III
Tibérius mort , la loi Sempronia ne fut pas abrogée. On compléta même le collège des triumvirs , réduit à un seul membre par la mort d'Appius Claudius, qui ne survécut pas longtemps à son gendre. A CamsJ&racchus^ furent adjoints M. Fulvius Flaccus et C. Papirius Carbon. Ces choix prouvaient que le peuple , remis de son épouvante, voulait l'exécution de la loi Sempronia dans l'esprit qui l'avait dictée , et il n'était douteux pour personne que les nouveaux triumvirs ne fussent les exécuteurs du testament politique de Tibérius. Sans doute, le sénat avait craint de pousser à bout le peuple, plutôt étonné que vaincu. Il s'était efforcé de donner le change à l'opinion publique sur le véritable motif de la mort du jeune tribun , en calomniant sa mémoire et en lui supposant le crime absurde d'avoir aspiré à la royauté'. D'ailleurs, la force d'iner-
* La même accusation avait été porte contre Sp. Maîlius avec aussi peu do fondement.
tie était le meilleur moyen qu'il pût employer contre la loi agraire. Il comptait avec raison sur les difficultés matérielles qu'allaient rencontrer les triumvirs. En effet , malgré l'étendue de leurs pouvoirs , ils eurent bientôt sur les bras une si lourde charge , que leurs efforts pour réaliser les promesses de Gracclius demeurèrent sans résultat. De toutes parts surgirent d'interminables procès. Tantôt, les triumvirs étaient assaillis par les réclamations des détenteurs du domaine , qui en appelaient aux tribuns , pour ne pas subir les chances d'un partage nouveau et se voir privés de terres à leur convenance , améliorées par eux , couvertes de maisons , quelquefois d'édifices sacrés. Tantôt , des villes alliées contestaient à la république la propriété d'un territoire qu'elle revendiquait comme faisant partie de son domaine. Nulle part les anciennes délimitations n'avaient été conservées avec exactitude. Les titres de possession, les contrats de vente, les traités même faits avec les cités italiennes , avaient disparu ou étaient devenus inintelligibles '. En un mot, il était à peu près impossible de déterminer la circonscription du domaine public. Les triumvirs , mal
^ 0{5tc tk aiJf/JSôï(/.iK , oZtî ràç yJvipoxtyiKç zti è;;^ovTWV «ttkvtwv. À ^i /.y.i£0|3ÎffxeTO, «p.yî^OT'a viv. App. Civ. I, 18.
secondés par les tribuns, contrariés par le sénat, chicanés par tous les riches, étourdis par les réclamations de vingt peuples différents , n'osaient rien décider, et de leurs travaux ne résultait qu'une inquiétude générale et la suspension de toutes les affaires. De toutes les dispositions de la loi Sempronia, une seule fut exécutée, celle qui interdisait la transmission par vente des biens du domaine * .
Dans ces conjonctures, P. Scipion Émilien revint à Rome après avoir détruit Numance. Ses exploits et l'éclat d'un nom qui réunissait les gloires de deux grandes familles^, sa haute renommée de vertu , le rendaient l'homme le plus propre à servir d'arbitre entre les factions qui venaient d'ensanglanter le Forum. Le sénat paraissait disposé à suivre les conseils du plus illustre de ses membres, et sa grande réputation militaire faisait espérer la soumission des plébéiens. Enfin il était le beau-frère de Tib. Gracchus et le cousin de Scipion Nasica. Ce fut donc d'abord de l'aveu des deux partis qu'il intervint dans le débat. Sans attaquer la loi agraire , il jeta adroitement quelques soupçons
* App. Cîv. I, 27
^ Il était fils (le Paul Emile, et était entré par adoption dans ia famille des Scipions.
sur l'impartialité des triumvirs. Quant à l'insuffisance de leur autorité, c'était un fait reconnu. Scipion obtint que la décision de tout^ les affaires relatives à la loi Sempronia fût remise à l'un des consuls. Il annonçait que la haute position de ce magistrat allait aplanir toutes les difficultés. En réalité, il portait le dernier coup à la loi agraire. G. Sempronius Tuditanus, consul en 625, reçut les pouvoirs des triumvirs ; et , soit qu'il apportât dans ses fonctions un mauvais vouloir, soit qu'il rencontrât les mêmes obstacles que ses prédécesseurs, il saisit avec empressement le prétexte d'une guerre en Illyrie pour se rendre dans cette province , et dès lors la loi Sempronia fut abandonnée sans protecteurs , sans moyens d'exécution.
Les alliés cependant ne cessaient point leurs plaintes ; mais désormais la question des partages les occupait moins que celle de leur émancipation : un grand nombre de villes se concertaient pour que leur accord ajoutât une nouvelle force à leurs demandes. Elles donnèrent alors une preuve remarquable de leur unanimité , en choisissant pour leur patron commun Scipion Émilien , qui devant Carthage et devant Numance avait su apprécier la valeur des alliés , et qui s'en était fait aimer par la douceur et la justice de son commandement. Mais depuis que
SUR LA GUERRE SOCIALE. o9
le sénat se voyait délivré de Gracchus, il n'accueillait plus les plaintes des alliés. Maintenant elles étaient devenues presque factieuses , et leur prêter son appui , c'était de la part de Scipion un crime qui faisait oublier tous ses services. Triste exemple de l'inconstance des hommes! le grand Scipion, qui avait délivré Rome de son ennemie la plus redoutable, qui avait relevé la gloire de ses armes, un moment ternie sous les murs de Numance, Scipion était devenu sur la fin de sa vie également odieux au peuple et au sénat. Accusé par l'un d'avoir frauduleusement détruit la loi agraire, par l'autre d'avoir conspiré avec les Italiotes, il mourut sans exciter un regret. Sa mort , qui eut lieu peu de temps après la déposition des triumvirs , fut soudaine et accompagnée de circonstances assez étranges pour nécessiter une enquête. Appliqués à la torture, ses esclaves déclarèrent que des inconnus entrés la nuit dans sa maison par une porte de derrière , l'avaient étouffé dans son lit. La déposition de ces misérables peint l'esclavage à Rome et les mœurs de l'époque. On leur demanda pourquoi ils ne s'étaient pas empressés de dénoncer l'attentat. Ils répondirent qu'ils ne l'avaient pas osé, sachant C()m])ien leur maître était haï dans Rome. Pour ces gens, cet assassinat était une affaire d'hommes libres, un in-
cident politique dont ils n'avaient point à se mêler.
Un soupçon terrible plana sur les triumvirs déposés , particulièrement sur G . Gracchus et Fulvius Flaccus, qui, avant de résigner leurs charges, avaient eu de vives altercations avec Scipion. Mais l'enquête n'alla pas plus loin, car, dit Plutarque, le peuple craignait, en approfondissant l'affaire, de trouver les coupables dans une famille qu'il adorait \
Quant à Fulvius, ces rumeurs n'empêchèrent point les alliés de le prendre pour leur patron après la mort du grand homme dont il était l'ennemi; Fulvius passait pour ambitieux ; et ses moeurs rudes et grossières l'avaient rendu cher aux soldats. Il parvint au consulat en 629 , et montra du courage et du talent dans une campagne que , le premier des Romains , il fit au delà des Alpes contre les Ligures-Saliens , ennemis des Massaliotes. La même année il présenta une rogation que l'on ne connaît que très-imparfaitement, mais qui paraît avoir eu pour but d'assimiler les Italiotes aux Latins , en leur accordant le droit qu'avaient ces derniers d'obtenir à certaines conditions leur inscription dans une tribu romaine ^ 11 n'était pas encore
* Plut. C. Gracchus, 11.
