‹ Études sur l'histoire romaineChapitre 2 sur 26 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Les peuples de l'Italie soumis par les armes ou la politique de Rome obéissaient tous en réalité à son gouvernement ; mais il y avait des degrés dans leur sujétion , et les rapports internationaux de chacun d'eux avec la république souveraine étaient réglés par des conventions particulières. En substance, ces traités , dont les détails nous sont d'ailleurs presque inconnus, paraissent avoir divisé les peuples de la Péninsule, suivant leur origine, en trois catégories principales très-inégalement partagées. Dans la première étaient les Latins , dans la seconde les Italiotes de race autochthone, ou du moins trèsanciennement établis dans le pays qu'ils occupaient. Enfin, la troisième catégorie, qui comprenait les nations dont l'arrivée en Italie était relativement ré-

b ESSAI

cente, se subdivisait en presque autant de classes distinctes que l'on comptait de races différentes. Depuis longtemps intimement unis à Rome, les Latins, en reconnaissant sa suprématie, conservèrent le droit d'élire leurs matîistrats et de s'administrer suivant leurs coutumes. Entre tous les alliés , ils obtinrent des privilèges spéciaux , tels que celui d'ester personnellement en justice à Rome; à certaines conditions , ils purent même acquérir les droits politiques dans la cité romaine *.

* Le Latin obtenait ces droits lorsqu'il avait exercé une magistrature annuelle dans sa patrie, ou lorsqu'il fixait son domicile à Rome, pourvu qu'il laissât des enfants dans sa ville natale. Voir la loi Servilia, § IV.

Sigonius conclut d'un passage célèbre de Tite-Live , que dans les comices législatifs et judiciaires ( jamais dans les comices électifs) les Latins étaient admis à voter avec les Romains dans une tribu désignée par le sort. Sitella allata est ut sortirentur ubi Latini suffragium ferrent. Liv. XXV, 3. D'ailleurs il remarque que c'était moins un droit qu'une faveur, et que l'opposition d'un magistrat pouvait toujours les en^priver. V. Sigon. De ant. jure liai. Cette faveur me paraît encore considérable, surtout si on / la compare à certaines distinctions humiliantes pour les Latins, dans l'application des peines militaires, par exemple. N'est-il pas plus probable que le passage de Tite-Live se rapporte aux seuls Latins qui se trouvaient dans le cas de prétendre aux droits de cité romaine?

Ce dernier avantage les distinguait surtout des autres nations italiotes. Bien que régies par leurs lois et leur administration nationales , elles étaient soumises à une espèce de tutelle exercée par les magistrats romains ', et leur condition était inférieure à celle des cités latines.

Ni les unes ni les autres ne payaient de tribut à proprement parler , mais elles devaient fournir un contingent militaire fixé par la république romaine, et dont l'équipement , la solde , souvent même une partie de l'entretien , étaient à leur charge. Absolument semblable , pour son organisation , à la milice romaine , ce contingent entrait pour plus de moitié dans la composition de l'armée de ligne dont Rome disposait pour défendre son territoire ou étendre ses conquêtes ^.

* Appian. Civ. I, 38.

"^ Anciennement les Latins étaient incorporés dans les mêmes manipules que les Romains ; mais alors vraisemblablement le commandement de la légion, et sans doute celui de l'armée, alternaient entre un Romain et un Latin. Après la soumission définitive du Latium, je crois que les Latins formèrent, comme les autres alliés, des légions ou des cohortes distinctes ; du moins l'hypothèse contraire obligerait à croire que les Latins furent moins bien traités que les Italiotes, dont les contingents étaient dirigés par des chefs

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Quant aux peuples étrangers , la plupart étaient soumis à un tribut , et gouvernés à peu près despotiquement par des magistrats romains. Leurs soldats, appelés auxiliaires', n'étaient point admis dans les légions. Tel était le régime imposé aux Gaulois établis dans la Cisalpine, et probablement aux Liguriens'^.

Plusieurs cités, colonies étrangères en Italie, étaient plus favorablement traitées. On ne les confondait point avec les barbares, car elles appartenaient à une race qui dans l'opinion tenait un rang distingué. Je veux parler de quelques villes grecques , dans le sud de la péninsule , qualifiées de cités libres, dénomination plus honorable que

nationaux, ou, ce qui est encore moins admissible, que dans une armée de la république, un chef latin pouvait commander à des soldats romains.

' Remarquer la distinction qui existait autrefois entre les mots socii et auœilia, qui devinrent dans la suite synonymes. Auxilium ah auctu quem accesserant et qui adjumento essent alienigen^. Yarro, V, 90. Auxiliares dicunturin bello Socii Romanorum exterarum nationum. Festus, apud Just. Lips. De milit. Rom. I, 7.

^ Quidam Ligus ex cohortibus auxiliariis. Sali. Jug. 93. Ce mot est précieux dans Salîuste, qui recherche, comme on sait, les expressions antiques, et les emploie dans leur acception primitive.

réelle. 11 est vrai qu'elles se gouvernaient par leurs antiques institutions, mais sous le protectorat trèsombrageux de la république. Leur position était à peu près la même que celle des Italiotes, avec cette différence toutefois , que leurs contingents n'étaient point admis à servir dans les légions. En temps de guerre , leur coopération se bornait à fournir des vaisseaux et des soldats de marine*.

Faute de renseignements complets , on ne peut définir exactement les rapports politiques entre Rome et d'autres peuples qu'on hésite à ranger parmi les alliés italiens , et qui cependant ne pouvaient être classés au nombre des barbares soumis au régime arbitraire des provinces. On ne sait , par exemple, si les Étrusques , séparés des nations voisines par leur langue et leurs institutions, jouissaient du droit latin ou italique, ou si, comme il est probable , il existait à leur égard des capitulations particulières. Il semble que la domination romaine ait été fort douce pour ce peuple , du moins pour leur noblesse , pour les Lucumons , entre les mains desquels résidait toute influence politique.

* De là le mot de Socii navales, pour désigner les équipages de la flotte, qui se conserva encore longtemps après être devenu un contre-sens. V. dans Tite-Livc des afTranchis romains désignés par ce nom. k2^ 27; kZ, 12.

Peu nombreux , et amollis au point de ne plus inspirer d'inquiétudes, ils avaient trouvé grâce devant le sénat de Rome. Peut-être encore un autre motif contribuait-il à les faire traiter avec quelque faveur. La connaissance des plus anciennes traditions religieuses , du droit sacré et de l'art d'interpréter les présages, faisait regarder la plupart des seigneurs étrusques comme des espèces de pontifes; en échange , leur science divine était toujours prête à servir les intérêts de Rome. Il est douteux qu'ils aient fourni des contingents militaires : je ne trouve qu'un exemple de leur coopération dans les guerres de la république : c'est en l'an de Rome 528 , lorsqu'une invasion formidable de Gaulois menaçait toute l'Italie. A cette époque ils mirent en campagne, conjointement avec les Sahins * , trente-quatre mille hommes. Mais leur pays allait servir de champ de bataille , et ce n'était pas une armée , mais une levée en masse que l'Italie opposait aux Gaulois. Ailleurs, même dans les guerres d'Annibal, on ne voit jamais de troupes étrusques citées parmi les contingents italiens. Assurément, si elles faisaient

* Polybe, liv. II, 5. La réunion des Sabins et des Étrusques me fait soupçonner que ce contingent se composait en majorité de Sabins soudoyés par les Lucumons.

partie des armées de la république, elles n'étaient point organisées en légions. On sait que la milice romaine se composait uniquement d'hommes libres; or les paysans étrusques étaient serfs, sinon de droit, du moins de fait ; et comme serfs ils devaient être exclus du service militaire.

Les traités faits avec les Ombriens sont également ignorés ; mais d'après les traditions sur leur antique origine ' , on a lieu de croire qu'ils étaient au nombre des nations favorisées, c'est-à-dire de celles qu'on ne rangeait point parmi les barbares. C'était une race belliqueuse retrempée par des invasions gauloises. Leurs soldats étaient estimés; mais il est douteux qu'ils fussent incorporés dans l'armée de ligne ^.

Quant aux Bruttiens , depuis leur défection dans la seconde guerre punique , ils paraissent avoir été réduits à une condition analogue à celle des Ilotes. Leur nom même devint un terme de mépris pour

* Umbrorum gens antiquissima Italiœ. Plin. III, 19.

