‹ Études sur l'histoire romainoChapitre 2 sur 36 · OUAI DES AUGUSTIN · texte numérisé non relu

OUAI DES AUGUSTIN

SIJK LA

Dès le moment où l'histoire romaine se dégage des &bles qui entourent ses premières époques, elle nous fajt assister à une lutte animée, incessante, entre les deux castes qui composent la nation. D'un côté, une noblesse altière, possédant richesses et honneurs; de l'autre , un peuple intelligent et courageux, réduit à une condition voisine du servage. Gelui-ci demande avec patience, mais avec une inébranlable fermeté, un partage égal des droits. Chaque jour la noblesse perd un peu de terrain , dqnt le peuple s'empare aussitôt. C'est comme un long siège. Les patriciens défendent la brèche pied à pied, et s'ils cèdent enfin au nombre, ce n'est qu'en obtenant une capitulation honorable, qui assimile en quelcjae sorte les vainqueurs aux vaincus.

Malgré ses divisions intestines , la république oc-

2 BSSAI

cupe le premier rang parmi les nations j et patriciens ou plébéiens, les enfants de Rome ont conquis à l'égard des peuples voisins la position de maîtres vis-à-yis de leurs vassaux. Longtemps ils ne comptèrent que deâ sujets dociles; avertis enfin, etciiés par le triomphe des plébéiens, les Italiotes à leur tour réclament leur émancipation.

Leurs efforts pour l'obtenir, leurs succès , leurs revers , la catastrophe qui termine cette grande lutte en écrasant tous les partis, tel est le sujet que je me suis proposé de traiter.

Il embrasse trois époques distinctes. J'examinerai d'abord les griefs des Italiotes; je rechercherai l'origine de leurs espérances d'af&anchissement » transmises par les Romains eux-mêmes; car l'idée de liberté ne vient jamais d'un esclave ; il faut qu'elle lui soit suggérée par un homme libre. Je raconterai les longues instances des villes italiotes^ les seCotirs qu elles trouvèrent dans la nation dominatrice » les partis et les séditions que leur cause y excita.

La seconde époque comprendra la guerre sociale proprement dite, alors que, lassés de leur longue patience, les peuples de l'Italie réclamèrent leur émancipation les armes à la main; guerre courte , mais terrible i qui ne cessa que par l'épuisement deF deux partis.

SUB LA GUERRE SOCIAtB. 3

La troisième époque prend un caractère nouyeau^ Au lieu de nations qui se combattent , deux bommei paraissent) qui résument, pour ainsi dire, toute la guerre dans un duel h mort« Sylla est le champion de Taristocratie rcMaaainç; Marins celui dQ l'émana cipation italique. Sylla triomphe, et son épéa impitoyable ne laisse en Italie que des esqlaves i désor» mais réunis en une seule nation par UQé terrewr commune.

Je terminerai en examinant les conséquences de cette révolution qui exerça une immense influence sur les destinées de Rome et du monde.

Les sources auxquelles j'ai puisé pour mon tra^ Yail sont malheureusement loin d'être abondantes. On sait que les commentaires de Sylla ont péri, ainsi que les liyres de Tite-Live qui racontaient la guerre sociale. Dans quelques abrégés qui nous restent, on sent l'espèce de répugnance que les Romains ont éprouvée à s'arrêter sur une époque de leur histoire où l'honneur de leurs armes fut un instant compromis , où la victoire même fut plus funeste pour eux qu'une défaite ^ Ils ont appelé cette guerre MarsiqvSy comme s'ils eussent voulu en déguiser la gravité en ne nommant qu'une partie

* Quid hac clade tristius? quid calamitosius? Flor. III, 18.

h ESSAI SUR LA GVBBRE SOCIALE.

de leurs adversaires. Enfin, dans la lutte entre les factions de Marins et de Sylla, ils ont affecté de ne voir que l'ambition de deux hommes , tandis que, sous leurs noms, la démocratie et l'aristocratie se livraient la plus sanglante de toutes leurs batailles* Recherchant avec soin les lambeaux épars des auteurs latins et grecs , j'ai essayé de les coordonner; dans certaines ocpasions d'interpréter des passages obscurs ; parfois même de deviner des événements dont on ne connaît que les conséquences. Je ne me dissimule pas combien cette tentative est hardie, combien elle est au-dessus de mes forces; mais je croirais avoir rendu service à l'histoire, si de mon travail pouvait ressortir quelque vérité négligée , si mes erreurs mêmes servaient d'avertissement aux écrivains qui traiteront le même sujet après moi.

PRESUËRE PARTIE.

§lei

Les peuples de l'Italie soumis par les armes ou la politique de Rome obéissaient tous en réalité à son gouvernement; mais il y avait des degrés dans leur sujétion , et les rapports internationaux de chacun d'eux avec la république souveraine étaient réglés par des conventions particulières. En substance, ces traités , dont les détails nous sont d'ailleurs presque inconnus , paraissent avoir divisé les peuples de la Péninsule y suivant leur origine, en trois catégories principales très-inégalement partagées. Dans la première étaient les Latins , dans la seconde les Italiotes de race autochthone, ou du moins trèsanciennement établis dans le pays qu'ils occupaient. Enfin, la troisième catégorie, qui comprenait les nations dont l'arrivée en Italie était relativement ré-

cente, se subdivisait en presque autant de classes distinctes que Ton comptait de races différentes. Depuis longtemps intimement unis à Rome, les Latins, en reconnaissant sa suprématie, conservèrent le droit d'élire leurs magistrats et de s'administrer suivant leurs coutumes. Entre tous les alliés , ils obtinrent des privilèges spéciaux , tels que celui d'ester personnellement en justice à Rome; à certaines conditions , ils purent même acquérir les droits politiques dans la cité romaine*.

' Le Latin obtenait ces droits lorsqu'il avait exercé une magistrature annuelle dans sa patrie, ou lorsqa*il fixait son domicile à Rome, pourva qu'il laissât des enfants dans sa ville natale. Voir la loi Servilîa, § IV.

Sigoaiiis oonclut d'un passage eéAébve de Tite-Live » qae dans les comices législatifs ei judiciaires (jamais dans les comices électifs) les Latins étaient admis à voter avec les Romains dans une tribu désignée par le sort. Sitella allata est ut sortirentur ubi Latini suffragium ferrent. Lîv. XXV, 3. D'ailleurs 11 remarque que c'était moins un droit qu'une faveur, et que l*opp6àîtîon d'un magistrat pouvait toujours les en^'priver. V. Sigon. Ik ant jurt ItaL Cette faveor me parait encore considérable, surtout ai on la eampace à certaines distinctions humiliantes pour les Latins, dans l'application des peines militaires, par exemple. N'est-il pas plus probable que le passage de Tite-Live se rapporte aux seuls Latins qui se trouvaient dans le cas de prétendre aux droits de cité romaine?

Ge dernier ayantage les distinguait surtout des autres nations italiotes. Bien que régies par leurs lois et leur administration nationales, elles étaient soumises à une espace de tutelle exercée par les magistrats romains \ et leur conditioii était infé*rieure à eella des isités latines.

Ni les unes ni les autres ne payidwat de tribut à proprement parler, mais elles devaient fournir un contingent militaire fixé par la république romaine, et dont l'équipement, la solde , souvent même une partie de l'entretien , étaient à leur charge. Absolument semblable 9 pour son organisation, à la mi* lice romaine , ce contingent titrait pour plus de moitié dans la composition de l'armée de ligne dont Rome disposait pour défendre son territoire ou étendre ses conquêtes'*

^ Ai^ian. Ciff. h S6.

^ Aiieiaiinemefit les Latins étaient iaeorporés âans les mtmidê manipules que les Romains; mais alors vraisembla- Marnent le ^commandement de la légion, et sans doute celai deTarmée, alternaient entre un Romain et on Latin. Après la soumission définitive du Latium, je crois <{ue les Latins formèrent, comme les autres alliés, des légions ou des cohortes distinctes; du moins Thypothëse contraire obligerait à croire que les Latins furent moins bien traités que les Italiotes, dont les contingents étaient dirigés par des chefs

Quant aux peuples étrangers , la plupart étaient soumis à un tribut , et gouvernés à peu près despotiquement par des magistrats romains. Leurs soldats, appelés auxiliaires S n'étaient point admis dans les légions. T^l était le régime iniposé aux Gaulois établis dans la Cisalpine, et probablement aux Liguriens^.

