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couvrant le toit, assomma à coups de tuiles Saturniiius, Glaucia et ses complices, sans qu'aucune tentative fût faite par Marins ou par le sénat pour les sauver, ou du moins pour les punir dans les formes légales.
Rien de plus obscur que cette révolte ou cette conjuration, à laquelle tout porte à croire que Marius ne fut point étranger , mais qu'il se hâta d'abandonner dés qu'elle n'eut plus de chances de succès. Sans doute, il avait intérêt à ce que le secret des conjurés pérît avec eux. Toute insurrection allègue des griefs vrais ou prétendus , arbore un drapeau quel qu'il soit. Ici l'histoire ne nous a conservé aucune trace des desseins de Saturninus. Si
l'on en juge par la tendance que révèlent celles de ses lois qui nous sont connues, il n'est point improbable que l'émancipation italienne fut son cri de ralliement; du moins, la fureur de la populace et le soin qu'on prit à cacher le motif de la révolte, s'expliqueraient assez naturellement par cette hypothèse. Une espèce de fatalité semblait peser sur la question italienne. Chaque tentative malheureuse en augmentant lenombredeses ennemis, éloignait d'autant plus une solution favorable. Les alliés avaient vu le sénat et le peuple se réunir pour résister à leurs prétentions. A la vérité, ils pouvaient bien
trouver encore parmi les ambitieux de Rome des hommes de talent prêts à prendre leur défense, mais il était évident que la masse de la nation se révoltait à ridée d'associer à sa grandeur ceux qu'elle regardait comme des sujets indociles. Une seule cause peut-être retenait une explosion que les esprits prévoyants regardaient comme imminente : c'était la facilité que trouvaient alors tous les Italiotes riches et en état d'avoir des protecteurs à Rome, pour éluder les lois relatives au droit de bourgeoisie, et se soustraire ainsi aux charges accablantes qui pesaient sur leurs villes. Le sénat, présumant trop de sa puissance, voulut fermer la seule issue qui restât à ce flot de griefs longtemps accumulés ; il l'obligea de rompre ses digues.
On a vu qu'une loi ou plutôt qu'un traité permettait aux Latins d'obtenir le droit de cité romaine, en établissant leur domicile à Rome, pourvu qu'ils laissassent des enfants dans leur ancienne patrie. Mais cette restriction n'était pas rigoureusement observée, et les magistrats chargés de faire les recensements se montraient d'autant plus faciles pour ces émigrés, queles guerres continuellesde la république diminuaient la population de Rome d'une manière alarmante. Quant au reste des alliés, ils parvenaient également à changer de patrie et à se procurer une
condition meilleure. Les uns, par une vente simulée, livraient comme esclaves leurs enfants à un citoyen romain qui les affranchissait aussitôt. D'autres protitaient de l'établissement de colonies romaines pour s'y rendre et s'y faire inscrire au nombre des colons. Il paraît que cette permission était rarement refusée, car on voit qu'en 558 on l'accordait à tous les Italiens qui n'avaient pas pris parti pour les Carthaginois \ J'ai déjà cité l'exemple remarquable de la colonie de Frégelles, qui seule avait reçu quatre mille familles samnites ou péligniennes ^ Enfin la vigilance des censeurs ne pouvait empêcher qu'à chaque dénombrement un certain nombre d'Italiotes établis à Rome depuis quelques années ne se fit inscrire à la dérobée dans quelque tribu de la ville ^
Il fut un temps où les villes alliées réclamaient avec énergie contre ces émigrations, car malgré les pertes de citoyens qu'elles éprouvaient ainsi , elles
* Liv. XXXIII, 2 ^ Liv. XLI, 8.
* Le cens n'ayant lieu que tous les cinq ans, on conçoit que dans une grande ville, on pût sans peine en imposer aux censeurs. En 662, M. Perperna fut nommé consul. Il était, dit-on, d'origine grecque et n'avait pas été naturalisé. Val. Max. m, 4, 5; — Pigh. Ann.
