‹ Études sur l'humanisme français. Notes biographiques suivies d'un appendice sur plusieurs de ses publicationsChapitre 3 sur 4 · L. DELAKUELLE · texte numérisé non relu

L. DELAKUELLE

revint dans la ville à la fin de 1535, pour un procès qu'il avait devant le Parlement de Languedoc (t). Son nom apparaît plus d'une fois dans les lettres de Robert Breton et celui-ci écrit un jour au jeune Louis Leroy, qui vient d'arriver à Toulouse : « La lettre de Bérault m'a fait concevoir pour toi une grande estime... ». (2) C'est à Bérault encore que Le Roy dut la protection de l'humaniste Jean de Pins, l'évêque de Rieux (3). Nous pourrions enfin citer à cette place les nombreux vers latins (4) qui célèbrent ses mérites, mais on se lasserait vite de ce ton uniformément élogieux et trop vague à notre gré. Ces pièces ont au moins l'avantage d'attester ces relations que Bérault continuait d'entretenir avec les lettrés de son temps. A ce titre nous mentionnerons aussi le distique qu'en 1534 il donnait pour être placé en tête d'une édition de Clément Marot (5). En 1537, il prit

(1) Ludomci Regii [Leroy] Constaniini selectiores aliquot Epistolae. Paris Fédéric Morel, 1559, f. 27 r».

(2) Roberti Brilanni Orationes quatuor, Epistolarum libri ires. Toulouse, Nicolas Vieillard, 1536, f. 92 v^ (pour la lettre à L. Leroy). Cf. ihid., f. 80 r^ et aussi R. Br. Epistolarum libri duo, Paris, G. Bossozel, ffs. 8 et 9 où l'on trouvera une lettre « Nicolao Beraldo Regio Historico " et une antre, intéressante pour Bérault, adressée aux professeurs du collège de Guyenne. Voici le passage qui le concerne : « Egit hic aliquot dies Beraidus, non quidem lubens, ut potui ex ipsius scriptis cognoscere, et adhuc prope invitus detinetur, neque quicquam optât ardentius, quam ut hinc aliquo evolare liceat »>. Sur R. Breton, on consultera E. Gaullieur, Histoire du collège de Guyenne, Paris, 1874. notamment pp. 84-86.

(3) Voir, dans G. Budaei vita per Ludovicum Regium. Paris, 1550, p. 56, uae lettre grecque de Leroy à Jacques Toussain ; elle est datée de la fin de janvier 1536, mais Bérault est à Toulouse depuis quelque temps déjà. Sur Jean de Pins, cf. L. Thuasne, Epistole et Orationes Gaguini, t. I, p. 374.

(4) Voir notamment, dans Nicolai Borbonii libri octo, Lyon, Gryphe, 1538, la pièce à Bérault de la page 462. En tête de l'édition, se trouve un distique de Bérault lui-même sur Bourbon. Bourbon, dans cette pièce, compare son ami à Nestor, dont la parole coulait « plus douce que le miel «. Cet éloge est à rapprocher du passage d'Érasme que nous avons cité plus haut (p. 265) ; évidemment Bérault avait une facilité de parole, une faconde qui frappaient dés l'abord ses auditeurs. On trouvera des pièces de vers qui le concernent dans Gilberti Ducherij Epigrammaton libri duo, Lyon, 1538. p. J51 et dans Claudii Rosseletti epigrammata, Lyon, 1537, p. 34. Nous parlerons un peu plus loin de certaines pièces de Salmon Macrin

(5) L'Adolescence clémentine. Aultrement les Œuvres de Clément Marot, Paris, Loys Cyaneus, 1534, f. de titre, r°; à la suite du distique de Bérault

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3)art au fameux banquet offert à Etienne Dolet, lorsqu'il quitta Paris après sa grâce obtenue (i). Tels sont, à peu près, tous les faits positifs que nous connaissons sur cette dernière partie de son existence.