^ Yalère Maxime, en citant, lib, V, 3, 5, la belle conduite de deux cohortes ombriennes à la bataille de Verceil, les désigne par le nom de Camerinum, ville où elles avaient été levées, ainsi que les écrivains romains le font en général quand ils parlent do troupes légères. (V. Titc-Live et César, passim.)

désigner les esclaves attachés au service des magistrats romains'.

On pourrait peut-être se faire une idée assez exacte de la différence qui existait aux yeux des Romains entre les peuples de l'Italie , en se reportant aux préjugés qu'on trouve actuellement dans nos colonies au sujet de la couleur. Ainsi l'Européen, l'être noble par excellence, c'est le Romain; l'homme à peau blanche sans mélange de sang africain, mais d'une autre race que la race européenne, me représente le Grec , l'Italiote, l'Étrusque. Enfin le mulâtre ou le nègre , placé au dernier rang , est dans la position qu'occupaient les Gaulois , les Germains et tous les barbares.

La constitution intérieure des cités italiotes offrait une assez grande analogie avec celle de Rome. Dans la plupart on voit une aristocratie plus ou moins puissante, des magistratures électives et toujours temporaires. Presque partout , excepté en Étrurie, la révolution opérée à Rome vers la fin du quatrième siècle avait produit des résultats analogues. Il n'y avait peut-être plus de caste privilégiée pour la gestion des charges publiques; mais à l'influence exercée autrefois par la noblesse d'origine, avait succédé

» A. Gell. lib. X, 3.

su» LA GUERRE SOCIALE. 13

celle des familles illustres [optimates); en sorte que les magistrats étaient presque toujours choisis dans les mêmes classes de citoyens, c'est-à-dire parmi les personnes riches possédant une nombreuse clientèle. Le gouvernement municipal appartenait de fait tout entier à un sénat qui ne se recrutait guère que dans les mêmes familles , et il était encore plus rare qu'à Rome, que des hommes nouveaux parvinssent aux honneurs. Bien que des traités reconnussent aux cités italiennes le droit de s'administrer d'après leurs propres lois, il est douteux que le gouvernement de Rome leur eut permis de changer complètement leur constitution; par exemple, de substituer à l'oligarchie des formes démocratiques. Son action survies sénats italiens était facile , et il était de son intérêt de leur conserver un pouvoir qui ne lui portait point ombrage. En résumé , il parait que les petites républiques italiennes dépendantes de Rome n'avaient suivi que de fort loin le mouvement démocratique dont elle avait donné le premier exemple.

Autrefois, dans la Péninsule, des fédérations unissaient les différents peuples d'origine commune; Rome s'était appliquée à les détruire, et y avait en partie réussi. Sa politique soupçonneuse s'était ofTorcéo de substituer des villes aux nations,

et de donner à chaque ville ses intérêts distincts et séparés. Cependant, ne fut-ce que pour se concerter dans l'exécution des ordres de la république souveraine, les cités d'une même nation avaient conservé des relations politiques , images bien imparfaites de leurs diètes au temps de leur indépendance \ Longtemps, afin d'isoler davantage ses sujets , Rome avait interdit les mariages, jus connubii , entre peuples différents ; mais il est probable que cette étrange tyrannie avait perdu avec le temps beaucoup de sa rigueur, par l'effet de la sécurité qu'inspirait une longue paix ^.

A la suite de ses conquêtes , la république avait établi sur un grand nombre de points de la Péninsule des colonies composées de ses nationaux ou de ses alliés. D'ordinaire les anciens habitants étaient admis à jouir des mêmes droits que les colons ^

* Par exemple, en 528, les contingents italiens sont distingués par nations ; donc plusieurs villes s'étaient concertées pour le recrutement.

^ Diod. Sic. Excerpt. de sententiis xxxvii, 10, pag. 130,

éd. Dind. Ol na.p' «pyoTépot? (7Zpo(.ziMT(x.i — (jDyjJoùç oÎksîouj y.ul axiyyevBïç xareviouv, ov; o znç STiiyu^iaç vôpto? sttsttoiïîzsi xotvwvsrv

Tôç Toiuùz-nç filic(.s. Il s'agit de l'armée de C. Marius, et de celle de Q. Pompœdius Silon.

^ Antium, nova colonia, missa cum eo ut Antiatibus permltterctur si et ipsi adscribi coloni voilent. Liv. VIII, 14.

Suivant leur charte de fondation, ces colonies étaient nommées ou romaines ou latines. Les habitants des premières possédaient le droit de cité, mais non celui de suffrage; souvent, en effet, le sénat ne leur avait donné des terres que pour se débarrasser d'une populace turbulente. Les colonies latines avaient été instituées en général pour indemniser les alliés aux dépens d'un peuple qu'ils avaient aidé à soumettre ^ Dispersées dans toute l'Italie, et presque toujours établies dans des villes fortifiées, les colonies , quelle que fut leur origine , formaient comme autant de garnisons fidèles , car leur existence dépendait de la tranquillité de la nation qu'elles avaient dépouillée d'une partie de son territoire.

Ce n'est pas tout : la république possédait encore dans toute l'Italie de vastes domaines enlevés aux peuples vaincus. Dans les confiscations qui suivaient une guerre, on faisait une distinction entre les terres cultivées , qui étaient sur-le-champ données ou vendues , et les terres incultes , de tout temps nombreuses en Italie. Ces dernières devenaient

* Souvent des Italiens et même des Romains s'y faisaient affilier. In colonias latinas saepè iiostri cives profccti. Cic. Pro A. Cœcina, 33.

propriété de la république; on les appelait acjer piihlims , domaines nationaux. Dans l'état où la guerre les avait laissées, il eût été difficile d'en tirer parti immédiatement; mais la république en abandonnait la jouissance à quiconque voulait les cultiver, à la charge de payer la dime des produits. Elle exigeait également une redevance des propriétaires qui envoyaient leurs troupeaux dans ces domaines ' . Romains et Italiotes étaient admis à cultiver Vager publiais. Bien que ces terres fussent transmissibles comme un bien patrimonial , elles en différaient essentiellement , en ce qu'elles pouvaient être retirées à leurs détenteurs , aussitôt qu'il devenait nécessaire de leur donner une destination publique. Sous ce rapport , on peut les comparer à des biens affermés par bail emphytéotique , mais sans terme précis. Je reviendrai bientôt sur ce point ; maintenant, je me contenterai de remarquer que ces domaines romains, éparpillés dans toutes les provinces italiotes , donnaient continuellement à la république l'occasion de s'immiscer dans les affaires des villes alliées. Il n'y en avait pas une qui , dans son voisinage , ne vît des terres détachées de son ter-

* App. Civ. I, 7, 8, 9, 11, 18. Nicbiihr, Des colonies romaines et latines.

ritoire, relevant aujourd'hui de la juridiction romaine. Survenait-il une contestation au sujet de ces biens , un riche Romain , par exemple , envahissait-il le champ d'un Samnite voisin du domaine public , la plainte du Samnite était jugée à Rome par les pairs , souvent par les complices du coupable. Le malheureux dépouillé, incapable d'ester en justice, n'avait d'autre espoir que dans l'appui du Romain patron de sa cité. Aussi ce patronage devint-il une espèce de tribut imposé aux Italiotes par l'avarice des hommes influents dans le forum.

On voit que la liberté de l'Italie se réduisait , au fond , à une légère satisfaction d'amour-propre accordée aux vaincus, mais que la toute-puissance restait en réalité au peuple conquérant.