^ Val. Max. L. IX, 5, i. Cum leges introduceret t/e civi-
question d'étendre le droit de cité à des nations entières. Fulvius ne le donnait qu'à ceux qui avaient transporté leur domicile à Rome , et probablement aux mêmes conditions qui restreignaient cette faculté pour les Latins ^ Peut-être que si le sénat eût admis le projet de Fulvius , les Italiotes s'en fussent contentés pour longtemps. En voyant sa rogation repoussée , le consul éclata en menaces, et la violence de son langage excita les alliés à renouveler leurs demandes , et à les présenter dans une forme qui devenait plus impérieuse après chaque refus.
Gomme ces averses légères qui précèdent de loin un grand orage, un événement imprévu vint révéler la tempête qui s'amoncelait contre Rome. Sous le consulat de Fulvius (629), une révolte éclata dans Frégelles , colonie latine , mais dont la population était mêlée de Samnites et de Peligniens^. Au préface danda et de provocatione ad populum eorum qui civitatem mutare voluissent. . .
^ C'est-à-dire , en justifiant qu'ils avaient laissé des enfants dans leur ville natale. Les Romains, dans l'intérêt du recrutement, voulaient que les villes alliées conservassent toujours, à peu près, la même population.
^ Il y avait à Frégelles, en 577, 4. ,000 familles samnites ou peligniennes. Liv. XLI, 8. Le consiul C. Claudius fit ren-
mier bruit des menées qui se tramaient dans cette ville, le préteur L. Opimius cita devant son tribunal le principal magistrat des Frégellans, Q. Numitorius Pullus. Cet homme , intimidé par le préteur, avoua tout et nomma ses complices. Il obtint sa grâce ; mais l'épithète de traître resta pour les Romains eux-mêmes éternellement attachée à son nom*. Abandonnés par leur chef, les Frégellans ne perdirent point courage; ils osèrent se défendre; Opimius, après un siège en règle, prit leur ville et la saccageai Grâce à la promptitude, à la rigueur du châtiment , cette insurrection fut étouffée presque aussitôt que découverte, et l'ordre ne fut point
dre à cette occasion une loi qui interdisait aux alliés d'émigrer dans des colonies, ou de changer leur nationalité, mais on verra que cette loi ne fut jamais rigoureusement observée.
'' Cic. De inv. Il, 3^1-, 105. — Quis Pullum Numitorium Fregellanum non odit? Cic. De fin. V, 22, 62. — Numitoria proditoris filia. Cic. Philipp. III, 6, 17.
^ Opimius demanda le triomphe, et il avait tué assez d'hommes pour le mériter, d'après la lettre des lois romaines. Cependant il ne put l'obtenir du sénat, qui lui fît l'application de cette maxime, « que le triomphe appartient à ceux qui ont étendu l'empire, non à ceux qui ont recouvré ses anciennes limites. » Dans le fait, une insurrection d'alliés était un événement trop triste pour qu'on ne voulîit pas le faire oublier. Val. Max. II, 8, V. — Liv. Epit. GO.
troublé dans le reste de l'Italie '. On ignore les causes de ce mouvement, aussi bien que les plans et les espérances de ses auteurs, et l'on ne doit, je pense, le considérer que comme une explosion partielle du mécontentement général, déterminée par des vexations particulières. C'était un indice de la haine accumulée contre Rome, mais aussi une preuve de la désunion de l'Italie , qui assistait froidement à la ruine d'une de ses villes principales. Le sénat ne trouvant point de complot italiote, chercha ou affecta de chercher les véritables coupables à Rome même, dans le parti démocratique. Parmi ceux qu'on accusa formellement d'avoir fomenté cette insurrection, on nomma C. Gracchus, le frère de Tibérius, qui, bien que depuis son triumvirat il eût vécu dans une retraite prudente, n'avait pu faire oublier la défiance et la haine que son nom inspirait au parti de la noblesse. C. Gracchus avait cependant obtenu une petite charge militaire; il avait été questeur en Sar- (laigne, où il s'était fait également aimer des soldats
' Aurelius Victor est le seul historien qui nomme Asculum comme complice de Frégelles. Asculanœ et Fregcllanae (Icfectionis invidiam sustinuit(C. Gracchus), De vîr. ill. 65. Mais il y a grande apparence qu'il confond l'ordre des temps, et qu'il attribue à Gracchus la révolte d'Asculum, qui n'eut lieu que longtemps après sa mort.
Gk ESSAI
et des habitants de Tîle. Malgré la réserve où il se renfermait, son nom seul lui assurait une grande faveur auprès du peuple, qui ignorait encore et son génie et son audace. En l'obligeant à se défendre, ses ennemis révélèrent son éloquence , et l'impression qu'elle produisit lui montra que le temps était venu pour lui déjouer un grand rôle. Plus ambitieux que son frère, il était encore moins scrupuleux dans le choix de ses moyens. Tibérius avait attaqué le sénat avant de s'être assuré du peuple j. Caius résolut, avant tout, de se faire une position redoutable, d'où il pût en sûreté accabler ses adversaires.
Son premier soin fut de se lier intimement avec Fulvius, qu'il détermina à solliciter avec lui le tribunat , magistrature que la plupart des consulaires regardaient comme au-dessous d'eux. Lui-même, en 630, demanda le tribunat comme un héritage de famille, et tous les efforts du sénat n'aboutirent qu'à le faire nommer le quatrième du collège ', rang d'ailleurs fort indifférent en réalité, car son éloquence et son audace lui assurèrent en peu de temps une supériorité décidée sur tous ses collègues. A peine entré en charge, il se fit adorerjluj)euple en faisant passer un décret pour taxer le blé à un pnxlèlle-
* Il y avait dix tribuns.
ment bas que les pauvres plébéiens fussent désormais assurés de leur subsistance'. Au reste, la misère de la populace romaine faisait presque une nécessité de cette mesure , car la faim pouvait à tout moment la jeter dans l'insurrection. Sans doute personne ne se trompa sur le but véritable de Gracchus; mais il ne se trouva point d'adversaire pour le combattre, et il consacra ce principe déplorable, que le citoyen romain devait vivre sans travailler, aux dépens des provinces tributaires.
C'était en quelque sorte un devoir de famille pour C. Gracchus de reproduire la loi agraire de Tibérius. On ignore quelles mesures nouvelles furent proposées par lui , à cette occasion. Je ne suppose pas qu'il ait obtenu autre chose que des enquêtes, ou, tout au plus, quelques décisions générales sans importance; il ne paraît pas qu'il en ait pressé l'exécution avec beaucoup de vigueur, soit qu'il craignît de se faire des ennemis parmi les chevaliers ou les Italiotes, soit que les difûcultés qui avaient arrêté son frère fussent réellement insurmontables. En réveillant le fantôme de la loi Sempronia, son dessein ne fut autre, je pense , que de s'attacher le peuple par l'espoir d'un partage de terres, et d'effrayer ses ennemis en suspendant sur leurs têtes une arme toujours prête à frapper.
* Triente et semisse. Liv. E'pit. LX.