Plusieurs cités, colonies étrangères en Italie, étaient plus favorablement traitées. On ne les confondait point avec les barbares, car elles appartenaient à une race qui dans l'opinion tenait un rang distingué. Je veux parler de quelques villes grecques, dans le sud de la péninsule, qualifiées de cités libres, dénomination plus honorable que

nationaux, ou, ce qui est encore moins admissible, que dans une armée de la république, un chef latin pouvait conunander à des soldats romains.

^ Remarquer la distinction qui existait autrefois entre les mots socii et auxilia^ qui devinrent dans la suite synonymes. Àuxilium ab auctu quetn accesserant ei qui adju^ mento essent alienigenje. Yarro, V, 90. Auxiliares dicut^ turin beUo Socii Romanorum exterarum NATiomiM. Festus, apud Just. Lips. De milit. Rom. I, 7.

^ Quidam Ligus ex cohortibm auxiliariis^SalL Jug. 93. Ce mot est précieux dans Salluste, qui recherche, comme on sait, les expressions antiques, et les emploie dans leur acception primitive.

réelle. Il est vrai qu'elles se gouvernaient par leurs antiques institutions, mais sous le protectorat trèsombrageux de la république. Leur position était à peu près la même que celle des Italiotes, avec cette différence toutefois , que leurs contingents n'étaient point admis à servir dans les légions. En temps de guerre, leur coopération se bornait à fournir des vaisseaux et des soldats de marine ^

Faute de renseignements complets , on ne peut définir exactement les rapports politiques entre Rome et d'autres peuples qu'on hésite à ranger parmi les alliés italiens, et qui cependant ne pouvaient être classés au nombre des barbares soumis au régime arbitraire des provinces. On ne sait , par exemple, si les Étrusques , séparés des nations voisines par leur langue et leurs institutions, jouissaient du droit latin ou italique, ou si, comme il est probable , il existait à leur égard des capitulations particulières. U semble que la domination romaine ait été fort douce pour ce peuple, du moins pour leur noblesse, pour les Lucumons, entre les mains desquels résidait toute influence politique.

^ De là le mot de Socii navaleSf pour désigner les équipages de la flotte, qui se conserva encore longtemps après être devenu un contre-sens. V. dans Tite-Live des affranchis romains désignés par oe nom. 42, 27; 4*3, 12.

Peu nombreux, et amollis au point de ne plus inspirer d'inquiétudes, ils avaient trouvé grâce devant le sénat de Rome. Peut-être encore un autre motif contribuait-il à les faire traiter avec quelque faveur. La connaissance des plus anciennes traditions religieuses 9 du droit sacré et de Tart d'interpréter les présages , faisait regarder la plupart des seigneurs étrusques comme des espèces de pontifes; en échange , leur science divine était toujours prête h servir les intérêts de Rome. Il est douteux qu'ils aient fourni des contingents militaires : je ne trouve qu'un exemple de leur coopération dans les guerres de la république : c'est en Tan de Rome 528 , lorsqu'une invasion formidable de Gaulois menaçait toute ritalie. A cette époque ils mirent en campagne, conjointement avec les Sabim ^ y trente-quatre mille hommes. Mais leur pays allait servir de champ de bataille, et ce n'était pas une armée , mais une levée en masse que l'Italie opposait aux Gaulois. Ailleurs, m^e dans les guerres d*Annibal, on ne voit jamais de troupes étrusques citées parmi les contingents italiens. Assurément, si dles faisaient

• Polybe, liv. II, 5. La réunion des Sabîns et des Étrusques me fait soupçonner que ce contingent se composait en majorité de Sabins soudoyés par les Lucumons.

partie des armées de la république, elles n'étaient point organisées en légions. On sait que la milice romaine se composait uniquement d'hommes libres; or les paysans étrusques étaient serfs, sinon de droit, du moins de fSsiit ; et comme serfs ils devaient être exclus du service militaire.

Les traités faits avec les Ombriens sont également ignorés; mais d'après les traditions sur leur antique origine ^ , on a lieu de croire qu'ils étaient • au nombre des nations favorisées , c'est-à-dire de celles qu'on ne rangeait point parmi les barbares. C'était une race belliqueuse retrempée par des invasions gauloises. Leurs soldats étaient estimés; mais il est douteux qu'ils fussent incorporés dans l'armée de ligne*.

Quant aux Bruttiens , depuis leur défection dans la seconde guerre punique , ils paraissent avoir été réduits à une condition analogue à celle des Ilotes. Leur nom même devint un terme de mépris pour

^ Umbrorum gens antiqpiiMima liali». Plin. III, 19.

^ Valère M «xime, en citant, lib, V, 3, 5, U belle oondaiie de deux cohortes ombrieooes à la bataille de Yerceil, les désigne par le nom de Cameriaum, ville où elles avaient été levées, ainsi que les écrivains romains le font en général quand ils parlent de troupes légères. (Y. Tite«Live et César, passûp.)

désigner les esclaves attachés au service des magistrats romains ^

On pourrait peut-être se faire une idée assez exacte de la différence qui emtait aux yeux des Romains entre les peuples de l'Italie , en se reportant aux préjugés qu'on trouve actuellement dans nos colonies au sujet de la couleur. Ainsi l'Européen , l'être noble par excellence , c'est le Romain j l'homme à peau blanche sans mélange de sang africain, mais d'une autre race quela race européenne, me représente le Grec, l'Italiote, l'Étrusque. Enfin le mulâtre ou le nègre , placé au dernier rang , est dans la position qu'occupaient les Gaulois, les Germains et tous les barbares.

La constitution intérieure des cités italiotes ofi&ait une assez grande analogie avec celle de Rome. Dans la plupart on voit une aristocratie plus ou moins puissante, des magistratures électives et toujours temporaires. Presque partout , excepté en Étrarie, la révolution opérée à Rome vers la fin du quatrième siècle avait produit des résultats analogues. U n'y avait peut-être plus de caste privilégiée pour la gestion des charges publiques; mais à l'influence exercée autrefois par la noblesse d'origine, avait succédé

* A. Gell. lib. X, 3.

celle des familles illustres {optimales); en sorte que les magistrats étaient presque toujours choisis dans les mêmes classes de citoyens , c'esirà-dire parmi les personnes riches possédant une nombreuse clientèle. Le gouvernement municipal appartenait de fait tout entier à un sénat qui ne se recrutait guère que dans les mêmes familles , et il était encore plus rare qu'à Rome, que des hommes nouveaux parvinssent aux honneurs. Bien que des traités reconnussent aux cités italiennes le droit de s'administrer d'après leurs propres lois, il est douteux que le gouvernement de Rome leur eût permis de changer complètement leur constitution; par exemple, de substituer à Toligarchie des formes démocratiques. Son action survies sénats italiens était facile, et il était de son intérêt de leur conserver un pouvoir qui ne lui portait point ombrage. En résumé , il paraît que les petites républiques italiennes dépendantes de Rome n'avaient suivi que de fort loin le mouvement démocratique dont elle avait donné le premier exemple.

Autrefois, dans la Péninsule, des fédérations unissaient les différents peuples d'origine commune; Rome s'était appliquée à les détruire, et y avait en partie réussi. Sa politique soupçonneuse s'était efforcée de substituer des villes aux nations,

Ik ESSAI

et de donner à chaque ville ses intérêts distincts et séparés. Cependant , ne fut*-ce que pour se concer* ter dans lexécution des ordres de la république souveraine , les . cités d'une même nation avaient conservé des relations politiques, images bien im* parfaites de leurs diètes au temps de leur indépen* dance ^ Longtemps ^ afin d'isoler davantage ses su* jets , Rome avait interdit les mariages, jus cmnubii , entre peuples différents ; mais il est probable que cette étrange tyrannie avait perdu avec le temps beaucoup de sa rigueur, par l'effet de la sécurité qu'inspirait une longue paix^.

A la suite de ses conquêtes , la république avait établi sur un grand nombre de points de la Péninsule des colonies composées de ses nationaux ou de ses alliés. D'ordinaire les anciens habitants étaient admis & jouir des mêmes droits que les colons ^

* Par exemple, en 528, les contingents italiens sont distingués par nations; donc plusieurs villes s'étaient concertées pour le recrutement

^ Diod. Sic. Ëxcerpt. de sententiis xxxvu, 10, pag. 130, éd. Dind. Ol wup' U^oxépaiç crt par toron — ^ o^tp^voùç oMsiouc x«l ^yyeveïç xocrevoovv^ ovç 6 tîîç s^rcya^xia^ vo/40c èntnotiQxst xocvuvsîv

rvç TOLKÙxnç fàiaç, II 8*agit de Tannée de C. Marius, et de celle de Q. Pompsedius Silon.