A mesure que la position du citoyen romain s'élevait et s'entourait de nouveaux avantages , celle do ritaliote devenait plus précaire et plus pénible. Tant que la république n'eut à combattre qu'en Italie, le service militaire de ses alliés semblait requis par une nécessité commune. En général , il n'avait d'ailleurs que la durée assez courte des campagnes de ce temps. Des concessions de terres, un partage égal du butin', leur offraient quelques dédommage-

' V. Just. Lips. De prœdâ, lib. V, dial. 15. Il ne s'agissait

fô ESSAI

ments en retour de leurs sacrifices pour l'agrandissement de Rome. Mais lorsqu'elle étendit ses conquêtes au delà des mers , les expéditions militaires furent de longue durée. Il fallut entretenir des garnisons lointaines , recruter sans cesse de nombreuses armées, s'épuiser d'hommes et d'argent. Cependant, les trésors des nations vaincues passaient à Rome ; le gouvernement des provinces soumises appartenait à ses magistrats; la gloire des succès revenait tout entière au peuple, qui donnait les généraux. Licenciés après de longues campagnes, les soldats italiotes ne rapportaient dans leur pays que les vices des camps. Leurs offieiers, quelque longs, quelque glorieux qu'eussent été leurs services , ne sortaient jamais d'une position subalterne. Pour eux , le grade de préfet du contingent fourni par leur cité^ était le seul auquel ils pussent prétendre,

dans ces partages que du butin fait sur le champ de bataille ou dans une ville prise d'assaut. Les contributions imposées aux vaincus entraient dans le trésor de la république, sauf les gratifications prélevées quelquefois par les généraux pour récompenser leurs soldats.

* Peut-être plusieurs contingents alliés étaient-ils quelquefois réunis sous les ordres d'un même chef italiote. Dans la deuxième guerre punique, le Samnite Numerius Decimius commanda un corps détaché de 8,500 hommes. Liv XXII, 24.

tandis qu'ils se voyaient sans cesse obligés d'obéir à déjeunes Romains, revêtus par la faveur, souvent au sortir de l'enfance, de la dignité de tribun ou de légat.

En campagne, la discipline militaire pesait avec une rigoureuse partialité sur les soldats italiotes. Un général en chef, revêtu de Vimperium, hésitait à punir de mort un citoyen romain, surtout s'il avait un grade ' ; pour une faute légère il pouvait faire tomber la tête d'un préfet italien ; et ce qui devait être encore plus sensible pour l'honneur militaire , l'exécution de la sentence était alors accompagnée d'une ignominie qu'on épargnait au coupable de la nation privilégiée. Certes , on est moins surpris que les soldats romains se soumissent à la bastonnade infligée avec des sarments de vigne, que de voir dans le même camp des soldats alliés battus avec des bâtons d'autre bois^.

Alors Rome avait intérêt à ménager les Samnites, mais plus tard on voit que toute division considérable était sous les ordres d'un général romain, quand même elle n'eût été composée que de troupes alliées. Il semble encore que c'étaient les consuls romains qui nommaient les préfets. V. Polybe,\I, frag. 5.

* Cfr. Just. Lips. lib. V. dial. 18. — Sallust. Jug. C9. — Cœs. Civ. 111,74; Af. 54. — Liv. IX, 16.

- Liv. Epît. lib. LVII. — Plin. XIV, 3.

Celte supériorité du citoyen romain, dont le plus vil se croyait d'une autre nature que le reste des hommes, se faisait sentir aux Italiotes avec d'autant plus d'amertume, que, rapprochés de leurs maîtres par leur situation, leur langue et leurs mœurs, ils ne s'en voyaient séparés que par une ligne de démarcation idéale, infranchissable pourtant. Sur un champ de bataille, l'Italiote savait qu'il valait un soldat de Rome; après la victoire , il redevenait l'égal du barbare qu'il avait vaincu. J'insiste sur les humiliations d'amour - propre dont les Romains abreuvaient quiconque leur était soumis, parce qu'il n'y a pas d'exactions ou d'injustices qui ne soient plus supportables que les outrages faits à la vanité. Plus d'un despote a prolongé sa tyrannie en sachant à propos flatter l'orgueil de ses sujets.

Tel ne fut jamais le soin des magistrats de Rome. Ils ne songeaient qu'à frapper les peuples par la grandeur de leur puissance , à élever la barrière entre les vainqueurs et les vaincus. Désobéir à un de leurs ordres , à un de leurs caprices , c'était se mettre en état de rébellion, car pour tousses sujets un Romain était infaillible, et c'était un crime que d'en douter.

Pour bien juger le caractère de l'administration romaine , il faut se rappeler par quels moyens on

arrivait aux charges publiques, et quels étaient les hommes qui les remplissaient.

Les lois ouvraient bien à tous les citoyens la carrière des magistratures, mais, dans la réalité, elle était fermée à ceux que leur fortune ou le crédit de leur famille ne plaçait point dans une situation exceptionnelle. Comme toutes les fonctions publiques s'obtenaient par les suffrages du peuple , il était de la dernière importance de se faire des créatures dans chaque classe de la société. Pour réunir ces suffrages au grand jour de l'élection, il n'y a pointdo démarches, de fatigues, souvent de bassesses, que les Piomains des familles illustres ne s'imposassent au sortir de l'enfance. Les uns offraient le crédit de leurs familles à des plaideurs embarrassés , les autres ouvraient leur bourse à de pauvres artisans ; quiconque votait aux comices était courtisé , cajolé de toutes les manières. Dès que le candidat avait atteint l'âge auquel la loi permettait de briguer la dignité de questeur , celle par laquelle on devait débuter, il paraissait dans la place publique revelu d'une robe blanche, serrait la main à tous les campagnards , aux plus vils plébéiens , sollicitait leur vote , et souvent l'achetait à prix d'argent. A l'époque où je commence mon récit, la corruption était parvenue à ce point, que les achats de suffrages

avaient lieu à peu près publiquement. 11 y avait des hommes qui faisaient métier de distribuer l'argent aux électeurs , d'autres chez qui l'on déposait de grosses sommes pour être délivrées après l'issue des comices*.

Le questeur nomméjvojait s'ouvrir pour lui les portes du sénat. D'ordinaire , il était attaché à la personne d'un consul ou d'un magistrat d'un ordre supérieur; il était son lieutenant: quelquefois il

* Cfr. Cic. Pro Mur. 3i. — Q. Cic. De 'petit, consul, passim. — Senec. epist. 118. — Cic. in Verr. act. I, 12; — Pseud. Ascon. ibid. — Cic. de harusp. resp. 20. — Id. De orat. II , 63. — Id. Pro Plancio, 19. — La date de quelques lois contre la brigue, de ambitu, prouve que la corruption électorale était fort ancienne à Rome, et le nombre de lois portées à cet effet montre combien elles étaient impuissantes. La première connue est de l'an de Rome 322. Elle défend aux candidats déporter des robes blanchies à la craie. Liv. IV. 25. Sous ce style figuré, dont on trouve plus d'un exemple dans les anciennes lois de la république, il est difficile de juger la portée de cette disposition, qui ne fut adoptée qu'après de vifs débats. Cependant, à cette époque, les plébéiens demandaient à partager le consulat avec les patriciens ; en proscrivant les robes blanches , les tribuns , auteurs de la loi , interdisaient peut-être aux candidats un costume que les patriciens seuls avaient le droit de porter : de la sorte, ils préparaient la mesure plus importante qui devait établir définitivement l'égalité politique entre les deux ordres.

obtenait un petit gouvernement pour lui-même. "Dnnr, cor, fnnations nu apprenait les affaires , on (trouvait des occasions de se distinguer, de faire isouvent citer son nom dans le sénat ou dans les assemblées du peuple'.

Après la questure on parvenait à l'édilité curule, / magistrature pureme^T'cîvîle , dont les fonctions / ^ consistaient à veiller à l'arrivée des subsistances , à l'entretien des monuinentsjmbliçSj à rembellîssement de la yille,jBûÛa^^résider et à préparer les jeux et les spectacles solennels". Cette charge entraînait à d'énormes dépenses les éiliies qui voulaient se rendre populaires. Ils bâtissaient des temples , des portiques à leurs frais , ouvraient des routes , construisaient des aqueducs ; surtout ils s'efforçaient de surpasser leurs devanciers par la magnificence des jeux qu'ils faisaient célébrer et dont ils supportaient en partie la dépense vraiment colossale. Heureux l'édile qui avait pu faire mourir dans l'arène un nombre inusité d'habiles gladiateurs , qui avait présenté au peuple des animaux rares, encore inconnus ^ ! Son nom était dans toutes

* Deferri in heneficiis. Cic. Pro Àrch. 5.

'^ Cic. De leg. UI, 3.

