
inspiration de son désespoir ; car puisqu'il requit pour sa manœuvre la coopération de l'armée étrusque, il faut que son projet ait été préparé assez longtemps à J'avance, et je serais porté à croire qu'il recommença, mais avec plus de succès, le grand mouvement tenté peu auparavant de concert avec Carbon, et qui avait échoué par la faute de Marcius.
Quelques auteurs ont avancé que le but du Samnite fut seulement de dégager Marius et son propre frère, assiégés dans Préneste , en obligeant Sylla de courir au secours de Rome ; mais si telle eut été son intention, il était inutile de se porter sur Rome avec toutes ses forces, et la division étrusciue eût probablement suffi pour emporter une ville alors presque sans défense, A mon sentiment, le plan de Telesinus était plus vaste, et n'allait à rien moins qu'à réunir toutes ses forces au centre des positions occupées par les Romains, pour tomber successivement sur leurs armées séparées les unes des autres et assez éloignées pour ne pouvoir se secourir prompteraent. Sylla était devant Préneste avec une partie de ses légions , une seconde armée se trouvait a Ciusium ; Pompée manœuvrait pour couper le chemin du Samnium à Telesinus. On voit que celui-ci pouvait battre Sylla avant qu'il eut fait sa jonction avec
3i2 ESSAI
Pompée, et se porter ensuite contre ce dernier sans qu'il fût possible à l'armée romaine d'Étrurie de venir en aide à l'un ou à l'autre. Enfin, l'effet moral que devait produire en Italie la prise de Rome entrait encore dans les prévisions du Samnite, et sans doute aurait eu pour conséquence immédiate de rallumer la guerre dans le nord de la péninsule.
Les confédérés , laissant Préneste sur leur gauclie, entrent dans la vallée de l'Anio Novus , et de là gagnent la voie Tiburline, oii, probablement, ainsi que je l'indiquais tout à l'heure, ils se joignirent à Carrinas et aux quatre légions, restes de l'armée d'Etrurie ^ C'était pendant la nuit des calendes
' Que Telesinus ait tourné les défilés de Préneste par le nord , c'est-à-dire en laissant Préneste à sa gauche , me semble un fait constant, sur lequel les expressions trèsprécises employées par Plutarque ne doivent laisser aucun doute. Il avait, dit-il , Sylla en tête et Pompée en queue; il était enfermé de toutes parts. Dans cette situation, il prit la résolution de marcher sur Rome. « Èizel S' w&éto 2v»i«v
l/.h /.C.-a (7T0p.« , riO/^.77/7ÏGV Sî /.OiX ovpà-J (3o>3r)oo,t/,oijV7«$- £7t' c.ùtÔv,
£Yyyô;/evoç ToO irpôtTO) /m oT.'iaM. )) Plut. Sulla, 29. Or, Pompée venait de l'Ombrie, et soit qu'il se fût mis à la poursuite de Carrinas et des autres lieutenants de Carbon , soit qu'il cherchât à couper aux Samnites leur ligne de retraite, on doit présumer qu'il se trouvait la veille des calendes de novembre dans la Sabine ou dans le pays des Marses. — Si
de novembre, l'an de Rome 67*2 (23 août, 82 av. J. C.) que cette grande armée se précipitait sur
les Samnites eussent marché sur Rome par la route des marais Pontins, ayant Préneste à leur droite, et suivant la voie Latine ou la voie Labicane, l'armée de Pompée aussi bien que celle de Sylia aurait menacé leur flanc, mais ils n'auraient pas été enfermés entre les deux généraux romains , car le moyen de supposer que Pompée aurait eu le temps de se jeter sur la route de Campanie? Il est évident en effet qu'il avait quitté l'Ombrie en même temps eu selon toute apparence un peu plus tard que les Étrusques deCarrinas, et que ceux-ci lui avaient dérobé une marche. Il faut donc que le gros des forces de Telesinus se trouvât au nord de Préneste, probablement dans les environs de Subiaco. J'ajouterai qu'il lui oui été beaucoup plus difficile de cacher son mouvement à Sylla s'il eût pris la route directe pour aller à Rome. Le Romain , à la tète d'une armée victorieuse et très-forte en cavalerie , n'eût pas demandé mieux que de le combattre en plaine, et Telesinus, sans doute, ne voulait accepter la bataille qu'après avoir fait sa jonction avec tous les corps des confédérés qui tenaient encore la campagne. Enfin , il eût été impardonnable à Sylla de ne pas couvrir Rome de ce côté, surtout lorsque les Samnites étaient à peu près maîtres de la ('.ampanie, et qu'ils avaient une armée considérable dans le Latium. Si cette route eût été ouverte , Telesinus aurait pu prendre Rome, lorsque Sylla marcha sur l'Étrurie. — Tous les auteurs sont d'accord sur ce point, que les confédérés arrivèrent le matin des calendes de novembre devant la porte Colline; il semble donc qu'ils
