‹ Études sur l'humanisme français. Notes biographiques suivies d'un appendice sur plusieurs de ses publicationsChapitre 2 sur 4 · L. DELA RUELLE · texte numérisé non relu

L. DELA RUELLE

nourri des méthodes scolastiques, c'était la révélation d'une antiquité nouvelle, que lui dévoilaient les leçons des humanistes italiens. Un esprit avide de science et de clarté se prêtait avec enthousiasme à cette initiation enivrante. On pouvait s'étonner que Bérault, élève de l'unique université d'Orléans, se fût donné tout seul cette faconde et cette culture que nous aurons à louer chez lui : tout s'explique avec le voyage d'Italie.

De retour à Orléans, Bérault ne tarda pas, semble-t-il, à s'occuper de l'enseignement des belles-lettres. Aux environs de l'an 1500, il « lisait » les poètes aux jeunes Orléanais (i). C'est aussi, je suppose, pour servir à ses explications qu'il donnait, en 1505, une nouvelle édition du dialogus de vita heata, une œuvre de Battista Spagnoli, le célèbre Carmélite (2). Enfin, dans un acte de 1511, il est qualifié de

Rusticus qui sera décrite plus loin p. 294. Au f. 29 v°, il remarque, à propos de Fiesole, que la ville est sur remp'acement d'une cité étrusque : « cujus adbuc visuntur vestigia cum nobili Coenobio a Cosrao Medice aedificato " Au f. 2 r°, Bérault s'extasie sur les vers de Politien qu'il commente : « Quoties haec lego, toties audire videor Politianum ipsum divino quodam farore percitum subito atque ex tempore fundentem hos versus, ac suo illo ore rotundo, canoraque ac plus quam cygnea voce modulantem «. Parlant d'un humaniste milanais. Il l'appelle « Catanaeus noster « (f. 5 v° ; il s'agit de Johannes-Maria C. connu surtout par une édition de Pline le Jeune). Enfin, en un endroit, il se déclare redevable d'une explication à Ermolao Barbare, le grand humaniste vénitien (f. 8 v^ : « Hoc Hermolao acceptum referimus "). C'est de la même façon qu'il dit un peu plus loin dans le même feuillet : « Hoc Budeo debemus ", pour une explication que Budé lui a donnée de vive voix. Chacun de ces textes, à lui seul, n'emporterait pas la conviction. Mais il me semble qu'ils se fortifient l'un l'autre et que toutes ces manières de parler s'expliquent d'un seul coup, si l'on admet que Bérault avait vu l'Italie et fait la connaissance de plusieurs érudits italiens. (Voir aussi, au f. 30 r°, comment il parle des Médicis). Comme il aurait, à Florence, entendu Ange Politien, ce voyage se place, au plus tard, en 1494, année où mourut le célèbre humaniste.

(1) Cf. la lettre- préface de l'opuscule qui va être mentionné. Bérault l'adresse à Charles Brachet, « discipulo suo «. Il lui rappelle même un précepte d'Horace, « quod tu toties ex me puer audiebas «.

(2) A Paris, chez Denys Roce : « Dialogum baptiste mantuani de vita beata a me nuper emaculatum idcirco rursum dedi calcographis imprimendum quod et apud nos inventu rarissimus esset..." (Lettre-préface datée d'Orléans, 3 novembre 1505. La renommée immense dont jouissait alors Battista « le Mantouan « (mort en 1516) nous est attestée par le grand nombre d'éditions qui furent faites de ses différentes œuvres (Voir M. Pellechet, Catalogue

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« licencié en lois tenant tutelle à Orléans » (i). Nous dirions aujourd'hui qu'il y tenait un pensionnat. En ce temps où les étudiants « libres » étaient devenus de rares exceptions, ces « tutelles « se partageaient, avec les collèges, toute la clientèle de la jeunesse des écoles (2). D'ailleurs ces maîtres de tutelle étaient sous la dépendance de l'autorité universitaire. Ils pouvaient, à l'occasion, être autorisés à professer dans les « écoles publiques ». Bérault fit, à Orléans, un cours public de droit romain. Comme texte d'explication, il avait pris le texte des Pandectes de origine juris (1,2) et, pour le commenter, il recourut, nous dit-il, à des textes « de Tite-Live, de Salluste, d'Aulu-Gelle, de Plutarque et des autres écrivains latins » (3). Grande nouveauté en un temps où, pour commenter, les textes du droit romain, on se traînait à la remorque des commentateurs modernes. Budé, il est vrai, avait publié récemment ses « Annotations aux Pandectes » (1508), qui étaient un véritable manifeste contre l'école des Accursiens et des Bartolistes; Bérault y avait trouvé appliquée, avec une sagacité admirable, cette méthode philologique qui était appelée à renouveler les études juri-" diques. Il restait à transporter ces hardiesses du domaine du livre dans celui de l'enseignement ; il semble s'y être employé avec ardeur (4).

général des incunables, etc., t. I, Paris, 1897). Plus tard, Bérault saura s'émanciper de ce culte et nous le verrons protester contre cet excès d'admiration.

(1) Il s'agit d'une maison qui est donnée « à cens et a rente à maistre Nicolle Bérault et à Loise sa femme » (Doinel, article cité du Bulletin.... de VOrléanais, pp. 243-244). Un document qui va être cité et qui remonte â la même époque, nomme Bérault ladimagister.

(2) On sait que les collèges étaient à l'origine des fondations philanthropiques, instituées pour recueillir de pauvres boursiers. Sur l'organisation des pensionnats ou « pédagogies » on pourra consulter Thurot, De l'organisation de V enseignement dans V Université de Paris au Mot/én-âge {Pa.ns, 1850), p. 99.

(3) Metaphrasis N. B, in Œconomicon Aristotelis, Paris, Jean Barbier, f . a 5 r° : « cum ante annos quatuor titulum de Origine juris civilis in Aurelio gymnasio, publico auditorio praelegeremus ». Comme l'opuscule dut être publié en 1515 {Revue d. Biblioth., 1902, p. 436), celé ferait remonter le cours de droit en question à l'année 1511.

(4) Cf. infra, p. 263.

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Son ami Pyrrhus d'Angleberme était, lui aussi, un grand partisan des études nouvelles. A la fin de 1510, au moment où Jérôme Aléandre désirait s'éloigner de Paris, il sut attirer à Orléans le célèbre humaniste italien. Pendant les six mois qu'il passa dans la ville, Aléandre enseigna les éléments du grec dans un cours public ; il eut ainsi jusqu'à dix-sept auditeurs dont il nous a gardé les noms : Bérault figure sur cette liste avec un nommé Jean JuUien, qu'il employait comme sous-maitre (i).

