‹ Études sur l'humanisme français:Chapitre 70 sur 113 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les digressions du a de Asse

Ce serait trahir Budé que d'arrêter ici l'examen de son de Asse. Il y a fait entrer plusieurs digressions1 où, derrière le savant, nous voyons apparaître l'homme, avec les idées, les sentiments et les convictions propres à son époque. Tout à la fin de son livre et quand la partie scientifique en est entièrement terminée, il insère un interminable dialogue où c'est lui qui tient le principal rôle et qui achève de nous faire connaître son caractère et ses opinions2. La présence de tous ces hors-d'œuvre ne saurait s'expliquer par l'excès d'une verve intempérante, et qui ne sait se réfréner. Au fond, Budé tenait beaucoup à ces parties qui étaient le plus étrangères à l'objet même du livre. Au début de ses relations avec Erasme et comme il essayait d'arracher à son nouvel ami une appréciation favorable de son œuvre, ce sont ces digressions qu'il lui indique comme plus dignes de son attention3. X'étaientce pas des développements de ce genre qu'on admirait chez les écrivains anciens ? Les imiter, pour mériter une gloire semblable à

i. On trouvera les principales de ces digressions aux pages 5o-g5, /\'^o-^ù8, 698-785. On passe directement de la dernière au dialogue avec Deloyncs dont il va être question.

2. A vrai dire, c'est deux de ses entretiens avec Delovncs que Budé nous rapporte depuis la page 785 jusqu'à la fin du livre Le premier roule surtout sur des questions de morale; le second (pp. 8o/|-8if)) a lieu quelques jours après l'avènemenl de François 1er : il y est question surtout des espérances qu'on peut fonder sur le nouveau roi.

.'>. LuCU.br., p. 367A. Budé indique même à sou ami les diverses pages du livre où commenceiil les développements en question et. il conclut : « Ibi tu iionnihil simile inuenies, licet inqiar, iis quae in tuis Silenis scripsisti. »

Les digressions diî « de asse ». i5q

la leur, était le premier souci de Biulé, et c'est pourquoi il se représente causant avec son cher Deloynes comme jadis Cicéron avec son frère Quintus; c'était pour lui un moyen d'égayer son œuvre, et du même coup il prétendait, ainsi qu'il l'avoue naïvement, vouer à l'immortalité le nom de son ami et parent '. Nous ne ferons donc que répondit' aux secrets désirs de l'auteur en insistant sur ces digressions et en les étudiant [tour elles-mêmes. A vrai dire, elles imposent un efforl sérieux à celui qui entreprend de les lire et de s'en assimiler la substance. Nous avons déjà signalé, et il faut y insister encore, l'impuissance où Budé se montre de développer régulièrement une idée. Rien de plus fatigant qu'un pareil défaut, et rien de plus obscur aussi que les métaphores prétentieuses dont il orne trop souvent son style2. Cependant, il vaut la peine de surmonter l'ennui (pie dégage tout d'abord chacune de ces digressions. Si la suite du développement y est difficile à saisir, les idées générales en sont, à l'ordinaire, fort claires. Elles frappent l'esprit parla manière même dont Budé les ramène sans cesse, sans jamais se lasser de les exprimer à nouveau. Il devient ainsi bien facile de résumer l'objet de ces digressions; nous y trouverons d'abord ce que j'appellerai une «illustration » de la nation française, qui a toute la valeur d'un manifeste ; nous y verrons s'exprimer l'opinion de Budé sur la politique intérieure et extérieure de Louis XII ; enfin, nous y apprendrons à connaître le philosophe chrétien que fut noire Budé; ainsi le de Asse nous permettra de préciser son attitude vis-à-vis de la renaissance littéraire dont il fut le témoin; et nous pourrons, en même temps, pénétrer plus à fond dans ses opinions et dans son caractère.

i. P. 8i5 : « Eani autem disputationem nostram simul animi causa huic operi attexendam esse duxi, simul ni monumentum cssct aeternum (ut spcro) amicitiae aostrae. » Cf. Lucubr., p. 364 D. Voir encore, dans les Lucubr., p. '.'>-]:>. C, un passage où Budé prétend justifier contre Érasme l'utilité de ces digressions; mais c'est là sans doute une explication imaginée après coup.