n'en étaient pas moins obligées à fournir le même contigent militaire. Vers l'année 577, le sénat prit des mesures pour mettre un terme à cette espèce de fraude, et particulièrement pour défendre les ventes simulées au moyen desquelles on éludait la loi. Le consul C. Claudius Pulcher publia un décret portant : « que tous les Latins ou Italiotes qui, à dater de la censure de M. Claudius et de T. Quinctius', auraient été inscrits sur les rôles des alliés, retourneraient chacun dans sa ville avant les calendes de novembre.» Le même sénatus-consulte prescrivit, en outre, que tout individu qu'on mettrait en liberté affirmerait par serment « que celui qui l'affranchissait ne le faisait pas dans la vue de lui fournir les moyens de changer de cité". » Mais cette loi comme tant d'autres ne fut pas longtemps observée, et les mêmes fraudes se renouvelèrent plus fréquemment encore lorsque la question de l'émancipation italienne devint l'objet de débats animés. A cette époque, la religion du serment avait perdu beaucoup de son empire, et les patrons des Italiotes, surtout les partisans des Gracques, ne se faisaient aucun scrupule de favoriser de tous leurs efforts les émigra-
' A. de R. 565.
* Liv. XLI, 9.
lOi ESSAI
tions de leurs clients. Après l'émeute avortée de Saturninus, elles se multiplièrent au point d'attirer l'attention du sénat, qui voulut remettre en vigueur lesédits deClaudius. Les consuls L. LiciniusCrassus etQ. Mucius Scasvola' renouvelèrent la défense d'émigrer d'une ville dans une autre, et obligèrent ceux d'entre les alliés qui cherchaient à se faire passer pour Romains, à retourner dans leurs villes'". Ce décret fut exécuté sans opposition; mais il porta au comble l'irritation des Italiotes. Les émigrés rentrés dans leurs cités, la rage dans le cœur et ne respirant que vengeance, faisaient partager à leurs compatriotes les sentiments qui les animaient. Il semblait que la honte de leur bannissement rejaillit sur leur nation tout entière ^ Déjà dans beaucoup de villes marses ou samnites, on disait tout haut qu'un seul moyen restait aux alliés d'assurer leur indépendance, c'était de la conquérir par l'épée. Les circonstances étaient favorables. Une grande partie de la jeunesse italienne rentrée dans ses foyers'', or-
' A. de R. 659.
^ Cic. Pro Cor. Balbo, I. — Fragm. or. p. 449. Ed. Orel. — Ascon. In Corn. 98.
•^ Cic. Pro Sestio, 13.
^ Depuis la défaite des Cimbres, près de dix années s'étaient écoulées sans que la république eût éprouvé le besoin démet-
gueilleuse de ses victoires sur les barbares, apprenait en frémissant les insultes qu'en leur absence les magistrats romains avaient prodiguées à leurs compatriotes. Leur indignation s'exhalait en plaintes plus violentes que celles des émigrés. A l'école de Marins s'étaient formés des officiers habiles qui brûlaient de montrer qu'ils ne le cédaient en rien aux généraux de Rome. En un mot, une armée nombreuse, aguerrie, et des chefs expérimentés se trouvaient tout prêts à servir la révolution qui se préparait.
Plus d'un obstacle retardait encore ce dénouement terrible. Le plus difficile à surmonter, c'était
trc sur pied des armées nombreuses, par conséquent d'éloigner les contingents italiens de leurs pays. Contenir les incursions des Thraces , réprimer une révolte d'esclaves en Sicile, achever la soumission de quelques tribus celtibériennes, voilà les seules opérations militaires des généraux romains pendant celte période de dix années, et comparativement c'était presque un état de paix. Il y avait à cette époque en Italie une grande quantité de soldats licenciés. — M. Referstein, De bell. Mars. p. Sh, remarque que les Ilaliotes se trouvant en contact, dans la guerre cimbrique, avec les prolétaires romains enrôlés par Marius, durent perdre un peu de leur estime pour les légions romaines, les trouvant ainsi composées ; mais il me paraît probable que Marins ne s'était pas borné à enrôler les prolétaires romains, et que cette mesure s'était étendue à toute l'Italie.