A quelle époque Bérault a-t-il quitté Orléans pour venir demeurer à Paris? Nous ne pouvons le dire avec certitude, mais il semble bien toutefois que, dès le milieu de l'année 1512, ce changement de domicile était chose faite. A la fin du mois de mai il est parmi les savants qui travaillent pour le célèbre éditeur Josse Bade : nous le savons par une lettre de Josse Bade lui-même dont nous reparlerons plus loin (}i). De cette leltre on peut conclure que, dès lors, il était devenu Parisien. Ce qui le décida à quitter Orléans ce fut surtout le désir de pouvoir suivre de plus près des procès qu'il avait sur les bras et qui lui donnèrent beaucoup de tracas (s). A Paris, il reprit son métier de professeur, donnant, à l'université, des leçons publiques, enseignant aussi à l'intérieur des collèges ou des « pédagogies v. En 1513, semble-t-il, il expliquait ainsi Quintilien (4). A la â.n de cette

(1) H. Omont, Journal autobiograph. du cardinal Jérôme Aléandre dans Notices et Extraits des manuscrits, t. 35, P® partie, p. 19 ; c'est là que Bérault est appelé « ludimagister «. Sur le séjour d'Aléandre à Orléans et le milieu dans lequel il vécut alors, on trouvera des renseignements très complets dans E. Jovï, François Tissard et Jérôme Aléandre, 2^ fascicule, Vitryle-François, 1900.

(2) Infra, p. 263.

(3) Cf. 2^ édition du Rusticus (décrite plus loin) f . a 6 v°.

(4) Ibid.^ f. 7 yo ; après avoir observé que les éditions courantes de Quintilien fourmillent de fautes, Bérault ajoute : •* Sexcenta id genus aut paulo etiam graviora errata, publica professione ac privatis quoque domesticisque lectionibus quondam correximus dum Quintilianum Luteciae profiteremur.» Or le Rusticus renferme un cours qui fut professé entre le 9 novembre [1513], date de la praelectio initiale et le 15 juillet [1514], jour dont est daté la lettre-préface du volume (pour l'année, voir Revue d. biblioth., 1902, p. 435), Ainsi le quondam de la phrase précédente nous reporte au moins au début de

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même année, il entreprenait l'explication publique du Rusiicus d'Ange Politien. La praelectio en fut faite au collège de Tréguier « devant un très nombreux auditoire » (i). Vinrent ensuite une explication de Pline l'Ancien, puis, en 1515, celle de Suétone (2). Bérault eut ainsi l'occasion de publier, à la fin de 1515, la Vie des Douze Césars, puis, une année plus tard , Y Histoire naturelle de Pline (3). Il avait bien d'autres projets , et qu'il a pris le soin de nous confier. En commençant l'explication du Rusticus, il annonçait qu'il préparait des commentaires à deux autres « silves « de Politien (4). Il promettait aussi de publier bientôt, sur le de legihus de Cicéron, des enarrationes « qui seraient le fruit de lectures très diverses des poètes, des historiens, des philosophes et enfin des jurisconsultes euxmêmes » (5). Ces promesses, — un peu ambitieuses, — sont au moins de nature à montrer l'ardeur dont Bérault faisait preuve dans l'étude des belles-lettres ; d'ailleurs il ne devait pas les tenir. Cependant il n'eût pas mérité le nom d'humaniste, s'il avait borné ses ambitions à commenter devant les étudiants les auteurs latins anciens ou modernes. Pour être digne de ce nom, il lui fallait savoir le grec, cette langue divine « sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant y^ (e). A Orléans, il l'avait étudiée déjà sous

1513, pour l'explication de Quintilien et aussi pour la venue à Paris. Sur ce dernier point, le présent texte nous conduit à peu prés à la même date que la lettre de Josse Bade.

(1) C'est du moins Bérault qui l'affirme : ihid. f. a 6 v°.

(•2) Voir en tête du Suétone de 1515 (décrit plus loin, p. 289) l'avis de N. B. « Auditoribus suis ». En publiant s,2i praelectio sur Suétone, il a voulu contenter ses auditeurs « iisque potissimum qui nobis jampridem in Plinii interpretatione suam dant operam, nuperque etiam in Suetoniana dare coeperunt ». Comme on le voit, l'explication de l'Histoire naturelle dura longtemps et continua en même temps qu'on abordait celle de Suétone.

(3) Cf. infra, p. 285, n. 2.

(4) Rusticus (2® édit.), f . a 6 r°, vers la fin de la praelectio.

(5) Ibid., f. a iii»; cf. f. 19 r°.

(6) Rabelais, II, 8. Sur la place que, depuis le début du xvi® siècle, les humanistes font à la langue grecque dans l'éducation, voir L. Thuasne, La lettre de Gargantua à Puntagruel, dans la Revue des biblioth., 19U5 (p. 34 du tirage à paît).

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la direction d'Aléandre. On peut croire qu'à Paris il profita encore des leçons de l'humaniste italien (i). Quand celui-ci eut quitté Paris et la France, Bérault en avait appris assez pour être en état de poursuivre tout seul cette étude. Pendant les années suivantes, il s'y donna tout entier (2) et même il publia coup sur coup la traduction latine de deux opuscules de Lucien {^).

Telle fut, durant ces premières années de séjour à Paris, l'activité du professeur (4). Pour avoir une idée complète de la vie qu'il menait alors, il faudrait connaître mieux que nous ne faisons ses rapports avec les éditeurs parisiens. Le nombre est assez grand des publications auxquelles Bérault a mis une préface. Parfois il semble dire que l'éditeur la lui

(1) Oq sait qu'après avoir professé pendant six mois à Orléans, Aléandre revint à Paris et y donna de nouveau l'enseignement public du grec, à partir du 19 juin 1511 jusqu'à la fin de l'année 1513. Étant devenu alors secrétaire d'Etienne Poncher, il passa loin de Paris la plus grande partie de l'année 1514 ; à la fin du mois de novembre, il entrait au service du princeévéque de Liège. Pendant son second professorat à Pari?, un de ses meilleurs disciples fut l'Orléanais Charles Bcachet dont Bérault avait été le professeur. Brachet au besoin, ou encore Josse Bade, auraient pu servir de lien entre Aléandre et Bérault.

(2) Cf. Luciani dialogus, cui titulus Vitarum, seu philosophorum auctio^ an vo du feuillet du titre : - toto hoc triennio in graecis literis versatas » ; Topuscule doit avoir paru au cours de l'année \d\'6 [Revue d. bihlioth., 1902, p. 437).

