XVIII
La guerre était terminée. Sylla revint à Rome et déposa le paludamcntum qu'il portait depuis si longtemps. La nuit qui suivit son retour, il ne put
' Cfr. App. Civ. 1, 9i. — Plut. Sull. 32. — Val. Max. IX, 2,1. — Strab. V, p. 239. — Suivant Valère Maxime, les femmes mêmes n'aurafent point été épargnées du massacre. — Les Samnites d'Anlcmnae et ceux de Préneste furent tués à coups de flèches, probablement par les auxiliaires de Sylla, ses légions se refusant à cette horrible boucherie.
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dormir. Ce n'étaient pas les cris des Préneslins massacrés retentissant encore à ses oreilles qui troublaient son repos. Une immense joie , il l'écrivit lui-même dans ses mémoires, lui dérobait le sommeil, et son âme était comme soulevée par un tourbillon ' . Non , ces immenses tueries n'avaient pas encore assouvi sa soif de vengeance. Il annonça publiquement qu'il ne pardonnerait à personne de ceux qui avaient suivi le parti contraire après la rupture des conférences de Teanum ; et aussitôt, dressant ses fameuses tables de proscription, il procéda méthodiquement à l'extermination de ses adversaires.
Je voudrais épargner au lecteur le tableau hideux des violences qui préparèrent la grande réforme politique et sociale que Sylla avait méditée dès son entrée aux affaires. Mais une partie de ces atrocités se lie trop intimement au but de mes recherches pour que je les passe sous silence. Je dois donc suivre en Italie les effets de la contre-révolution qui termina la guerre sociale et qui en rendit le retour à jamais impossible. En cela , du moins , Sylla réns-
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Plut. An seni sit ger. p. l?«-3, éd. Reiske.
SUtt LA GUERRE SOCIALK. 325
si t complètement. S'il ne parvint pas à établir une aristocratie romaine, du moins il ne laissa en Italie que des Romains.
Après la sanglante bataille de Rome, après la prise de Préneste , les chefs samnites , lucaniens , étrusques , qui n'étaient pas morts sur le champ de bataille , mis hors la loi par le vainqueur, périrent du supplice des criminels, ou bien, s'expatriant, allèrent mourir ignorés dans des contrées lointaines *. A ces nobles guerriers succédèrent quelques
* Une phrase de l'Épitome de Tite-Live raconte peutêtre la fin du plus illustre de ces proscrits. On lit dans cet abrégé, que Mutilus , mis hors la loi par Sylla, se présenta, la tète voilée, à la porte de sa maison , demandant un asile; reconnu , mais repoussé par sa femme Bastia , qui déclara qu'elle ne voulait pas recevoir un proscrit , il se tua sur le seuil, qui fut arrosé de son sang. Ei^it. 89. — Quel est ce Mutilus? Serait-ce le fameux Embratur des Samnites, souvent vainqueur des Romains, et depuis longtemps condamné à l'inaction par ses blessures? Le nom de sa femme, qui n'est point romain, ajoute encore quelque vraisemblance à cette hypothèse; enfin, le fait n'était pas, malheureusement, assez extraordinaire à cette époque pour (jue Tite-Live s'y fût arrêté avec quelque détail , si ce Mutilus n'eût pas été un personnage considérable. Mais , d'un autre côté, Appien, dans son long récit des proscriptions ordonnées par les triumvirs, fait mention de la mort d'un chef
paysans, divisés en petites troupes, errant de montagne en montagne, traqués par les Romains comme des bêtes fauves, et périssant sans laisser de souvenir de leur résistance à l'oppression. D'abord , trop peu nombreux pour mériter le nom de rebelles, on les appela des brigands. La nécessité leur en donna bientôt les mœurs , et vingt ans après la guerre civile, l'Étrurie était infestée par de nombreuses
samnite qui s'était illustré dans la guerre sociale, et qu'il
appelle StatiuS. Srârfo? Si ô SayvÎT*??, TToWà 2«yvtTa£j èv T&i (TU]t*pa;^txw izo\énM xKTetpyu(T[iévoç. Civ. IV, 25. — Or, ce Statius étant absolument inconnu , Wesseling a proposé , et cette leçon est généralement reçue , de lire Papius , et il admet que ce Papius est l'ancien général de la ligue. Je ne sais si cette correction ne paraîtra pas un peu trop hardie. Quoi qu'il en soit, voici quelle fut la fin de ce Samnite. Devenu Romain, le souvenir de ses exploits, ses richesses et sa haute naissance, l'avaient fait nommer sénateur (probablement par Jules César, qui accorda la même faveur à beaucoup de nouveaux citoyens). 11 avait quatre-vingts ans lorsque les triumvirs l'inscrivirent sur la table des proscrits. En l'apprenant, il fit ouvrir les portes de sa maison , puis exhorta ses compatriotes et ses esclaves à la piller au plus vite. Lui-même jetait dans la rue ses meubles et ses trésors. La maison vidée, il s'y renferma seul et y mit le feu, ne laissant qu'un monceau de cendre aux émissaires des triumvirs.