^ Antium, nova colonia, missa cum eo ut Antiatibus permitteretur si et ipsi adscribi eoloni vellent. Liv. YIII, 1&.

Suivant leur charte de fondation, ces colonies étaient nommées ou romaines ou latines. Les habitants des premières possédaient le droit de cité» mais non celui de suffrage; souvent, en effet» le sénat ne leur avait donné des terres que pour se débarrasser d'une populace turbulente. Les colonies latines avaient été instituées en général pour indemniser les alliés aux dépens d'un peuple qu'ils avaient aidé à soumettre ^ Dispersées dans toute l'Italie» et presque toujours établies dans des villes fortifiées» les colonies ) quelle que fût leur origine, formaient comme autant de garnisons fidèles , car leur existence dépendait de la tranquillité de la nation qu elles avaient dépouillée d'une partie de son territoire.

Ce n'est pas tout : la république possédait encore dans toute l'Italie de vastes domaines enlevés aux peuples vaincus. Dans les confiscations qui suivaient une guerre» on faisait une distinction entre les terres cultivées, qui étaient sur-le-champ données ou vendues » et les terres incultes , de tout temps nombreuses en Italie. Ces dernières devenaient

^ Souvent des Italiens et même des Romains s'y faisaient affilier. In colonias latinas SdBpô nostri cives profecti. Cic. Pro A. Cœcina,33,

propriété de la république; on les appelait ager publicm f domaines nationaux. Dans l*état où la guerre les av^it laissées , il eût été difficile d'en tirer parti immédiatement; mais la république en a^ndonnait la jouissance à quiconque voulait les cultiver, à la charge de payer la dîme des produits. Elle exigeait également une redevance des propriétaires qui envoyaient leurs troupeaux dans ces domaines ^ Romains et Italiotes étaient admis à cultiver Yager publicm. Bien que ces terres fussent transmissibles comme un bien patrimonial , elles en différaient essentiellement, en ce qu'elles pouvaient être retirées à leurs détenteurs , aussitôt qu'il devenait nécessaire de leur donner une destination publique. Sous ce rapport , on peut les comparer à des biens affermés par bail emphytéotique y mais sans terme précis. Je reviendrai bientôt sur ce point ; maintenant 9 je me contenterai de remarquer que ces domaines romains, éparpillés dans toutes les provinces italiotes , donnaient continuellement à la république l'occasion de s'immiscer dans les affaires des villes alliées. Il n'y en avait pas une qui, dans son voisinage , ne vit des terres détachées de son ter-

^ App. Civ. I, 7, 8, 9, 11, 18. Niebuhr, De$ colonies romoines et latines.

SUE LA GUnXE SOCIAIE. VI

ritoire, relefuit aujourd'hui de la juridietkm tù^ iBeaine. Surv6kiait>-il uob coht^tatîoQ aa st^et de ces biens y un riche Romain , par exempte , enva;* hissait-il le champ d'un Samnite voisin du domaine public, la j^nte du Sanmîte était Jugée à Rome pArlespairs,souTent parles complices du coupaUel Le malheureux douille, incapable d*eslteren|u8i^ ticé, n'avait d'autre espoir que daœ l'appui' du Romain patron de sa' cité. Aussi eâ patronage àpr vint-il une espèce de tribut imposé aux Italîdfesfpar Tavariee des h<mmies, influents dans le forâfai. /

On voit que la Hberlié de l'Italie se Irédriîsait ', sa fond, à une légère satisfaction d'amouF-'propre act cordée aux vaincus ^ mais que la loirté^pn^Âaïqe -restait en réalité au pieuple conquérant. ^ • ' . • A mesure que la positioil du citoyen romain s'enlevait et s'entourait de nouveaux avantageai . celle de ritaliote devenait plus précaire et plus pénible. Tant que la république n'fâujt à combattre .qij'ea Italie, le service militaire de sesaUiés semblait requis par une nécessité commune. En géhél*al ^ il n'avait d'ailleurs que la durée assez courte des ciampagnes de ce temps. Des concessions de terres, tm 'partagé égal du butin*, leur offraient quelques dédommage-

^ y. Ju8t. Lip9. De prceddi iib* V, fHi^l- t&* 1} m s'agissMi

»Mmt8«& rétoi|trâa leurs saar^Ms^pmiyi'ftgniidtflv 6ûQï»t dû Roiiifi»>Mai9 lorsqu'il étendit ses «mi^ qnâtes ^u: 4ûlà des mors^ les expéditieas miiitiiMi immt d» longue dmm, UMlvi entrûiemv des ganiisons loinfauiAs f veeratev saofi leAase dç nain^t hneiisps ermées^ s'^iser d-boiniMset d'^^mi; GefendtBt^ les tpéscrf^des iwticms Tekiaiies passiiîeDt h ' Rûmei ^ le ^mv^vismeiit des proyinoas souioÛBes «ppnflBiiiiiti sds magistrats j h gloire dds fuecès v^ wfiaîlJtotil entièm a|i peupla^ qui deoBait les géné^ raux. iLicebciés . après de longues campagnes ^ les Mlijits ilalîotes ne rapportaient dans leur pays que las vicfss^B» samps. Leara ofSiHers, quelque longs, iEpiakfôe glosieux qu'eussent été leurs serrices , ne sortaient jalaeis d'une pqsition Bubàlterne. Pour «nx» legirade de préfet du eoniing^t fourni par leur cité ^.étaii k seul auquel ils pussent prétmdre, .-1. ^ f i • i ■• ' •:

'Âainè ces partages (pie da buiin fait ^r le champ de bataille 06 0sms^ "ase vitte prîBeil'asdaut. Les oontrlbutions imposées liBX vfinau^ enttaseiit dans le trésor de la république» saqf iaf. pwHftÇ^tiottft fjréj^^s qu^lqupfpift par l§a gi^n^raqx pçiwr récoTy|)engef IçjflTS soldats;.

\Peut-è|Te plusieurs contingent^ alliés éts^ient-ils (jueUjuejfots réunis sous les' ordres d'un même chef italiote. Dans la deuxième guerre punique, le Samnite Numerius Decimius 'eommandauÀeo#ps détaché de SySOOhottimes. Liy Xni,9k.

SUR LA GUlSMB SOCIALE. 1#

tmdid Kfà*^ m VôyaSétit shtts eeê^ obligé» ^'obèir à de|«axiei$ H^maitos^ revètas par là &TWf , isouVetit ait maiit de l'ienfliace, de ia digttité d« tribvtt ûù d« légut.

E^ dâio^aguë) lu dii9d|>li]i^ tniliteirè pds^l kiteo m^ fi^ûtiMûi^ ^artMBilité sur les tolduu îtalit)les. Un géûéml eu dkefy re^tu de ltmp*fît»»i hésitait à puiiit de mdift un citoyeû i\)iiiaiii , isuHout s*il at^tit un grade S* pour utie Mtê légère il pouvait fnre tomber la tête d'un préfet italien ; et ce qûî deviftt être encore pins seniiblè pop l'hônnëUi" mi*^ litaîM j l'ekéentitôn de la sentence était alors accom^ pagttée d'une ignominie qu'on épargnait an con^»^ ble de la nation privil^ée. Certes, on ési taxAài surpris que les soldats rômàinis ^é soutnissent à ia bastonnade infligée avec des sarments de tignë, qtiè de voir dans le même camp des soldat» alliés battus avec des i)fttotts d'autre bots^

Alors Home avait intérêt à méDager lès ^mnites, mais pîui tard on voit que toute division considérable était soUs leé ordres d'Un général romaifi, quand mèttie elle n*eàt été composée que de troupes alliéeSé II sembla eticord que o'é^ taient le» consuU romains ^ui tloftuâaié&t les préfets. Y^ Polybe,YI, frag. 5. '

^ Gfr. Just. Lips. lib. Y. dial. 18. -^ Sallust. Jug. 69, — Cœs. Civ. m, 74; Àf. 54. — Liv. IX, 16.