la division des peuples de l'Italie, résultant non-seulement de la différence des mœurs et des langues, mais encore de la différence des intérêts. L'alliance romaine avait enrichi plusieurs villes, et leur prospérité les rendait moins sensibles à la honte du joug. D'anciennes inimitiés de peuple à peuple n'avaient pu s'éteindre encore dans le sentiment d'une humiliation commune. Tandis que quelques cités foulées par les proconsuls ne demandaient qu'à courir aux armes, d'autres, gouvernées avec douceur, ne se souvenaient plus aussi vivement de leurs anciens griefs. A ne considérer la situation de l'Italie que sous un point de vue général, on y pouvait reconnaître trois partis bien tranchés. Dans le sud, les nations de race sabellique , péniblement domptées , fières et belliqueuses, paraissaient disposées à se ranger avec enthousiasme sous le drapeau de l'indépendance. Au centre de la Péninsule, le Latium, à demi romain, n'avait que peu de griefe à venger, peu d'avantages nouveaux à conquérir. Ses villes étaient devenues des faubourgs de Rome , et ses habitants avaient perdu leur antique nationalité. Enfin, dans le nord, les Ombriens et les Étrusques s'étaient facilement accommodés du gouvernement de la république. Us lui devaient d'avoir repoussé les Cimbres de leurs frontières, de contenir les Gaulois, leurs dangereux
voisins. Les nobles étrusques surtout voyaient avec terreur se grossir une tempête qui les menaçait à régal des Romains, car ils étaient oppresseurs comme eux, et le cri de liberté pouvait soulever leurs serfs et fonder dans leur pays cette égalité qui commençait à régner dans les républiques italiennes.
Outre ces divisions qui séparaient les différents peuples, il en existait d'autres dans chaque ville. Depuis un temps immémorial, toute cité italiote comptait deux partis hostiles l'un à l'autre. Presque partout c'était la vieille querelle des patriciens et des plébéiens; ailleurs, la faction qui s'était déclarée pour les Carthaginois s'était perpétuée dans un parti hostile à Rome, tandis que leurs adversaires avaient gardé le souvenir des récompenses qui avaient payé l'attachement de leurs ancêtres à la république. Toutes ces divisions, la politique romaine les avait entretenues soigneusement; mais des injures et des espérances communes tendaient tous les jours à les détruire.
Après la publication de la loi Licinia et Mucia , quelques hommes hardis profitèjent du premier moment d'exaspération qui suivit le retour des émi-
grés , pour jeter les foncleraents d'une ligue secrète de tous les peuples de l'Italie contre la domination romaine. Le Marse Q. Pompeedius Silon, capitaine illustre dans sa patrie, passe pour avoir le premier conçu ce grand dessein'. Il fut assurément l'un des chefs les plus actifs et les plus entreprenants de cette vaste conjuration , qui bientôt compta des affiliés dans presque toutes les villes italiotes, et jusqu'aux portes même de Rome , car quelques Latins se laissèrent entraîner^. Les meneurs, allant de ville en ville, recrutaient des partisans et se faisaient donner des otages. D'ordinaire, c'étaient les enfants des principaux citoyens que, sous un prétexte, on envoyait au loin dans la maison de quelque conjuré. Ourdies avec la plus grande prudence, ces trames s'étendirent sur le Samnium , la Lucanie, et presque toutes les provinces du sud et de l'est de l'Italie, sans attirer l'attention du sénat, alors préoccupé des querelles du Forum. D'ailleurs, l'éventualité d'une
^ Flor. III, 18. Ce cognomen de Silo est latin, et signifie Camard. On verra d'autres exemples de l'étonnante facilité avec laquelle les Italiens aussi bien que les Pxomains acceptaient les sobriquets les plus ridicules.
' Omne Latium. Florus, III, 19. Exagération évidente, i moins qu'il n'ait voulu ainsi désigner les villes italiotes ayant le jus latinum.