Rome. En ce moment la ville, presque abandonnée, n'avait qu'une très-faible garnison, destinée seulement à contenir la populace urbaine. Sylla était retenu aux environs de Préneste ; Pompée poursuivait au hasard les lieutenants de Carbon. Cependant, la certitude d'avoir donné le change à leurs adversaires augmentait l'ardeur des confédérés. Déjà, pour prix de leurs efforts, ils se repaissaient en imagination du pillage et de l'incendie de Rome , et cet espoir doublait leurs forces et leur faisait oublier la fatigue
s'avançaient par le chemin de Tibur. Il est vrai qu'Appien rapporte que les Samnites , après leur marche nocturne , s'arrêtèrent dans le voisinage d' Albano, à cent stades de Rome :
n^ô CTKotwv t/.v.zô'j èTTfMTOKi^Bvov àu'ft ■:r,v AlSc/.'JÔyj yriv. ClV. I,
92. Mais comment croire qu'arrivant sur Rome de ce côté, ils aient perdu un temps précieux à tourner autour des remparts pour aller se porter devant la porte Colline , s' exposant à rencontrer Sylla dans cette marche de flanc? Remarquons encore que, dans la bataille qui suivit, l'armée des confédérés avait sa droite du côté de Rome, et qu'elle fut poussée dans la'ï^irection de l'Étrurie après sa défaite. — J'imagine qu'Appien, ne s'étant mis aucunement en peine d'examiner les incidents de cette mémorable journée, n'aura parlé d'Albano que parce qu'il savait que la route directe du Samnium à Rome passe par ce village. J'ai dit plus haut le motif qui rend le témoignage de Plutarque particulièrement digne de loi en cette occasion.
d'une marche de plus de quarante milles. Samnites, Lucaniens, Étrusques, brûlants de haine et de vengeance, entraînaient avec eux les Romains de Carbon à la ruine de leur patrie. En une nuit leur avant-garde arrive à un mille de Rome \ devant la porte Colline. Là, épuisés de lassitude, ils font une légère halte. Au lever du jour, Pontius Telesinus aperçoit les
* Cfr. Plut. SylL 29 : Mym. erraSiov,-. — App. Civ. 1 , 92. — De Subiaco, où était, je pense, le quartier général de Telesinus, à Rome, il y a 40 milles. On se demande si cette dislance a pu être parcourue dans une nuit par une armée de quarante à cinquante mille hommes. Ici , il faut se rapl)eler les marches extraordinaires des troupes italiennes. En oi7, le consul C. Claudius INéron partit des environs de Canusium pour se rendre à Sena Gallica dans l'Ombrie, où, réuni à son collègue M. Livius Salinator, il défit complètement l'armée d'Asdmbal. La nuit même de cette victoire, il repartit de Sena, et rentra le sixième jour dans son camp près de Canusium. Liv. XXYII, 50. De Sena à Canusium il y a au moins 270 milles; ainsi son armée faisait 4-5 milles par jour. On voit dans Végèce, 1,9, qu'on apprenait aux soldats romains à faire 20 milles en cinq heures , au pas militaire, et 24 au pas accéléré, pleno graclu. Je suppose que les Samnites n'avaient ni chariots, ni tentes, et probablement peu ou point de cavalerie. Partis de Subiaco à six heures du soir, ils pouvaient se trouver devant la porte Colline à six heures du matin.
temples et les tours de Rome dorés par les premiers rayons du soleil. Il croit déjà les voir briller à la flamme de ses torches. Enfin, sa superbe ennemie est en sa puissance. Il appelle ses Samnites et leur montre le but de leurs derniers efforts : « La voilà, s'écrie-t-il , la tanière de ces loups ravisseurs ; brûlons-la, détruisons-la! Tant que la forêt maudite où ils se retirent ne sera pas rasée , les Loups ne laisseront pas de liberté en Italie * ! » Samnites et Lucaniens, en poussant des cris de joie, s'élancent à sa suite.