2. ' »n en pourra prendre une idée en parcourant VExplanatio que Josse Bade jugea nécessaire d'adjoindre à l'ouvrage. D'ailleurs, il en est plusieurs du sens desquelles il n'a |ias osé répondre. Voir, par exemple, à leur place alphabétique, ce qu'il «lit des expressions A Ibatos scurras, Anginariumpirum, Calix erroris, etc.

l6û GUILLAUME BUDE.

Ces développements où nous voyons une véritable « illustration » de la nation française tendaient à ruiner le dogme jusqu'alors incontesté de la prééminence littéraire des Italiens. Pour en comprendre l'intérêt et en saisir toute la portée, il faul savoir

les lieux communs qui avaient cours, au début du seizième siècle, sur les aptitudes respectives des deux nations rivales. Depuis [très de deux siècles, les Italiens prétendaient être le seul peuple qui eût reçu du ciel le don de l'éloquence et le génie poétique. Tous les autres, pour eux, n'étaient que des barbares, et Pétrarque ne faisait que traduire fort exactement l'opinion de ses compatriotes quand il affirmait qu' « en dehors de l'Italie il ne fallait chercher ni orateurs ni poètes » '. Plus tard, les « barbares » semblèrent eux-mêmes souscrire à cette opinion quand ils demandèrent aux Italiens de les initiera la connaissance de l'antiquité : les humanistes d'outremont devinrent les éducateurs de l'Europe. Nous avons assisté pour la France aux commencements de l'infiltration italienne : à l'époque où fut écrit le de Asse, elle tendait à devenir menaçante. Ce fut le temps où la qualité d'Italien équivalait, en France, à un brevet d'éloquence et de profonde érudition ; on y voyait accueillir avec faveur des hommes aussi médiocres que Quinziano Stoa ; et c'est un Italien, Fauslo Andrelini, que Louis XII chargeait, comme poète lauréat, de chanter les victoires françaises2. Nous ne saurons jamais ce que toutes ces faveurs prodiguées à des étrangers purent engendrer de mécontentement chez les humanistes français de l'époque. L'un d'entre eux, au moins, en méritait d'aussi considérables. Autour de Budé, il se trouva

i. Cité par L. Thuasue, Roberti Gaguini Epistole, t. II, p. 28cj, qui mentionne les protestations vigoureuses faites à ce sujet par Nicolas deClamenges et Jean de Montreuil. On retrouve dans cette affirmation de Pétrarque l'influence des idées que devait traduire le mot célèbre de Jules II : « fuori i barbari ». Pour les Italiens de ce temps-là, convaincus d'être les tils légitimes des anciens Romains, tous les peuples autres que le leur étaienl des « barbares ». Sur ce sujet, voir Em, Roj dans la /tenir d'hist. littér., t. Il, p. 234.

2. On trouvera mie esquisse d'ensemlile de ce mouvement de pénétration italienne dans l'étude de Flambai, Le lettere italiane <ill" cortedi Francesco I, re <li Francia (pp. 107-337 des Studi di storia letteraria italiana e slraniera).

LES DIGRESSIONS DU (( DE ASSE ». l6l

sans doute des gens pour le dire; je n'affirmerais pas que luimême ne l'a pas pensé. Dans L'éloignement un peu chagrin qu'il affecte pour le métier de courtisan, dans la rancune dont il poursuit la mémoire du cardinal d'Amboise, l'on pourrait, peut-être, retrouver l'écho d'une animosité personnelle et l'effet des déboires qu'il aurait éprouvés. Ce n'est là qu'une hypothèse1 ; elle n'est pas de nature à diminuer l'intérêt des réflexions que nous allons étudier. Il nous suffit qu'elles n'aient rien d'une satire et qu'elles s'inspirent d'une vue juste des choses.