' V. les lettres de Caelius à Cicéron. ad Div. VIII, k, 8, 9.

les l)ouclies , et chacun applaudissait à sa naissante ambition.

r/édilité duraitjin-an. On arrivait ensuite à la préture.Il y avait six préteurs' : deux présidaient les tribunaux à Piome, les autres gouvernaient ^es provinces ou commandaient des armées. Enfin , après avoiT successivement parcouru les trois degrés précédents, on se présentait une dernière fois aux comices pour demander le consulat^ Alors redoublaient les intrigues, les^entatives de corruption, les manœuvres de toute espèce, car c'était là le dernier terme de l'ambition d'un Romain. Les consuls présidaient au gouvernement de la république ou dirigeaient en personne les guerres importantes. A l'expiration de leur magistrature , c'est-à-dire au bout d'une année , ils étaient envoyés dans une province avec le titre de proconsuls, souvent pour commander des expéditions militaires, presque toujours pour administrer un vaste gouvernement. Leurs fonctions pouvaient leur être prorogées pendant plusieurs années.

Amasser et dépenser tour à tour de grandes richesses, tel était, comme on le voit, le soin prin-

* C'est en l'an de Rome 536 que le nombre des préteurs fut porté à six. Liv. XXXII, 27.

SDR LA GOERRE SOCIALE. 25

ci^al des candidats auxiionueui^Les profits de la questure permettaient de briller dans Fédilité curule. Ruiné par sa magnificence, l'édile refaisait sa fortune comme préteur , et rentrait à Rome assez riche pour acheter les suffrages aux comices consulaires. Souvent il engageait tous ses biens dans cette dernière élection , sûr d'en retrouve»' de plus considérables dans la province qui lui serait adjugée après son consulat. En un mot, la carrière des emplois publics était une espèce de jeu, où l'on faisait des bénéfices proportionnés aux mises que l'on hasardait. A son début, un jeune Romain était initié à l'art de s'enrichir aux dépens des sujets de la république , par le préteur ou le proconsul auquel il était attaché. Eut-il apporté dans ses fonctions les sentiments les plus nobles, il se pervertissait facilement par les exemples qu'il avait sans cesse sous les yeux. Il savait que sans autres protecteurs que ses vertus il ne pourrait se faire remarquer , qu'il n'obtiendrait jamais une position considérable. Puis, les occasions de s'enrichir étaient si fréquentes, si faciles ; c'était à qui achèterait la bienveillance d'un magistrat romain. Les habitants des provinces conspiraient à l'envi poUr le corrompre; et telles étaient les tentations dont ils l'entouraient, qu'il était sans exemple qu'un préteur ou un proconsul ne fut re-

venu riche à Rome, laissât-il une réputation d'intégrité dans le gouvernement qu'il résignait à son successeur. Bien peu cependant étaient suivis par les regrets des peuples , car la plupart ne déguisaient ni leur rapacité ni leur violence. U n'y avait sortes de maux qu'ils ne fissent souffrir à leurs sujets d'une année.

Le voisinage de Rome, la crainte de la tribune, le caractère ûer et les dispositions belliqueuses des Italiotes , devaient imposer quelque retenue aux magistrats qui avaient des gouvernements dans la Péninsule. Veut-on savoir quelle était la domination romaine en Italie? Quelques exemples la feront connaître mieux que ces observations générales. Sans doute les provinces étaient encore plus maltraitées ; qu'on devine leur sort si la chose est possible.

Un consul romain passait à Téanum , ville de la Gampanie , dans le pays des Sidicins. Il voyageait avec sa femme, ses officiers, ses affranchis, ses esclaves , en un mot avec ce que l'on appelait sa co~ horte. Dans de semblables occasions il devait être défrayé par la république ,• mais, comme la plupart des magistrats romains, il vivait partout aux dépens de ses hôtes. Un consul à Téanum ! voilà toute la ville émue. Les magistrats s'empressent autour de

SUR LA GDBRRE SOCIALE. 3fl

lui. On le loge dans la meilleure maison, on l'héberge magnifiquement lui et son monde. Maint affranchi reçoit des présents ; peut-être le consul luimême daigne-t-il en accepter, soit pour épargner à Téanum le fardeau des logements militaires , soit pour se souvenir des Sidicins dans le sénat, où les pauvres alliés ont tant besoin de protecteurs. La femme du consul veut se baigner. Le bain des femmes est mal orné, il ne lui convient pas. — « Je veux le bain des hommes, » dit-elle. Aussitôt M. Marius , principal magistrat de Téanum , envoie son questeur pour que la foule des baigneurs cède la place à l'illustre voyageuse. Mais il leur faut du temps pour se rhabiller, et la femme du consul attend un instant à la porte des thermes ; elle se plaint; grande colère de son mari. Par son ordre ses licteurs saisissent M. Marins, et le battent de verges dans le forum'. Cela se passait vers 630 : quelques années après , un autre Marins, préteur ilaliote, vengeait cette honte dans le sang des Romains, sous les murs de Téanum.

Pour un crime semblable , un questeur italien recevait la bastonnade ; un autre évitait cette igno-

' A. Gell. lib. X, 3. A cette occasion, les magistrats de Cales défendirent à leurs concitoyens de se baigner dans les thermes quand il y aurait en ville un magistrat romain.

minie en se précipitant du haut des remparts de Ferentinum'.

Ailleurs, Q. Thermus, préteur romain, mécontent des vivres qu'on lui donnait, faisait fustiger publiquement par ses licteurs les décemvirs d'une ville où il s'était arrêtée

Mais peut-être croira-t-on que le despotisme romain n'atteignait que les riches ou les magistrats de l'Italie? Souvent le peuple voit, non sans plaisir, sesmaîtres'humiliés par des maîtres plus puissants, trop haut placés d'ailleurs pour qu'il en ait rien à craindre. Qu'on se détrompe. Depuis le préteur jusqu'au paysan, tous les Italiotes sentent le poids d'un joug de fer , et il y a de petits tyrans qui se chargent de représenter Rome auprès des] misérables.

Un jeune homme qui avait été prolégat en Asie , revenait à Rome, après avoir fini son service. Il passait par Venusia en Apulie, porté dans une litière; spectacle étrange pour les habitants de ce pays, peu habitués à la mollesse des riches de Rome. D'aventure survient un bouvier , qui , voyant entre les rideaux de la litière un jeune homme vigoureux, nonchalamment couché, crut faire une plaisanterie

» A. Gell. X, 3.

2 M. Caton, cité par A. Gell. X, 3.

en demandant aux porteurs (( si c'était un mort qu'ils menaient de la sorte. » A la vérité , c'était une de ces paroles de mauvais augure que les Romains superstitieux n'aimaient pas à entendre. L'ex -prolégat furieux commande à ses esclaves de châtier le mauvais plaisant ; armés des courroies de la litière , ils le chargent de coups et le laissent pour mort sur la place'.

Par compensation à sa tyrannie , Pvome accordait bien quelques avantages à ses alliés: une paix profonde à l'intérieur, au dehors une protection puissante. Dans une province tributaire ou dans un royaume indépendant , Tltaliote avait môme quelque chose de cette majesté qui dans tout le monde s'attachait au nom romain. Plusieurs villes commerçantes de la Péninsule s'étaient enrichies grâce à ce redoutable protectorat; mais c'était une exception ; et la grande majorité des Italiotes qui se livraient à l'agriculture ne connaissaient que les vexations et jamais les bienfaits du gouvernement de la république.

Un effet fatal de la domination romaine fut l'appauvrissement et la dépopulation de l'Italie . A Piome , où le commerce et l'industrie étaient mé-

' A. Goll. X, 3.

prisés , une seule route conduisait à la fortune ; c'était la carrière des emplois publics. De retour de son gouvernement , un fonctionnaire romain achetait des terres , bâtissait des villas ; bientôt il devenait un gros seigneur terrien. S'il y avait dans son voisinage quelque domaine à sa convenance, il se le faisait céder ; quelquefois il s'en emparait , tandis que le légitime propriétaire combattait bien loin sous les aigles romaines. Peu à peu tous les petits propriétaires étaient dépouillés pour former de vastes domaines à la classe privilégiée des fonctionnaires publics. Des parcs, des jardins, des piscines creusées à grands frais, prenaient la place des champs cultivés. Les laboureurs disparaissaient, et les campagnes se peuplaient d'esclaves, dangereux par leur nombre, dangereux encore par leurs habitudes de vol , auxquelles ils se livraient impunément. Plusieurs maîtres, dit-on, en partageaient les fruits avec ces misérables'.