guerre avec la république était encore un secret pour la plupart des conjurés, et parmi les chefs même, un grand nombre ne croyaient pas que le moment fût venu d'en appeler aux armes. Ceux qui avaient des griefs personnels à venger, et surtout les préfets des contingents licenciés, opinaient pour les mesures les plus violentes ; mais les vieillards et la plupart des sénateurs italiens croyaient encore possible d'obtenir , sans effusion de sang et par de simples démonstrations, cet affranchissement, objet de tous leurs vœux. Malgré leurs espérances tant de fois déçues, ils comptaient toujours sur les efforts de leurs patrons à Rome, et se flattaient que quelque orateur, plus heureux que lesGracques, fléchissante la longue l'orgueil romain , préviendrait une catastrophe dont ils ne se dissimulaient pas que les conséquences pourraient être la division et l'affaiblissement de l'Italie. Cette supériorité que l'Italie romaine avait conquise dans le monde au prix de son sang, ils voulaient la conserver; et pourvu que le sénat de Rome devînt la diète de l'Italie, ils eussent volontiers laissé à la ville des sept collines l'honneur d'être leur capitale. A cette époque, les alliés avaient pour patron avoué M. Livius Drusus, qui, plus qu'aucun de ses prédécesseurs, paraissait avoir affermi son crédit sur le peuple. Fils de ce Drusus que nous avons vu
l'adversaire deC. Gracchus, il avait hérité des talents et de l'immense clientèle de son père. Encore trèsjeune, il s'était cru appelé à de hautes destinées, et pour jouer le premier rôle dans sa patrie, il n'y avait rien qu'il ne fut disposé à entreprendre. Toutefois la persuasion intime qu'il avait de son propre mérite, son orgueil excessif, donnaient à son ambition une certaine grandeur qui le distinguait de ces factieux, tels que Saturninus, dont les violences avaient pour seul motif une basse cupidité. Drusus voulait qu'on lui crût les vertus des beaux temps de la république. Son architecte lui présentait le plan d'une maison qu'il allait faire bâtir, et lui faisait remarquer que ses voisins ne pourraient avoir vue dans l'intérieur. — « J'en voudrais une, » dit-il, où mes concitoyens pussent voir toutes mes » actions*' — Ses mœurs, cependant, démentaient le rigorisme de ses paroles. Obligé, pour se faire des partisans , à des largesses au-dessus de sa fortune , d'ailleurs naturellement fastueux, on l'accusait d'actions honteuses où l'avait entraîné le besoin d'argenté Si ces accusations étaient fondées, il les faisait taire par sa forfanterie et son audace à se targuer de
' Vell. Pat. II, 14.
" Aur. Victor. Cwm pecuniâ egeret, mulia contra dignitatem fecit.
toutes les vertus qu'il n'avait point. Il se comparait naïvement aux anciens héros de Rome, et il avait fini par en imposer même aux plus incrédules. Dès son début dans les aflaires, il avait renchéri sur les profusions que ses prédécesseurs jetaient à la populace, et il se vantait qu'après lui , sauf le ciel et la boue , rien ne resterait à donner '. S'il aimait son pays, c'est qu'il le regardait comme sa propriété. Il disait : (( Ma république, » et il s'indignait que d'autres osassent s'en occuper". Moins passionné que les Gracques, il ne baissait personne, parce que nulle part il n'aurait cru pouvoir rencontrer son égal. Il avait reçu peut-être de son père un attachement traditionnel pour le sénat \ c'est-à-dire, pour ce qu'on appellerait aujourd'hui le gouvernement; ou plutôt, comme tous les ambitieux à vues élevées, il comprenait la nécessité de fortifier le pouvoir, parce qu'il espérait bien l'obtenir un jour. Il défendait le sénat contre le peuple et contre les chevaliers ; mais
* Aur. Vict. — Flor. 111. 19. Nthil se ad largitionem ulU reliquisse , nisi si quis aut cœnum dividere vellet aut ccelum,
^ Aur. Vict. Quid tibi, inquil , cum republicâ nostrâ?
•^ Vell. Pat. II, 13. Cum senatui priscum restituere cuperet decus. — Cic. De Or. I, 7. Drusi tribunatus pro senatus , auctoritate susceptus. — Pro MU. 7. M. Drusus senatus , propugnator. — Cfr. Ascon. in Cornel. 99.
c'était à la condition que le sénat lui obéit en tout, qu'il fiit toujours prêt à humilier son orgueil devant le sien; et ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est que ce corps , si jaloux de ses privilèges , si susceptible lorsqu'on attentait à son autorité, se sentit subjugué par une fierté plus grande encore que la sienne. Un jour que Drusus était au Forum , on l'avertit que le sénat le mandait dans le lieu ordinaire de ses séances. — « Dites-lui, répondit-il, que je l'attends dans la curie Hostilia ; elle est plus près d'ici. » Et les sénateurs n'hésitèrent point à s'y rendre \
Tel était l'homme que les Italiotes avaient pris pour l'avocat de leur cause, et dans lequel la plupart d'entre eux avaient placé une confiance sans bornes. Dans une maladie qui le mit en danger, toutes les villes de la Péninsule firent des vœux solennels pour sa guérison^. Il semblait qu'à son salât fut attaché le sort de l'Italie, tant il avait su leur inspirer cette foi en son génie, qui faisait le trait le plus saillant dû son caractère. En promettant aux alliés sa toutepuissante intervention, il avait reçu d'eux en retour l'engagement d'une obéissance aveugle, qui allait
' Val. Max. IX, 5, 2.