troupes de bandits qui conservaient encore une haine traditionnelle contre le sénat de Rome '.
Plusieurs villes préférèrent une destruction certaine à la clémence de Sylla. Dans leLatium, Norba, colonie romaine , située au pied des montagnes volsques, soutint un long siège et ne fut prise que par trahison. Voyant lennemidans leurs mui-s, les habitants s'entre-tuèrent après avoir mis le feu à leurs maisons. Un vent violent répandit la flamme; tout fut consumé, et les vainqueurs ne purent profiter de la riche proie sur laquelle ils comptaient. Malgré sa sécheresse ordinaire, Appien n'a pu refuser un mot d'éloge aux habitants de Norba. « Ils moururent, dit-il, en iïens de coeur ^. »
Populonia, dans lÉtrurie, se lit également remarquer par la vigueur de sa résistance, et fut plutôt détruite que vaincue ^
Nola, dans la Gampanie, occupée par les Samnites dès le commencement de la guerre sociale*, re-
* Sali. Caf. 28. — Catilina recruta son armée parmi les paysans étrusques, que la misère et le désir de la vengeance rendaient avides de révoluhons, dussent-ils prendre pour chef un des satellites de Sylla , l'auteur de tous leurs maux.
* Kxi 0^0» p.iv ovTw; i'//.f,a.-'li; à;riCavov. App. Civ. I, 9+.
' Strabon, V, p. 223.
* Liv. EfH. 80.
poussa loiiglemps avec succès les tentatives des lieutenants de Sylla. Il fallut, pour l'obliger à ouvrir ses portes, que le dictateur en personne vînt en presser le siégea
Mais la résistance la plus vigoureuse et la plus extraordinaire fut celle de Volaterrœ, ville d'Étrurie, sur laquelle Strabon nous a conservé quelques détails intéressants. Elle était située sur un plateau abrupt de presque tous les côtés, et environnée d'une enceinte pélasgique inattaquable au bélier, dont les ruines subsistent encore. Là, un grand nombre de proscrits et quelques cohortes, débris de l'armée étrusque, se réfugièrent et soutinrent un siège de deux ans, après lequel ils réussirent à obtenir une capitulation honorable, ou parvinrent à sortir de la ville et à se mettre en lieu de sûreté'^.
Déjà l'ordre commençait à se rétablir dans la république, et les massacres et les confiscations qui avaient suivi la prise de Préneste faisaient horreur à tout le monde. La défense héroïque des Volaterrans, loin de réveiller d'anciennes haines nationales, avait inspiré un vif intérêt aux Romains, et
' Liv. Eint. 89.
^ Strabon , V, p. 223. — Cic Pro domo sua, 30.
même à cette aristocratie que Sylla venait de reconstituer'. Malgré tout son pouvoir, il ne put faire confirmer le décret qu'il avait rendu à l'époque des proscriptions, et qui dépouillait les Yolaterrans du droit de cité romaine, et cependant ils n'avaient point encore déposé les armes -. Parmi les Étrusques, ce furent presque les seuls qui échappèrent à la vengeance du dictateur.
Au reste, Sylla, dans sa haine implacahle, sévit avec une égale fureur contre les cités qui montrèrent leur soumission après sa victoire, et contre celles qui tentèrent une résistance désespérée. Toutes les villes qui, à quelque titre que ce fut, avaient prêté assistance à la faction vaincue, furent enveloppées dans un égal anathème. De celles que les flammes avaient épargnées il chassait la population et la remplaçait par des colons romains. Il confisquait les propriétés publiques et particulières; en sorte que les habitants du pays, sans asile et sans pain, n'avaient plus d'autres ressources que de vivre de brigandages^.