Ce que, pour moi, je crois y sentir vibrer à chaque page, c'est l'accent d'un patriotisme à la fois ardent et éclairé. Budé veut sa patrie forte et glorieuse, mais, en bon humaniste, il pense que, sans la faveur des Muses, il n'est point de gloire solide2 et il est jaloux, pour son pays, de la royauté littéraire qu'exerce l'Italie et devant laquelle s'inclinent toutes les autres nations. C'est là le sentiment que la fin de sa préface nous avait déjà révélé. II éclate avec plus de force encore dans la digression qui tient une bonne partie du premier livre et qui se trouve ainsi comme au seuil même de l'ouvrage. Budé s'indigne qu'il y ait, en France, tant de seigneurs pour ravaler le génie de leur race et l'humilier devant le génie italien. A les entendit1, le sol français est incapable de porter jamais de bons orateurs et de bons poètes. On y voit fleurir l'étude du droit et celle de la théologie3, mais il n'est pas

i. Budé proteste, il est vrai, qu'il n'obéit à aucune rancune particulière (p. 8.') : << Ita autem mihi superos omnes propitios esse uelim... ut rerum indignitale, non cuiusquam odio incensus, hactenus stilo indulsi »), mais voici un passage où il pourrait bien songer à lui-même (il se plaint des grands personnages qui méprisent en bloc tous les lettrés Français) : « liane uero si Kranci quidam domines aul maie obsequiosi, aul r\ ingenio SUO niucntes, ncc per istorum genium iurare didicerunt, née soliiis bac aetate lenociniis eorum se potentiae uendicare, salis digna causa fuit quamobrem calcata cantate patriae, odio transuersi aut liuore raperenturV » (pp. 55-56).

:>,. En effet, il faut îles historiens et des poètes pour transmettre à la postérité les grandes actions d'un peuple. .Mais Budé va plus loin : d'après lin, le culte des lettres, en développant la sagesse, est un élément essentiel de la puissance des empires (p. 90) : " ... sine sapientia ri literarum peritia contendere et asserere non dubitauerim nullos unquam populos rerum potitos esse... »

3. 1*. 90 : " Eant igitur illi quouis gentium..., qui humanarum rerum intel-

d'exemple d'un Français qui ail été versé dans les lettres anciennes '. C'esl que nous sommes nés pour Faction, non pour le conseil. La France est une nation de soldats, et cela doit lui suffire : on ne peut tout avoir à la t'ois .

A ces détracteurs obstinés de la nation française3, Budé n'est pas einl>;uT;issé de répondre, voire même de façon assez pédanlesque. Pour faire la preuve des aptitudes littéraires de noire nation, il va recourir à l'autorité des anciens : il citera le témoignage d'un auteur qui ne soit lui-même ni Italien, ni Gaulois '. Strabon atteste que les Gaulois sont susceptibles de culture et pratiquent l'étude des belles-lettres. On voit, dans son livre, l'importance que les écoles publiques prirent chez eux, an temps de la conquête romaine : le gymnase de Marseille fut alors parmi les plus florissants, si bien (pie le séjour dans cette ville remplaça, pour les jeunes Romains studieux des lionnes lettres, ce séjour à Athènes qui venait jadis mettre le sceau à tonte éducation libérale.

N'est-ce pas là de quoi prouver que les Français d'à présent peuvent prétendre aux faveurs des Muses5? Aujourd'hui, l'argument serait plutôt pour nous faire sourire; au seizième siècle, il dut frapper l'esprit du lecteur français. C'était un coup droit porté

ligentiam, earumque dicendo explicationem, regno Franciae explodunt, ultra Alpes et Pyrenen proterue summouentes, tanquam ferre caelum uostrum eximiae illae ilotes humanae menlis nequeant, sacrarum literaruni tantuni studio iurisque accommodatum. Vtrunipie enim studium nohis homines benigni religiosique largiuntur. »

i. P. 86: " Istos..., qui nulliim exemplum esse contendunl hominis Franci in literis latinis priscisque eruditi. » Cf. pp. 67 el 61-62.