2 Aur. Yict.
jusqu'à le servir dans tous ses desseins pavliculiers, avant même qu'il portât aux comices la grande question, qui seule avait toutes leurs sympathies.
Au reste, il fallait toute l'assurance de Drusus pour la reproduire devant le peuple; car, à l'exception de quelques politiques , qui voyaient dans l'émancipation italienne le seul moyen de prévenir des malheurs imminents , sénateurs et plébéiens la croyaient contraire à l'honneur national, et il leujsemblait que partager le nom de Romain c'eût été l'avilir. L'anecdote suivante montre quelle était la force de l'opinion publique à cette époque, puisqu'elle pénétrait jusque dans la maison même du patron des alliés. Drusus logeait chez lui des députés des villes italiotes, et entre autres Q. Pompœdius Silon, ce Marse auteur de la ligue des alliés. Jouant un jour avec un des neveux de son hôte, enfant do quatre ans, Pompeedius s'avisa de lui demander, avec une gravité comique, sa voix pour l'émancipation des Italiens. En vain il lui promit tous les jouets chers à son âge; rien ne put lui arracher un mot, un signe de consentement. Alors le Marse le portant près d'une fenêtre élevée, et le tenant suspendu en dehors, le menaça d'une voix-terrible de le lâcher s'il ne se disait l'ami des Ilaliotes; mais
l'enfant résista à cette épreuve', et son inflexibilité fit faire à Pompœdius de pénibles réflexions sur le caractère de ce peuple qui allait décider du sort de sa patrie. 11 est vrai que cet enfant était M. Caton ; mais ses jeunes préjugés contre les Italiotes n'étaient que l'expression de cette haine instinctive et populaire contre l'étranger, de ce patriotisme farouche et exclusif que chaque Romain suçait avec le lait, pour ainsi dire, et qu'il n'abandonnait qu'avec la vie.
D'ordinaire, les tribuns, et surtout ceux qui aspiraient à la réputation de réformateurs, présentaient à la fois une série de rogations , souvent sur des objets fort difierents, mais dont l'ensemble formait en quelque sorte l'exposé complet du système politique qu'ils avaient l'intention de faire prévaloir '\ C'est ainsi qu'ils ralliaient autour d'eux les intérêts divers auxquels chacun de leurs édits devait satisfaire.
* Plut. Cat. Min. 2.
^ Cela s'appelait per saturam ferre. Fest. — L'an de Rome 656, les consuls Q. Cœcilius Metellus et T. Didius avaient fait rendre une loi pour détruire cet abus. Elle prescrivait que toute rogation sur un sujet déterminé serait présentée à part, et qu'avant qu'il en fût délibéré, elle serait affichée pendant trois nundines. 11 paraît que Drusus méprisa cette loi. y. Cic. Pro Domo, 16.
C'était une tactique rendue triviale par les Gracques, de faire précéder toute rogation sujette à débats par des dispositions populaires, telles que l'établissement de colonies, des distributions de terres ou de blé. Drusus n'eut garde d'y manquer. On a vu que son père avait proposé la fondation de douze colonies , projets restés pour la plupart sans exécution ; son fils les reprit, en y ajoutant de nouveaux avantages pour les futurs colons. Il faut remarquer que la plupart de ces colonies devaient être installées sur les territoires ombrien ou étrusque '; et il n'est pas invraisemblable que le choix des lieux lui avait été suggéré par ses hôtes italiotes, qui trouvaient ainsi une occasion d'irriter contre la république les deux peuples qui jusqu'alors avaient montré beaucoup, de tiédeur pour leur cause. Au reste, les rogations relatives aux colonies n'étaient que l'exorde obligé de deux projets plus sérieux, et qui devaient assurer le pouvoir de Drusus; c'étaient l'émancipation des alliés et la réforme de l'ordre judiciaire.il
* App. Civ. I, 36. T-jpô/jvot r£ zat OySoi/.oi.-. . toû 'jÔuov cfc/—
'jzfjù; /aTeSôwv. Le voisinage d'une colonie romaine était toujours onéreux pour les anciens habitants du pays. D'ailleurs les Étrusques et les Ombriens auraient été obligés de résigner les terres qu'ils tenaient à ferme du domaine de la république, et de les céder aux nouveaux colons romains.