(3j Le premier vient d'être mentionné dans la note précédente. C'était le début de Bérault dans le domaine de la langue grecque ; en terminant la lettre-préface, il prie le jurisconsulte Pierre de i'Estoile d'agréer « hasce graecanici studii nostri primitias. « Le deuxième opuscule est l'éloge de la mouche qui parait le 7 octobre 1517 « in otficina Gormontiana ", â la suite d'un opuscule de Piutarque traduit en latin [Revue d. bibliuth., 1902, p. 438).

(4) Dans la Metaphrasis in Œconomicon Aristotelis (1514 on 1515 : Revue d. Biblioth., 1902, p. 435), Bérault parle aussi d'une explication d'Aristote : « cum proxime statuissem post domesticam ae privatam etb.icorum Aristotelis ejusdem politica atque oeconon\icâ publico auditorio Luteciae piofiteri... » (v° du feuillet de titre). 11 s'agit seulement d'ure explication faite sur la traduction latine. L'opuscule en question que Bérault publie comme un morceau détache de ces cours sur Aristote, reproduit eu effet la traduction de Leonardo Bruni. Dan.^ la phrase ci-dessus, j'ai souligne le mot domesticam parce qu'il indique que Bérault donne ces leçons privées chez lui et que, par suite, il est lui-même le directeur de la « pédagogie » ou il enseigne.

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a demandée simplement pour faire valoir l'ouvrage auprès du public (i). Dans d'autres cas, on voit qu'il fit davantage. En 1516, le libraire François Regnault entreprend de réimprimer les œuvres de Guillaume de Paris, un théologien du xiii'' siècle. Bérault, lui-même nous l'a dit, s'est chargé de rétablir le texte, altéré en beaucoup d'endroits, et d'y mettre des som-^ maires (2). Une autre fois, Pierre Gromors conçoit le projet de publier deux discours de Longueil qui, en France, n'étaient encore connus que par des éditions italiennes ; il demande à Bérault de relire ces deux opuscules et d'en corriger le texte (3). Nous avons enfin un ouvrage de François Philelphe, dont l'édition a été faite « sous ses auspices » (4). S'il n'a pas été correcteur d'imprimerie, il s'est mis plus d'une fois au service de divers libraires pour revoir et corriger le texte des ouvrages qu'ils allaient publier. Il y eut même un moment, assez court, semble-t-il, où luimême exerça le métier de libraire. Jean Barbier, chez qui Bérault avait publié la Meèaphrasis in Oeconomicon Aristotelis, Jean Barbier était mort au début de l'année 1515 (5). Avant la fin de l'année, nous savons que Bérault avait épousé sa veuve (e). C'est ainsi qu'il eut l'occasion de

(1) Voir, par exemple, la préface du ^fcieraZw abyssus (1514 : Revue d.. Biblioth , 1902, p. 436). De même, en 1507, il présente au public les j^Ze^awtiae de Laurent Valla (cf. infra, p. 287). Josse Bade fait allusion aussi (en 1512) à une édition des Invectives de Valla qu'il devait publier et pour laquelle Bérault avait écrit une lettre-préface (Œuvres de Politien, réimpression de 1518, t. I, f. âiii r")

(2) Guillermi Parisiensis Operum summa, 2 tomes in fol. : cf. Revue d, Biblioth., 1902, p. 436.

(3) Voir dans le Longueil de 1522 (décrit plus loin, p 305) le deb.ut de la lettre-préface. Pierre Gromors m'a demandé, dit Bérault, « ut eas relegerem et emendarem »».-Il ne s'agit pas, la suite le montre, de la correction des épreuves. Bérault s'est contenté de vérifier le texte de l'édition de Venise et d'en corriger les fautes avant qu'il ne fût livré aux compositeurs.

(4) « Nostris auspiciis »» ; voir Conviviorum Francisci Philelphi libri duo, s. d. {Revue d. Biblioth., 1902, p. 438).

(5) Revue d. Biblioth., 1906, p. 153 dans l'article de L. Dorez, Notes sur les libraires, relieurs, enlumineurs ^ papetiers et parcheminiers jurés de V Université de Paris extraites des mémoriaux de la Faculté de Décret- {i50â-i52é).

(6) Tout à la fin de la praelectio par laquelle débute le Suétone de 1515, Bérault s'excuse de n'avoir pas encore expliqué Juvénal ; « Juvenalis quidem.

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reprendre son fonds de librairie (i) ; pour peu de temps, il est vrai : à la fin de 1518, il l'avait déjà cédé à un autre libraire parisien (2).

En même temps qu'il publiait ses premiers ouvrages, Bérault s'était fait une place dans le petit groupe des humanistes parisiens. C'était un milieu où il ne pouvait manquer d'être accueilli favorablement. Nous sommes à l'époque où les humanistes déclarent la guerre aux vieilles méthodes de la théologie et de la jurisprudence. Par dessus la culture spéciale et professionnelle qui est nécessaire aux juristes et aux théologiens, ils veulent faire prévaloir l'idée d'une culture plus largement humaine qui s'impose aux adeptes des disciplines les plus diverses. Dans ce milieu parisien, Bérault dut être accueilli comme un transfuge qui avait déserté le camp des Accursiens et des Bartolistes. Nous avons vu en effet qu'il était <* licencié en lois » et qu'il avait fait à Orléans un cours de droit inspire de la méthode que Budé avait appliquée dans les -^ Annotations aux Pandectes » (3). Il osa même écrire à Budé pour exprimer toute l'admiration dont il débordait pour lui. En même temps il lui demandait

satyras non tam omisisse me quam intermisisse sciunt ii, qui me ex caelibatu solitoque vitae génère Trpoç toùç y^M-ikoùç beajuoùç proxime transisse norunt ». Voilà qui nous fixe sur Tépoque de son' second mariage ; pour l'époque à laquelle il était devenu veuf, nous l'ignorons absolument. L'identité de sa seconde femme nous est connue par un document d'archives du l^"" février 1522, où il est question, de « Nicole Bérault, avocat au Parlement, second mari d'Estiennette le Painctre » et nous savons que ce nom était celui de la veuve de Barbier (Ph. Renouard, Documents sur les imprimeurs, etc. dans les Mémoires de la Société de Vhist. de Paris^ 1901, p. 10.

(1) Sur le Pline de 151(), la maison de l'Epéa figure comnte l'adresse de Bérault et l'Epée était justement l'enseigne de Jean Barbier. Sur le Suétone, rien n'indique que la librairie ne fût plus dans les mêmes mains. D'après M. Renouard, Bérault aurait encore édité deux volumes dans le courant de l'année 1517 (voir ses Imprimeurs parisiens jusqu'à la fin du XVI^ siècle, Paris. 1898, p. 18). L'un de ces volumes est le n° 3 de notre Appendice ; l'autre reste à retrouver.