2. P. 87 : « Ceteruiii illi niilii... » (if. p. 45i : « Gallia tuin primuiu auimos despondere uisa est, retuso etiaro illo mucrone ineundi strenue certaminis, gcnti peculiari..., quo mu, rime ualere nostri existimantur. »

3. Les Gallomastiges, comme Budé les appelle à la page 84- Ailleurs, il les appellera Francomastiges (p. "1X7) nu encore Misopatrides (p. 699).

4. Pp. 84-85. Les textes de Strabon sonl d'abord cites en ^ree, puis traduits en Latin. A vrai «lire, Budé, dans sa traduction, a légèrement force le sens de l'original. Il ne lui a pas échappé uon plus que Strabon parlait ici des Gaulois

et ipie, dans son raisonnement à lui, il s'agissait des Français. Mais les francs

ne forment-ils pas la partie essentielle des Gaulois, Francos praecipuam Grallorum partem ?

5. Pp. 85-86 : 0 Quod si olim Galli literis apti fuerunt, quae tandem inuidia

est ounc ipioipie in Gallia literaruni lionaïuui studiuni cuni suceexsu e\cil;iri,

siquidem publiée aune bonos facundiae ut quondam habeatur? »

aux Italiens, si fiers de leurs origines; on leur montrait que la France avait aussi ses titres de noblesse litttéraire et qu'elle pouvait songer à les faire valoir. Dans le fatras du deAsse, du Bellay a bien reconnu l'importance, à son point de vue, de ces textes de Strabon ; il saura s'en souvenir dans un passage de la Deffence l. C'était beaucoup de donner aux Français de nouvelles raisons pour cultiver les lettres. Mais il fallait autre chose pour faire refleurir en France l'éloquence et la poésie, et, suivant Budé, c'est aux grands et même c'esl à ceux qui détiennent le pouvoir de provoquer en France une renaissance littéraire. Il leur suffirait de faire bon accueil aux talents et d'encourager les gens de lettres 2 ; mais c'est à quoi nous ne les voyons point songer. Budé ne tarit point de sarcasmes sur leur compte, et ce ne sont point là de vaines déclamations dont la rhétorique ferait tous les frais. Il s'y trouve des allusions évidentes à des personnages de l'époque, et Budé n'a l'ait ici que dépeindre un étal de choses trop réel. Lui-même n'avait pas été épargné par les railleries dont, à la cour , on accablait volontiers les ç-ens de science. Il s'était trouvé des hommes d'un rang- très élevé, primariae auctoritatis, pour dire qu'à étudier il perdait son temps et sa peine 3. Mais est-ce la peine de répondre à ces hommes qui sont même incapables de comprendre4, sans l'aide d'un maître, un livre écrit en latin? Ils vantent l'éloquence des humanistes italiens, et ils

i. Deffence et Illustration, édit. Chamard, p. 34o : «Vous souvienne de votre ancienne .Marseille, secondes Athènes... » Dans un compte rendu de l'édit. Chamard, j'ai montré que ce passage contient un souvenir du de Asse (voir le Bulletin <lc V Université de Lille, 1904, p. 137).

2. Pp. 63-64 : « Delectum modo hominum principes habere instituant, literisque el interdis et industriae fauere : sic h'et ut nec doctorum Francia nec prudentium înops reperiatur. » Cf. p. 466 (il s'agit toujours de ceux qui détiennent le pouvoir) : « ... quid causae est tandem quin omnium in Remp. perperam factornni crimina ad eos pertineant? et quod Francia maie nunc audit atque igneminiose ob doctorum sapieatumque penuriam id iis in crimen uerti debeat, per quos hic taies multos esse non licet? »

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