Une démonstration plus sérieuse révéla bientôt trop clairement ses projets ambitieux. On a vu que l'autorité des tribuns ne durait qu'une année , après laquelle ils rentraient dans la vie privée ; Tibé' rius, au mépris des lois ou des usages, avait inutilement essayé de se faire réélire, et cette tentative lui avait coûté la vie, Caius engagea son ancien collègue au triumvirat, C , Papirius Carbon, à convertir en loi générale l'exception queTibérius avait vainement sollicitée en sa faveur. Il fit décréter que le tribun dont la magistrature expirerait avant qu'il eût été statué sur les rogations dont il était Fauteur, pourrait et devrait même être réélu de préférence aux autres candidats ' , Par cejnayen^il rendait inutiles toutes les manoeuvres dilatoires fréquemment eniployées par le sénat pour écarter les propositions d'un tribun populaire; bien plus, il pouvait s'éterniser dans sa cbarge. De fait , elle lui fut continuée aux élections suivantes. En même temps qu'il augmentait la puissance tribunitienne, Gracchus ne perdait pas une occasion de diminuer celle du sénat, ou plutôt de la caste des hauts fonctionnaires. On sait que pour parvenir aux honneurs il fallait justifier d'un certain nombre d'années de service militaire. Or,
' App. Civ. 1 , 21. — Cfr. Epit. C. — Cic. Lœl. 25.
afin d'éluder cette loi, la noblesse faisait enrôler ses -enfants dès Tàge de puberté. Attachés à la personne d'un général , ils allaient au camp , étaient inscrits sur les rôles de l'armée, mais leur service était purement nominal'. Cependant ils parvenaient ainsi de très-bonne heure à compléter leurs années de milice, et partant, pouvaient obtenir une charge
X avant d'avoir été réellement soldats. Caïus Gracchus fixa à dix-sept ans l'âge auquel un Romain pouvait être enrôlé. Quelques-uns ont vu dans cette loi une idée philanthropique. Rien de moins exact. Gracchus voulait seulement supprimer un abus profitable aux classes élevées et dont il aurait pu trouver des exemples dans sa propre famille, car son frère Tibérius fit sa première campagne sous Scipion l'Africain , à l'âge de quinze ans*. Gracchus se servit d'un moyen plus sur pour s'attacher les soldats ; ce fut de décréter qu'à l'avenir leur habillement leur serait fourni par la république , sans retenue sur la solde, ce qui avait lieu auparavant. Enfin, pour ne négliger aucun moyen d'accroître sa popula-
' Ils faisaient partie de l'état-major du général, et autrefois partageaient sa tente: de là le mot de contubernium pour exprimer leur position.
*Cfr. Plut. C. Gracchus, I.
J/i"ité, il fit exécuter tle grands travaux de routes dont il s'adjugea la direction. Le nombre })rodigieux d'ouvriers employés à ces travaux pouvait au besoin lui former une armée dévouée autant que redoutable.
Déjà maitre des esprits, il songea à la vengeance, devoir sacré pour un Romain. Scipion Nasica, poursuivi par l'exécration publique, n'osant demeurer à Rome, était allé mourir ignoré à Pergame*. Mais Gracchus voyait encore dans le sénat, Popilius, qui, préteur en 621 , avait fait condamner plusieurs des amis de Tibérius. Sa perte fut jurée, et bientôt parut une loi qui traduisait devant le peuple, pour être jugé criminellement, tout magistrat convaincu d'avoir rendu ou fait exécuter un jugement contre un citoyen romain, sans, au préalable, avoir obtenu l'assentiment du peuple^ Popilius n'eut d'autre ressource que de se dérober par l'exil à la sentence qui l'attendait.
Victorieux dans toutes ses tentatives, Gracchus redoublait d'audace, chaque obstacle qu'il surmontait lui servant à élever ses visées encore plus haut. Il
* Il fut, dit-on, le premier grand pontife qui alla vivre loin de Rome.
* Plut. C. Gracchus,k. Cfr. E. A. J. Ahrens, Excurs. ad Ca/>7.TV,p.214. — Orel. Onomasticon TnU.\\diV\.. JIT, p. 264-.
voulut diviser ses adversaires ; et, reprenant un projet bien connu de Tibérius, il ôta aux sénateurs le y pouvoir judiciaire pour en investir les chevaliers , qu'il espéra gagner de la sorte à sa cause. Le scandale récent de quelques arrêts qui avaient acquitté des concussionnaires odieux à tout le monde, lui fournit une occasion favorable de noter d'infamie, pour ainsi dire, tout l'ordre du sénat. Telle était, au reste, la réputation d'injustice et de partialité de ce corps, qu'ayant, pour ainsi dire, la conscience de sa propre honte , il courba la tête et se laissa dépouiller sans résistance. Ce fut le dernier triomphe de Gracchus; il en fut ébloui et se fit illusion sur ses conséquences, car il se vanta publiquement d'avoir anéanti l'autorité du sénat'. Il n'avait fait que
* Au reste, ses projets n'allaient à rien moins qu'à reconstituer complètement cette compagnie, en triplant le nombre de ses membres par des adjonctions tirées de l'ordre équestre. Ce projet fut-il présenté sous la forme d'une rogation ? Fut-il rejeté ou simplement ajourné? Ce point est demeuré tout à fait incertain. Tout ce qu'on sait, c'est qu'à la mort de C. Gracclius, le sénat n'avait encore subi aucune modification.
Ce fut probablement pour diminuer la puissance des consulaires, et pour les empêcher d'acquérir une trop grande influence dans l'État, que C. Gracchus lit rendre une
70 lissAi
l'étourdir, mais il allait bientôt se réveiller avec un redoublement d'énergie.
Restait le plus considérable des changements que Gracchus préparait à la constitution romaine. Je
loi ( De provinciis consularibus ) qui fixait à un an la durée de leurs gouvernements. Cic. ad Fam. I, 7, 10. Il est remarquable qu'il ne tenta pas ce qu'osèrent d'autres tribuns après lui ; c'est-à-dire d'enlever au sénat l'assignation des provinces. Cicéron fait, à ce sujet, l'éloge de sa modération. Pro domo, 9.
L'auteur des lettres à César, De ordinandâ republicâ, Ep. I, 9, prête à C. Gracchus le projet de changer le système des comices, en faisant voter les centuries dans un ordre fixé par le sort. On connaît l'importance extraordinaire que les Romains attachaient au vote de la centurie prérogative, et il voulait enlever à la première classe le privilège de le donner dans les comices. Peut-être même espérait-il abolir ainsi les classes et détruire l'espèce d'esprit de corps qui pouvait les diviser dans les assemblées pubHques. Au reste, le passage relatif à cette prétendue rogation de Gracchus est très-obscur, altéré peut-être, et, déplus, l'ouvrage dont il est tiré n'inspire aucune confiance. Sa date est inconnue, et suivant toute apparence c'est le travail de quelque rhéteur qui se sera essayé à imiter le style de Salluste. Le moyen, en eflTet, de croire que Salluste osât adresser de tels lieux communs sur le mépris des richesses et les vertus républicaines à un homme aussi positif que César, qui connaissait et ses mœurs, et ses profusion^;, et sa ra|)acité?
SLU LA GLUUKE SOCIALE. 71
veux parler de rémancigation dejltalie; pr^et 4u'il avait conçu de jui-mémejgour réparer la faute de son frère, ou que peut-être Fulvius lui avait suggéré. S'il réussissait, plus délimites à sa puissance. Disposant du vote de tous les alliés , iTauliit commandé en maitre dans les comices. Pour s'opposer à ce dessein , le sénat avait eu recours à la tactique qu'il avait employée contre Tibérius : c^étâit-da gagner un des tribuns; et cette fois il choisit l'homme le plus propre à le seconder. M. Livius Drusus s'était déclaré le défenseur dii sénat; mais, ne doutant pas qu'une opposition ouverte ne lui attirât aussitôt le sort d Octavius, il s'appliquait à disputer à son rival la faveur populaire; en en mot, il le combattait par ses propres armes. Gracclius proposait-il la fondation de deux colonies italiennes, Drusus demandait que l'on en établît douze, où seraient inscrits les citoyens les plus nécessiteux '. Le premier faisait décréter que les terres concédées aux colons seraient soumises à une faible redevance. Drusus, au contraire, voulait que la république leur donnât
' Je suppose que ces colonies étaient fondées hors de l'Italie ; Drusus y voyait un moyen d'alTaiblir les alliés en éloignant une portion considérable do leur jeunesse remuante. Plut. C. Gracchus, 9.