attachait la plus haute importance à cette dernière rogation , dont la réussite devait, pensait-il, lui assurer une influence souveraine sur le sénat ; car il croyait se l'attacher par la reconnaissance, en lui rendant une partie de son autorité. Dix ans auparavant, C. Gracchus avait ôté le pouvoir judiciaire aux sénateurs pour le donner aux chevaliers : Drusus annonçait l'intention de remettre les choses sur l'ancien pied. D'autre part, le sénat se trouvant considérablement réduit, il voulait doubler le nombre de ses membres en lui adjoignant autant de chevaliers ; c'est dans ce sénat ainsi reconstitué qu'à l'avenir les juges auraient été choisis. Mais Drusus ne voyait pas qu'en rendant au sénat une prérogative qu'il n'avait abandonnée qu'à regret et qu'il regardait encore comme sa propriété , il l'humiliait et l'oflensait par une adjonction qui détruirait son homogénéité et son ancien esprit de corps. En même temps il s'aliénait l'ordre équestre , pour lequel les trois cents places nouvelles de sénateurs ne paraissaient point une compensation suffisante à la perte de leurs fonctions judiciaires , partagées par tout le corps, et qui dans l'effroyable corruption de ce temps lui assuraient une clientèle considérable et la facilité de se livrer aux plus scandaleuses exactions. S'apercpvant un peu tard que les deux ordres allaient
se réunir pour lui susciter une opposition formidable, Drusus, à l'exemple de Tib. Gracchus, avait pris ses mesures pour déconcerter ses adversaires en les frappant de terreur. Il avait mandé à Rome une multitude d'Italiens; et à la vue de ces masse, prêtes à lui obéir aveuglément, il ne doutait pas que toute tentative d'opposition ne fut abandonnée. De leur côté , les consuls avaient appelé des députés étrusques et ombriens qui devaient accuser Drusus et protester contre l'établissement de ses colonies, espérant ainsi opposer les alliés les uns aux autres, repousser les rogations coloniales au nom des intérêts étrusques, et, en dépouillant les lois de Drusus de leurs clauses les plus populaires, préparer le rejet de tout le reste.
Drusus avait connaissance de la ligue qui se formait en Italie , soit qu'il l'eût devinée , soit que ses hôtes lui en eussent fait la confidence. 11 est certain que parmi les Italiotes, le parti modéré, qui fondait son espoir sur le crédit du tribun , avait intérêt à éviter toutes violences jusqu'à ce qu'il eût été statué sur ses rogations, et je penche à croire que certainschefs prudents des conjurés lui révélèrent le complot tramé par les plus impatients de leurs compatriotes. Profitant desFéries latines, dont l'époque approchait, ils devaient assassiner les deux consuls et une partie du
sénat pendant le sacrifice solennel qui avait lieu, suivant l'usage , sur le mont Albain. A cette cérémonie assistaient les députés de toutes les villes du Latium, et une grande quantité de spectateurs s'y donnaient rendez-vous de toutes les provinces de l'Italie. Le moment était bien choisi pour un soulèvement, et il parait que Pompœdius Silon s'était chargé de le soutenir par une troupe résolue qui devait se rendre aux fêtes avec des armes cachées ^ Soit par un sentiment de générosité qu'explique le caractère de Drusus, soit par un calcul de modération qu'il faisait avec quelques-uns des chefs italiotes, le tribun fit avertir les consuls^ de se tenir sur leurs gardes. C'était d'ailleurs un indice effrayant de l'exaspération des alliés, et qui devait naturellement ouvrir les yeux au sénat sur la grandeur du péril et sur l'unique moyen de le conjurer. L'histoire se tait sur les suites de cette révélation , qui , du reste , ne changea rien aux dispositions des partis.
Pompeedius cependant s'était mis en marche avec plusieurs milliers d'hommes, la plupart gens perdus de dettes ou esclaves fugitifs. Sous ses vêtements
* Cfr. Flor. III, 19. — Diod. Sic. frag. e lib. XXXVU, p. 612. — Aur. Victor, Liv. Drus.
* Aur. Victor, ibid.
chacun portait une épée. C. Domitius, sénateur romain, rencontra cette espèce d'armée, et, suivant Diodore de Sicile ' , il parvint par son éloquence à lui faire rebrousser chemin , et à convaincre Pompeedius que pour obtenir l'affranchissement de l'Italie il devait s'en remettre à la prudence du sénat. Il est plus probable qu'il apprit au Mai'se la découverte du complot, les mesures prises par les consuls, et qu'au nom de Drusus il le conjura de renoncer à sa téméraire entreprise.