C'était principalement sur les terres enlevées autrefois aux peuples de l'Italie, et devenues propriétés de la république, que s'exerçait la rapacité des riches romains. Dans l'origine, les patriciens s'étaient adjugé les champs les plus fertiles , et là

» Diod. Sic. X. 115.

même où ils avaient consenti à partager avec les citoyens pauvres, ces derniers n'avaient pu tirer presque aucun parti de leurs Igts, lorsqu ils étaient trop éloignés du lieu de leur résidence habituelle , tandis que les riches, y envoyant leurs esclaves, les exploitaient avec de grands profits. Les Italiotes, il est vrai , étaient admis aux mêmes conditions que les Romains à ces spéculations sur le domaine public, c'est-à-dire moyennant une redevance fixée par les censeurs ; mais on conçoit tout le désavantage que des vassaux devaient avoir dans une concurrence avec leurs maîtres , et combien peu d'impartialité ils devaient attendre de la part des triumvirs chargés des partages.

Les esclaves n'étaient point soumis au recrutement, et par conséquent il y avait un intérêt manifeste à les substituer aux cultivateurs libres, qui, à chaque instant , pouvaient être enrôlés et enlevés à l'agriculture. Aussi les guerres étrangères versaientelles chaque année en Italie une immense quantité d'esclaves, pendant que la population libre s'éteignait rapidement dans la misère ou périssait dans des expéditions lointaines. On observera, en outre, que malgré la dépopulation flagrante de l'Italie , les villes alHées devaient toujours fournir à la république le même nombre de soldats, et supporter les

dépenses, chaque jour croissantes, de leur entretien et de leur équipement.

Rome ayant toujours besoin de soldats , et le nombre en diminuant d'une manière alarmante, il fallut bien chercher un remède à une situation si grave. Dès l'année 387, le tribun du peuple C. Licinius Stolo avait fixé par une loi le nombre de jugères que chaque citoyen pourrai^tenir du domaine public, amsTque celui de bœufs et de nioutons qu'il élèverait dans les nombreux pâturages qm ëh^èpendaient'. Probablement, l'accroissement des esclaves avait déjà inspiré quelques inquiétudes, car Licinius avait encore prescrit que dans toute exploitation rurale il y aurait au moins un tiers de cultivaleurslibres'^. Ces lois, dont le but était de conserver à l'Italie une population belliqueuse, ne se maintînrent^ère au^ilaf du cmquième siècle. Éludées d'abord, et parleur auteur lui-même ^ elles ne tardèrent pas à être ouvertement violées. Les grandes propriétés se formèrent rapidement , et le domaine public devint presque tout entier la proie de l'oligarchie romaine.

* Cfr. Orelii Onomasticon TuUianum. LexLicinia, de modo agrorum, p. 212.

'^ App. Civ. I, 8.

3 Liv. VU, 16.

A cette époque , les rapports devenus plus fréquents avec les Grecs et les Asiatiques, commençaient à introduire en Italie des besoins nouveaux et un luxe effréné. Tandis |qu'un petit nombre d'hommes nageaient dans l'opulence, la multitude était plongée dans une misère profonde , et peu d'années après le temps où je commence mon récit, un consul pouvait dire avec raison : « Que la république ne comptait pas deux mille citoyens qui possédassent un patrimoine ' . »

Cette situation était peut-être plus insupportable pour les Romains que pour leurs alliés ; plus libres qu'eux , ils firent hautement entendre leurs plaintes; elles enhardirent les Italiotes, et déterminèrent enfin une explosion que le prestige de la puissance romaine avait longtemps contenue.

Un jeune homme, d'une famille plébéienne, mais illustre et alliée aux plus anciennes maisons de Rome , instruit par des philosophes grecs, Tibérius Sempronius Gracchus , dont le caractère bon et humain n'avait pu être corrompu par l'orgueil exclusif de sa nation, se rendait en Espagne, vers l'an

« Cic. Deo/f. Il, 21.

de Rome GIT , pour servir jeii qualité de questeur dans l'armée qui se rassemblait contre Numance. En traversant l'Étrurie, il fut frappé de l'aspect dé» soie de ce pays, célèbre autrefois par sa richesse* ; la campagne lui parut déserte; ou s'il y rencontrait des hommes, c'étaient des serfs abrutis, ignorant leurs maîtres, travaillant sans activité sur une terre dont la fertilité ne devait pas améliorer leur sort. Dans les villes, il trouva quelques JLucumons, habitant des palais magnifiques, vivant, dans le luxe et la mollesse, des revenus de leurs vastes propriétés qu'ils ne visitaient jamais. Les vices d'une société étrangère nous choquent plus que cent de notre pays , auxquels l'habitude nous rend comme insensibles. La plaie de l'Étrurie, plus hideuse peut-être que celle de Rome, épouvanta Gracchus , et faisant un retour sur sa patrie, il comprit qu'elle n'était guère moins misérable. — « Et nous aussi, « se dit-il, nous avons nos Lucumons, et nos cam- H pagnes peuplées d'esclaves. Si un nouvel Annibal (( venait fondre sur nous, si les Gaulois repassaient « les monts , où trouver des hommes à leur oppo- « ser? Il y a moins d'un siècle , à la voix de nos r( consuls, l'Italie, en quelques jours, arma huit cent

' Plut. Tih. Gracchm, 8.

« mille soldats' libres et courageux. Aujourd'hui , « si nos esclaves brisaient leurs fers, pourrions-nous (( leur résister?»

L'impression que lui laissa ce sombre tableau ne s'effaça point au milieu des désastres dont il fat le témoin en Espagne. Il revint à Rome, déterminée chercher un remède aux malheurs qu'il prévoyait.

Il y avait alors deux routes ouvertes aux Romains qui prétendaient exercer une influence sur le sort de leur patrie. Les uns ambitionnaient le consulat, pour commander des armées, dominer dans le sénat, gouverner des provinces et y amasserde grandes richesses; d'autres, et surtout ceux qui se sentaient le talent de la parole , briguaient de préférence les charges de tribuns, qui donnaieniTaux orateurs un immense pouvoir sur les assemblées populaires. Ils faisaient des lois , réformaient des abus , ou en introduisaient de nouveaux. C'était encore un moyen de commander aux maîtres du monde, et de laisser un grand souvenir de soi. Rarement un tribun s'enrichissait dans sa charge , à moins de concussions qui eussent exigé une impudence -difficile, même à une époque où la corruption était aussi générale. Mais, avec un grand pouvoir politique, le tribunal

' 700,000 (l'infanterie, 70,000 cllO^ aux . Polybo, liv. II, 5.

était la seule magistrature où l'on parvînt fortjeune, et sans avoir passé par la longue filière des emplois subalternes. Tib. Graeehus, qui n'aspirait qu'à réformer son pays, choisit le trihimat, et sa réputation de capacité et d'intégrité s'était si bien établie dans sa courte campagne devant Numance, qu'il n'eut aucune peine à l'obtenir.

Toutes ses pensées étaient pour rendre à l'Italie cette population libre et énergique qu'il voyait disparaître de jour enjour*. « 11 faut avant tout, disait- « il, que Rome ait des soldats. Nous n'avons plus (( que des esclaves. Le peuple languit dans la mice sère qui l'avilit et le corrompt. Autrefois, lors- « que chaque citoyen avait son petit champ, qu'il f( cultivait lui-même, les mœurs étaient meilleures, « nos armées se recrutaient sans peine, nous étions (( plus grands et plus heureux. » j

La dépopulation de l'Italie coïncidait avec [l'abrogation tacite des lois de Licinius. Aux yeux du jeune tribun et de tous les hommes honnêtes et désintéressés , ces lois avaient préparé la grandeur de Rome ; leur rétablissement pouvait prévenir de terribles calamités. 11 résolut de les remettre en Ivigueur. Tout entier au noble but qu'il se proposait,

i^n' èç eCiKvSplKv. App. Civ. I, 11.