des terres à titre gratuit. En même temps il s'efforçait de diviser les Italiotes en accordant des faveurs particulières à quelques peuples ; tel est du moins le but d'une de ses rogations, qui, assimilant les soldats latins aux Romains, interdisait aux généraux de prononcer contre eux la peine de mort ignominieuse ' . D'ailleurs Drusus affectait un grand désintéressement. L'institution des colonies nouvelles donnait lieu à la nomination de triumvirs pour les partages , charges très-avantageuses et alors très-recherchées, il déclara qu'il n'en accepterait aucune , et qu'il renonçait à toute indemnité pour les enquêtes ou les voyages qu'il ferait par ordre de la république. Chaque fois qu'il proposait une rogation populaire, il avait grand soin d'annoncer qu'il avait consulté le sénat et obtenu sa pleine approbation. Bientôt cette conduite adroite porta ses fruits. Satisfaits d'avoir du pain à bon marché, et comptant sur les partages des terres que leur promettait l'établissement des douze colonies de Drusus, les plébéiens ne montrèrent plus les mêmes dispositions à seconder Gracchus dans son projet d'émancipation de
* Plut. C. Gracchus , 9. Cette rogation ne fut sans cloute pas adoptée. V. la mort de Turpilius, condamné aux verges par Metellus, nam civiscx Latio erat. Sallust. Jugurtha, 69.
l'Italie. Peut-être même, sentant leur condition de citoyens romains devenir tous les jours plus avantageuse, furent-ils moins disposés que jamais à la partager avec des hommes qu'ils s'accoutumaient à regarder comme d'une espèce inférieure.
Qaïus jvait compris une des fautes de son frère , qui n'avait passu ménager les^aliotes. En se décîârânt leur protecteur, il en fît une autre, car il blessa l'orgueil national de ses concitoyens, aussi chatouilleux peut-être chez le prolétaire de Rome que chez le sénateur. Il prévit la résistance, et prit ses mesures pour emporter la question de l'émancipation de haute lutte. Par son ordre, au jour des comices, une immense multitude dltaliotes devait se rendre à Rome en suppliants ; mais soixante mille suppliants auraient aisément dicté les suffrages. Un danger si pressant tira le sénat de sa léthargie. Le consul C. Fannius Strabon' fit publier un sénatusconsulte enjoignant à tout étranger de quitter Rome et sa banlieue plusieurs jours avant les comices. En vain Gracchus essaya-t-il de rendre vain ce décret en promettant son appui comme tribun aux Italiotes qui encourraient des poursuites pour désobéissance au sénatus-consulte. Les magistrats romains, dans
leurs provinces , s'opposaient au voyage menaçant de ces peuples de pétitionnaires; ils avaient des troupes pour les arrêter. On s'aperçut bientôt que Gracchus affectait une assurance que le réveil du sénat lui avait fait perdre,',et il se démentit honteusement en laissant mettre en prison, sous ses yeux, un Italiote son hôte, qu'il avait retenu par ses promesses. A cet aveu de son impuissance , tomba en un instant ce prestige de force qui en imposait à ses adversaires, et qui parfois l'aveuglait lui-même. Timidement défendue, sa rogation fut rejetée par une majorité considérable.
Peu après, Gracchus partit pour l'Afrique en qualité de triumvir. Il allait, en exécution d'une de ses lois, établir une colonie de six miïïe lîaliotes' sur J/emplacement de Carthage. On doit supposer que cette mission, qui n'avait qu'une médiocre importance , était dans les usages du temps une nécessité à laquelle il ne pouvait se soustraire, et peutêtre ses adversaires saisirent-ils avec empressement cette occasion de l'éloigner-. Son absence le faisait
^ App. Civ. I, 24.
^ On voit dans Tite-Live, XXIX, 20, un autre exemple de voyage entrepris par des tribuns du peuple, en vertu d'un sénatus-consulte. «Hoc facto S. C. cum tribunis plebisactum
SDR LA GUËllKE SOCIALE. 75
oublier, et son collègue Fulvius , qu'il laissait à / Rome comme le second chef de son parti, allait, par sa violence et ses mœurs décriées, le compromettre à son insu, de la manière la plus fâcheuse'.
Après avoir accompli rapidement les premiers actes, essentiellement religieux , usités lors de l'installation d'une colonie, C. Gracchus se hâta de revenir à Rome^, pour demander^uji troisième ^tribunal.
D'après le texte même de la loi qu'il avait dictée à Papirius Carbon, sa poursuite était indue; car, depuis le rejet de Témancipation italienne, il n'y avait aucune mesureimportante dont il eût à solliciter laccomplisseraent, et le seul prétexte qu'il pût alléguer, c'était l'organisation de la colonie Junonia^- tel était
« est, ut compararent inter se, aut sorte legerent, qui duo « cum prœtore et legatis ircnt. »
^ Je suis ici l'autorité de Plutarque, C. Gracchus^ 10. Appien rapporte que Fulvius accompagna Gracchus dans son voyage. Mais le fait me paraît peu probable ; du moins c'eût été de leur part une faute trop grossière de laisser à Rome leur parti sans un chef pour le diriger.
^ Son voyage ne dura que ITO jours. Plut. C. Gracchus, 11 .
2 II ne peut être (luestion de son projet sur la réorganisalion du sénat, car ses adversaires ne le combatlirent qu'au sujet de la colonie nouvelle. App. Civ. I, 2i. — Junon, ou la Dea cœlestisy était la divinité tutélaire de l'ancienne Carthage.
le nom donné par lui à la colonie qui devait s'élever sur les ruines de Carlbage.
A peine de retour à Rome , il se hâta de quitter sa maison du. moiit^PalatiiL, pour en prendre une autre dans un quartier habité par le bas peuple. C'était une flatterie dont il espérait que les plébéiens lui sauraient gré , et en même temps une mesure de précaution, utile dans un temps de troubles. Pour ressaisir son ascendant sur la multitude, il n'est pas de petit moyen qui lui parût à dédaigner et dont il ne fit usage. On connaît le goût effréné des Romains pour les combats de gladiateurs. Un de^ derniers actes de sa charge fut de faire abattre les échafauds que les riches avaient fait élever pour voir à leur aise un de ces spectacles, car alorsll n'y avait pas de cirque permanent à Rome. Une place publique servait à ces fêtes sanglantes , et les spectateurs y assistaient sans distinction de rang '. A la
^ Plut. C. Gracchus, 12. Ce ne fut que longtemps après, que des places distinctes furent assignées aux différentes classes du peuple. Vers l'an 675, les rangs et les sexes étaient encore confondus, comme le prouve la curieuse anecdote d'une dame romaine faisant à Sylla une déclaration d'amour pendant un combat de gladiateurs. Plut. Sul. 35. Cependant, en 560, une tentative avait été faite par les censeurs pour donner aux sénateurs des places séparées. Liv. XXXIV, 4-4. Il semble que cette innovation n'eut point de suite.
vérité, rien ne pouvait être plus agréable au peuple que de voir un tribun s'occuper ainsi de ses plaisirs ; mais, en revanche, les collègues deGracchus, les gens riches, et même tous ceux qui étaient en état de payer une place commode, en conçurent un vif ressentiment, et ce frivole motif lui fit perdre plus d'un ami. On attribue même à cette seule imprudence l'échec qu'il éprouva peu après dans les comices , où il ne put parvenir à se faire élire cette fois ' . Furieux, Gracchus quitta le Forum, en disant aux jeunes patriciens qui le raillaient de sa défaite, « Que bientôt il les ferait rire à la façon de Sardaigne^. » Aux comices consulaires suivants, le premier consul nommé fut L. Opimius , son adversaire déclaré \ qui annonçait ouvertement le projet de faire casser les lois semproniennes, et particulièrement celle qui instituait la colonie Junonia. Réduits à la condition d'hommes privés, Gracchus et Fulvius
' On accuse les collègues de Gracchus, qui présidaient au dépouillement du scrutin, de l'avoir falsifié. Depuis la loi Gabinia, rendue en 615, les suffrages ne se donnaient plus à haute voix, mais s'inscrivaient sur des tablettes.