Il nous reste cependant à élucider une question, celle des opinions religieuses de Bérault. Je suis bien forcé de la poser puisque certains ont fait de lui un adepte de la Réforme. Il n'est pas malaisé de montrer que c'est là une véritable erreur. Voici comment elle a pu se produire. Dans une lettre écrite le 9 août 1534 (2), Morelet du Museau racontait à Bérault un entretien qu'il avait eu, à Baie, avec Simon Giynée (3). Celui-ci avait demandé quels étaient, en matière religieuse, les sentiments de Bérault; Morelet aussitôt de vanter « la sincérité de sa foi, sa piété, ses mœurs irréprochables et la sainteté de sa vie » (4). Et Grynée écrivait à son tour : « Morelet du Museau, ô très cher Bérault, m'a vanté plus d'une fois votre piété et votre zèle singulier pour la vraie religion; poussé par lui, je me suis décidé à vous écrire, bien que je sois pour vous un

il j en a un de P. Brisset et un autre de G. Tory. Je ne connais cette édition, extrêmement rare, parait-il, que par le Catalogue de la hiblioth. poétique de M. T.-G. Herpin. Paris. 1903, pp. 22-23; cf. p. 30.

(1) CoPLEY Christie, trad. par C. Stryienski, Etienne Bolet, le martyr de la Renaissance, 1886, p. 299. Dolet. en nommant Bérault dans le récit qu'il fait du banquet, le dit « aussi heureusement doué par la nature qu'habile dans la composition latine ».

(2) Publiée par Herminjard, Correspond, des réformateurs, t. III. p. 194, avec des notes dont je me suis beaucoup servi.

(3) Morelet du Museau, seigneur de Marcheferriére, était, par sa mère, Marie Briçonnet, apparenté au célèbre évêque de Meaux. Il avait été l'élève et même le pensionnaire de Bérault (voir sa lettre, p. 197 : « Idem mihi erat aniraus literis graecis incumbere, ut scis, cum apud te essem ") Dès l'année 1524, Oecelampade célébrait, dans une lettre à lui adressée, sa ferveur pour la cause de l'Evangile. Il venait de quitter la France et s'était réfugié à Bâle oti il étudiait le grec avec Simon Grynée. Celui-ci, qui était un très ardent partisan de la Réforme, s'était déjà, à cette lettre, rendu très célèbre comme savant. On a publié un recueil de ses lettres : G. -T. Streuber, Simonis Grynaei Epistolae, Bâle, 1847.

(4) Herminjard, t. m, pp. 195-196 : « Ut autem [Grynaeus] tuae fidei -sinceritatem, pietatem, morum integritatem ac vitae sanctimoniam ex me intellexit, coepit ardere illius animus ad te scribendi desiderio'».

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inconnu » (i). On voit tout de suite que, dans cette phrase, Grynée force le sens des déclarations que Morelet affirme lui avoir faites. Mais, volontaire ou non, cette confusion s'explique fort bien. A cette date de 1534, il y a beaucoup d'humanistes qui n'ont pas encore pris parti entre la Réforme et le catholicisme. Mais on les sait hostiles à la tyrannie scolastique; ils sont passionnés pour l'étude des langues, sans laquelle il n'est point de connaissance complète des Saintes Ecritures. De là à les ranger parmi les adeptes tacites de la cause de l'Evangile, il n'y avait qu'un pas et l'on comprend que, pour Bérault, Grynée l'ait franchi. Nous sommes aujourd'hui mieux renseignés. Si nous n'avons pas la réponse que Bérault dut faire à la lettre de Grynée, on peut cependant trouver dans les manuscrits de Berne des indications sur ses véritables sentiments. Il écrivait un jour à Guillaume Chrestien, comme on annonce une bonne nouvelle : « Hier, Fr. Bérault (son fils) a obtenu un nouveau bénéfice ?• (2). C'est le mot d'un homme qui a pris son parti des abus de l'Eglise catholique et qui cherche même à en faire profiter les siens. Mais voici une lettre dont le ton est plus net encore et qu'il convient de citer tout entière.

Nicolaus Beraldus Jacobo Viartio, s. p. d.

Binis tuis ad me literis iisque elegantissimis longa verbosaque epistola una respondere, aut tibi potius satisfacere animus erat, humanissime Viarti. Sed incredibilem profecto mihi maerorem atque anxietatem novi isti tumultus pestilentissimaeque factiones nuper exortae, turbulentissimaeque

(1) Herminjard, op. cit., p. 195, n. 4; datée du 15 juillet 1534.