SUK LA GUERRE SOCIALK. 37

Tib. Gracchus ne s'arrêta pas un instant devant les difficultés ou les dangers de son entreprise. 11 voyait bien qu'il allait soulever contre lui tous les riches , tous les hommes influents dans le sénat ; mais il se sentait un courage indomptable, et il comptait sur l'appui de la classe opprimée, dont il voulait soulager la misère.

Encouragé par les discours de ses maîtres , Diophanès de Mitylène , et Blossius de Cumes , il eut bientôt tracé son plan, et d'abord il voulut le soumettre à l'approbation des personnages les plus considérés alors pour leur savoir et leur probité. Il consulta P. IMucius Scœvola, le plus habile jurisconsulte de Rome ; L. Licinius Crassus , orateur illustre, chéri du peuple; enfin, l'un de ces fiers Claudius , ces champions inflexibles de l'aristocratie , le vieil Appius, qui venait de lui donner sa fille, parce qu'il n'avait pu trouver dans sa caste un gendre aussi digne de lui^ Tous approuvèrent ses projets et louèrent son courage.

Voici les principales dispositions de la loi qu'il proposa, et qui, suivant l'usage romain, fut appelée Semproniay^fu nom de son^uteurT^^^^-^ —

La loi Licimsrest remise en vigueur , mais avec quelques modifications, ayant pour but d'éviter une

* PIutar(iue, Tib. Gracchus, 4.

perturbation trop considérable dans les fortunes. Licinius ne permettait pas à un citoyen de posséder, ou plutôt de tenir à ferme plus de cinq cents jugères sur le domaine de la république ^ Gracchus permet aux fils du propriétaire de posséder, de leur chef, deux cent cinquante autres jugères".

La loi Licinia n'avait jamais été formellement abrogée; on pouvait donc considérer comme un délit punissable toute extension de possession au delà des limites fixées par le législateur. Pourtant, Tib. Gracchus croit devoir indemniser les propriétaires dépossédés, lorsqu'ils ont acheté ou. reçu par héritage l'excédant qu'on leur retire'.

Le but de la loi Sempronia étant de créer ou de rétablir en Italie la classe des petits propriétaires, la jouissance des biens faisant partie du domaine public, reste assurée dans les mêmes familles; en conséquence , la vente de ces biens est interdite \ et la redevance payable au trésor est supprimée. De fermiers il fait des propriétaires \

' App. Civ. I, 8.

^ Id. ibid. 9 in fine.

3 Id. ibid. 11. — Plut. Tib. Gracch. 9.

'' Id. ibid. 10. KTVYiyôoz-os uri TZMlt'a.

'" Id. ibid. 11. ï/i-j èl(/.ipt~o-j avîu Ttf.ï35 y.Tn^i-j èç aki pi€(/.to-j h.y.(7TM<

SLR LA GUEIUIE SOCIALL. 39

Sont renouvelées, sans changement, les dispositions de la loi Licinia qui déterminent le nomjjre des esclaves cultivateurs, et qui leur adjoignent un tiets d'hommes libres. Ces derniers étant soumis au recrutement, il est évident que pour les maintenir au complet il fallait qu'ils fussent en réalité plus nombreux*.

Quant aux propriétés qui , par suite de l'évincementde leurs détenteurs, rentrent dans le domaine public, elles doivent être distribuées, ou du moins cédées à bas prix aux pauvres plébéiens", par portions égales, et cela par les soins de trois magistrats pu triumvirs , élUs par le peuple , et chargés en ou* tre de veiller à l'exécution de la loi et de statuer en (dernier ressort sur toutes les contestations qu'elle devait ilécessàirement occasionner^.

lies inesUres d'exécution paraîtront étranges, car

* Ils Servaient eticorë â contenir les esclaves pasteurs, les plus dangereux de tous. Ces hommes vivaht â chevall, accoutumés aux plus dures fatigues, se livraient souvent au brigandage. Plusieurs fois les généraux romains les recrutèrent et en formèrent, dans des cas pressants, une cavalerie excellente : « Pompeius serves pastores armât; ex his équités (( circiter ccc conficit. » Caes. Civ. I, 2V.

'^ App. Civ. I, 8.

' Ce fut par une loi suppiémcntaite que Gracchus attribua

le législateur n'hésite point à tout bouleverser pour arrivera son but. Il parait que Tib. Gracchus prévoyant d'interminables discussions dans le retranchement partiel à opérer contre chacun des détenteurs du domaine public jouissant d'un bien de plus de cinq cents jugères, préféra les exproprier tous intégralement, puis faire entre eux , par un tirage au sort, suivant la pratique romaine, une nouvelle répartition de l'ager publicus redevenu complètement libre*. Que d'intérêts" allaient être violemment lésés par ce nouveau partage ! Quelle perturbation de toutes les existences ! Quelle indifférence pour les droits d'une longue possession ! Tibérius Gracchus était un homme de théorie , non de pratique. Il n'avait que vingt-neuf ans. Devant le but qu'il se proposait, s'effaçaient toutes les considérations de détail. Celui qui croit fermement assurer le bonheur des générations futures, ferme ses oreilles aux plaintes de ses contemporains , et l'amour des masses rend fort insensible aux malheurs des indi-

aux triumvirs le pouvoir de juger toutes les affaires relatives au domaine public. App. Civ. 1, 13. Plut. Tib. Gracchus, 10. — Us.Efit.'LSlll.

App. Civ. I, 18. Ai)U'^£rpr)\)t/.éiJnç te ixvrnç, ol ^èv è/. ttsyuT£up£v«ç 7.ai ÈTraOlewv, èç ■\pilriv f/£T£Ti6£VT0* o't ê' ÈÇ èvspyû'j, elç àpyôvy Yi linvus, « xi\^i.ot.ru..

vidus. D'ailleurs Gracchus partait d'une idée vraie. Le domaine de la république étant inaliénable, elle pouvait toujours en retirer la jouissance concédée; ce droit n'avait jamais été contesté quand il s'agissait de travaux d'utilité publique. Bien plus : les détenteurs actuels ne possédaient qu'au mépris des lois, et souvent par le fait d'une usurpation coupable. Ils devaient donc s'estimer heureux de n'être point punis, de recevoir même une indemnité pour la perte de biens acquis illégalement. Au reste, il est permis de supposer que Tibérius^ ne demandait un nouveau partage intégral, que parce qu'il lui fournissait le moyen de détruire la cause qui rendait illusoires pour le peuple la plupart des distributions de terres. J'ai déjà fait remarquer l'impossibilité où se trouvaient les pauvres plébéiens de cultiver leurs lots, lorsqu'ils étaient trop éloignés de Rome. Suivant toute apparence, l'intention du tribun était de leur donner les portions du domaine public les plus rapprochées de la ville ; autrement il se serait mis en contradiction avec l'article de sa loi qui rendait ces propriétés inaliénables. Or, si elles n'eussent pas été cultivées, il en serait résulté un état de choses pire que celui auquel il prétendait porter remède. Il est bien difficile aujourd'hui de découvrir d'après quelles bases se réglaient les indemnités dues aux détenteurs

42 ËSSAi

du domaine expropriés. La terre étant la propriété de la république , il est évident qu'il n'y avait pas lieu à leur en payer le prix ; ils ne pouvaient prétendre qu'à être remboursés de leurs frais de culture et d'amélioration *; mais il était toujours difficile , quelquefois même impossible de les constater. Ainsi, dans tous les cas, l'indemnité devait dépendre de l'estimation plus ou moins arbitraire des triumvirs.

A cette époque (A. de R. 621 ), la république n'avait point à soutenir de guerre onéreuse, et son trésor national pouvait probablement suffire à cette immense opération, qui d'ailleurs, suivant toute probabilité, ne devait avoir lieu que graduellement et à des termes plus ou moins éloignés.

Il est tout aussi difficile de comprendre quels effets devait avoir la loi Sempronia sur les pro* priétés concédées auxitaliotes, au même titre qu'aux citoyens romains, c'est-à-dire, moyennant une redevance annuelle. On voit seulement qu'elle fut encore plus mal accueillie dans les villes italiennes

* Mic-Oôv «p.a rrtç tvst: ovr)^.évr)ç è^Bpyacjiuç. App. Civ. I, 11.

Les plaintes des détenteurs du domaine menacés d'expropriation, telles qu'elles sont rapportées par-Appien, cap. 18, semblent indiquer que les indemnités étaient à peu près illusoires.

