‹ Études sur l'histoire romaineChapitre 9 sur 26 · XL · texte numérisé non relu

XL

Sylla fut désigné pour diriger la guerre contre Mithridate. C'était, dans les idées d'un Romain, la plus belle mission qu'on pût obtenir : beaucoup de gloire et un butin immense ; toutes les ambitions s'y pouvaient satisfaire. Aussi Ton devine qu'une si riche proie devait exciter bien des envieux. Malgré son grand âge et sa santé ruinée. Marins s'était flatté qu'on le chargerait de cette importante expédition Ml ne pouvait s'habituer à n'être plus le premier personnage de Rome, et frémissait en songeant que ses campagnes contre les alliés, laborieuses mais indécises, avaient diminué sa haute réputation militaire. Furieux de se sentir oublié, il haïssait surtout dans Sylla le général heureux qui lui avait dérobé sa vieille gloire. L'ambition de Marins avait quelque chose de bas comme son origine. Sur un champ de bataille , il trouvait du génie ; à Rome, ce n'était qu'un intrigant éhonté , jaloux de toutes les réputations, sans système politique, sans audace même,

* Pour prouver qu'il était encore en état de faire la guerre, il se livrait, tous les jours, publiquement dans le champ de Mars, aux exercices gymnastiques en usage parmi les jeunes Romains. Plut. Mar. 34.

car il s'effaçait toujours pour mettre en avant quelque factieux subalterne, auquel il prêtait, pour un temps , ce qu'il lui restait de crédit et de popularité.

Pour supplanter son heureux rival , que le sénat semblait avoir adopté pour son chef, Marins chercha un appui chez les Italiotes auxquels la loi Julia avait accordé le droit de cité, mais avec une réserve qui les annulait pour ainsi dire dans les comices. Son projet fut de les égaler de tout point aux Romains de naissance; et, s'il y parvenait, il croyait son pouvoir assuré. C'était reprendre les projets de Drusus. Suivant son usage, Marins suscita un P. Sulpicius , tribun du peuple, sa créature, qui proposa de répartir les nouveaux citoyens dans les trentecinq tribus anciennes , ce qui leur eût donné un droit de suffrage égal à celui des Romains , ou pour mieux dire, ce qui eut fait passer dans leurs mains toute l'influence politique. La rogation de Sulpicius ranimait en quelque sorte la guerre sociale, ou plutôt la transportait dans Rome même. Aussi , les premières discussions furent des émeutes ,* on se battit à coups de pierres dans le Forum ; le sang coula comme aux jours des Gracques ou de Saturninus'. *

*■ App. Civ. I, 53.

La plus grande partie et la plus énergique des anciens citoyens se trouvant alors aux armées, l'avantage du nombre était pour le tribun ; mais les consuls, afin d'ajourner un vote dontl'issue leur semblait trop certaine, se servirent du pouvoir que leur accordaient les vieilles lois religieuses de la république ; ils indiquèrent pour le reste de l'année des fériés si nombreuses, que toute assemblée du peuple devenait impossible '.

A cette espèce de supercherie , alors fort usitée , Sulpicius répondit par la violence. Suivi d'une multitude furieuse armée de poignards, il somma les consuls L. Sylla et Q. Pompée de retirer leur décret et de supprimer les fériés illégales qu'ils venaient d'introduire. Dans le tumulte horrible qui s'ensuivit, un jeune homme, fils de Q. Pompée, et gendre de Sylla, fut massacré sous les yeux de son père. Q. Pompée s'enfuit, et Sylla, entouré de poignards, n'évita la mort qu'en promettant d'abolir les fériés, aussitôt qu'il en aurait référé au sénat. Le sénat était impuissant pour résister ; il se soumit , et aussitôt Sulpicius fit passer sa loi. D'autres rogations la suivirent de près, adoptées également par la violence. C'est ainsi qu'il fit décréter le rappel des patrons

* App. loc. cit.

des alliés, exilés en vertu de la loi Varia; enfin, pour couronner son œuvre, il en rapporta tout le prix à son véritable auteur ; car, retirant à Sylla la conduite de la guerre contre Mithridate, il la fit adjuger par le peuple au vieux Mari us.