^ Allusion à l'effet produit par une herbe vénéneuse de la Sardaignc, qui donnait, dit-on, la mort en causant la convulsion du rire. Sali. Frag. LU, 155. Solin. IV, 4.
= A. d. Pi. 633.
voyaient leurs ennemis s'affermir au pouvoir , et déjà ils n'avaient plus que la ressource d'une émeute. Fulvius depuis longtemps s'y préparait sans scrupule, et s'efforçait d'y entraîner son ancien collègue, excité d'ailleurs dans le même sens par ses amis et une partie de sa famille, Iîâjà-4uantité d'Italiotes, soldats déguisés en ouvriers^rrivâient à Rome, embauchés, dit-on , ^arja fameuse Xii)rnélie, mère des Gracques ' . Fulvius ne doutait pas que le peuple ne prît parti aussitôt qu'il verrait ses anciens tribuns à la tête d'une troupe déterminée. D'abord , de part et d'autre , on se rendit au Forum, pour se compter, et se préparer à une lutte qui paraissait inévitable. Presque tous les citoyens y venaient armés de poignards, ou de styles à écrire, assez longs et assez solides pour devenir des instruments de mort au besoin '-; les querelles fréquentes et meurtrières de la place publique avaient fait inventer cette arme à l'usage spécial des comices.
Opimius demandait la suppression de la colonie Junonia, au nom de la politique et de la religion. « Les ruines de Carthage , ses campagnes désertes ,
* Plut. C. Gracchus, 13, ' Plut. ibid.
« devaient , disait-il , rappeler à jamais aux nations « étrangères le sort réservé aux ennemis de la répu- (( blique. Scipion avait voué cette rivale de Rome « aux dieux Mânes et à la Terre, et c'était un sacri- « lége de ranimer ce cadavre. » Puis il cherchait à effrayer les esprits superstitieux par le récit de prodiges récents qui marquaient le courroux céleste. Entre autres, il lisait sérieusement des lettres d'Afrique annonçant que des loups avaient emporté les jalons de la colonie. A ces déclamations, Fulvius en opposait d'autres. Pour une satisfaction de vanité, le sénat priverait-il six mille alliés fidèles d'un territoire fertile qu'ils avaient arrosé de leur sang? Ces lettres d'Afrique n'étaient que de grossières impostures, et les véritables loups qui emportaient les jalons, c'étaient les sénateurs qui voulaient faire mourir de faim leurs compatriotes. Pendant que Fulvius haranguait la multitude, Grat^^lms^ flottant entre cent résolutions contraires, s'était retiré sous un portique voisin du Forum, d'jûii il observait les mouvementag^e l'assemblée, entouré d'un groupe de clients. Près de lui vint à passer un licteur d'Opimius, portant les entrailles d'une victime sacrifiée par le consul ; c'était peut-être un des menus profits de son emploi. Cet homme s'avançait en criant : « Place , mauvais citoyens ! » En apercevant Grac-
chus, il étendit vers lui la main avec un geste de bravade, encore usité en Italie, et auquel les gens de la campagne de Rome répondent aujourd'hui par un coup de couteau. Il tomba aussitôt percé de vingt coups de stylet, malgré les efforts de Gracchus pour le sauver. A l'instant la foule s'émeut; la plupart, croyant que le combat va s'engager immédiatement, prennent la fuite; on se pousse, on crie, on se menace. Gracchus s'épuise en vains efforts pour se faire entendre ; mille clameurs confuses couvrent sa voix. Enfin Fulvius l'entraîne, abandonnant le Forum à Opimius, qui fait placer le cadavre de son licteur sur un brancard magnifiquement orné. Un cortège de sénateurs l'accompagne, et cette pompe funèbre passant dans les principales rues de Rome , semble appeler sur Gracchus la vengeance de tous les bons citoyens.
De part et d'autre la nuit se passa en préparatifs. D'un côté, Fulvius, voyant la guerre déclarée, enivrait son monde, et lui distribuait des armes enlevées aux Gaulois, suspendues dans saijieison, comme un témoignage de son triomphe. Sa troupe se composait de ces Italiotes enrôlés par Cornélie, de ses clients et de ses esclaves. Gracchus, toujours irrésolu, ne donnait aucun ordre, et loin d'animer ses partisans, se renfermait seul dans sa maison, en
proie à un morne abattement. Dans l'autre camp, Opimius n'était point oisif. Il rassemblait des soldats, établissait des corps de garde, s'assurait des principaux quartiers, et convoquait le sénat dans le temple de Castor, au centre de la ville. Là, il avait établi son quartier général sous la protection d'un corps d'archers crétois , troupe étrangère , qui se rendait probablement à l'une des armées romaines, et qu'il avait arrêtée dans sa marche, prévoyant bien une lutte inévitable.
Au lever du soleil , Fulvius , traînant à sa suite Gracchus consterné de son audace et sans énergie pour la seconder ou pour la retenir, se saisit du mont Aventin, cette forteresse naturelle de la liberté plébéienne. Là , 11 commença à se retrancher dans un temple de Diane, appelant le peuple aux armes, promettant même la liberté aux esclaves qui viendraient le joindre. Déjà sa troupe s'élevait à quelques milliers d'hommes; mais la plupart étaient sans armes. Les boucliers et les sabres gaulois d'une partie de ses adhérents, les cris de guerre que poussaient ses mercenaires italiens, loin de lui rallier la populace de Rome, inspiraient une sorte d'horreur, car le peuple voit toujours avec un sentiment de haine une troupe étrangère intervenir dans ses querelles intestines.
Pour conserver jusqu'au bout les ap])arences de la légalité, le sénat somma Gracchus et Fulvius de venir rendre compte de leur conduite dans le temple de Castor. Tandis que Fulvius veut commencer le combat, que Gracclius s'efforce d'entrer en accommodement, les soldats dOpimius s'assurent des principaux débouchés, contiennent les esclaves et resserrent l'insurrection sur le mont Aventin. Une émeute qui se défend est déjà vaincue. Après quelques heures passées en pourparlers inutiles, Opimius donna le signal de l'attaque. Il suffit de quelques décharges de ses archers pour disperser cette multitude sans ordre. Ce ne fut point un combat, mais une boucherie. Les soldats du consul s'attachaient surtout à la poursuite des deux tribuns, car il avait promis de payer leurs têtes au poids de l'or. C. Gracchus, réfugié dans un l)ois sacré, sur 1 ile du Tibre, se fit tuer par un esclave qui seul ne l'avait pas abandonné. Pour Fulvius, il se cacha quelques moments dans la maison d'un plébéien son client. IMais le quartier était cerné ; Opimius menaçait d'y mettre le feu si l'on ne lui livrait le proscrit. Alors l'hôte de Fulvius, effrayé, mais n'osant violer ouvertement les droits de Fhospitahté et du patronage, fit dénoncer par un tiers la retraite du malheureux tribun, qui fut massacre sur-le-champ. On pilla sa maison
et celle de C. Gracclius, et les soldais élrangers firent main basse sur tous leurs adhérents. Lorsqu'ils furent las de tuer, les bourreaux leur succédèrent. Quelques malheureux, convaincus d'être les amis ou les clients de Gracclius, furent jugés sommairement et aussitôt étranglés. On n'épargna ])as même un tils de Fulvius, enfant de quinze ans, arrêté avant le combat, au moment où, le caducée à la main, il s'avançait en parlementaire'. Trois mille cadavres qui jonchaient les rues de Rome furent jetés dans le Tibre, et défense fut faite aux veuves des morts de porter leur deuil*. Enfin, rassasié de vengeance, le sénat lit purifier la ville, et en mémoire de cette horrible tragédie, un temple , dédié à la Concorde, s'éleva dans le Forum arrosé de tant de sang. Par cette amère dérision, le sénat rappelait aux plébéiens etleur impuissance et le châtiment qui attendait leurs tentatives pour secouer le joug.