Les terres des riches proscrits satisfirent l'avidité
' Cic. ibid. — Remarquer ce mot : comitiis centuriatis. "^ Id. loc. cit. Quum etiam tum essent in armis. 3 Sali. Cat. 28.
do ses officiers. Mais il avait encore cent vingt mille soldats à contenter, et il leur distribua les terres enlevées aux villes qui s'étaient signalées par leur résistance, ou seulement qui avaient montré de l'attachement au parti vaincu. Il n'y eut pas une province qui ne reçût ainsi des colonies de vétérans , espèce de garnisons , qui répondaient de son obéissance. Établis dans le pays par cohortes et par légions ', ces hommes, livrés depuis longtemps à l'indiscipline, pouvaient, en raison de leur nombre et de leur organisation militaire, se livrer impunément à tous les excès contre les populations au milieu desquelles ils vivaient en vainqueurs.
Quelques cités, plus coupables aux yeux du dictateur, furent encore plus rigoureusement traitées. Il les priva du droit de cité romaine, conservant toutefois à leurs habitants la faculté d'hériter et d'aliéner leurs biens d'après certaines formes du droit romain ^ Il semble résulter de cette disposi-
* C'est ainsi que le territoire de Bovianum fut partagé aux soldats de la XI"^ légion , d'où cette ville prit le nom de Bovianum undecumanorum. Plin. III, 12. — César, au contraire, eut soin de disperser ses vétérans, individuellement, dans toute l'Italie, de peur que, se sentant en force, ils ne molestassent les habitants. Suet. J. Cœs. 38.
* Tulit de civitate ut non sustulerit horum nexa atque
tion, qu'il ne leur ôta en réalité que le droit de suffrage, les réduisant à une condition analogue à celle des colonies romaines. Au reste, ces confiscations de droits politiques demeurèrent en général sans exécution, et, malgré la toute puissance de Sylla, nous avons vu que les Volaterrans parvinrent à s'y soustraire. Réprouvées par l'opinion publique, ces mesures étaient encore condamnées par tous les jurisconsultes, comme contraires au premier axiome qui régit le droit de cité, à savoir, qu'il ne peut se perdre que par la renonciation libre de celui qui le possède * .
Plus qu'aucun autre pays, le Samnium eut à souffrir des violences du dictateur. Non-seulement il détruisait les fortifications des villes, mais il démolissait encore les temples et les maisons. Il avait entrepris d'expulser tous les Samnites de leur patrie, et il répétait sans cesse que les Romains ne seraient tranquilles que lorsque les Samnites auraient cessé d'être une nation ^, Il n'y réussit que trop bien ; leurs villes, autrefois florissantes, étaient réduites, du temps de Strabon, à la condition de mi-
hereditates. Cic. Pro Cœc. 35. — Cfr. Sali. Hist.l, Oratio Lepidi.
^ Cic. Pro Cœc. 33, scqq.
a Strabon, V, p. 249.
sérables villages '. Dans toute l'Italie méridionale on ne voyait plus que des ruines. Refoulés en tous sens par les nouveaux colons, soldats de Sylla, les anciens habitants étaient devenus comme étrangers dans leur propre patrie. La nation samnite tout entière, succombant sous le poids du malheur, avait oublié ses traditions antiques, ses usages, son costume, enfin jusqu'à sa haine contre le nom romain.
On demande vainement aux historiens quelle fut la condition politique du reste de cette brave nation. J'ai exposé plus haut les motifs qui prouvent qu'elle avait refusé le droit de cité romaine à une époque où elle pouvait traiter avec Rome d'égale à égale. Vaincue et sous la main de fer de son impitoyable ennemi, aurait-elle pu l'obtenir alors? On a vu que Sylla fit toujours une horrible distinction entre ses prisonniers samnites et les autres Italiotes. Pour les premiers, jamais de grâce; et pourtant, comme on ne peut tuer tout un peuple, il fallait bien qu'il accordât dans la société factice organisée par lui, une place quelconque aux malheureux échappés à tant de massacres. On ne peut admettre qu'il réduisit le Samnium à l'état de province tributaire ; l'origine italienne de ses habitants était un titre im-
* Strabon, V, p. 2W.