A peine échappé aux poignards de Sulpicius, Sylla s'était empressé de quitter Rome et de courir à Capoue , rendez-vous des troupes qui allaient passer en Asie. La plupart des soldats avaient servi sous ses ordres pendant deux années , en Carapanie et dans le Samnium ; habituées au pillage et à la violence sous un chef qui leur permettait tous les excès, ces légions n'appartenaient déjà plus à la république; elles étaient devenues l'armée de Sylla. Aussi, lorsque, fuyant de Rome et presque proscrit, il leur raconta l'outrage fait à leur général, et leur demanda s'il pouvait compter sur leur fidélité , les soldats répondirent par acclamation : Marchons sur Rome ! comme s'ils eussent deviné la pensée qu'il n'osait encore leur révéler ; et presque aussitôt , pour lui donner une preuve de leur dévouement , ils massacrèrent le légat Gratidius, qui venait prendre au nom de Marius le commandement de ces troupes*.

Cependant le projet de porter les armes contre

* Val. Max. IX, 7, 2.

la ville sacrée était encore quelque chose de si monstrueux, même à cette époque d'indiscipline et de désordre, que tous les officiers supérieurs s'arrêtèrent épouvantés devant l'idée d'une action jusqu'alors sans exemple. Dans les six légions réunies autour de Capoue, tous les légats, tous les tribuns, sénateurs, chevaliers ou plébéiens, déclarèrent qu'ils ne marcheraient pas contre Rome. Tous, à l'exception d'un questeur, abandonnèrent le consul ; mais les soldats le suivirent, d'autant plus redoutables que leur masse aveugle n'obéissait plus qu'à un seul chef '.

* App. Civ. 1, 57, — Je demande la permission d'insister sur ce fait, qui me parait assez remarquable pour mériter qu'on en recherche les causesiDans la milice romaine, il existait une ligne de démarcation infranchissable entre les soldats et le corps des officiers supérieurs , légats et tribun^ Sauf de très-rares exceptions, ces derniers appartenaient à des familles riches et considérées. D'abord, ils faisaient leurs Bremières armes en qualité de contubernales d'un général, c'estândire d'attachés à l'état-major ; de cette position, sans passer par aucun de's^gradës inférleuTs , ils étaient nommés au commandement d'une légion ou d'un corps d'armée, soit par le peuple dans ses comices,' soit par le général en chef. On remarquera que leur charge n'était que temporaire (car iln'y avait dans la république de fonctions permanentes que dans l'ordre religieux) ; en sorte que pour passer à des fonctions plus élevées, pour avancer en grade, en un mot, il était nécessaire

Au bruit de la marche de Sylla, Rome fut saisie d'effroi. Marius n'avait point d'armée. Il ne s'attendait pas à tant d'audace. D'abord, il essaya de faire parler l'autorité du sénat, espérant que cette assemblée, bien que sa prisonnière, aurait encore quelque influence sur l'homme qui se disait le dé-

qu'ils se ren dissent agréables aux citoyens don t les suffrages dispensaient les honneurs. — Examinons maintenant la carrière de l'homme du peuple enrôlé comme simple soldat. Quelles que fussent ses prouesses, son avancement dépendait uniquement du bon plaisir du général, ou plutôt du tribun commandant sa légion. Or, cet avancement n'avait lieu que dans les grades inférieurs, depuis celui de trentième centurion, decimus hastatus, jusqu'à celui de premier centurion ou primipile, primipilus. Ce grade était en quelque sorte intermédiaire entre la classe des soldats et celle des tribuns. C'était là le dernier terme de l'ambition d'un soldat qui, n'ayant jamais quitté son drapeau , s'était fait remarquer par mille belles actions.

Le centurion , et même le primipile , perdait son grade lorsque sa légion était licenciée ; et s'il était enrôlé de nouveau, il pouvait ne servir que comme simple soldat. A la vérité , ce cas était rare, mais non point absolument impossible. (YoirLiv. XLU,34..)