On ne peut voir sans étonnement ces alternatives étranges d'audace et de faiblesse, qui tour à tour
' En considération dô son âge, la clémence romaine lui accorda de choisir un genre de mort. Plut. C. Gracchus, 17.
^ Licinia, veuve de Gracchus, fut privée de son douaire. Cet acte de basse vengeance est d'autant plus à remarquer, que, dans les mœurs romaines, les femmes étaient toujours épargnées au milieu des réac^tions politiques.
Sk ESSAI
élèvent ou abaissent les deux factions ennemies. Tantôt le sénat accepte les lois les plus dures des tribuns, qui semblent les maîtres absolus de la république; tantôt, déployant une vigueur soudaine, il les écrase comme les plus vils adversaires .A cette époque, le sénat ne formait plus une -caste séparée du peuple ; c'était une réunion de fonctionnaires incessamment renouvelée par l'adjonction des hommes que la faveur populaire élevait aux honneurs. Mais cette assemblée possédait d'immenses richesses et renfermait dans son sein presque tous les hommes capables et expérimentés. L'esprit de corps et des intérêts communs les unissaient dans toutes les circonstances où leur autorité était compromise. Toutefois, le peuple exerçait une influence souveraine dans les élections et la rédaction des lois. Armés d'un pouvoir immense, ses tribuns, d'un seul mot, annulaient toutes les décisions du sénat. Mais , aussi , le sénat avait toujours une place réservée aux ambitieux ; il pouvait les détacher de la cause populaire en se les incorporant ; aristocratie d'autant plus puissante qu'elle se recrutait sans cesse dans les rangs mêmes de ses ennemis. Toujours une partie des tribuns était à sa disposition , et l'art de séduire ses adversaires était un de ses principaux moyens de succès.
SUR LA (iUERRE SOCIALE. 85
D'un autre côté, cette masse colossale ([u'oii appelait la plèbe romaine se composait de deux éléments distincts dont la division détruisait toute la force. Dans l'un se trouvaient les citoyens possédant quelque patrimoine, et à ce titre soumis au recrutement; la plupart laboureurs et soldats, endurcis aux travaux deschamps, habituésaux armes et aux dangers. Dans l'autre , on ne voyait que des prolétaires subsistant d'une chétive industrie ou des libéralités de leurs patrons. Les premiers, campagnards, accoutumés à l'obéissance des camps, voyaient toujours sous la toge des sénateurs la pourpre de leurs généraux. Les autres, vivant à Rome presque en mendiants , témoins assidus des querelles politiques , passant leur vie au Forum, ne respectaient aucun rang, et ne connaissaient d'autre autorité que celle des orateurs qui leur promettaient des terres ou des distributions de blé. Unies, ces deux portions du peuple romain étaient invincibles. L'habileté du sénat consistait à les diviser. Pour y parvenir, il suffisait de gagner les campagnards ou seulement de les écarter. Une guerre, un riche butin à partager, les travaux de l'agriculture, changeaient les dispositions ou la nature même d'une assemblée populaire.
Tibérius avait les intentions les plus pures : il aimait sincèrement sa patrie. 11 avait sondé la plaie
qui lui rongeait le cœur, et peut-être avait-il trouvé pour la guérir un remède efficace dans le rétablissement des lois liciniennes. Malheureusement, entraîné par la fougue de la jeunesse, sans avoir mesuré ses forces, il voulut déraciner tout d'un coup des abus qu'il aurait dû miner lentement. Ses mesures d'exécution, empreintes d'une rigueur exagérée, devinrent impraticables. Puis, la résistance de ses adversaires l'ayant conduit à des actes de violence, lui enleva l'appui de tous les gens de bien et le jeta dans les bras des hommes les plus dangereux et les plus criminels. Depuis la déposition d'Octavius, ses ennemis pui'ent, avec un semblant de raison, le dénoncer comme un tyran qui ne cherchait qu'à satisfaire son ambition personnelle.
Son frère commença sa carrière, mù par un sentiment aveugle de vengeance et de haine. Il n'eut qu'un but, celui d'abaisser le sénat. Moins désintéressé que Tibérius, il ne montra ni sa douceur ni sa modération, et cependant il ne sut pas plus que lui trouver de l'énergie lorsqu'il fallut en venir à une lutte décisive. Les deux frères eurent une même fin parce que leurs fautes furent les mêmes. Ils ne s'appuyèrent que sur la populace urbaine. Hommes de tribune, ils ne pouvaient, il est vrai, commander qu'aux habitués du Forum. Homrues de guerre, ils
se seraient attaché les soldats, les campagnards, et peut-être eussent-ils pu avec leur épée réformer la république. Il n'y a qu'un général qui puisse accomplir une révolution.
S ÏV.
Malgré la sanglante catastrophe qui venait d'anéantir la faction populaire , les lois des Gracques subsistaient toujours, protégées par les intérêts nouveaux qu'elles avaient créés. Les chevaliers^ conservaient lej)Ouvoir judiciaire , les tribuns^ le droit de se faire réélire, le peuple la taxe du blé. Quant à la loi ag^raire, le seul de ses articles qui fut exécuté, ou peut-être exécutable, à savoir, celui qui interdisait la vente des biens domaniaux ', portait à tous les C)toyefts-wH;rop nôtàlilë^préjudice, pour qu'on ne cherchât pas à l'abroger. Peu après la mort de C. Gracchus, cette restriction fut abolie sans que le peuple s'y opposât ; car dans la situation des choses, elle était plus onéreuse que profitable pour la plupart des petits propriétaires. Souvent hors d'état de cultiver leurs champs, ils n'en retiraient aucun fruit, et cependant restaient soumis à payer un loyer au
' App. Cir.1,27.
trésor public. Mais ce n'était point assez ; mutilée, sans force , la loi Sempronia n'en restait pas moins une arme redoutable sous la main de quiconque se serait senti assez d'audace pour en demander l'exécution. Un tribun obscur, Sp. Thorius ', excité sans doute par le sénat, proposa et obtint son abrogation complète ; il eut même l'adresse de persuader à la multitude qu'il réalisait les intentions de son auteur. Thorius permit la possession d'un nombre illimité de jugères sur le domaine public, mais en même temps il décréta que la redevance à laquelle ces biens étaient soumis^, au lieu d'entrer dans le trésor de la république, serait répartie entre tous les pauvres plébéiens , qui , d'après la loi Sempronia , auraient dû prendre part au partage des terres. C'était instituer une taxe des pauvres. On conçoit facilement que cette loi fut bien accueillie par une populace affamée et paresseuse , qui croyait obtenir plus que C. Gracchusneluiavaitpromis. En effet,Tlioriusleur donnait le revenu sans le travail. Toutefois , leur illusion fut d'assez courte durée. Bientôt l'épuise-
'' Il y a quelque incertitude sur ce nom. Cfr. Cic. Brut. 36. — App. Civ. I, 27, et la note de Schweighseuser.
^ Tib. Gracchus avait supprimé la redevance; mais sans doute elle était restée exigible jusqu'à la nouvelle répartition des terres prescrite par sa loi. App. Civ. 1, 11.
ment du trésor, causé probablement par les désastreuses invasions des Cimbres, obligea de donner une nouvelle destination aux revenus du domaine, et de les appliquer en entier aux besoins de la guerre.