^ liv. Êpit. lib. vm. - Win. XiV, 3.

30 BSSAI

. Cette supériorité da citoyea roooAiB, dont le plus vil se croyait d'une autre nature que le reste des hommes, se faisait sentir aux Italiotes avec d'autant plus d'amertume, que, rapprochés de leurs maître^ par leur situatioUi leur langue et leurs mœurs, ils ne s'en voyaient séparés que par une ligne de dér marcatîon idéale , infranchissable pourtant. Sur un champ de bataille, lltaliote savait qu'il valait un soldat de Rome; après la victoire , il redevenait l'égal du barbfire qu'il avait vaincu. J'insiste sur les humiliations d'amour -propre dont les Romains abreuvaient quiconque leur était sou9ii$, parce qu'il n!y a.pas d'exactions ou d'injustices qui ne soient plus, supportables que les outrages faits à la vanité, i^li^s d'un despote a prolongé sa tyrannie en sachant à propos flatter l'orgueil de ses sujets.

, Tel ne fut jamais le soin des magistrats de Rome. Ils ne songeaient qu'à frapper les peuples par la grandeur de leur puissance , à élever la barrière entre les vainqueurs et les vaincus. Désobéir à un de leurs ordres , à un de leurs caprices, c'était se mettre en état de rébellion, car pour tousses sujets un Romain était infaillible, et c'était un crime que d'en douter.

Pour bien juger le caractère de l'administration romaine , il faut se rappeler par quels moyens on

SUE JLA GUBRBE SOCIÂL£. 31

arrivait aux charges publiques, et quels étaient les hommes qui les remplissaient.

Les lois ouvraient bien à tous les citoyens la carrière des magistratures, mais, dans la réalité, elle était fermée à ceux que leur fortune ou le crédit de leur &mille ne plaçait point dans une situation exceptionnelle. Comme toutes les fonctions publiques s'obtenaient par les suflGrages du peuple , il était de la dernière importance de se faire des créatures dans chaque classe de la société. Pour réunir ces suffrages au grand jour de l'élection, il n'y a point de démarches, de fatigues, souvent de bassesses, que les Romains des familles illustres ne s'imposassent au sortir de l'enfance. Les uns ojQraient le crédit de leurs familles à des plaideurs embarrassés, les autres ouvraient leur bourse à de^ pauvres artisans; quiconque votait aux comices était courtisé , cajolé de toutes les manières. Dès que le candidat avait atteint l'âge auquel la loi permettait de briguer la dignité de questeur , celle par laquelle on devait débuter, il paraissait dans la place publique revêtu d'une robe blanche, serrait la main à tous les campagnards , aux plus vik plébéiens , sollicitait leur vote , et souvent l'achetait à prix d'argent. A l'époque où je commence mon récit, la corruption était parvenue à ce point, que les achats de suffrages

«Taieiit Heu ipeu prè^ piiUMfimieiil- U y atmt des hommes qui faisaient métiw de distritMierFai^eRt aux éleoteUFS , d autres chee qui l'oa dépesaUr de gvos^es sommies poar êtxe déHwée& apv^ l'issue àes

Le questdttit nommé voyait s'otfVTir po«F lui les portes du s^t. I>*ordinaîre , il était attaché à la peracmne d'u9 godsuI ou d'un magistrat d'un ordre supérieur; il était son lieutenant : quelquefois il

^ Ok* Cic. PraMvr. %. — Q. Cic. De petit, cofwirf- paafiim.— Senec. epist. 118. — Gc. in Fetr. act. 1, 12; — ^Pseud. Ascon. ibid. •— Cic. de harusp. resp. 20. -— Id. De oraL U , 63. — Id. Pro PlanciOy 19. — La date de quelques lois contre la brigue, de cmbitUy prouve que la corruption élec- Uwale était fort anoieiiDe h Roma, et le nombre- de lois por* tée^ kt 0^1 qBA moQti!9. combien <dles élaieiil; impuissaBta. t^a piemière coui^ufi est de TandehRoiaQ 32^. SUe: défend ^qxcapdidat^ dejpor^er d^ robes blanchie& à laciraiù. Liv. lY. $}. Sous ce style fi^ré, dont on trouve plus d'un exemple dans les anciennes lois de la république, il est difficile de juger la portée de cette disposition, qui ne fut adoptée qu'après do vifs ^bats. Cependant, à eette époque, les plébéiens de^ Qumdaiant à. partogsr le oossulat avec Icb patiiciens^; en proBCfîivaBt bfkrobe»btoipb99, li9B tribuns,. ai|te]iia4« la loi, interdisaient peut^tre aux Qandiclats ua. oostump qu^ les patriciens seuls avaient le droit de porter : de la sorte, ils préparaient la mesure plus importante qui devait établir définitivement Tégalité politique entre les deux ordres.

SUE LA GU£ftA£ SOCIALE. 99

4jhteBÙt un ptdit goutem^EUwt pour liû-iaéiBe* Dans ces fonctions on apprenait les affaires ^ on fro^yait des oodysions de £i^ d^tîngver, de faire fioayent €^» soa nom dim^le Sjéiiatei]^ dan» Im^th semblée» du peuple'.

Âptès k qiMBtatfe en ptPfemk i Tédilité eitrula^ fiOAgîstndtiire pnrem^at civile ^ deiki le» fo^etiwi c<m2»8taieBt à yeiUer à lamyée des suteistanees ^ à l'entretien de& mmunm^ts publies ^ à l'embdlisse* ment de b yiUe^ enfin à présida et k pr^pMet les jenx et lee spe^ade» sc^enneb^. Cette cbaige en<trdnali à d'énonhie» dépenses les édiles qui you^kienit se rendre populûres^ Ib bâtissaient de» te«i* ples^ des portique» à leiur» fraî», onyraient des roulés^ oonstruisaîent des aiqÉadtfcs; surtout ils 4^eS09gmmlde Mipessw leur» deiwtciet» par h jHiagm&mice dos jeux qu'il» ftûflâeol eél^rer et dflM ih supportaieni eir partie b dépensa yraîmeiit colessrifi. Heureux ïedilequi awll pu Hure mourir dans Furèm to nombre inusité d'habiles gbdûnteurs , qui ayait parésenté «u- peuple des animaux fêtmfy eneoro inoomius ^ 1 Skm aamétaît dan» toutes

* Deferri in henefieiis. Cic. Pro Àreh. S.

^ V. les lettres de Cœlius à CicéroQ. ad IHv. VIII» ktSfi^.

Sk ESSAI

les bouehès, et chacun applaudissait à sa naissante ambition.

• L'édilité durait un an. On arrivait ensuite à la prélure. Il y avait sii préteurs* : deux présidaient les tribunaux à Rome, les autres gouvernaient des provinces ou commandaient des armées. Enfin » après avoir successivement parcouru les. trois degrés précédents, on se présentait une dernière f<ris aux comices pour demander le consulat. Alors redoublaient les intrigues, les tentatives de corruption, les manœuvres de toute espèce, car c'était là le dernier terme de l'ambition d'un Romain. Les consuls présidaient au gouvernement de la république ou dirigeaient en personne les guerres importantes. A l'expiration de leur magistrature , c'est-à-dire au l)out d'une année, ils étaient envoyés dans une province avec le titre de proconsuls, souvent pour commander des expéditions militai/es, presque toujours pour administrer un vaste gouvernement. Leurs fonctions pouvaient leur être prorogées pendant plui^eurs années.

Amasser et dépenser tour à tour de grandes richesses, tel était, comme on le voit, le soin prin-

^ C'est en Tan de Rome &56 que le nombre des préteurs fut porté à six. Liv. XXXII, 27.