(2) Le texte latin de cette phrase, ainsi qu'un fragment de la lettre qu'on va lire, a déjà été publié par Herminjard, t. III, p. 196. La mention du bénéfice obtenu par François Bérault se trouve dans une lettre datée seulement du 26 juillet, mais où il est facile de restituer le millésime. On y lit, en effet, cette phrase : « Ocelli librum de natura universi vix tandem repertum ad te dono mitto ». Or la première édition grecque d'Ocellus de Lucanie parut à Paris en 1539 (cf. Graesse, Trésor des livres rares, t. V, p. 4).

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seditiones attulemnt. (i) Pavor enim abique, ubique luctus, et plurima mortis imago (2) : facit impia quorundam temeritas, ut longe ab Evangelio pacis absimus. Sed 0 te felicem, qui et optima videas, eàdemque sequare, et calcatis vitae hujus illecebris ad virtutis iter te comparaveris, tibique persuaseris in virtutis regno voluptati locum nullum esse. Quod si hortatu meo, ut scribis, eu m tibi animum finxisti, est quod maximas Deo Optimo Maximo gratias agam, mihique etiam gratuler, qui hac te voce ad honesti studium formatum accinctumque videam. Sic videlicet nonnunquam fungor vice cotis, acutum reddere quae ferrum solet exsors ipsa secandi (3). Perge porro, mi Viarti, et animum istum in me tuum perpetuo tueare et tibi persuade officio. fide ac studio nullo unquam tempore tibi me esse concessurum. Vale. Ex tempore cum ad sacra vocarer » (4).

Tout, dans cette lettre, montre que Bérault n'est pas, ou n'est plus favorable aux réformés; le ton ironique, à propos de l'Évangile de paix (5), ces deux citations latines qui le montrent plus familier avec les auteurs anciens qu'avec les Écritures, enfin ces expressions, presque païennes, « ad virtutis iter, ... in virtutis regno,... ad honesti studium ^ tout cela est d'un humaniste qui sans doute a puisé dans les œuvres de l'antiquité de hautes leçons de morale mais qui

(1) C'est évidemment à des troubles suscités par les réformés qu'il est fait ici allusion (à remarquer l'expression ironique : « l'Evangile de paix »). Malheureusement, l'ignorance où nous sommes de la date â laqueUe la lettre fut écrite ne nous permet pas de préciser davantage.

(2) Souvenir de Virgile, Aen.. II, 368-369 :

Crudelis ubique Luctus, ubique pavor, et plurima mortis imago.

(3) Souvenir d'Horace, A. Po , 304-305 :

Ergo fungar vice cotis, acutum Reddere quae ferrum solet exsors ipsa secandi.

(4) « Ad sacra ", expression où l'on reconnaît l'humaniste impénitent qu'est Bérault ; on peut traduire par «tandis qu'on m'appelait pour l'office». La lettre, autographe, se trouve à Berne, dans le ms 141, 1. 118.

(5) Selon Herminjard {loc. cit.), le début de la lettre serait relatif à l'affaire des placards qui est d'octobre 1534. La chose est assez vraisemblable. En effet le ton violent et presque révolutionnaire qui est celui des placards fit une profonde impression sur les esprits les moins hostiles au protestantisme et produisit un effet tout contraire à celui qu'on en attendait.

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ne connaît pas ce zèle un peu farouche dont les Evangélistes étaient maintenant animés (i). L'histoire de Bérault est, à l'époque, celle de beaucoup de bons esprits qui d'abord furent favorables à une réforme toute pacifique mais qui, ensuite, se reprirent quand ils eurent' compris où on voulait les mener et quelle rupture on préparait entre le passé et le présent.

Nous savons maintenant de Bérault ce qu'il nous importait le plus de savoir Nous pouvons nous résigner à l'ignorance au sujet des dernières années de sa vie. Réussit-il avant de mourir à quitter le Cardinal pour finir en paix ses jours? Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il continuait, en 1538, de vivre auprès de lui {2). Nous ignorons aussi la date de sa. mort. En 1545, la Bibliothèque de Gesner parle de lui comme d'un homme encore vivant (3); au début de 1555, il avait cessé de vivre (4). On ne peut préciser davantage.