(2) Ph. Renouard, ibid., p. 41. La date aporoximative est fournie par un texte où l'on voit qu'à la fin de 1518, Bérault habitait, depuis peu de temps, au cloître Saint-Benoît {Vat. lat. 8119, f. 64 ]°) ; il avait donc abandonné la maison do l'Epée, qui était dans la rue Saint-Jacques.

(3) Cf. supra, p. 257.

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instamment de poursuivre l'œuvre qu'il avait entreprise (i). De son côté, il se préparait à marcher sur les traces de ce grand maître. Quand il arriva à Paris, il conservait le projet d'approfondir la science du droit. Josse Bade lui écrivait en 1512 : « Je n'ignore pas quelles espérances tu as fait naître. .. Tous ceux qui te connaissent bien se tiennent sûrs de voir bientôt le jour où la barbarie sera mise en fuite et où, grâce à tes efforts, les saintes lois recouvreront enfin la place et l'honneur qui leur sont dus » (2).

Ces lignes nous montrent, avec une certaine emphase, quelles espérances on fondait alors sur Bérault. En traduisant le sentiment de ses amis, elles expliquent la place qu'on lui voit bientôt tenir dans le cercle des humanistes parisiens. Il y avait un introducteur naturel : c'était François Deloynes, qui jadis, à Orléans, avait enseigné à l'université des lois. Il était devenu depuis conseiller au Parlement de Paris (3). Il attira Bérault chez lui, le recevant presque chaque jour à sa table (4) ; il se fit son protecteur et son « patron » (5).

(1) Le sens de la lettre de Bérault nous est connu par la réponse qu y fit Budé, le 25 mars 1511. Pour tous les textes qui seront empruntés à cette correspondance de Budé et de même pour les renseignements essentiels sur les principaux amis de Bérault, je me vois forcé de renvoyer au Répertoire de la correspondance de G. B. que j'ai fait paraître en 1907 (thèse de Paris). Pour la lettre en question, voir p. 3.

(2) Œuvres de Politien, réimpression de 1518, t. I, f. â iii i°. Cette lettre à Bérault a été reproduite tout entière par M Ph. Renouard, Bibliographie des impressions et des œuvres de Josse Badius, Paris, 1908, t. III, p. 188. Josse Bade ajoute : « Quam persuasionem etiam mihi fecerunt bellissimae tuae conciones atque orationes nescienti quidem tibi sublectae ♦». Les termes dont il se sert doivent nous faire exclure l'idée de discours prononcés à l'occasion d'un enseignement quelconque : ce seraient des praelectiones . Il doit s'agir ici de plaidoyers prononcés par Bérault qui, on l'a vu plus haut (p. 262 en n.) était aussi avocat : inutile de dire qu'ils n'ont pas été conservés.

(3) L. Delaruklle, Guillaume Budé, thèse de Paris, 1907, p. 66.

(4) Voir la lettre-préface â Deloynes dans In Carum Lucretium poetam Commentarii a loanne Baptista Pio editi^ Josse Bade, 15 14 : « Accipe idcirco munus hoc nostrum, eo vultu quo me cotidianum pêne convivam excipis ».

(5) Theodori Gazae Grammaticae institutionis libri quatuor, édit. grécolatme de Jean Vatel, Josse Bade, 1521. Dans la lettre-préface, adressée à Deloynes, Vatel déclare que Bérault l'a engagé à lui dédier ce livre et il ajoute : « Memineris itaque te patronum hujus ».

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Budé, qui était grand ami de Delojoes (i), l'accueillit avec bienveillance et Bérault put mettre à profit sa science encyclopédique. Dans ses notes sur le Rusticus, il donne plusieurs remarques comme venant de son cher Budé : " Budaeus noster « (2). Ailleurs il déclare qu'il n'aurait pas publié la moindre traduction du grec sans la lui soumettre d'abord (3). Bérault connut aussi Germain de Brie, qui le dit « savant dans les deux langues « (4) et Louis Ruzé, le lieutenant civil, dont il parle, dans des lettres à Erasme, comme d'un ami qui leur est commun (5). Ruzé était un personnage d'importance; il se faisait volontiers le Mécène des gens de lettres (e); Bérault avait intérêt à le fréquenter. 11 avait aussi d'autres amitiés moins profitables, telle celle qu'il entretint avec Louis de Berquin (7). Ils s'étaient connus à Orléans quand ils y étaient étudiants (s). En 1512, Josse Bade parle d'eux ■comme d'une paire d'amis (9). Cinq ans plus tard, Bérault,

(1) Le de Asse (1515) se termine par un long entretien entre Deloynes et Budé, entretien qui sera, dit Budé « un monument éternel àe leur amitié ». Et il conclut (c'est la dernière phrase de l'ouvrage) : « Deloinus enim et Budaeus insigne par araicorum in hac urbe existimatur esse ».

(2) Rusticus (2® édit.i, f. 10 r°, 20 r°, et 24 v». Le dernier de ces passages contient aussi un éloge chaleureux de François Deloynes et une allusion à l'amitié qui l'unit à Guillaume Budé.

(3) Luciani Dialogus, 2® feuillet, i*.

(4) Germani Brixij Altissiodorensis Poematia duo. Paris, 1520, f. 6 r°.

(5) Cf. par exemple, la lettre du 1" juillet 1519. dans Erasmi Opéra (Leyde, 1703), t. III, col. 331 A. Les relations entre Bérault et Ruzé s'expliquent très aisément : Ruzé était l'ami de Budé (voir les lettres que lui adresse ce dernier). De plus, son frère, Arnoul Ruzé était chancelier de l'Université d'Orléans. Bérault lui avait certaines obligations et c'est pour cela qu'en 1515, il lui dédiait son édition de Suétone.

(6) Il fut celui de Christophe de Longueil et de Jacques Toussain, l'helléniste.

(7) Sur Berquin on consultera la notice de la France protestante, t. II, 2^ édition (1881) col. 418-434 A compléter par R. Rolland, Le dernier pro- ■cès de Louis de Berquin (dans les Mélanges de V Ecole de Rome, t. XU, p. 314).

(8) C'est pour lui rappeler cette vie commune que Bérault dédie à Berquin une édition des Convivia de François Philelphe (cf. supra, p. 261). Toute cette lettre- préface témoigne entre eux d'une amitié très solide. Malheureusement l'édition n'est pas datée.

(9) Œuvres de Politien, réimpression de 1518 : voir, en tête du t. 1, la lettre à Bérault déjà citée et, à la suite, une lettre à Louis de Berquin (repro-

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dédiant à Berquin une traduction de Lucien, évoquait le souvenir des lectures d'auteurs anciens qu'ils faisaient tout récemment ensemble (i). En 1526, leurs relations n'étaient pas interrompues et cependant Berquin, à ce moment là, était déjà taxé de luthéranisme (2).