Les observations précédentes , que je me propose de développer dans un travail spécial , suffisent pour faire apprécier la situation très-différente des soldats et des officiers supérieurs dans un moment de révolution. Les premiers dé-

fenseur de ses privilèges. Deux préteurs, Junius Brutus et Servilius, furent députés à Sylia avec mission de l'interroger sur ses desseins. Introduits dans son camp, au milieu des huées de la soldatesque, insultés à chaque pas, dépouillés de leurs insignes, ils remirent en tremblant au consul les dépendaient de leur général, les autres, des comices populaires. Leurs intérêts comme leurs sentiments devaient donc être souvent opposés.

Je hasarderai encore une hypothèse sur le mouvement qui eut lieu dans l'armée de Sylla. Je ne doute point qu'elle ne comptât dans ses rangs une forte proportion de soldats italiotcs, les uns enrôlés chez les peuples demeurés fidèles à la république , les autres chez les nations récemment soumises. On conçoit même qu'il était de l'intérêt du gouvernement d'éloigner de leur pays ces derniers surtout. Devenus Romains, ces soldats n'avaient plus comme autrefois des préfets de leur nation. Ils avaient des tribuns nommés dans les comices ; or, ces tribuns devaient être tous Piomains , car on a vu que les Italiotes n'avaient encore aucune influence dans les assemblées politiques. Il ne serait pas étonnant, dans ce cas, que les soldats n'eussent éprouvé aucun des scrupules de leurs officiers, lorsque Sylla les mena contre Rome. J'ajouterai que la manière dont Sylla , de retour de son expédition en Asie , fut reçu par les peuples de l'ancienne confédération marsc , prouve qu'il avait dans son armée beaucoup de soldats de ces provinces , et qu'il était parvenu à se les attacher complètement.

pêclies dont ils étaient chargés. Sylla répondit «que son dessein était de délivrer Rome de ses oppresseurs. Que le sénat, ajouta-t-il avec une froide ironie, vienne au champ de Mars avec Marins et Sulpicius, nous réglerons ensemble les affaires de la république.» Et il continua sa marche.

Une nouvelle députation se présenta, qui cette fois, s'armant d'un semblant de résolution, lui signifia un sénatus-consulte pour lui défendre de s'avancer à plus de cinq milles de Rome. « Je m'y conformerai , » dit Sylla; et les députés qui rapportaient cette bonne nouvelle, virent, en entrant dans Rome, l'avantgarde du consul qui les suivait de près. Bientôt une légion commandée par Basilus s'empare de la porte Esquiline. Q. Pompée, collègue de Sylla, qui s'était empressé de le joindre, en conduit une seconde vers la porte Colline ; deux autres, tournant la ville, se portent du côté du nord et entourent les remparts; enfin, Sylla lui-même, avec ses deux dernières légions, appuie le mouvement de Basilus.

Quelque temps, Marius et Sulpicius, à la tête d'une troupe mal armée, continrent l'assaillant dans les Esquilies, soutenus par la populace de ce quartier, qui, du haut des toits, accablait de tuiles les soldats de Basilus. Mais Sylla fait avancer ses réserves, et saisissant une aigle, ramène lui-même

ses soldats à la charge. Il leur crie de lancer des traits enflammés sur les toits et leur donne l'exemple. En voyant briller les torches la multitude se disperse. En vain Marins promet la liberté aux esclaves s'ils veulent s'armer pour lui ; la plupart de ses partisans l'abandonnent. Un corps ennemi pénétrant dans la rue Suburane, menace de lui couper la retraite. Alors, ayant perdu tout espoir, il se hâte de quitter Rome, suivi de Sulpicius et de tous ceux qui avaient à craindre la vengeance du vainqueur.

Maitre de la ville, Sylla ne s'occupa d'abord qu'à contenir la fureur du soldat. 11 fit exécuter sur-lechamp quelques pillards ; il plaça partout des corps de garde, et passa la nuit avec Q. Pompée à parcourir tous les quartiers pour réprimer le désordre. Le lendemain, de concert avec son collègue, il publia une série de décrets, ou plutôt les conditions de la paix qu'il accordait à la république *.