Tout d'un coup, la porte Colline s'ouvre, un gros de Romains armés en sort et s'avance fièrement à leur rencontre. C'étaient les débris des maisons les plus considérables de Rome, échappés aux proscriptions de Marins, que leur jeunesse avait dispensés de prendre les armes dans le camp de Sylla ; c'étaient des malades, des blessés, des vétérans, depuis longtemps retirés du service. Ils avaient frémi d'indignation en voyant paraître un ennemi devant leurs remparts, et, à l'exemple de leurs ancêtres, ils avaient voulu marcher au-devant de lui. Cette généreuse troupe, commandée par Appius Claudius, descendant des plus illustres patriciens, se jeta tête
» Vell. Pat. 11,29.
baissée sur les Saranites, et se fit hacher en pièces après des prodiges de valeur *.
Toutefois, leur audace en imposa à Telesinus. Il n'entendait pas les cris des femmes qui croyaient déjà la ville au pouvoir de l'ennemi ; il ne voyait pas l'épouvantable confusion qu'y avait jetée son approche. Mais qui aurait pu croire en effet que tous les défenseurs de Rome venaient de se faire tuer hors de ses remparts ? Telesinus hésite , et craint des obstacles qu'il n'a pas prévus. Maintenant , il veut donner quelque repos à ses soldats harassés , attendre l'arrivée de toutes ses troupes. Il perd un temps précieux. Bientôt paraissent quelques escadrons romains qui augmentent son irrésolution. C'était une avant-garde de sept cents chevaux, qui, partis la nuit du camp de Préneste, arrivaient à bride abattue, annonçant que Sylla les suivait avec toute son armée, et qu'il serait à Rome vers le milieu du jour. Telesinus, renonçant à un assaut , se prépara pour la bataille.
En effet, Sylla ne tarda pas à se montrer. Furieux d'avoir été trompé par son ennemi , ce fut à regret qu'il laissa quelques instants à ses soldats, hors d'haleine , pour prendre leur repas. Dès qu'il
' Plut. Sull. 29.
les eut mis en bataille , il fit sonner la charge. Il était près de quatre heures après midi. De part et d'autre on se battit avec la rage du désespoir, et les généraux des deux armées donnèrent l'exemple en s'exposant en soldats. Sylla courut les plus grands dangers. Monté sur un cheval blanc, il servait de but aux traits des Samnites, et une fois entre autres, sans la présence d'esprit de son écuyer qui fouetta son cheval , il était percé de deux javelots qui le rasèrent en passant derrière lui *.
La nuit tombait , lorsque son aile gauche , vivement pressée par Telesinus en personne, plia et se mit en désordre. Sylla accourut aussitôt pour la ramener au combat, prodiguant les promesses et les menaces. De sa main il saisit même plusieurs soldats et les contraignit à tourner la tête. Mais une dernière charge de l'ennemi enfonça tout ce qui résistait encore, et alors toute cette aile gauche se débanda , et Sylla lui-même fut entraîné par les fuyards. On dit que, dans ce danger, il tira de son sein une image d'Apollon, enlevée au temple de Delphes, et l'apostrophant en fureur : « Eh quoi , s'écria-t-il , Apollon Pythien, n'as-tu donc élevé si haut Cornélius Sylla le Fortuné, ne lui as-tu fait
' Plut. Sull. 29.
gagner tant de batailles que pour l'abandonner et le trahir devant les murs de sa patrie ' ! »
Aucun miracle n'eut lieu. Ses soldats s'enfuyaient de toutes parts, se précipitant vers la porte de Rome, pêle-mêle avec l'ennemi. On craignit un instant que les Samnites n'y pénétrassent , et les vétérans de garde sur ce point laissèrent tomber la herse. Nombre de fuyards furent écrasés dans la presse, ainsi que quelques sénateurs curieux qui s'étaient un peu trop avancés pour voir une bataille, spectacle encore plus intéressant que leurs yewa; de gladiateurs ^.
Cependant les débris de l'aile gauche , acculés contre les murs de Rome, se voyant dans l'impossibilité de fuir, recommencèrent à combattre au milieu des ténèbres, mais sans ordre, sans chefs pour les diriger, frappant au hasard. Cette horrible boucherie dura jusqu'à la neuvième heure ^. Alors les armes échappèrent aux mains lassées, et l'épuisement sépara les combattants. Quelques fuyards no s'arrêtèrent qu'au camp devant Préneste, oii ils annoncèrent la perte de la bataille, la mort de Sylla et la prise de Rome. Peu s'en fallut que Lucretius Ofella ne levât le siège.
' Plut. Sull. 29.
* App. Civ. I, 93. — Phit. Sull. 29.
' Plut. Sull. 29.