Parmi les sentiments qui les avaient rapprochés, il faut •compter , évidemment , leur commune admiration pour Érasme (3). Celle que Bérault lui avait vouée datait de loin. En 1506, Erasme, qui se rendait alors en Italie, était passé par Orléans et c'est Bérault qui avait eu l'avantage de l'hét)e:ger (4). A vrai dire, il était resté longtemps sans se rappeler au souvenir de son hôte. Cependant c'était un honneur, rœherché par tout humaniste, d'être en correspondance avec lUlustre Erasme. Deloynes, s'étant enhardi à lui adresser me lettre, Bérault y glissa quelques lignes pour rappeler ^hospitalité jadis olFerte à Erasme. Celui-ci, dans sa réponse à Deloynes, prit plaisir à évoquer le souvenir des bonnes journées qu'il avait passées chez Bérault : « Je crois encore

duite par M. Ph. Renouard, op. cit., t. III, p. 189). On apprend aussi, en les lisant, que Josse Bade devait faire paraître une édition des Invectives de Laurent Valla. Bérault avait déjà écrit, pour présenter l'ouvrage au public, une lettre- préface à Berquin. Cf.j en tête de l'édit. d'Aulu-Gelle publiée en -1517, chez Josse Bade, la lettre- préface adressée par Josse Bade lui-même à Louis de Berquin : il dit notamment que Bérault ne cesse de lui parler de Berquin et de désirer sa présence.

(1) Voir r u iiloge de la Mouche « de Lucien, dans l'édition mentionnée plus haut (p. 260) au f. c. iij v° : « Nuper vero cum Annei Senecae jocum de morte Claudii prmcipis et Synesii libellum de laudibus Calvicii una legeremus. . -

(2) Erasmi opéra, t. III, col. 1714 B, c'est Berquin lui-même qui écrit à Erasme : « A.pud scutum Basileense aut apud Beraldum sciet tabellarius, ubinam fuero, quamquam Beraldus nunc plurimum abest ab urbe ». Son premier procès avait eu lieu en 1523, le deuxième venait de se terminer quand il écrivait cette lettre : Berquin n'avait été sauvé que par l'intervention du roi.

(3) Ce qui nuisit le plus â Berquin, ce fut, ne l'oublions pas, de s'être fait en France comme le champion des idées d'Erasme et d'avoir contribué â les répandre par diverses traductions.

(4) Erasmi opéra, t. III col. 183 E à propos de Bérault : « Memini. cum olim essem Aureliae, Italiam aditurus, me hominis hospitio usum, atque apud eum dies aliquot sane quam bénigne comiterque habitum ».

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entendre, dit-il, ce débit net et rapide, cette voix agréable et sonore, d'un timbre si caressant, ce langage à la fois facile et châtié; je crois voir ce visage aimable et qui annonçait une rare courtoisie, exempte de toute mordue ; ces manières cordiales, aimables et commodes » (i). Ce fut, entre les deux hommes, l'origine d'une correspondance que, malheureusement, nous n'avons pas tout entière. Trois lettres seulement nous restent de celles que Bérault écrivit, et toutes trois sont de 1518 (2). Elles sont curieuses à divers titres. Il écrit, par exemple, tout au début de la seconde : « L'autre jour, j'ai donné pour toi à Francesco Calvo œs lettres de Budé, de Deloynes et une autre que je t'adressais ■» . Calvo est un Italien qui fait, à travers l'Europe, .e commerce des livres (3). Qu'à la date de cette lettre Bérauit

(1) Erasmi opéra t. III, col. 183 E. La lettre est de 1516. Dans ce passage, qui devait être montré à Bérault, Erasme force un peu la louange. Il faut corriger ce jugement par celui qu'il porte dans le Ciceronianus , paru en 1528. Il constate chez Bérault une certaine faconde naturelle (« dictionis illaboratus fluxus •») mais, ajoute-t-il aussitôt. « is in hoc genus nunquam nervos intendit suos, dicendo quam scripto felicior. Quae possit satis divino, sed estmagni laboris fugitantior « [Opéra, t. I, col. 1011 F).

(2) Erasmi opéra, t. III, col. 307 et 330. Le début de la première lettre fait allusion à des lettres antérieures, qui n'étaient pas arrivées à Erasme : « Dolui vehementer ac saepe, Erasme doctissime, binas meas ad te literas proximo scriptas biennio periisse ». Erasme répondit d'un seul coup à ces trois lettres, le 9 août 1519 {ihid., col. 335-336) ; il écrit encore à Bérault le 15 octobre 1519 et le 16 février 1521 (î6ic«., col. 506 B et 634-635). En 1522, il lui dédie le de conscribendis epistolis [Opei^ay t. I, col. 343-344). On a, pour la même année, un autre témoignage qui atteste la continuation de leurs relations epistolaires [Opéra, t III, col. 734 ; lettre à François [de lournon], archevêque d'Embrun). En 1525, Érasme, dans une lettre à Jean de Selve, fait illusion a celle qu'il a reçue de Bérault [ibid., col. 884) ; plus tard celui-ci sert d'intermédiaire entre Erasme et Noël Béda « qui sont tous les deux ses amis « [Apologia Natalis Bedae adversus clandestinos Lutheranos (Josse Bade, 1529, f. 96 v», 99 r° et v°). Après cette date, on ne trouve plus trace de relations epistolaires entre Erasme et Bérault.

(3) Il nous suffit, ici, de renvoyer aux principales indications que la correspondance d'Erasme renferme sur le personnage. Le 10 mai 1518, Beatus Rhenanus écrit de Bâle à Erasme : *» Exemplum epistolae Franci&ci Julii Calvi, bibliopolae Ticinensis [de Pavie] ad Jo. Frobenium his inclusum habes « [Opéra, t. III, col, 1607 A). C'est de ce même Calvo qu'il est question dans ce passage où son rôle est précisé : - Adest hic Julius Calvus,. Bibliopola Ticinensis... ; is mihi Theocritum attulit, adjunctis commentariis,