C'est avec de tels préliminaires que le débat s'engagea dans Rome sur les rogations de Drusus ; et iJ roula principalement sur les modifications que le tribun apportait à la constitution du sénat et de l'ordre judiciaire. Le succès d'une de ses rogations entraînait nécessairement la réussite de toutes les autres, car des deux côtés on faisait un essai de ses forces , et il ne s'agissait plus que de savoir où était l'avantage du nombre. Au nom du sénat, le consul Philippus, au nom des chevaliers, ServiliusCœpion, tribun du peuple, attaquèrent avec violence le projet de loi, que Drusus défendit avec l'emportement qu'excitait en lui toute contradiction. Il menaça Cœpion de la roche Tarpéienne , et lit saisir à la gorge
* Diod. Sic. p. 612.
et jeter en bas de la tribune le consul qui avait osé l'interrompre'. La présence des Italiotesqui encombraient les rues de Rome avait frappé les esprits d'une terreur profonde. Si l'opposition des consuls et des chevaliers se prolongeait , il n'était douteux pour personne qu'elle n'amenât une émeute effroyable ; mais on la retardait de concert, car elle allait livrer la ville à la fureur de cette multitude d'étrangers qui ne déguisaient plus leurs intentions hostiles.
Un soir, après des débats animés, Drusus regagnait sa maison, escorté d'un grand nombre de ces Italiotes qui lui formaient comme une garde imposante. Il passait sous un portique obscur, lorsqu'on l'entendit s'écrier qu'il était blessé, et aussitôt il tomba mortellement atteint d'un coup de couteau dans le ventre. L'assassin s'était perdu dans la foule. Peu d'heures après, Drusus rendait le dernier soupir, conservant jusqu'au bout son inflexible orgueil. « Quand Rome trouvera-t-elle un citoyen comme moi? » Il expira en prononçant ces mots.
' Flor. III, 19. — Val. Max. IX, 5 , 2. — Aur. Vict. — Le consul fut serré avec tant de violence, que le sang jaillit de sa bouche et de ses yeux. « C'est du jus de grive , » s'écria Drusus. Voilà un échantillon de l'éloquence parlementaire des anciens.
Ce meurtre fut trop utile à ses adversaires pour qu'il ne leur fut pas imputé. Il ranima aussitôt leurs espérances et leur audace. Désormais sans chef, les Italiotes regagnaient précipitamment leurs provinces. Un sénatus-consulte déclara les rogations de Drusus non avenues comme présentées au mépris de la loi Cœcilia et Didia*. Les chevaliers éclataient en bravades contre les amis du tribun, et tout le peuple, respirant après le départ des étrangers, ne songeait qu'à les punir de la frayeur qu'avaient causée leur présence et leurs menaces. Bientôt Q. Darius, tribun du peuple, proposa de déclarer coupable de haute trahison tout Romain convaincu d'avoir recherché l'appui des alliés ; tout Italiote qui s'immiscerait dans les affaires de la république. Les chevaliers, l'épée nue à la main, entouraient l'urne aux suffrages et dictaient le vote des tribus*. La loi Varia adoptée, ils s'empressèrent de la mettre à exécution en intentant des procès criminels à plusieurs sénateurs illustres. Calpurnius Bestia, Cotta, Mummius l'Achaïque, furent contraints de s'exiler, tous partisans connus de l'émancipation italienne.
Je viens d'esquisser l'histoire des quarante an-
' V. plus haut p. 114, note 2. — Cfr. Cic. Pro Domo, 16. —De legg. II, G, — Ascon. In Corn. 99. ^ App. Civ. I, 37.
nées qui précédèrent la guerre sociale. Pendant cette période on ne sait ce qui doit étonner davantage, ou la patience de l'Italie, ou l'aveuglement de Rome. Spectacle étrange, en effet, que celui de nations puissantes , belliqueuses , demandant aux intrigues du Forum une indépendance que le nombre et le courage semblaient leur assurer ; tandis qu'une cité médiocre, toujours en proie à l'anarcbie, s'épuisant par ses triomphes mêmes , s'obstine , en présence d'un danger imminent , à refuser les concessions qui pouvaient conjurer la tempête! Cette patience d'un côté, cette opiniâtreté de l'autre, ont leur cause dans les différences d'organisation politique qu'on remarque chez les peuples rivaux. Longtemps l'émancipation fut chez les Italiens le rêve de la noblesse ; chez les Romains, elle fut toujours une question d'orgueil national.