prescriptible, que leur persécuteur même était contraint de respecter. Comme ennemis, il pouvait les exterminer j comme Italiotes, il ne pouvait les avilir. Il est certain qu'après la dictature de Sylla, on retrouve les Samnites en possession des mêmes droits que les autres peuples anciens habitants de la péninsule '. Ces droits, après le rétablissement de l'ordre, les reçurent-ils de la pitié de quelque maiîistrat romain? les obtinrent-ils du dictateur luimême, lorsqu'il cessa de les craindre? Le fait demeure incertain ; mais je ne regarde pas comme improbable que Sylla, satisfait d'avoir anéanti leur nationalité, et désespérant d'exterminer tous les individus, consentit à les assimiler aux Romains, et peut-être, de sa part, cette apparente pitié ne fut-elle qu'un raffinement de vengeance '^
' On a vu déjà qu'un Samnite étaitdevenu sénateur romain. App. Civ. IV, 25. Voyez la note de la page 326.
* Cette question de la position politique des Samnites dans la république , après la guerre sociale , était fort obscure , même pour les écrivains de l'antiquité. Appien , qui parait avoir reconnu que les Samnites n'acceptèrent point le droit de cité romaine offert par la loi Plautia et Papiria, avoue qu'il ignore comment ils l'obtinrent par la suite {Civ. I, 53). Si cette loi n'eût point été transitoire (elle fixait un délai de 60 jours pour accepter le droit de cité), on pourrait croire
33h ESSAI
Quant aux villes italiennes qui lui avaient fourni des secours à son arrivée dans la péninsule, ou qui depuis avaient mérité grâce par leur prompte soumission, il leur conserva les droits que leur avaient accordés les décrets de Ginna. Ses propres promesses et les traités solennels qu'il avait faits avec plusieurs nations ne lui permettaient pas de revenir sur une mesure déjà consacrée. On verra bientôt que la constitution qu'il donnait à la république enlevant, par le fait, aux assemblées populaires la plus grande partie de leur importance, il n'avait plus qu'un médiocre intérêt à restreindre les droits de bourgeoisie romaine.
Dix années d'une guerre furieuse avaient coûté à l'Italie le plus pur de son sang. Cent cinquante mille Romains avaient péri par le glaive, et la perte des Italiotes avait été au moins aussi considérable. Pendant cette courte période, le triomphe momentané de chaque parti fut signalé par des contiscations, des pillages, des incendies, des massacres, des destructions de villes. Il n'y avait pas en Italie
que les Samnites en invoquèrent le bénéfice après la tyrannie de Sylla. Au reste, du moment que le principe de l'émancipation italienne eut été admis, la naturalisation de quelques districts, oubliés pour ainsi dire, dut être en tout temps accordée sans opposition.
de cité si petite qui n'eût vu dans son sein plusieurs révolutions, images réduites du grand bouleversement de la république. Au milieu de ces épouvantables catastrophes, la classe moyenne, celle des petits propriétaires, en général attachée au parti de Marius \ avait presque entièrement disparu. Exposée depuis longtemps aux envahissements des riches, elle avait à subir encore l'insolence et la rapacité des colons militaires de Sylla, qui, au lieu de cultiver les champs que leur général leur avait donnés, enlevaient par la force les récoltes de leurs voisins, et vivaient à leurs dépens comme en pays ennemi. Ces vétérans, répugnant aux liens du mariage, et ne pouvant s'assujettir aux soins d'élever une famille ^, usaient dans la débauche le reste de leurs forces, et s'éteignaient sans laisser de postérité. Entre des populations industrieuses, dépouillées et proscrites, et ces colons paresseux et rapaces, l'Italie se changeait en un désert, et l'ulcère dont Tib. Gracchus avait signalé l'apparition, s'était étendu sur tout le corps social, et déjà était devenu incurable.
' Voir l'excellent mémoire de M. Bureau de la Malle sur l'alTaiblissement de la population de l'Italie. Mém. de l'Ac. dos Inscr. Tome XII.
* Tacite, Ann. XIV, 17.