NICOLE BÉRA.ULT. 267

fût encore, ou non, libraire, il avait eu, avec Calvo, des relations d'affaires. Il put ainsi s'instruire des progrès de l'humanisme dans les pays voisins de la France, se tenir au courant des publications qui sortirent, notamment, de r« officine » de Froben et contribuer à leur diffusion dans le monde parisien. Ces relations avec l'étranger lui fournirent aussi l'occasion de lier connaissance avec un certain nombre d'étudiants allemands. Dans les lettres dont nous parlons, il nomme, comme un de ses amis, le Hessois Guillaume Nesen qui, étudiant à Baie, y avait connu Érasme et vivait maintenant à Paris (i). Il a connu aussi Hermann de Frise, qui servit parfois d'intermédiaire entre Erasme et les humanistes parisiens (2). Un jour que Budé dîne chez Germain de Brie, Hermann et Nicole Bérault sont tous deux au nombre des convives ; et Budé de remarquer que Bérault s'est fait à Paris le guide attitré des étrangers lettrés (3). Plus tard

excusum formuli?, atque item Pindarum additis diversorum commentariis ; dédit et Frontonis ac Varronis alioramque fragmenta quaedam vetustissima « (ibid., col. 1680 A ; dans une lettre à Tonstal), datée de Louvain, 24 avril 1518). Érasme, à l'occasion, lui confiait les manuscrits rîes ouvrages qu'il voulait faire imprimer ; c'est du moins lui que je reconnais dans le Franciscus de la phrase suivante ; il y est question des Adages : « Commiseram exemplar emendatum ac locupletatum Francisco, — qui libros ferme omnes solitus est hue importare, — ut vel Badio, vel ex lUius sententia committeret alii... »> {ibid., col. 105 D; lettre écrite de Cambridge, à Androa Ammonio, le 21 décembre 1510). Calvo s'entendait à allécher ses clients en leur promettant des manuscrits d'ouvrages classiques jusqu'alors demeurés introuvables. Bérault fut même sa dupe ; en 1519, il écrivait à Froben pour lui proposer d'imprimer les deux premiers livres de Quinte-Curce, aujourd'hui encore perdus : c'était Calvo qui avait parlé de les lui rapporter d'Italie (Ad. Horawitz et Hartfelder. Briefwechsel des Beatus Rhenanus, Leipzig. 1886, pp. 185-186.

(1) Sur Guillaume Nesen, voir YAllgemeine Deutsche Biographie. Il est parmi les correspondants d'Erasme qui, dans une lettre à Budé, parlait de lui en termes très chaleureux {Opéra, t. III, col. 184 F ). La troisième des lettres de Bérault à Erasme fut remise à celui-ci par Nesen, qui partait justement pour Louvain {ibid,, col. 330 E). Nous notons en passant qu'elle contient aussi la mention d'une lettre écrite par Bérault au théologien Martin Dorp, un autre ami et correspondant d'Érasme.

(2) Sur Hermann de Frise, cf., outre la correspondance d'Érasme, L Dëla- KUELLE, Répertoire de la correspondance de G Budé, notamment p. 99, n. 3.

(3) G. Budaei Lucubrationes variae, Bàle, 1557, p. 299.

L DELARUELLE.

-enfin, nous le verrons, il accueillera dans son pensionnat l'Allemand Melchior Wolmar, le futur maître de Calvin.

Pour la connaissance des idées de Bérault, les lettres à -Erasme sont moins intéressantes qu'on ne le souhaiterait. Il est un endroit, cependant, qui mérite d'être signalé. Bérault avait appris, par Neseu, qu'Érasme allait publier une nouvelle édition de son Nouveau Testament et d'abondantes paraphrases sur l'Épitre de saint Paul aux Romains (i). Sa joie en est grande et déjà il s'imagine que ces travaux vont suffire à renouveler l'étude des lettres sacrées : <^ Je vois, excellent Érasme, je vois se préparer l'événement que j'avais toujours appelé de mes vœux ardents : nos théologiens, qui depuis trop longtemps sont voués à des billevesées épineuses et sophistiques , à des subtilités inutiles , vont abandonner enfin ces cabales des Scotistes, des Occamistes, voire même des Thomistes » (2). C'est dans une lettre familière que Bérault s'exprime ainsi; mais cette circonstance n'est pour rien dans le ton qu'il prend ici : il parle le -même langage dans certains de ses opuscules, et ce dédain qu'on le voit témoigner ici aux théologiens, il l'étend à tous ceux qui, dans l'enseignement, représentent les anciennes disciplines et la résistance aux méthodes du nouvel humanisme. Pour l'étude du droit, nous avons déjà dit qu'il était résolument novateur et qu'il apparaissait comme un disciple de Guillaume Budé (s). A loccasion, il a su dire leur fait aux jurisconsultes de son temps. Il termine ainsi une lettrepréface où il offre à François Poncher un opuscule d'un professeur d'Orléans : « A lire cette dissertation de Manda- Us Apostolicis, vous prendrez, j'en suis sûr, bien plus de plaisir qu'à ces pompeuses rhapsodies sur les lois ou sur les

(1) La première édit. du Novum Instrumentum avait paru à Bâle en 1516; une nouvelle édition devait en effet paraître au cours de l'année 1518. Erasme a donné successivement, sur toutes les épîtres de saint Paul, des paraphrases qui parurent l'une après l'autre et qui furent ensuite réunies en volume.

{2) Erasmi opéra, t. III, col. 308 B.

(3) Cf. supra, p. 257.

NICOLE BÉRAULT 269

•canons, publiées ou plutôt bâclées (i) par tant de juristes de ce siècle; ces recueils, où ne règne aucun ordre, aucune économie, ne témoignent d'aucun talent, d'aucun jugement; on en a rassemblé ou plutôt mendié partout les éléments ; .ils attestent et dénoncent la maladresse d'expression [infantiam], l'ignorance et la sottise de leurs auteurs ; aussi, s'il y a quelqu'un pour ne pas voir ou pour nier qu'ils extravaguent, c'est que lui-même est aveuglé et qu'il extravague encore plus qu'eux ^ (2). Bérault n'est pas plus tendre contre ces représentants attardés de l'enseignement scolastique , qui résistent à l'introduction du grec dans les études universitaires. Ayant eu à citer, dans son explication du Eusiicus, les Meteora de l'Italien Poiitano, il s'écrie aussitôt : « Nos ^maîtres devraient bien lire cet ouvrage ; ils devraient l'apprendre mot à mot, et laisser du même coup ces gloses extravagantes sur les metaura, comme ils disent, gloses qui sont dignes de la barbarie des Gètes. Cela ne les empêche pas de les attribuer au grand philosophe qu'est Aristote. Mais quoi ? ils ignorent qu'Aristote a écrit seulement en grec, au lieu de meteora, ils disent ^netaiira et commettent beaucoup d'erreurs semblables, prouvant ainsi qu'ils savent aussi mal et le grec et le latin « (3). Dans la lettre-préface du Dictionarium graecum, il revient à la charge contre ces ennemis de la langue grecque. A cette renaissance des études qui nous assure un nouveau siècle d'or, on voit encore s'opposer des esprits chagrins, qui ressemblent à des oiseaux de mauvais augure. « Ce sont ces moines mendiants (4), ces

(1) C'est ainsi que je rends, faute de mieux, ces mots du texte : «» emissae aut praecipitatae potius ».