Tous les actes du tribunat de Sulpicius, posté-

* App. Civ. I, 59. Ce fut probablement sous la forme de sénatus-consultes que ces décrets furent promulgués. Je doute qu'ils aient été présentés aux comices. Il est possible d'ailleurs qu'Appien ait confondu les époques et placé immédiatement après la prise de Rome plusieurs des lois cornéliennes que Sylla imposa aux Romains quelques années plus tard , en qualité de dictateur.

rieurs aux édits consulaires sur les fériée, furent déclarés nuls et sans effet. IMarius, Sulpicius et dix autres sénateurs furent mis hors la loi comme séditieux, rebelles, auteurs de menées insurrectionnelles. La puissance des tribuns fut notablement réduite, et en particulier il leur fut interdit de proposer des rogations de leur chef ' . Les consuls défendirent encore à tout magistrat de présenter au peuple aucun projet de loi, à moins qu'au préalable il n'eût été sanctionné par le sénat. Enfin, ils retirèrent aux comices par tribus le pouvoir législatif, et décrétèrent qu'à l'avenir les rogations ne pourraient être portées que devant les comices par centuries. Comme ces assemblées étaient présidées par les consuls ou les préteurs, d'ordinaire dévoués au sénat ; qu'à eux appartenait la mission de prendre les auspices, sans lesquels ces assemblées n'étaient point valables, les réformateurs accordaient en réalité au sénat le pouvoir d'arrêter à son gré les délibérations dont l'issue menaçait d'être funeste à ses privilèges ^.

Si l'on en croit Appien, par un dernier édit,

' Id. ib.

' Id. loc. cit. — Ces décrets, qui ne furent que les ordres arbitraires d'un général vainqueur et tout-puissant , seront reproduits et développés à la fin de ce travail.

Sylla recomposa ce corps, alors tombé dans le mépris par son obéissance à tous les factieux, d'ailleurs extrêmement réduit par les pertes nombreuses qu'il avait faites pendant la guerre sociale. Trois cents nouveaux sénateurs furent inscrits sur l'album, choisis parmi les citoyens les plus riches et les plus influents. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils furent recrutés dans la faction dominante * .

Tous ces décrets furent sanctionnés sans opposition par le sénat. Un seul homme, Q. Mucius Scsevola, osa protester contre les proscriptions. « Jamais, s'écria-t-il, je ne déclarerai Marins ennemi du peuple romain, car jamais je n'oublierai qu'il a sauvé la république.»

Sulpicius, trahi par un de ses esclaves ^, fut mis à mort; les autres proscrits, errant çà et là, purent se dérober à la vengeance du vainqueur. Celui-ci, satisfait de l'obéissance de Rome, renvoya au bout de quelques jours la plus grande partie de son armée à Capoue, n'attendant pour la suivre que l'expira-

* App. Civ. I, 59. Il est très-vraisemblable que quant à cette rénovation du sénat , Appien a anticipé sur les temps. Voir les lois du Dictateur, § XIX.

^ L'esclave fut d'abord affranchi pour avoir livré un proscrit , puis , précipité de la roche tarpéiennc , pour avoir trahi son maître. Liv. Epit. 77.

tion de son consulat. Mais auparavant il dut présider les comices consulaires, et dans cette occasion il put voir toute la haine que le peuple portait au destructeur de ses libertés. Débarrassée de la terreur que lui inspiraient les six légions de Campanie, la plèbe urbaine témoigna hautement son aversion pour les candidats que favorisait Sylla, et plusieurs échouèrent dans leur poursuite. Octavius, candidat de la faction aristocratique , fut nommé cependant , car la douceur de son caractère faisait excuser,son origine, mais û eut pour collègue L. Cornélius Cinna, qui , passant pour un ami secret de Marins, avait toute la faveur de la populace. On dit que Sylla voulut s'assurer de lui, en lui faisant prêter dans le Capitoleet sur Fautel de Jupiter le serment de maintenir les lois cornéliennes'. Très-superstitieux lui-même, Sylla crut le dominer en lui dictant une formule terrible d'imprécations contre le parjure, mais des serments n'embarrassaient guère Cinna, et il promit tout ce qu'on exigea de lui. Il ne tarda pas à lever le masque. A peine fut-il entré en charge ^, qu'à son instigation le tribun Verginius, au mépris des nouveaux édits, accusa Sylla devant le peuple^^ Celui-ci, toujours

» Plut. StilL 10.

* A. de R. 667.

' Plut. Sull. 10.

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