SUE LA GtBERB SOGULB. 25

cîpal des candidats aux honneurs. Les profits de la questure permettaient de briller dans l'édilité curule. Ruiné par sa magnificence, 1 édile refaisait sa fortune comme préteur , et rentrait à Rome assez riche pour acheter les suffrages aux comices consulaires. Souvent il engageait tous ses biens dans cette dernière élection , sûr d'en retrouver de plus considérables dans la province qui lui serait adjugée après son consulat. En un mot, la carrière des emplois publics était une espèce de jeu, où Ton faisait des bénéfices proportionnés aux mises que l'on hasardait. A son début, un jeune Romain était initié à Fart de s'enrichir aux depuis des sujets de la république, par le préteur ou le proconsul auquel il était attaché. Eùtril apporté dans ses fonctions les sentiments les plus nobles, il se pervertissait facilement par les exemples qu'il avait sans cesse sous les yeux. Il savait que sans autres protecteurs que ses vertus il ne pourrait se faire remarquer , qu'il n'obtiendrait jamais une position considérable. Puis, les occasions de s'enrichir étaient si fréquentes, si faciles ; c'était à qui achèterait la bienveillance d'un magistrat romain. Les habitants des provinces conspiraient à l'envi pour le corrompre ; et telles étaient les tentations dont ils l'entouraient, qu'il était sans exemple qu'un préteur ou un proconsul ne fût re-

as uBài

Tenu riche à Rome , laîssat-il uue ré|M&tatioti d'kètégrité dans le gouvernement qu'il régâgnsât à soif^ fittceesseur. Hien peacepeiidant étaient suivi» par le$ regrets des peuples ^ car la plupart ne déguisaient ni leur rapacité ni leur violence. U n'y arvait safit» de maux qu'ils ne&sent soiuffirir à leurs st^cits d'une aimée.

Le voisinage de Rome^ la crainte de la trib^me, le caractère fier et les dispositions belliqueuses des Italiotes, devaient imposer quelque r^mue aux magistrats qui avaient des gouven^menls dsais la Péninsule. Veut-on savoir qudtle était la domination romaine en Italie? Quelques exemples la feront connaitre mieux que ces ofaservsdàons g^rçiesr. Sans doute les provinces étaient encore pli» laaltraitées : qu'on devine leur swt si k chose est pos^ sible.

Un consul romain passait à Ténum , ville de k Campanie, danal&pays dès Sidicins. Il toyageak avec sa femme^ ses ofiteier», ses alSranchis, ses es^ elaves, en un mot avec ce que Y (m appelak sa eo^ horte. Oafis de semblaUes occasions il devait être dé&ayé par k r^uhlique; mais, comme k plupart des magistrate romains^ il vivait partout aux dépeins de ses hôtes. Uu: consul à Téanum I voilà toute la viUeémw. Les magktrate s'empuessenli autour de

SUE LA GiBUKB SOCIALE. 99

taâ. Qmlô lo^B* dans la meiUeure nudson, on Thé» berge magnifiquement lui et son monde* Maint affiraoïdtâ reçoit^ préBeats; pratpêtre le consul lui- Biéniû daigiMht-il ea aecepter^ soit pear épargner i Téonun le bideou des le^meats militaires , soit pour se souvenir des Sidicins dsasle sénat, où les paufrvs alliés <Hit tant besoin de protecteurs. La funiBeda eonsnl ^eot se baigner. Le bain des femmes est mal orné, il ne Imi convicnit pas« — a Je neuxie bain des hommes, >» dîtrelle. Aussitôt M. Ma* rius ^ principal magistrat de Téanum , envoie son fipKstrar pour que la foule des baigneurs cècte la place à l'illustre voyageuse. Mais il leur &ut du tempe po«r se rhabiller, et la femme du consul at* tend un instant à la porte des thermes; elle se plaint; grande colère de son mari. Far son ordre ses Ucteurs saisissent M. Marius, et le battent de verges dans le forum*. Cela se passait vers 630 : qudques années après, un autre Marins , préteur italiote, vengeait cette honte dans le sang des Ro* mainsy sons les murs de Téanum.

Peur un crime semblable , uu' questeur italien recevait la bastonnade; un autre évitait cette igno-

^ A. Gell. lib. X, 3. A cette occasion, les magistrats de Cales défendirent à leurs concitoyens de se baigner dans les thermes quand il y aurait en ville un magistrat romain* .

28 BSSAI

minie en se précipitant du haut des remparts de Ferentinum^

Ailleurs, Q. Thermus, préteur romain, mécontent des vivres qu'on lui donnait, faisait fustiger publiquement par ses licteurs les décemvirs d'une ville où il s'était arrêté\

Mais peut-être croira-t-on que le despotisme romain n'atteignait que les riches ou les magistrats de l'Italie? Souvent le peuple voit, non sans plaisir^ ses maîtres humiliés par des maîtres plus puissants, trop haut placés d'ailleurs pour qu'il en ait rien à craindre. Qu'on se détrompe. Depuis le préteur jusqu'au paysan, tous les Italiotes sentent le poids d'un joug de fer , et il y a de petits tyrans qui se chargent de représenter Rome auprès des] misérables. ,

Un jeune homme qui avait été prolégat en Asie , revenait à Rome, après avoir fini son service. Il passait par Venusia en Apulie, porté dans une litière; spectacle étrange pour les habitants de ce pays, peu habitués à la mollesse des riches de Rome. D'aventure survient un bouvier , qui , voyant entre les rideaux de la litière un jeune homme vigoureux, nonchalamment couché, crut faire une plaisanterie

' A. Gell. X, 3.

* M. Caton, cité par A. Gdl. X. 3.

SUE LA GUgmtE SOCIALE. S9

en demftiiidaQt aux porteurs « si c'était uu mort qu'ils menaient de la sorte. » A la vérité , c'était une de ces paroles de mauvais augure que les Rompus superstîtieui n'aimaient pas k entendre, {j'^x-prolégat furieux commande à ses esclaves de châtier le mauvais plaisant ; armés des courroies de la litière , ils le chargent de coups et le laissait pour mort sur h {^ce ^ .

Par compensation' à sa tyrannie , Rome accordait bien quelques avantiiges à, ses alliés: une paix profonde à Tii^térieur «.au dehors une pff)tection puissante. Dans une pirovince tributaire ou dans un royaume indépendant, lltaliote avait méoxe quel* que chose de cette mc^t^ qui dans tout le monde s'attachait au nom romain. Plusieurs villes com« merçantes de la Péninsule s'étaient enrichies grâce à ce redoutable protectorat; mais c'était une exception; et la grande majorité des Italiotes qui se livraient à l'agriculture ne connaissaient que les vexations et jamiûs les bimfaits du gouvernement de la république.

Un effet fatal de la domination romaine fut l'appauvrissememt et la dépopulation de lltaUe. A Rome , où le commerce et l'industrie étaient mé-

* A. Gell. X, 3.

as MiAi

prisés , une seule route conduidêftt i la iâf titnè jf c'était la carrière dés emplois publicl»/ De retour de songottYememeiity un fonetionnaire romain ach€h tait des terres , blitisBait des TilIaB : 'bientôt il dete^ nait un gros seigneur terriian. S'il j ^Vait datts soit voisinage quelque domai&e à isaoontenattfee^ il ^ le faisait céder; quelquefois il s'en etnpècrait;iàtkl{d que le légitime propriétaire cotiibattait bien teîti dbus les ai^es romaines. Peu è |>ëu toui^ les peftits propriétaires étaient dépouUiés peur fermer dé yastes domaines à la classe privilégiée des fonction^ naires publics. Des parcs , des jtrdin* , des piscines creusées i grands frais; prënai6ntla|]ilace des champs cultivés* Les labour^rs disparaissaient, et les deim^ pagnes se peuplaient d'esclaves, dangereux par leur nombre, dangei^ut encore par leurs habitudes de vol, auxquelles ils se livraient impunément. Plu^ sieurs mattues, ditron, en partageaient les fruits avec ces misérables \ : '

C'était principalement sur les terres enlevées autrefois aux peuples de lltalie, et devenues propriétés de la république, que s'exerçait la rapacité des riches romains. Dans Torigine , les patriciens s'étaient adjugé les champs les plus fertiles, et là

^ Diod. Sic. X. 115.