(2) Voir le de MandaLis (décrit plus loin, p. 306) à la fin de la lettrepréface ; 1522.

(3) Rusticus (2® édit.), f. 1 1 v», à la mancriette - Meteora Pontani. In barbaros « .

(4) « li sunt TTTU^xoi quidam ». 11 n'y a pas de doute à avoir sur le sens de cette allusion. Dan^ une lettre grecque « à Pierre Lamy, franciscain » (Lucubrat., p. 43 C), Budé parle de la haine que les théologiens ont vouée au grec. Les plus acharnés, ce sont ol tiÎjv éxaipeiOùv |U€TaiTouaujv eeoXÔYOi {des congrégations mendiantes). 01 bè Tr\q u|ueTëpaç, ajoute-t-il tout de suite, » ceux de votre ordre » sont encore plus hargneux que les autres;

270 L. DELARUELLE.

diseurs de billevesées (i), gens très ignorants, incapables d'éloquence, et qui sont de plus insolents et orgueilleux. On pourrait cependant les supporter si leur fureur contre les fervents du grec se déchaînait seulement dans leurs beuveries clandestines de chaque jour ou dans celles des grandes fêtes. Mais cela ne leur suffît pas : du haut oaême de la chaire ils les proposent à la risée d'une foule ignare » (2). Les Frères mendiants sont eux-mêmes des ignorants et leur aveuglement, à la rigueur, s'excuserait. Mais que dira-t-on de nos théologiens ? Peut-on même appeler théologiens des hommes « qui n'ont jamais pris le temps de lire et d'apprendre par cœur l'Evangile tout entier et les Epîtres de Paul, c'est-à-dire les fondemements du dogme et de la foi orthodoxe « (3) ? Le ton est assez impertinent ; il l'est plus encore dans la lettre -préface de l'Athanase qui parut en 1519 (4). Au moment où celle-ci avait été publiée, elle n'avait pas, à notre connaissance, attiré l'attention de la sacrosainte Faculté de Théologie. En 1524, Bérault fut moins heureux. Le 5 août, elle examinait, dans une de ses séances, une lettre qu'il lui avait soumise et qu'il voulait faire imprimer en tête des œuvres de saint Jean Chrysostome. La Faculté déclara que la lettre ne serait pas imprimée et qu'on ne la rendrait pas à son auteur. Le motif? elle s'attaquait à la théologie scolastique : ^ detrahit et derogat scholastice théologie et non tantum viventibus doctoribus, sed et

(1) C'est le mot luaraiôXoYoi que je traduis par cette expression. Je serais bien étonné si l'on ne retrouvait pas le mot dans Erasme, pour désigner les docteurs scolastiques.

(2) Voir, dans la Revue des Uhlioth. (1902), p. 440, la description de l'ouvrage dont j'utilise la lettre préface. Il n'y a, dans les paroles de Bérault, aucune exagération oratoire. Budé fait allusion à des faits du même genre dans la lettre qui vient d'être citée et aussi dans une lettre à Bérault luimêoQe (cf. L. Delaruelle, Répertoire de la correspondance de Budé, p. 200 et 231).

(3) Guillermi Parisiensis Ope7^um summa {\b\Q), v° du feuillet de titre.

(4) On trouvera plus loin (pp. 298-302) cette lettre-préface in extenso; nous avons jugé utile de la réimprimer, en raison de son intérêt et de la rareté de l'ouvrage où elle se trouve

NICOLE BÉRAULT. 271

mortuis impudenter maledicit, ita ut potius famosus libellas censenda sit. » Mais ce n'est pas le seul méfait de Bérault ; son humeur satirique se retrouve dans une autre lettre : « in una alia omnino simili in substantia, quam imprimi curât in fronte operum divi Athanasii,mordet et criminatur theologos, sed et etiam philosophiam, et presertim quod logicam. » On le voit, l'alFaire est grave et la Faculté décide dy donner une suite. Mais Bérault n'avait pas le tempérament d'un Berquin. Il n'eut garde de s'obstiner et le 19 août, dans une nouvelle séance, la Faculté approuvait la forme de la lettre que proposait maître Bérault pour mettre en tête des œuvres de saint Chrjsostome ; il n'est pas question, cette fois, de la lettre destinée à l'édition d'Athanase (i).

Après les textes que nous avons groupés plus haut, cet incident achève de nous révéler les tendances de Bérault. Ce n'est pas qu'elles aient rien d'original. Dans ses diatribes contre les théologiens, Bérault est un écho fidèle d'Erasme (2). De plus ce qui l'encourage à donner cours à ses sentiments véritables, c'est l'appui qu'il rencontre, hors de l'université, chez ses amis ou protecteurs de la bourgeoisie ou de la cour. Ceux-là sont déjà gagnés aux séductions de l'humanisme et

(1) L. Delisle, Notice sur un registre des procès-verhaux de la Faculté de théologie de Paris pendant les années ioÛD-ioSS (p. 315 sqq. des Notices et Extraits des manuscrits , t. XXXVI, P^ partie, 1899) ; voir aux p. 374 et 375 les n^^ LVIII et LX du registre. Pour 1 édition de saint Chrysostome dont il est ici question, je n'en connais pas qui ait paru à cette époque-là chez un éditeur parisien. Au contraire, l'année 1524 vit paraître à Paris, de saint Athanase, le Judicium de adulteririis libris sacrae scripturae, Des. Erasmo interprète. Rien, dans le volume, n'indique que Bérault ait eu à cette publication la moindre part. Est-ce là l'édition pour laquelle il avait écrit une lettre-préface, qu'il attrait ensuite supprimée ? Mais la Faculté parle d'une édition des « œuvres « d'Athanase. Ne s'agit-il pas plutôt d'une réimpression du volume de 1519 ? Je le croirais ; ia chose, d'ailleurs, serait restée à l'état de projet.

(2) Pour l'influence générale des œuvres d'Erasme sur les idées des humanistes français, on me permettra de renvoyer à un article de la Revue d'histoire littéraire, 1904 (« Ce que Rabelais doit à Érasme et à Budé «), pp. 255--i57. Sur ce sujet, M. Thuasne a rassemblé des textes intéressants, extraits surtout àQ V Éloge delà Folie, di3Ln% &QS Études sur Rabelais, Paris, 1904, pp. 139-

272 L. DELARUELLE.

l'ignorance insolente des docteurs de Sorbonne leur est un sujet de plaisanteries (i). Ce qui, dans le cas de Bérault, me semble intéressant, c'est de voir ce désir d'une transformation de l'enseignement, pénétrer, avec lui, l'université ellemême. Bérault, ne l'oublions pas, est d'abord un ludiraagister. Le ton de ses lettres-préfaces nous donne celui de ses leçons, de ses conversations familières avec les étudiants. Son cas était sans doute, celui de nombreux maîtres, plus obscurs. Avec eux l'esprit universitaire se transforme. La Sorbonne a beau résister, défendre les saines traditions, faire la police intellectuelle de luniversité; elle est vaincued'avance par ces tendances nouvelles que Bérault, dans son humble sphère, s'est appliqué à propager.