SLll LA GDKllRE SOCIALE. 43

que dans le sénat de Rorae^ A Rome elle avait pour partisans tous les pauvres plébéiens, pour adversaires tous les riches. Jl semble qu'en Italie les opinions dussent se partager de la même manière, ou du moins que le peuple dût rester indifférent ^, et cependant la réprobation fut, dit-on, générale. On ne peut admettre qu'il fut question de revenir sur les concessions anciennement faites aux peuples vaincus, concessions qui, à vrai dire, s'étaient bornées à ne pas confisquer en totalité le territoire

* App. Civ. I, 10. TaOra... oi oiço-j-:-: ot ïzoû.iôirc.i.. . Id. ibld. 21. Ol Tjy.'J.cy'jr.... TtrJ. rri; ytiç uâ).'.7ra y.'jzilzyov...

- J'ai déjà fait remarquer la constitution oligarchique de la plupart des villes alliées, dont les gouvernements, immobiles sous la tutelle de Rome, ne s'étaient que faiblement ressentis de la révolution populaire opérée dans la métropole. On sait que dans la seconde guerre punique les sénats Italiens se montrèrent attachés à Rome, tandis que le peuple accueillit souvent les Carthaginois en libérateurs. L'influence des sénats ne put que s'accroître après le départ d'Annibal, et il y a lieu de présumer qu'à partir de cette époque les classes inférieures furent à peu près exclues des concessions de terres publiques. Espérer que les triumvirs distribueraient aux plébéiens italiotes l'excédant des terres possédées par leurs patriciens, était chose impossible, car une longue oppression avait habitué les premiers à n'attendre de Rome qu'exactions ot violences.

^h^ ESSAI

qu'ils n'avaient pu défendre. Les propriétés communales des villes italiennes, respectées jusqu'alors par les Romains, ne pou^j^ient pas plus faire partie du domaine de la république, que celles des particuliers habitants de ces villes. Ge n'était pas là, du moins pour les Romains , l'ager publions , et ce n'était que l'ager publicus que la loi Sempronia avait en vue. Une seule considération pourrait expliquer l'unanimité des Italiens dans cette circonstance. Par la loi Sempronia, un nouveau partage intégral du domaine de la république allait avoir lieu. Quiconque connaissait les pratiques romaines ne pouvait douter que les triumvirs ne favorisassent grandement leurs compatriotes au préjudice des alliés. Assurément ces derniers ne pouvaient espérer que les plus mauvais lots , ceux qui auraient été refusés par le plus pauvre plébéien de Rome. Mais c'était surtout dans les enquêtes sur l'origine des propriétés , que les Italiotes redoutaient la partialité des magistrats de la métropole. La perte ou l'ambiguïté des contrats et des traités qui fixaient les limites des propriétés de la république, allait donner aux triumvirs mille occasions d'odieuses avanies. Il suffisait qu'on possédât une terre dans le voisinage du domaine public, pour craindre qu'elle ne fût englobée dans une délimitation nouvelle.

Quoi qu'il en soit, il demeure certain que TibériusGracdjJls iie-slélaii^omt^a^ des

intérêts^taliojesjia misère des alliés avait fait naître dans son esprit , il est vrai , l'idée d'une réforme , mais il n'avait songé qu'au soulagement de ses concitoyens. La philanthropie est une vertu nouvelle ; les anciens n'avaient que du patriotisme.

La loi ^empronia ne fut point adoptée sans de vifs débats, et les possesseurs de l'ager publicus ne manquèrent ni d'orateurs habiles ni d'arguments spécieux; mais les masses soulevées à la voix de Tibérius rendaient toute résistance inutile. Dans cette extrémité, le sénat usa de sa dernière ressource, c'était d'opposer à son adversaire un tribun comme lui, dont le veto pouvait arrêter la discussion et l'ajourner à un temps plus favorable. Dans le collège des tribuns, M. Octavius, jeune homme riche, mais de mœurs austères, passait pour désapprouver la loi Sempronia; et s'il s'abstenait de la combattre, c'était uniquement en considération de l'amitié qui l'unissait à son auteur. Octavius tenait à ferme une grande étendue de terres sur les domaines de la république, et cependant sa réputation d'intégrité le rendait l'objet de l'estime générale. Flatteries, promesses, excitations de tout genre furent mises en œuvre. Octavius se laissa persuader, et, flatté peui-être de

jouer un rôle important, il prononça le terrible veto. En vain Graechus essaya d'ébranler sa résolution; en vain il lui offrit de l'indemniser sur sa fortune particulière des pertes que sa loi pourrait lui faire éprouver, Octavius fut inflexible.

Irrité par cette opposition inattendue, Tib. Graechus oublia en un moment la modération qu'il avait montrée d'abord. Pour restaurer des lois tombées en oubli , il ne craignit pas de violer des lois existantes, et, tribun du peuple, il attenta aux privilèges les plus sacrés du corps dont il était membre. Il osa proposer aux comices et obtint la déposition de son collègue. On remarqua qu'au milieu de l'exaspération furieuse des partis , il poursuivit cette mesure de violence avec un calme et un sang-froid plus effrayants que sa colère, et qui prouvaient son immuable résolution de tout sacrifier à son but. Aucun mot injurieux contre Octavius ne sortit de sa bouche ; ce n'était pas l'homme,, mais l'obstacle qu'il voulait renverser ' .

Le peuple romain s'assembla donc au Forum pour détruire cette inviolabilité du tribunat, qu'il avait jadis demandée les armes à la main, et qu'il avait obtenue du sénat effrayé comme une victoire déci-

'Plut. Tib. Gf&echm, 12.

sive. Si l'esprit de parti ne négligeait pas toujours l'avenir pour la question du moment, le sénat eut vu avec plaisir cette lutte intestine entre ses constants adversaires. Consterné maintenant^ il assistait à la défaite de son champion sans essayer de lui porter secours. Oetavius seul montra un rare courage. Jusqu'au dernier moment , il protesta contre l'illégalité de sa déposition, et il fallut l'arracher de la tribune. Dans le tumulte qui s'ensuivit , un de ses esclaves eut un œil crevé , et cet accident causa alors une sensation profonde. Quelques années plus tard , il n'y eut pas de comices qui ne coûtassent la vie à plusieurs citoyens.

y^ L'adopJion^Bja loi-Seffip]!ûnia-jiaJ!titplus--ref^ tardée j TibériuSj, son frère Cauiâ', enûn Appius- Claudius, son beau-père, furent nommés triumvirs. On peut se figurer l'agitation qui suivit la promulgation de la loi agraire. Si les riches fonctionnaires romains, usurpateurs au mépris de leurs propres décrets, déploraient la consécration de ce qu'ils appelaient une injustice, les Latins et les autres alliés ne faisaient point éclater des plaintes moins vives et moins bruyantes. Pas une ville qui ne se crût menacée de perdre une partie de son

• Il servait alors dans l'armée qui assiôcieait Niimancc.

territoire déjà morcelé. Dans leur anxiété , tous les Italiotes se voyaient atteints par une nouvelle confiscation, sans que les malheurs d'une guerre l'eussent rendue une extrémité inévitable. L'intention de Tib. Gracchus fût-elle de les ménager, ses successeurs ne manqueraient pas de les traiter avec la partialité odieuse qui marquait tous les actes des magistrats romains. Contre les alliés, la loi Sempronia serait exécutée avec la dernière rigueur, tandis que les grands et les riches de Rome trouveraient toujours mille moyens de se soustraire à ses effets.