SUE LA Gtntt SOGIALB. 81

mAmB où ils «t^méI eônseiiti à ptttaigeF atee les citoyens pauyres, ces derniers n'ayaient pu Urer p*e^ue attcun parti de leurs lots, lorsqu'ils étaient trop éloignés du lieu de leur résidence habituelle , tandis que les riches, y envo^vint leurs esclaves, les 0Kploitaisirt fltvec èe grands profite. Les Italiotes, U est vrai, étaient admis «u|c mêmes conditions que les Romaiiisà ces spéculations sur le domaine pu* falic, c'est'àHlire moyennant une redevance fixée par lesc^nseure; mais on conçoit tout le désavan<^ tage quer des vassaux devaient avoir dans une coa*^ eurvence avec leurs maîtres, et combien peu d'im*' ^[Mtrtialité ils devaient attendre de la ]^art des trium^ Tirs cWgés des partages. '

Les esclaves n'étaient point soumis au recrutement, et par ooiiséqueiit il y avait un intérêt manifeste à les substituer auï cultivateurs libres, qui, à ohaqtËe instant , pouvaient être enrôlés et enlevés à l'agriculture. AuSsiles guerres étrangères versaientelles chaque année en Italie une immense quantité d'esclaves, pendant que^la population libre s'éteignait rapidement dans la misère ou périssait dans des ei^péditions lointaines. Ou obseryera, en outre, que malgré la dépopulation flagrante de l'Italie , les villes alliées devaient toujours fournir à la république le même nombre de soldats» et supporter les

83 MSAI / :' .

dépenses^ chaque jour croiasanies, de leur mtretien et de leur équipem^t.

* Rome ayant toiqours besoin de soldid;», et le iiomlH*e eu diminuant d'une manière alarmante, il fallut bien chercher un remède à une situation si grave. Dès Fanaée 387, le tribun du pQUfdeC. Licinius Stolo avait fixé par une loi le nombre de jugères que chaque citoyen pourrait tenir du do^ maine public, ainsi que celui de bœufs et de môti* tons qu'il élèverait dans les ncmik^eux pâturages qui endépendaient^ Probablement, raocrdbsenient des esclaves avait déjà inspiré quelques inquiétudes, jtmr Licinius avait encore prescrit que dans toute exr ploitation rurale il y aurait au moins un tiers de cultivateurslibres*. Ces lois, dont^ le but étaitde conserver à ritalie une population belliqueuseinese maintinrent guère au delà du ciaquième siècle. JËlutjiées d'abord, et parleur auteur lui^ême^ elles ne tardèrent pas à être ouvertement violées. Les grandes propriétés se formèrent rapidement , et le dc»naine public devint presque tout entier la proie de Toligarchie romaine.

* Cfr. Orelii Onomasticon Tullianum. LexLieiniay de modo agrorum, p. 212.

2 App. Civ. 1, 8.

3LiY. Vn,16.

A. cette époque , les rapports devenus plus fréquents avec les Grecs et les Asiatiques, commençaient à introduire en Italie des besoins nouyeaux et un luxe effréné. Tandis |qu'un petit nombre d'hommes nageaient dans l'opulence, la multitude était plongée dans une misère profonde, et peu d'années après le temps oii je commence mon récit, un consul pouvait dire avec raison : « Que la république ne comptait pas deux mille citoyens qui possédassent un patrimoine ^ . »

Cette situation était peut-être plus insupportable pour les Romains que pour leurs alliés : plus libres qu'eux , ils firent hautement entendre leurs plaintes; elles enhardirent les Italiotes, et déterminèrent enfin une explosion que le prestige de la puissance romaine avait longtemps contenue.

Un jeune homme, d'une famille plébéienne , mais illustre et alliée aux plus anciennes maisons de Rome, instruit par des philosophes grecs, Tibérius Sempronius Gracchus , dont le caractère bon et humain n'avait pu être corrompu par l'orgueil exclusif de sa nation, se rendait en Espagne, vers l'an

* Cic. De off, II, 21.

de Rome 617 , pour servir en qualité de questeur dans larmée qui se rassemblait contre Numanoe* £a trarersant i'Étrurie^ il fut frappé de Taspect désolé de ce pays, célèbre autrefois par sa richesse^ i la campagne lui parut déserte; ou s'il y rencontrait des hommes, c'étaient des serfs abrutis, ignorant leurs maîtres, travaillant sans activité sur une tdrre dont la fertilité ne devait pas améliorer leur sort. Dans lés villes, il trouva quelques Lucumons, habitant des palais magnifiques, vivant, dans le luxe et la mollesse, des revenus de leurs vastes propriétés qu'ils ne Tisitaient jamais. Les vices d'une société étrangère nous choquent plus que ceux de notre pays , auxquels l'habitude nous rend comme insensibles. La plaie de l'Étrurie, plus hideuse peut-être que celle de Rome, épouvanta Gracchus , et faisant un retour sur sa patrie, il comprit qu'elle n'était guère moins misérable. — « Et nous aussi, « se dit-il, nous avons nos Lucumons , etnoscamt( pagnes peuplées d'esclaves. Si un nouvel Annibal « venait fondre sur nous, si les Gaulois repassaient « les monts , où trouver des hommes à leur oppo^ « ser? Il y a moins d'un siècle , à la voix de nos « consuls, l'Italie, en quelques jours, arma huit cent

* Plut. Tib, Gracchus, 8.

suB LA gcerhe sociale. 35

« mille soldats* libres et courageux. Aujourd'hui , « si nos esclaves brisaient leurs fers, pourrions*-nous « leur résister?»

L'impression que lui laissa ce sombre tableau ne s'effaça point au milieu des désastres dont il fut le témoin en Espagne. Il rerint à Rome, déterminé à chercher un remède aux malheurs qu'il prévoyait. , Il y avait alors deux routes ouvertes aux Romains qui prétendaient exercer une influence sur le sort de leur patrie. Les uns ambitionnaient le consulat, pour commander des armées, dominer dans le sénat, gouverner des proviijces et y amasserde grandes richesses; d'autres, et surtout ceux qui se sentaient le talent de ïa parole , briguaient de préférence les charges de tribuns , qui donnaient aux orateurs un immense pouvoir sur les assemblées populaires. Ils faisaient des lois , réformaient des abus , ou en introduisaient de nouveaux. C'était encore un moyen de commander aux maîtres du monde, et de laisser un grandsouvenirdesoî. Rarement un tribun s'enrichissait dans sa charge , à moins de concussions qui eussent exigé une impudence difficile, mémei une époque où la corruption était aussi générale. Mais, avec un grand pouvoir politique , le tribunal

* 700,000 d'infanterie, 70,000 chcvatix " Pofybc, «v- II, 5.

était la seule magistrature où Ton parvint fort jeune, et sans avoir passé par la longue filière des emplois subalternes. Tib. Gracchus, qui n'aspirait qu'à réformer son pays, choisit le tribunat, et sa réputation de capacité et d'intégrité s'était si bien établie dans sa courte campagne devant Numance, qu'il n'eut aucune peine à l'obtenir.

Toutes ses pensées étaient pour rendre à l'Italie cette population libre et énergique qu'il voyait disparaître de jour en jour ^ a II faut avant tout, disaiti< il 9 que Rome ait des soldats. Nous n'avons plus i< que des esclaves. Le peuple languit dans la mire sère qui l'avilit et le corrompt. Autrefois, lors- « que chaque citoyen avait son petit champ, qu'il « cultivait lui-même, les mœurs étaient meilleures, f< nos armées se recrutaient sans peine, nous étions (( plus grands et plus heureux. »

La dépopulation de l'Italie coïncidait avec l'abrogation tacite des lois de Licinius. Aux yeux du jeune tribun et de tous les hommes honnêtes et désintéressés, ces lois avaient préparé la grandeur de Rome ; leur rétablissement pouvait prévenir de terribles calamités. Il résolut de les remettre en vigueur. Tout entier au noble but qu'il se proposait,

* rp«x;^w 5' ô pèv vovç toû /3oy>su|xaTOf 5v ovx èç cviropéav, àXk' èç gO«v5|oi«v. App. Civ. I, 11.

Tib. Gracchas na s'arrêta pas un instant devant les difficultés ou les dangers de son entreprise. U voyait bien qu'il allait soulever contre lui tous les riches , tous les hommes influents dans le sénat ; mais il se sentait un courage indomptable, et il comptait sur l'appui de la classe opprimée, dont il voulait soulager la misère.

Encouragé par les discours de ses maîtres , Diophanès de Mitylène , et Blossius de Cumes, il eut. bientôt tracé son plan, et d'abord il voulut le soumettre à l'approbation des personnages les plus considérés alors pour leur savoir et leur probité. U consulta P. Mucius Scœvola, le plus habile jurisconsulte de Rome ; L. Licinius Crassus , orateur illustre, chéri du peuple; enfin , l'un de ces fiers Claudius , ces champions inflexibles de l'aristocratie , le vieil Appius, qui venait de lui donner sa fille, parce qu'il n'avait pu trouver dans sa caste un gendre aussi digne de lui'. Tous approuvèrent ses projets et louèrent son courage.