Un autre effet de l'imminence du danger fut de suspendre pour un temps toutes les divisions intestines. Plébéiens et sénateurs , Italiotes et Romains, comprirent que s'ils ne s'unissaient contre l'ennemi commun, ils seraient tous engloutis dans une ruine générale. Dès l'année 641 , une masse innombrable de barbares, Cimbres et Teutons, avaient insulté les frontières orientales de la république, et battu le consul Cn. Papirius Carbon au pied des Alpes noriques. Mais ce torrent qui menaçait de tout renverser sur son passage , disparut aussi subitement qu'il s'était montré, et changeant de direction, alla se précipiter sur la Gaule. Là, les hordes cimbriques, attaquées à plusieurs reprises par les Romains, lorsqu'elles s'approchaient de leur province transalpine, défirent successivement trois armées considérables, et tuèrent deux consuls. En 649, les barbares franchirent la frontière qu'ils avaient respectée jusqu'alors, et firent essuyer à la république, sur les bords de l'Arausio, une défaite qui ne peut se comparer qu'aux désastres d' Allia ou de Cannes.
Le consul Cn. Mallias et quatre-vingt mille de ses soldats restèrent sur le champ de bataille. Heureusement, après chaque victoire , les Cimbres s'éloignaient du territoire de la république, et la laissaient respirer quelque temps, soit que le nom de Rome les frappât encore d'une terreur secrète, soit que le pillage étant le seul but de leurs expéditions, ils ne voulussent attaquer l'Italie qu'après avoir épuisé les provinces qu'ils laissaient derrière eux. Cette fois, ils se dirigèrent sur l'Espagne , mais ils annonçaient qu'à leur retour ils marcheraient sur Rome.
Tous les yeux se tournèrent alors vers un homme, naguère ignoré, qui, parvenu au consulat à force de basses intrigues, avait tout d'un coup révélé le génie d'un grand capitaine. C. Marins venait de terminer la guerre deNumidie, et ramenait captif le roi Jugurtha, qui' pendant six ans avait, ou vaincu, ou acheté, ou lassé les plus habiles généraux de Rome. Depuis longtemps, la légion romaine, que Pyrrhus et Annibal avaient admirée , passait pour un chefd'œuvre d'organisation militaire, auquel il était impossible de retoucher. Toutefois, dans les grades infé rieurs, où il avait servi longtemps. Mari us en avait observé les imperfections, et devenu consul, il les réforma. Partout, depuis la tactique jusqu'aux der-
SUR LA GUERRE SOClALli. 91
niers détails de l'équipement du soldat', sa vieille expérience trouva d'utiles améliorations à introduire. Ses réformes eurent une plus grande portée, car elles réagirent sur la constitution de la république, qu'il altéra en admettant dans les légions la classe des prolétaires, jusqu'alors exclus delà milice; devenus soldats , ils acquirent une importance nouvelle. Artisans, mendiants, vagabonds, il avait enrôlé pour la guerre de Numidie tous les jeunes hommes robustes, se souvenant du mot de Pyrrhus, qui ne demandait que des hommes forts, parce qu'il en savait faire des soldats. Cette mesure, au reste, était une nécessité à laquelle il en fallait venir tôt ou tard, car la classe moyenne, composée des cultivateurs campagnards , supportant autrefois presque seule tout le fardeau du recrutement, s'épuisait de jour en jour , et bientôt la république eût été réduite à ne se défendre qu'avec des soldats étrangers.
* Plut. Marins, 25;— Plin. X, 5;— Festus, 171;— Frontin, IV, 7. Les changements introduits par Marius consistèrent principalement à donner à tous les légionnaires un armement uniforme, et à substituer dans les manœuvres la division en cohortes, à la division en manipules, tiicn que les noms de haslati, principes et triarii aient subsisté longtemps après lui, il est évident que toute la légion se composa désormais d'infanterie pesamment armée.
£SSAI
Les Cimbres laissèrent à Marius près de trois ans i^our organiser son armée, et pendant ces trois années, et deux autres encore, il conserva toujours le consulat , car on était persuadé que seul il pouvait sauver Rome attaquée par des ennemis si redoutables. Il justifia cette confiance. En 652 , il battit complètement auprès d'Aquae Sextiœ les Teutons, qui se dirigeaient sur l'Italie par la route des Alpes maritimes; et, l'année suivante, repassant les monts, il extermina dans les plaines de Vercellee les Cimbres, qui , s'étant séparés des Teutons, avaient franchi les Alpes rhétiennes et envahi la Gaule transpadane.
Dans cette guerre de géants, les Italiotes se montrèrent braves et dévoués. Il est vrai que la grandeur du péril rendait alors moins injuste et plus doux le gouvernement de la république. Un moment, les Marses avaient paru disposés à profiter des malheurs de Rome pour secouer le joug; mais le danger commun , le sentiment de nationalité et d'orgueil qui unissait tous les peuples libres de la péninsule, enfin, l'adresse et le crédit deL. Cornélius Sylla, chargé de recruter dans leur pays, leur avaient fait préférer la domination romaine à l'alliance des barbares'.
1 Plut. Sut. k.
De son côté, Marius s'était fait aimer des alliés. Il honora et récompensa leur bravoure. Il donna le droit de cité romaine à plusieurs militaires italiens. Sur le champ de bataille de Vercellœ , il accorda le même droit en masse à tout le contingent de Camerinum, composé de deux cohortes, dont l'admirable résistance avait décidé le succès de la journée ' . Ces récompenses inusitées, qui pouvaient exciter les prétentions de tous les Italiotes, furent sévèrement blâmées par le sénat , qui reprocha au consul d'avoir fait citoyens romains des montagnards de TOmbrie, que leurs traités avec la république plaçaient au dernier rang des alliés^. — « Au milieu du tumulte des armes, répondit Marius, je n'ai pu me rappeler la lettre des traités^.» Les soldats de Camerinum conservèrent le droit de cité; mais l'opposition du sénat montrait aux Italiotes qu'ils ne devaient pas compter sur sa reconnaissance, et qu'ils rencontreraient à jamais dans ce corps une inflexible rigueur. C'étaient toujours parmi les tribuns du peuple qu'ils trouvaient des protecteurs, car pour gouverner
' Val. Max. V, 8.
^ Les Ombriens s'étaient mêlés aux Gaulois cisalpins.
' Val. Max. loc. cit. — Plut. Mar. 28.— Cicéron, Pro Cor, Balbo, i6, soutient qu'un général peut récompenser ainsi les services rendus par des alliés ou mémo par des étrangers.