Telle fut la vie de Nicole Bérault ; on a déjà pu, chemin faisant, se faire une idée sommaire de ce qu'est son œuvre. Ce qu'on y voit dominer, ce sont les réimpressions d'ouvrages anciens ou modernes. Mais, on l'a dit très justement, les livres manquaient alors à la France tout autant que les maîtres (5). Bérault travailla à lui en donner. Ainsi son œuvre de « librairie «, inspirée des nécessités présentes, a travaillé de façon efficace à la renaissance des études clas-

(1) Ces conclusions ne font en somme que développer celles d'Herminjard dans le passage auquel j'ai déjà renvoyé.

(2) Une note de possession mise par Bérault sur un de ses livres (Revue d. biblioih., 1902, p. 444) est datée de Châtillon, 29 mars 1538. Sa présence à Châtillon-sur-Loing, où résidait souvent le Cardinal, fait présumer qu'il était toujours au service de celui-ci.

(3) France protestante (2' édit., 1881). t. II, col. 299.

(4) Cf. supra, p. 276, n. 7. A vrai dire, la date donnée par M. Renouard pour l'acte auquel nous renvoyons est celle de 1552, mais il y a là une légère erreur de lecture. La photographie de l'acte en question, que j'ai entre les mains, m'a convaincu qu"il fallait dire, dans la datation, 1555 au lieu de ?552 et c'est aussi 1555 que porte la copie de la pièce délivrée par le service des Archives.

(5) Gëbhart, Rabelais, édit. de Lecène et Oudin, Paris, 1895, p. 79.

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siques en France (i). Comme philologue, il se recommande par les commentaires qu'il a donnés au Rusticus de Politien (?). On y trouve en effet une science abondante et solide, mais, pour les louer sans réserves, je voudrais être sûr qu'il n'en doit pas le meilleur à l'enseignement de Politien (3). Au reste, il n'importe guère aujourd'hui. Bérault n'eût-il fait que répandre en France les leçons du grand humaniste italien, il aurait encore accompli une œuvre utile. A l'époque où il vécut, la France avait beaucoup à apprendre des humanistes étrangers Bérault apparaît comme leur élève ; il est celui des Italiens par l'abondance tluide et l'élégance de son latin ; pour les idées, il est, le plus souvent, et nous l'avons dit, un écho fidèle du grand Erasme De la sorte il a contribué à répandre des connaissances et des qualités qui trop longtemps avaient fait défaut aux Français. Si ses œuvres ne comptent guère, il faut, pour apprécier son rôle, tenir compte de son enseignement prolongé pendant de longues années. Et comme professeur, son mérite essentiel c'est, en enseignant le grec ou bien en le faisant enseigner, d'avoir obscurément travaillé à cette floraison des études grecques qui est à la veille de se produire en France.

(1) Ainsi la réimpressioD, en 1521, du lexique grec de Craston, a fourni aux jeunes hellénistes un instrument de travail précieux.

(2) On pourrait citer aussi l'édition qu'il a donnée de Pline l'Ancien en 1516, mais la part qui revient à Bérault dans les améliorations apportées au texte paraît, somme toute, assez mince. 11 avoue lui-même qu'il a été fort aidé pour ce travail critique, par Christophe de Longueil ; de plus, il a mis à profit les nombreuses corrections que Budé, dans son de Asse, avait faites au texte de Pline. Voir d ailleurs le titre que porte le volume : Caii Plynii Secundi Naturalis Historiae Lihri XXXV II... Adjectis variis Anionii Sabellicl, Raphaelis Volaterrani, Beroaldi, Erasmi, Budei, Longolij adnotationibus ; chez Bérault et Regnault Chaudière ; 1516.

(3) Louis Vives cite ces commentaires avec honneur, dans son de tradendis disciplinis . tout à la fin du troisième livre. De nos jours. M. Isid. del Lungo les a utilisés largement pour son propre commentaire du Rusticus et il en parle avec éloges (Prose volgari inédite e poésie latine e greche di Ang. Polijsiano, Florence, 1867, p. 305 sqq.). Mais, si Bérault a séjourné à Florence, comme je Tai admis, il a pu recueillir les explications que Politien avait eu sans doute l'occasion de donner sur cette Sylve à ses auditeurs ou à ses amis. En tout cas, l'enseignement de Politien devait porter surtout sur les auteurs ^ont il s'est inspiré dans le Rusticus et pour Bérault qui avait écouté ces leçons, cela facilitait d'autant la besogne.

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