Voici les principales dispositions de la loi qu'il proposa, et qui, suivant l'usage romain, fut appelée Sempronia , du nom de son auteur :

La loi Licinia est remise en vigueur , mais avec quelques modifications, ayant pour but d'éviter une

^ Plutarque, Tib. GracchnSf &.

perturbation trop considérable dans les fortunes. Licinius ne permettait pas à un citoyen de posséder^ ou plutôt de tenir à ferme plus de cinq cents jugères sur le domaine de la république ^ Gracchus permet aux fils du propriétaire de posséder, de leur chef) deux cent cinquante autres jugères^

La loi Licinia n'avait jamais été formellement abrogée ; on pouvait donc considérer comme un ^délit punissable toute extension de possession au delà des limites fixées par le législateur. Pourtant, Tib. Gracchus croit devoir indemniser les propriétaires dépossédés t lorsqu'ils ont acheté ou reçu par héritage Texcédaut qu'on leur retire ^

Le but de la loi Sempronia étant de créer ou de rétablir en Italie la classe des petits propriétaires, la jouissance des biens faisant partie du domaine publicp reste assurée dans les mêmes familles ; en craséqu^ice, la vente de ces biens est interdite \ et la redevance payable au trésor est supprimée. JDe fermiers il fait des propriétaires \

' App. Cw. I, 8.

» H. ibid. 9 in fine.

3 Id. ibid. 11. — Plut. Tib. GraccL 9.

'^ Id. ibîd. 10. «THjyo/iSUS pÀ nrjù.SLV, • M. ibid. 11. *ïh iSat^erov aveu nftiîc 'Arn^vj èç oUbï jSsÇ«|ov exaerr^t

SUR LA GQM&E SOCIALt;. 39

Sont remouvelées, sans ohangement, les dispositions 4d la loi Licinia qui déterminent le nombre des awla?ea oultiyateitn, et qui leur adjoignent un liars d'bommea libres. Ces derniers étant soumis au recrutement, il est évident que pour les maintenir au eraciplet il fallait qu'ils fussent en réalité plus nombreux ^

Quant aux propriétés qui , par suite de l'évinoenMitde leurs détenteurs, rentrent dans le domaine public, elles doivent être distribuées, ou du moins cédées à bas prix aux pauvres plébéiens', par portions égales, et eela par les soins de trois magistrats ou triumvirs , élus par le peuple , et chargés en outre de veiller à Fexécution de la loi et de statuer en dernier ressort sur toutes les contestations qu'elle devait nécessairement occasionner*.

Les mesures d'exécution paraîtront étranges, car

^ Ik servaient eneore à eontenir les esclaves pasteurs, les plus^aDgereaK de tous. Cet hommes ^vant à eheyal, aceoutumés aux plus dures fatigues, se livraient souvent au brigandage. Plusieurs fois les généraux romains les recrutèrent et en formèrent, dans des cas pressants, une cavalerie excellente : (( Pompeius serves pastores aVmat; ex bis équités « eireiter occ conficit. » Cses. Civ, I, ai.

^App^Ctv.I, 8.

^ Ce fut par une loi supplémenturequa Graeehus attribua

ko ESSAI

le législateur n'hésite point à tout bouleverser pour arriver à son but. Il parait que Tib. Gracchus prévoyant d'interminablesdiscussionsdansle retranchement partiel à opérer contre chacun des détenteurs du domaine public jouissant d'un bien de plus de cinq cents jugères, préféra les exproprier tous intégralement, puis faire entre eux , par un tirage au sort, suivant la pratique romaine, une nouvelle répartition de l'ager publions redevenu complètement libre*. Que d'intérêts] allaient être violemment lésés par ce nouveau partage ! Quelle perturbation de toutes les existences ! Quelle indifférence pour les droits d'une longue possession ! Tibérius Gracchus était un homme de théorie, non de pratique. U n'avait que vingt-neuf ans. Devant le but qu'il se proposait, s'effaçaient toutes les considérations de détail. Celui qui croit fermement assurer le bonheur des générations futures , ferme ses oreilles aux plaintes de ses contemporains, et l'amour des masses rend fort insensible aux malheurs des indi-

aux triumvirs le pouvoir de juger toutes les affaires relatives au domaine public. App. Civ. 1, 13. Plut. Tib. Graechus^ 10. — Liv.^pi^LVm.

* App. Civ, I, 18. Àva|xeT|30V|igvïîf ts avriïs', ot |*«v ex ttsyvTeupévïjç xat ÈTrau^swv, èç Tpi>)3V /igTCTtôevTO* ol ^' «Ç evi^yûv,

SUR LA GUERRE SOCIALE. ki

vidus. D'ailleurs Gracchus partait d'une idée vraie. Le domaine de la république étant inaliénable, elle pouTait toujours en retirer la jouissance concédée; ce droit n'avait jamais été contesté quand il s'agissait de travaux d'utilité publique. Bien plus : les détenteurs actuels ne possédaient qu'au mépris des lois, et souvent par le fait d'une usurpation coupable. Ils devaient donc s'estimer heureux de n'être point punis, de recevoir même une indemnité pour la perte de biens acquis illégalement. Au reste, il est permis de supposer que Tibérius^ ne demandait un nouveau partage intégral, que parce qu'il lui fournissait le moyen de détruire la cause qui rendait illusoires pour le peuple la plupart des distributions de terres. J'ai déjà fait remarquer l'impossibilité où se trouvaient les pauvres plébéiens de cultiver leurs lots , lorsqu'ils étaient trop éloignés de Rome. Suivant toute apparence, l'intention du tribun était de leur donner les portions du domaine public les plus rapprochées de la ville ; autrement il se serait mis en contradiction avec l'article de sa loi qui rendait ces propriétés inaliénables. Or, si elles n'enssent pas été cultivées, il en serait résulté un état de choses pire que celui auquel il prétendait porter remède. Il est bien difficile aujourd'hui de découvrir d'aprèsquelles bases se réglaiejut les indemnités dues aux détenteurs

k2 ESSAI

du domaine expropriés. La terre étant la propriété delà république, il est évident qu'il n'y avait pas lieu à leur en payer le prix; ils ne pouvaient prétendre qu'à être remboursés de leurs frais de culture et d'amélioration '; mais il était toujours difficile , quelquefois même impossible de les constater. Ainsi, dans tous les cas, l'indemuté devait dépendre de l'estinoAtion plus ou moins arbitraire ôm triumvirs.

A cette époque (A. de R. 621 )f la république n'avait point à soutenir de guerre onéreuse, et son trésor national pouvait probablement suffire à cette immense opération, qui d'ailleurs , suivant toute probabilité, ne devait avoir lieu que graduellement et à des termes plus ou moins éloignés.

Il est tout aussi difficile de comprendre quek effets devait avoir la loi Sempronia sur les propriétés concédées auxitaliotes, au même titre qu'aui^ citoyens romains, c'est-à«dire, moyennant une re*devance annule. On voit seuleoeot qu'elle ht encore plus mal accueillie dans les villes italiennes

Les plaintes des détenteurs du domaine menacés d'expropriation, telles qu'elles sont rapportées par'Appien, cap. 18, semblent indiquer que les indemnités étaient à peu près tUnMres.

' SUR LA GUBERE SOCIALE. i3

que dans le sénat de Rome^ A Rome elle avait pour partisans tous les pauvres plébéiens, pour adversaires tous les riches. Il semble qu'en Italie les opinions dussent se partager de la même manière, ou du moins que le peuple dût rester indifférent \ et cependant la réprobation fut, dit-on, générale. On ne peut admettre qu*il fut question de revenir sur les concessions anciennement faites aux peuples vaincus, concessions qui, i vrai dire, s'étaient bornées à ne pas confisquer en totalité le territoire

* App. Civ. I, 19. ToOta... oO t^ipùttreç ol iTa^twrat... M. ibid. 31. ol rrififm^ot, . , trepi riîçyîiç néùittrTa, «vrÉXeyov...