Dans la confusion d'une mêlée nocturne, Sylla ignorait ce qui se passait sur les autres parties du champ de bataille. Il croyait son armée anéantie, et pensait peut-être à se donner la mort lorsque des cavaliers le rencontrèrent, envoyés par Crassus, qui commandait son aile droite. Ils annoncent que l'ennemi est battu, en pleine déroute, qu'ils l'ont poursuivi jusqu'à Antemnœ, mais qu'ils sont épuisés de fatigue , et qu'on se hâte de leur envoyer des vivres *.
Jamais général ne passa plus brusquement du désespoir au comble de la joie. Dès qu'il fut jour, Sylla ralliant tout ce qu'il trouva de ses troupes , les conduisit à Antemnœ, où les restes de l'armée ennemie se défendaient encore. Une division de trois mille hommes , peut-être des Romains de Carbon , demandait à capituler : Sylla leur promit la vie à condition qu'ils tourneraient aussitôt leurs armes contre leurs camarades ^. Ils obéirent sans balancer, et cette perfidie acheva la déroute. Huit mille prisonniers , la plupart samnites , et ces traîtres avec eux, furent le lendemain massacrés de sang-froid^;
' Plut. Sull. 30.
2 Plut. Sull 30.
' Plut. loc. cit. — App. Civ. I, 93. — Les auteurs varient
c'était presque tout ce qui restait do l'armée dos confédérés.
Cinquante mille morts des deux partis étaient étendus sur le champ de bataille. Longtemps on chercha Telesinus. On le trouva enfin percé de coups, mais respirant encore, entouré de cadavres ennemis. L'orgueil du triomphe se lisait dans ses yeux éteints, qu'il tournait encore menaçants vers Rome'. Heureux si la mort le surprit tandis qu'il se croyait vainqueur !
Gutta, le chef des Garapaniens, trouva comme lui une mort glorieuse sur le champ de bataille. On ignore la destinée de Lamponius. Quant aux lieutenants de Carbon, Marcius, Carrinas et Damasippus ^, on les amena prisonniers à Sylla , qui les fit aussitôt mettre à mort. Leurs têtes sanglantes, celles
sur le nombre des victimes. Cfr. Oros. V, 21. — Dionys. Hal. V, 77. — Scncc. De clem. I, 12, 3. — Liv. Epit. 88.
' Vell. Pat. Victoris magis quam morientis vuîtum prœfe-^ rens, II, 27.
^ Il règne quelque incertitude sur sa mort. Sallusle , Cat. 51, le fait mourir proscrit par Sylla. — L'Épitomc de Tite-Livc, 89, rapporte qu'il se tua lui-môme en Sicile, se voyant sur le point d'être pris par des soldats de Pompée. — Dion Cassius dit que sa tête fut portée à Préneste avec celles des autres chefs. Fras. 135.
(le Telesiniis, de Gutta et des autres chefs, plantées au bout des piques, furent promenées autour des murailles de Préneste, pour annoncer à ses habitants qu'ils n'avaient plus d'espoir. Marins et le frère de Pontius Telesinus tentèrent de s'échapper par un souterrain qui donnait sur la campagne ; mais trouvant toutes les issues étroitement gardées, ils ne voulurent pas laisser à leurs ennemis la joie de les voir mourir. A cette époque, la fureur des combats de gladiateurs avait fait inventer une espèce de suicide à deux. Déterminés à périr, deux amis se battaient l'un contre l'autre; acteurs et spectateurs à la fois, c'était un dernier plaisir qu'ils se donnaient*. Tel fut le genre de mort que choisirent Marins et Telesinus. Le Romain, plus adroit escrimeur, tua le Samnile , et, blessé lui-même, se fit achever par un esclave. Eux morts, la ville ouvrit ses portes.
Lucretius Ofella lit d'abord décapiter tous les chefs , et quant aux soldats et aux habitants , il attendit les instructions de son général. Sylla fut à Préneste ce qu'il s'était montré à Antemnae. A son entrée dans cette malheureuse ville , on divisa , par son ordre, les prisonniers en deux classes. Dans la
* Voyez un exemple d'un duel semblable entre Petrejus et Juba. Hirt liell. Af. 94.
première, les Romains ; les Samnites et les Prénestins dans l'autre ; tous lui furent présentés dans l'attitude de suppliants . Aux premiers il dit qu'ils méritaient la mort pour leurs crimes, et que cependant, comme Romains , il leur laissait la vie. Pour les Samnites et les Prénestins, il n'y eut point de grâce. Sauf les femmes, les enfants et quelques citoyens nommément exceptés , tous furent tués à coups de flèches sous ses yeux. Ils étaient près de douze mille '. Le pillage de cette ville sans habitants fut donné aux soldats ; son territoire , empesté par douze mille cadavres sans sépulture , fut confisqué au profit des vainqueurs.