L'émancipation de l'Italie effaça rapidement les différences de lois, de mœurs, d'idiomes, que la politique romaine avait longtemps entretenues, en défendant les mariages entre peuples voisins, en perpétuant dans chaque petit État une forme distincte de gouvernement. Cernés de tous côtés par la langue latine, les différents dialectes de la péninsule disparurent bientôt avec les traditions, les littératures, les coutumes, les religions nationales'. La promptitude avec laquelle s'opéra la fusion de tant de peuples en une seule nation a quelque chose de surprenant, que ne peut expliquer la violence même des mesures prescrites par le dictateur. C'est que
* La perte des livres étrusques est particulièrement regrettable. Les Étrusques avaient non-seulement de nombreux ouvrages sur le droit augurai, qui contenaient sans doute des observations astronomiques et des renseignements précieux sur la mythologie, mais encore des annales qui devaient jeter un grand jour sur l'histoire de l'ItaHe.Varron, lib.IV,p. 17, cite un Volumnius auteur de tragédies étrusques. — Je ne connais point d'auteur osque. Les seuls ouvrages originaux en cette langue, populaires chez les Romains, étaient les Fables atcllanes, espèces de dialogues qui ressemblaient à nos intermèdes. Il paraît, au surplus, qu'à une époque très-ancienne, la langue grecque était en Italie la langue savante, la langue des livres, à peu près comme le latin l'était en Europe an moyen âge.
depuis rémancipation italienne, et depuis lors seulement, Rome était réellement la capitale de l'Italie. Naguère forteresse d'une caste privilégiée, elle ouvrait maintenant ses portes à toutes les ambitions, à tous les intérêts, à tous les plaisirs. Les familles riches de l'Italie, abandonnant leurs villes, accouraient se fixer à Rome. Là venaient s'agglomérer toutes les fortunes; là se donnaient rendez-vous toutes les intelligences. Mais en même temps s'annulaient tous les centres distincts de civilisation qui existaient autrefois dans la péninsule; ils venaient se fondre dans la grande ville, malheureusement sans lui apporter des forces nouvelles. Jadis, la république avait accru sa puissance en absorbant les peuplades voisines. Son aristocratie, jeune alors et bien homogène, recrutait ainsi un peuple de travailleurs et de soldats braves et robustes; mais aujourd'hui, c'étaient toutes les aristocraties usées qui se réunissaient à Rome ; son peuple n'était plus qu'une plèbe affamée et turbulente, prête à se livrer à tout ambitieux qui lui donnait du pain et des spectacles. On eut dit que ce patriotisme romain, qui avait fait tant de grandes choses, avait perdu son énergie alors que la patrie s'était agrandie elle-même. Les nouveaux citoyens n'apportaient pas à Rome cet amour passionne du pays, qui animait autrefois
ses enfants; et les anciens citoyens, depuis qu'ils avaient partagé leurs droits, se sentaient comme dégradés, et perdaient jusqu'à cet orgueil qui leur avait tenu lieu de tant de vertus.
Le système des comices, vicieux dès que Rome avait eu des citoyens à quelques milles de ses murs, devint une monstrueuse absurdité et une cause continuelle de désordre^ lorsqu'il dût s'appliquer à l'Italie entière. On ne voyait plus, comme dans l'ancienne république, un candidat demander les suffrages de gens qui le connaissaient depuis son enfance, juges compétents de son caractère et de sa capacité; maintenant, les honneurs étaient acquis au plus riche, à celui qui., le jour des comices, pourrait amener à Rome des populations étrangères, et verser sur le Forum une masse ignorante achetée à prix d'or.
Mais de toutes les conséquences de la guerre sociale, la plus funeste sans contredit, ce fut l'exemple donné aux ambitieux, d'un général changeant à sa volonté les lois de son pays et disposant en maître de toutes les fortunes. L'armée se sépara de la nation ; la disciphne militaire fat à jamais perdue; désormais le soldat ne connut plus d'autre patrie que son camp, d'autre loi que l'ordre du général le plus imiulgent et lo ])lus heureux, de butin plus
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précieux ni plus assuré que les trésors renfermés dans les palais de Rome. La jeunesse, perdue de dettes et de débauche, s'habitua à considérer une révolution comme l'unique moyen, pour des gens de cœur, d'acquérir gloire, honneurs, richesses. Tous ces biens, le dictateur l'avait montré devant la porte Colline, un génie audacieux, un bras intrépide pouvaient les conquérir en un jour. Dès ce moment, suivant l'énergique expression de Salluste, on vit une génération d'hommes qui ne pouvait avoir de patrimoine ni souflVir que d'autres en possédassent ' .
Le duel de Marins et de Telesinus fut comme un présage des destinées de l'Italie. Le Romain tua le Samnite, et tomba expirant sur le cadavre du guerrier qu'il venait d'abattre. Ainsi lltalie était morte ; mais Rome, frappée au cœur, ne devait pas lui survivre longtemps.