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les comices ces magistrats ambitieux avaient sans cesse besoin déniasses dévouées. Peu après la défaite des Cimbres, L. Apuleius Saturninus devint le patron des alliés. Il était arrivé au tribunal par une violence inouïe ; au milieu du Forum, il avait fait tuer son compétiteur, et sa faction lavait proclamé, après avoir mis en fuite les citoyens qui s'opposaient à son élection. On dit que Marins, qui venait d'obtenir son sixième consulat' en achetant les suffrages, avait mis à sa disposition pour cette émeute ses soldats licenciés, tirés, comme on l'a vu tout à l'heure, de la dernière classe du peuple. Saturninus s'annonçait comme le successeur des Gracques, et fort de l'appui que lui prêtait Marius , il se flattait de ressusciter leurs lois agraires, et probablement de faire triompher les projets de Caius sur l'émancipation de l'Italie. Toutefois il semble qu'il ne voulût arriver que par degrés à cette grande mesure, et qu'il espérait y préparer les esprits en favorisant et en augmentant les naturalisations individuelles. Tel est, je crois, l'esprit d'un plébiscite qu'il fit passer, par lequel il investissait Marius du pouvoir de faire trois citoyens romains dans chaque colonie jouissant du droit du Latium^ C'était encore un moyen de lé-
* V. Cic. Pro Cor. Bulbo, 21, /i8. Dixit (L. Antistius)
galiser et d'étendre les récompenses queMarius avait promises à ses soldats italiens pendant la guerre cimbrique. L'un des principaux adhérents de Saturninus.C.ServiliusGlaucia, cherchait par des mesures semblables à se rendre agréable aux alliés. Dans une loi qu'il fit adopter contre les concussionnaires, il introduisit une disposition spéciale pour accorder le droit de cité romaine à tout Latin qui parviendrait à convaincre de malversation un magistrat de la république'. Les lois de Saturninus relatives à l'éta-
fundum populum Spoletinum non esse factum. — Videbat enim populos, de suojure, non de nostro fundos fieri solere ; sed cum lege Apuleia coloniœ non essent deductœ, qua lege Saturninus C. Mario tulerat ut insingulas colonias ternos cives romanos facere posset, negabat hoc heneficium, re ipsa siiblata, valere posse. On ne sait si ce passage s'applique aux colonies latines fondées par Saturninus, ou bien à toutes les colonies existantes qui se trouvaient régies par le même droit. Cette dernière opinion me paraît la plus vraisemblable, car les auteurs qui mentionnent les colonies de Saturninus, les placent dans les provinces , Appicn dans la Gaule, Aurélius Victor dans la Grèce, la Macédoine, la Sicile, l'Afrique.
^ La date de la loi Servilia est incertaine. Le plus grand nombre des auteurs la rapportent à l'année 554, pendant le sixième consulat de Marius, Glaucia étant alors préteur. M. Klenre (cité par Orelli, Index legg. p. 270) remarque qu'à cette époque toutes les mesures soutenues par le parti démocratique étaient converties en plébiscites, et par conséquent
blissement de colonies nouvelles étaient également toutes favorables aux Italiotes. Le territoire de plusieurs cités de la Gaule que les Cimbres avaient envahi, étant devenu, à ce qu'il prétendait, une partie du domaine de la république, depuis que Marins en avait chassé les barbares', Saturninus y envoyait
qu'elles ne devaient pas être présentées par un préteur, car ce magistrat convoquait seulement des comices par centuries. A l'appui de son opinion, M. Rlenze aurait pu citer ce mot de Glaucia: « Lorsqu'on vous présente une rogation, disait-il au « peuple, écoutez seulement le début. Si cela commence par ce « préambule : le dictateur, le consul, le préteur, le maître de « la cavalerie, soyez assurés que cela ne vous regarde pas. « Faites seulement attention à la formule finale: quiconque à « V avenir... et prenez bien garde qu'on n'y glisse quelque « disposition pénale à votre préjudice. » Cic. Pro Rab. Post. 6. Suivant M. Rlenze, toute loi populaire, à cette époque, n'était présentée que par un tribun, et, en conséquence, il suppose que celle-ci fut rendue pendant le tribunat de Glaucia , dont par approximation il fixe la date entre les années 648 et 654. Mais peut-on dire que la loi Servilia de pecuniis repetundis fûtune loi populaire? Les seules dispositions nouvelles qu'elleait introduites sont celles qui regardent les Latins. Or, elles étaient loin d'être agréables à la populace romaine. — Quelle que soit la date de cette loi , on remarquera que la question de l'émancipation des alliés se mêle à tous les débats politiques, et l'on en peut conclure combien elle préoccupait alors tous les esprits.
^ Aux yeux des Romains, les Gaulois, leurs sujets, avaient
SLR LA GUJiURE SOCIALE. 67
des colonies latines, c'est-à-dire, ayant le droit du Latium, et composées d'Italiens'. C'était un acheminement à la naturalisation complète des Italiotes, que de les élever en quelque sorte 'd'un degré, en les assimilant aux Latins. Mais à Piome, le peuple était trop avide de distributions déterres pour voir avec plaisir une mesure profitable seulement à ses alliés ; aussi la loi Apuleia fut-elle, au rapport des historiens, aussi odieuse au sénat qu'au peuple. On a peine à comprendre quel pouvait être l'intérêt de Saturninus. Peut-être obéissait-il à un ordre de IMarius, qui avait fait quelques promesses aux contingents italiens dans sa dernière campagne. Peut-être était-ce de sa part une première tentative pour se concilier l'affection des alliés ; tentative qui couvrait des projets plus vastes et qu'il est impossible de pénétrer aujourd'hui. Enfin, et cette dernière conjecture s'accorde avec le caractère du tribun, on peut supposer qu'il avait été gagné par des spéculateurs, ou par des sénats de villes italiennes. Pour un
perdu tous droits sur ce territoire en se laissant dépouiller par les Cimbres; en outre, plusieurs peuples gaulois s'étaient rendus coupables d'avoir bien accueilli les barbares, avec lesquels ils avaient des rapports de mœurs et d'origine. Ce crime méritait une confiscation.
* App. Civ. 1, 29, in fine.
homme de cette espèce, l'appât du gain était le mobile le plus puissant. Quoi qu'il en soit, sa loi passa, mais après une émeute sérieuse dans laquelle les soldats licenciés de Marins chassèrent du Forum les partisans du sénat et les plébéiens que Saturninus n'avait pu entraîner. Dans ces scènes de désordre, Marins joua le rôle le plus odieux'. D'abord, affectant une grande horreur pour les violences de Saturninus, il excita les sénateurs et surtout Metellus, autrefois son bienfaiteur , maintenant son ennemi particulier, à protester contre la loi nouvelle. Puis, lorsqu'il les vit compromis de la sorte, il se rétracta avec impudence, laissant à Metellus le choix de se déshonorer en imitant sa bassesse, ou d'encourir les peines très-sévères portées par Saturninus contre les sénateurs qui refuseraient leur adhésion à son plébiscite^ Metellus n'hésita point et s'exila.
En vertu de la loi Papiria^ Saturninus se fit proroger le tribunat. Il semble qu'il sentit le besoin de donner à sa faction l'appui d'un nom plus populaire que le sien , car il essaya de rallier les débris du parti des Gracques en supposant un fils de Tibérius
'^ Plut.Mar. 30. Anecdote de ses conférences avec le sénat et Saturninus.
2 Y. Onomasticon Tull. Orelli, lex Apuleia, p. 137.
recueilli par ses soins, puis élevé dans la retraite. On dit qu'un de ses affranchis, suivant Appien, un esclave fugitif, s'était chargé de jouer ce rôle; mais il fut démasqué par Sempronia, la veuve de Scipion Émilien et la sœur des Gracques'.
Saturninus ne connaissait qu'un moyen de réussir, c'était d'assassiner quiconque lui résistait. Prévoyant qu'un de ses adversaires, C. Memmius, allait être nommé consul , il le fit poignarder sur la place publique par des bandits qu'il avait à ses ordres. Puis, accompagné de Glaucia et d'une troupe de désespérés, il s'empara du Capitole, dont il fallut faire le siège en règle. En sa qualité de consul, Marins fut chargé de commander les troupes qu'on dirigea contre ce furieux. D'abord, l'attaque fut si mollement conduite, qu'il fut évident pour tout le monde que le consul le ménageait à dessein. Mais le peuple s' étant joint aux soldats et ayant coupé les conduits qui amenaient l'eau dans le Capitole, les insurgés mirent bas les armes, et se rendirent à Marins par une espèce de capitulation dans laquelle il leur promit la vie sauve. Provisoirement il les fit enfermer dans la curie Hostiliaj mais la populace escalada l'enceinte, et, dé-
'Aurel . "Victor. Saturn. — App. Liv. 1. 32.
Univers/?^