Dans les premiers temps de la république, le sénat avait souvent cherché à contenir les plébéiens en leur opposant les alliés , dont les troupes entre les mains des consuls pouvaient être un instrument docile de sa tyrannie ^ Opprimé cette fois par le peuple, et désespérant presque de ressaisir son autorité, le sénat cherchait partout un appui pour sa cause, et il n'est pas impossible qu'il ait montré en ce moment une attention inusitée aux plaintes des Italiotes ; que pour la première fois il leur ait laissé

' Nobilitas noxia atque eo perculsa, modo per socios ac nomen latinum, interdum per équités... Gracchorum actionibus obviam ierat. Sallust. Jug. 42.

entrevoir l'espérance d'une amélioration à leur sort. Quelques sénateurs même confièrent sans doute à leurs clients italiens, que si la république était délivrée du tribun factieux qui l'agitait, elle pourrait se souvenir de ses alliés et leur accorder enfln la récompense de leur dévouement. Très-probablement on les engagea à résister aux triumvirs, à leur susciter mille obstacles , à entraver leurs enquêtes , à les étourdir de leurs réclamations. Il est certain qu'à cette époque surgit tout à coup l'idée d'accorder aux alliés le droit de cité romaine. Fut-elle le résultat de vagues promesses faites par des patrons à leurs clients? promesses bientôt oubliées ou même rétractées? Fut-elle inspirée par la crainte d'un soulèvement ou par le désir d'arracher aux Italiotes quelque nouveau sacrifice? Enfin Tib. Gracchus lui-même ne l'offrit-il pas aux alliés comme un dédommagement?... Le silence des historiens nous laisse dans un doute complet à cet égard. On sait seulement qu'aussitôt après l'adoption de la loi agraire, l'espoir d'un affranchissement complet fermenta dans toutes les têtes, et dès ce moment il ne parut pas un personnage nouveau sur la scène politique, que l'émancipation de l'Italie ne devînt l'objet de ses méditations et que les alliés ne vissent en lui soit un tyran, soit un libérateur.

50 KSSAI

Sur cos entrefaites on annonça qu'Atlale, roi de Pergame, était mort instituant le peuple romain son héritier '. C'était peut-être une condition secrète de son alliance avec Rome, car on a peine à concevoir une flatterie qui se prolonge après la mort de l'esclave. Quoi qu'il en soit, Tib. Gracchus saisit avec empressement l'occasion d'accroître sa popularité. Au sujet de cet événement , il présenta un nouveau projet de décret, ou rogation, qui complétait en quelque sorte sa loi agraire, et dont l'effet devait être plus immédiat. Il demandait que les trésors d'Attale fussent distribués aux citoyens pauvres, qui allaient recevoir des terres par le partage du domaine public. Cet argent devait pourvoir à leurs frais d'installation, et subvenir à leurs besoins en attendant l'exécution de la loi Sempronia. Une autre disposition de^son projet n'avait pour but que d'abaisser l'autorité du sénat. Tibérius voulait que le peuple , dans ses comices par tribus , statuât sur les mesures à prendre pour l'administration du royaume de Pergame. Cela n'allait à rien moins qu'à retirer au sénat son pouvoir exécutif.

Gracchus se trouvait jeté en quelquip sorte malgré lui à la tête d'une faction. Entre elle et le sénat,

c'était une guerre à mort, et n'ayant désormais rien à ménager, il ne songeait qu'à obtenir la victoire. Chaque jour donc il proposait de nouvelles mesures pour réduire l'influence du sénat et augmenter le pouvoir du peuple. C'est ainsi qu'il annonçait hautement l'intention de moditier l'organisation du corps judiciaire, alors exclusivement composé de sénateurs, par l'adjonction d'un nombre égal de juges tirés de Tordre des chevaliers' ; enfin il promettait à ses partisans le rétablissement ou plutôt l'extension d'une ancienne disposition qui autorisait l'appel devant le peuple de tous les jugements '\

Mais le temps lui manquait pour l'exécution de ses plans : déjà sa magistrature touchait à sa fin , et

' Lors de la discussion de la loi Sempronia , les chevaliers avaient fait cause commune avec les sénateurs. Gracchus espérait les gagner à son parti en leur conférant l'administration de la justice, et en effet ses successeurs parvinrent, en suivant la même politique, à diviser les deux ordres.

"^ Le droit d'appel au peuple, Provocatio, est une des plus anciennes institutions de Rome ; on en trouve des traces dès le temps des rois. Jamais ce droit ne fut positivement aboli; cependant, à voir le nombre de lois et de rogations présentées successivement pour assurer l'exercice de la provocation , il faut croire que les factions qui dominaient la républi([uc parvenaient facilement à rendre illusoire cette sauve-t'arde de la liberté.

il n'ignorait pas que, lorsqu'il serait rentré dans la vie privée , ses adversaires non-seulement attaqueraient ses lois, mais le poursuivraient lui-même avec tout l'acharnement d'une haine longtemps contenue. Il songea donc à se faire proroger le tribunat, contre l'usage établi , qui ne permettait pas d'occuper deux années de suite la même charge. Lorsqu'il en fallut venir à l'épreuve des comices , un de ses collègues éleva des doutes sur la légalité de sa candidature, et soit par un scrupule honorable, soit qu'il fût gagné par le sénat, il ajourna l'élection, jusqu'à ce que le collège des tribuns eût statué sur l'incident.

Le lendemain Gracchus parut dans le Forum , suivi d'un cortège nombreux ; mais les campagnards, qui formaient la partie énergique du peuple , étaient alors occupés aux travaux de la moisson \ La populace urbaine n'avait qu'une audace criarde qui s'évanouissait à l'apparence d'une lutte sérieuse. Tels étaient les soutiens de Gracchus. Contre cette multitude plus nombreuse que redoutable, le sénat disposait de toute la jeunesse riche, accoutumée aux armes, et de la foule docile de ses clients.

D'abord Tibérius essaya de se faire entendre;

'' App. Civ. I, 1'+. fiiooç 5' h -n^tn.

mais les clameurs confuses des deux partis rendaient toute harangue impossible. On n'entendait que des menaces, des cris confus. En vain les licteurs essayèrent de rétablir l'ordre; on les repoussa, on brisa leurs faisceaux; on s'arma de pierres et de bâtons.

Tandis qu'une inexprimable confusion régnait dans le Forum , le sénat délibérait sur les circonstances présentes , dans le temple de la Foi , gardé par un gros de clients et d'esclaves, cortège ordinaire des sénateurs. Quelques-uns proposaient de proclamer la patrie en danger, de créer un dictateur, de proscrire Gracchus. Presque seul , le consul Mucius Scévola , le même que Tibérius avait consulté au sujet de sa loi agraire, conservait une attitude calme et s'opposait à toute résolution violente. Il avait hautement blâmé la conduite de Tibérius, depuis que son ressentiment l'avait emporté jusqu'à faire déposer son collègue et à violer les lois de la candidature ; mais la fureur de ses adversaires lui paraissait aussi coupable , et , au milieu du désordre, il ne faisait entendre que des }>aroles de conciliation et de légalité. L'assemblée ne prenait aucun parti, lorsque le grand pontife P. Scipion Nasica s'écria impétueusement : « Le consul se préoccupe de questions de procédure lorsqu'il s'agit du salut de la ré-

publique. Me suive qui voudra la sauver !: » Alors se couvrant la tête de sa toge ' , et brandissant un bâton, il courut au Forum, suivi des plus jeunes sénateurs et d'un gros de clients et d'esclaves. Armée de leviers et de pieds de bancs rompus , cette troupe forcenée se jeta dans le Forum , frappant et abattant devant soi tout ce qui s'opposait à son passage. Devant eux s'enfuyait en désordre la populace urbaine. Cette multitude, tout à Theure si audacieuse, n'osait plus aftVonter quelques centaines d'hommes armés de bâtons. Abandonné de tous, Gracchus fut atteint par ces furieux , et assommé sur la place. On remarqua que le premier coup lui fut porté par un de ses collègues '^ , car la plupart des tribuns étaient jaloux de son autorité; mais, moins courageux qu'Octavius, ils s'étaient bornés à ne prendre aucune part à ses décrets.

Le corps de Tibérius fut jeté dans le Tibre ; les deux philosophes grecs ses amis , emprisonnés et jugés immédiatement, furent, l'un mis à mort, l'autre banni de Rome. Dans cette échauffourée, trois cents personnes avaient perdu la vie, tuées à

^ Le grand pontife portait ainsi sa toge dans les sacrifices solennels. Peut-être Scipion Nasica voulut-il en imposer au peuple par les insignes de son caractère sacré.

* Plut. Tib. Gracchusj 19.

SUR LA GUEKUE SOCIALE. o5

coups de pierres ou de bàlon , et la facilité avec laquelle un petit nombre de sénateurs avait dispersé la multitude , montrait le peu de fondement qu'il y avait à faire sur une populace lâche et avilie , qui au premier danger abandonnait ses idoles.

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