"" J'ai déjà fait remarquer la conatitotion oligarchique de la plupart des villes alliées, dont les gouvemementg, immobiles sous la tutelle de Rome, ne s'étaient que faiblement ressentis de la révolution populaire opérée dans la métropole. On sait que dans la seconde guerre punique les sénats italiens se montrèrent attachés à Rome, tandis que le peuplQ accueillit souvent les Carthaginois en libérateurs. L'influence des sénats ne pat que s'accroître après le départ d'Annibal» et il y a lieu de présumer qu'à partir de cette époque les classes inférieures furent à peu près exclues des concessions de terres publiques. Espérer que les triumvirs distribueraient aux plébéiens italiotes l'excédant des terres possédées par leurs patriciens , était chose impossible , car une longue oppression avait habitué les premiers à n'attendre de Rome qu'exactions et violences.

hk ESSAI

qu'ils n'avaient pu défendre. Les propriétés communales des villes italiennes, respectées jusqu'alors par les Romains, ne pouvaient pas plus faire partie du domaine de la république, que celles des particuliers habitants de ces villes. Ge n'était pas là, du moins pour les Romains , Tager publions , et ce n'était que l'amer publicus que la loi Sempronia avait en vue. Une seule considération pourrait expliquer l'unanimité des Italiens dans cette circonstance. Par la loi Sempronia y un nouveau partage intégral du domaine de la république allait avoir lieu. Quiconque connaissait les pratiques romaines ne pouvait douter que les triumvirs ne favorisassent grandement leurs compatriotes au préjudice des alliés. Assurément ces derniers ne pouvaient espérer que les plus mauvais lots , ceux qui auraient été refusés par le plus pauvre plébéien de Rome. Mais c'était surtout dans les enquêtes sur l'origine des propriétés , que les Italiotes redoutaient la partialité des magistrats de la métropole. La perte ou l'ambiguïté des contrats et des traités qui fixaient les limites des propriétés de la république, allait donner aux triumvirs mille occasions d'odieuses avanies. Il suïfisait qu'on possédât une terre dans le voisinage du domaine public, pour craindre qu'elle ne fût englobée dans une délimitation nouvelle.

LA GUBBRB SOCIALE. 45

Quoi qu'il en soit, il demeure certain que Tibérius Gracchus ne s'était point assez préoccupé des intérêts italiotes. La misère des alliés avait fait naître dans son esprit, il est vrai,, l'idée d'une' réforme » mais il n'avait songé qu'au soulagement de ses concitoyens. La philanthropie est une vertu nouvelle ; les anciens n'avaient que du patriotisme.

La loi Sempronia ne fut point adoptée sans de , vifs débats, et les possesseurs de l'ager publions ne manquèrent ni d'orateurs habiles ni d'arguments spécieux; mais les masses soulevées à la voix de Tibérius rendaient toute résistance inutile. Dans cette extrémité, le sénat usa de sa dernière ressource, c'était d'opposer à son adversaire un tribun conmie lui, dont le veto pouvait arrêter la discussion et l'ajourner à un temps plus favorable. Dans le collège des tribuns, M. Octavius, jeune homme riche, mais de mœurs austères, passait pour désapprouver la loi Sempronia; et s'il s'abstenait de la combattre, c'était uniquement en considération de l'amitié qui l'unissait à son auteur. Octavius tenait à ferme une grande étendue de terres sur les domaines de la république, et cependant sa réputation d'intégrité le rendait Tobjet de l'estimé générale. Flatteries, promesses, excitations de tout genre furent mises en œuvre. Octavius se laissa persuader, et, flatté peut^tre de

M ËdftAi

jouer un rôle important^ il prononça le terrible veto. En vain Gracchus essaya d'ébranler sa résolu* tion; en vain il lui offrit de l'indemniser sur sa fortune particulière des pertes que sa loi pourrait lui faire éprouver, Octavius fut infleiible.

Irrité par cette opposition inattendue, Tib. Gracchus oublia en un moment la modération qu'il avait montrée d'abord. Pour restaurer des lois tombées en oubli , il ne Craignit pas de violer des lois existantes, et, tribun du peuple, il attenta aux privilèges les plus sacrés du corps dont il était membre. Il osa proposer aux comices et obtint la déposition de son collègue. On remarqua qu'au milieu de l'exaspération furieuse des partis, il poursuivit cette mesure de violence avec un calme et un sang-froid plus effrayants que sa colère, et qui prouvaient son immuable résolution de tout sacrifier à son but. Aucun mot injurieux contre Octavius ne sortit de sa bouche ; ce n'était pas l'homme, mais l'obstacle qu'il voulait renverser \

Le peuple romain s'assembla donc au Forum pour détruire cette inviolabilité du tribunat, qu'il avait jadis demandée les armes à la main, et qu'il avait obtenue du sénat effrayé comme une victoire déci-

<plul. nb. Gtntchnfi, 12.

sive. Si l'esprit de parti ne n^Iigeait pas toujours lavenir pour la question du moment, le sénat eût vu avec plaisir cette lutte intestine entre ses constants adversaires. Consterné maintenant; il assistait à la défaite de son champion sans essayer de lui porter secours. Octavius seul montra un rare courage. Jusqu'au dernier moment , il protesta contre l'illégalité de sa déposition, et il fallut Tarracher de la tribune. J)ans le tumulte qui s'ensuivit , un de ses esclaves eut un œil crevé, et cet accident causa alors une sensation profonde. Quelques années plus tard, il n'y eut pas de comices qui ne coûtassent la vie à plusieurs citoyens.

L'adoption de la loi Semproriîa ne fut plus retardée; Tibérius, son frère Caïus*, enfin Appîus Claudîus, son beau-père^ furent nommés triumvirs.

On peut se figurer l'agitation qui suivit la promulgation de la loi agraire. Si les riches fonctionnaires romains, usurpateurs aa mépris de leurs propres décrets, déploraient la consécration de ce qu'ils appelaient une injustice, les Latins et les autres alliés ne faisaient point éclater des plaintes moins vives et moins bruyantes. Pas une ville qui ne se crût menacée de perdre une partie de son

* Il servait alors dan» rarméc qui assiégeait Numance.

territoire déjà morcelé. Dans leur anxiété, tous les Italiotes se voyaient atteints par une nouvelle confiscation, sans que les malheurs d'une guerre l'eussent rendue une extrémité inévitable. L'intention de Tib. Gracchus fût-elle de les ménager, ses successeurs ne manqueraient pas de les traiter ^vec la partialité odieuse qui marquait tous les actes des magistrats romains. Contre les alliés, la loi Sempronia serait exécutée avec la dernière rigueur, tandis que les grands et les riches de Rome trouveraient toujours mille moyens de se soustraire à ses effets.

Dans les premiers temps de la république, le sénat avait souvent cherché à contenir les plébéiens en leur opposant les alliés , dont les troupes entre les mains des consuls pouvaient être un instrument docile de sa tyrannie ^ Opprimé cette fois par le peuple, et désespérant presque de ressaisir son autorité, le sénat cherchait partout un appui pour sa cause, et il n'est pas impossible qu'il ait montré en ce moment une attention inusitée aux plaintes des Italiotes; que pour la première fois il leur ait laissé

' Nobilitas noxia atque eo perculsa, modo per socios ac Domen latinum, interdum per équités... Gracchorum actionibus obviam ierat. SaUust. Jug. k%

SUR LA GCBBRE SOCIALE. iS^9

entreyoir l'espmnce d une amélioration à leur sort. Quelques sénateurs même confièrent sans doute à leurs clients italiens, que si la république était déli- Trée du tribun factieux qui l'agitait, elle pourrait se souvenir de ses alliés et leur accorder enfin la récompense de leur dévouement. Très-probablement on les engagea à résister aux triumvirs, à leur susciter mille obstacles , à entraver leurs enquêtes, à les étourdir de leurs réclamations. U est certain qu'à cette époque surgit tout à coup l'idée d'accorder aux alliés le droit de cité romaine. Fut-elle le résultat de vagues promesses faites par des patrons à leurs clients? promesses bientôt oubliées ou même rétractées? Fut-elle inspirée par la crainte d'un soulèvement ou par le désir d'arracher aux Italiotes quelque nouveau sacrifice? Enfin Tib. Gracdms lui-même ne l'ofErit-il pas aux alliés comme un dédommagement?... Le silence des historiens nous laisse dans un doute complet à cet égard. On sait seulement qu'aussitôt après l'adoption de la loi agraire, l'espoir d'un affranchissement complet fermenta dans toutes les têtes, et dès ce moment il ne parut pas un personnage nouveau sur la scène politique, que l'émancipation de l'Italie ne devînt l'objet de ses méditations et que les alliés ne vissent en lui soit un tyran, soit un libérateur.

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