Les gouvernements de l'Italie étaient tous plus ou moins aristocratiques , et , ainsi que je l'ai déjà fait observer, leurs constitutions, demeurées immobiles sous le protectorat de la république, s'étaient pétrifiées, s'il est permis de s'exprimer ainsi, au point où la conquête romaine les avait surprises. La noblesse, c'est-à-dire les familles puissantes de l'Italie, façonnées par une longue servitude, s'étaient accoutumées à ne chercher qu'auprès de leurs pa-
Irons à Rome les moyens de conserver ou d'accroître leur pouvoir local. Toutes leurs manœuvres, tous leurs efforts n'avaient qu'un but, celui de se concilier des protecteurs puissants dans la métropole dominatrice, de même que, dans le moyen âge , les petits seigneurs établissaient leur pouvoir féodal sous la protection d'un prince redouté. La vie des nobles italiotes se consumait dans l'intrigue, et ils avaient fini par perdre la conscience de leurs forces. Tels furent les hommes qui d'abord réclamèrent l'émancipation de la Péninsule, non point sans doute par un sentiment de justice générale et pour assurer le bonheur de leurs petites nations, mais plutôt afin d'acquérir pour eux-mêmes ces avantages, objets de leur envie , dont jouissaient les riches de Rome. Dans le principe, je le suppose, leurs demandes furent toutes personnelles. La question de l'émancipation, née de la crainte d'un nouveau partage du domaine, indique suffisamment que l'intérêt de l'aristocratie italienne fut le premier à s'émouvoir. IMais à force de faire retentir de ses plaintes la tribune de Rome, la noblesse italiote les popularisa parmi les masses qu'elle dominait. Si ses réclamations furent vaines auprès des Romains, elles furent recueillies dans toutes les villes alliées par les classes inférieures , et , bientôt unanimes, elles devinrent
le cri de nations entières. Ce n'était pas en vain que ces foules de clients, ouvriers ou laboureurs, se rendaient à Rome, de toutes les parties de la Péninsule, pour écouter et soutenir au besoin les harangues de C. Gracchus ou de Saturninus; envoyés par l'aristocratie de leurs cités , ils allaient à la grande ville comme des mercenaires qui vont remplir une tâche à laquelle ils ne sont point intéressés ; ils revenaient du Forum pleins d'idées nouvelles d'indépendance et d'égalité, jaloux des libertés romaines, jaloux encore des spectacles et des distributions de blé, et brûlant de conquérir une position aussi avantageuse que celle des Romains. Lorsque tous les Italiotes, quelle que fût leur position sociale, furent initiés à la vie politique , et par leurs nobles et par les tribuns de Rome, lorsque tous virent dans l'émancipation un remède à leurs maux, l'explosion ne se fit pas longtemps attendre.
A Rome, tout le pouvoir résidait de fait, aussi bien qu'en Italie, entre les mains d'un petit nombre de familles; mais entre ces familles existait une lutte animée qui entretenait un mouvement intellectuel dans la société romaine, auquel les peuples italiens restèrent longtemps étrangers. L'institution du tribunat suffisait pour éveiller continuellement l'attention du peuple sur les plus hautes questions poli-
tiques, et le prolétaire, s'il ne contribuait pas d'une manière bien efficace à la rédaction des lois, n'ignorait aucun des motifs qui en déterminaient la proposition. Sous ce rapport, il faisait partie intégrante du gouvernement, et les harangues de ses tribuns, aussi bien que celles de leurs adversaires, exaltaient en lui le sentiment de son orgueil et la conscience de sa supériorité sur le reste des hommes. Entre la plèbe romaine et les nations italiotes, il y avait une barrière aussi haute qu'entre le maître et l'esclave. Céder aux alliés -une partie de ses droits, c'eût été, aux yeux du dernier plébéien de Rome, s'avouer vaincu par des ennemis dont on lui redisait chaque jour la défaite; c'eut été renoncer en quelque sorte à une propriété qui, pour n'être qu'une satisfaction d'amour-propre, ne lui en était pas moins précieuse.