Ce n'est pas sur le métier de « pédagogue « que Bérault pouvait compter pour arriver à la fortune. Il fit comme d'autres humanistes de l'époque et chercha à se glisser dans la « clientèle » d'un des grands seigneurs qu'il avait l'occasion d'approcher. Etienne Poncher, l'évéque de Paris, devint ainsi son « Mécène » (2). Au début du siècle, il avait séjourné en Italie comme chancelier du duché de Milan ; il y avait connu et protégé divers humanistes. C'était un ami, un: cousin même de Budé et, tout récemment, il avait pris part aux négociations qui avaient pour but d'attirer Érasme en

(1) Il suffit, à ce sujet, de voir la correspondance de Guillaume Budé. Je me contenterai d'en citer deux endroits particulièrement caractéristiques. L'un est cette lettre à Bérault qui a déjà été mentionnée plus haut (p. 270, n. 2). L'autre se trouve dans une lettre à Erasme, de 1516. Il parle d'un jeune homme qui maintenant étudie à la Sorbonne « ou qui plutôt passe sa vie dans le marais de Sorbonne, car c'est bien ainsi qu'on pourrait nommer l'école de ces sophistes, à voir ce qu'elle est maintenact " (LucuhraiioneSy p. 364 D). Calembour sur le nom du lac Sorbônis, dont parle Strabon.

.2) Au début de l'année 1518, Bérault devait déjà être au service de Poncher. Une lettre inédite du 10 février 1517 (anc. sf. ; donc 1518) le mentionne comme fréqu'întant la Cour [Vatic. lat. 8119, f. 57 r°). Cela explique aussi que dans la lettre à Erasme du 16 mars 1518, il appelle Poncher « eximiusac prope unicus hujus aevi Mecoenas ».

NICOLE BÉRAULT. 273

France (i). 11 était, si je puis dire, tout désigné, pour devenir le protecteur de Bérault. En 1518, il l'emmena en Angleterre, où il allait en ambassade (2). Quelques mois plus tard, Bérault, qui était maintenant des intimes d'Etienne- Poncher (3), partait avec lui pour une nouvelle ambassade, dont le terme était Montpellier (4). Admis ainsi dans la suitedu prélat, il eut l'occasion de fréquenter la Cour, et y rencontra Janus Lascaris, dont il se plut à cultiver l'amitié (5).' D'ailleurs ces séjours à la Cour n'eurent sans donte rien derégulier. Bérault n'était pas, à proprement parler, au service d'Etienne Poncher. En tout cas, nous avons la preuve qu'il n'avait pas cessé d'enseigner. Au début de 1519, justeentre le voyage d'Angleterre et le voyage de Montpellier, il faisait à Paris des leçons publiques sur Y Institution oratoire (6,. A la mort de Fausto Andrelini, on songea même à

(1) Sur Écienne Poncher, cf. L. Delaruelle, Répertoire de la correspondance de Guillaume Budé, p. 15, n. 2 et aux divers endroits relevés dans l'index.

(2) Voiv dans la corre-ipondance de Budé (Lucubrat., p. 243, 248 et 250 les passages où il recommande Bérault « homme savant dans les deux langues», â ses amis d'Angleterre, Richard Pace, Thomas More et Thomas Linacre. L'ambassa^le, à la tête de laquelle était l'amiral Bonnivet, se mit en route dans la deuxième moitié d'août; elle était de retour à la fin d'octobre, et Bérault accompagna Poncher à la cour, où il allait sans doute rendre compte de sa missioa Budé écrivait en efifet à Pace le 5 novembre (Lucubrat., p. 244 D) : « Nicolaus Beraldus tibi jam carissimus (ut ex literis tuis intellexi) in anlam cum Praesule Parisiensi profectus est »,

(3) Erasmi Opéra, t. III, col, 421 E, dans une lettre de Budé à Erasme, du 19 mars 1519 : " Nicolaus Beraldus homo utraque lingua doctus et tibi amicus, Archiepiscopo jam valde familiaris, qui cum eo in Narbonensem provinciara profecturus est hoc triduo «. Poncher était devenu archevêque de Sens le i4 mars 1519.

(4) Cf. la note précédente et HEKum:i kb.d , Correspondance des réformateurs, t. I, p. 48, dans une lettre écrite de Paris, le 17 mai 1519 : «« Budaeus et Beraldus legationis munere apud regem Catholicum funguntur». Budé, en effet, était de cette ambassade, au sujet de laquelle on peut voir plusieurs de ses lettres (L. Delaruelle, op. cit., pp. 53-59).

(5) Bérault. parlant de cette rencontre dans la lettre-préface du Bictionarium graecum (1521), dit quelle eut lieu « proximo biennio «. Lascaris prêta à Bérault et à Salmon [Macrin], pour le lire et le copier, un discours qu'il avait jadis prononcé à Florence « de Graecarum literarum elegantia,. proprietate ac splendore ».

(6) Voir à la bibliothèque municipale de Zurich, dans le Ms S. 3 c., une lettre de Conrad Grebel à Vadianus du 29 janvier 1519 : - Beraldum nerape.

274 L. DELARUELLE.

Bérault pour le remplacer dans ce que nous nommerions aujourd'hui la chaire de poésie latine (i). Bérault ne fut pas nommé {2), mais il continua de « lire » à l'université (3). En même temps il tenait toujours une sorte de « pédagogie »(4). Il nous apprend lui-même, en 1521, que l'année précédente il avait expliqué les « Familières ?» de Cicéron « studiosis aliquot adolescentulis » ; puis il entreprit d'expliquer les lettres à Atticus « iisdem auditoribus ac contubernalibus meis ^ (5). Ces expressions paraissent indiquer qu'il n'avait que peu de pensionnaires. A l'époque dont nous parlons, il comptait parmi eux Etienne Poncher, le jeune neveu de l'archevêque de Sens (e). Un peu plus tard, il a pour élève

virum doctum Quintiliani oratorias institationes cum Valla interpretantem audio. Glareanus suis mihi lectionibus interdixit. Publica non poterit ♦'. Bérault avait eu l'intention de publier ces leçons. Dans une lettre-prélace de juillet 1519, Josse Bade écrivait : « propediem expectatissimas domini Nicolai Beraldi, viri (ut nosti) litteratissimi in Institutiones oratorias lucubrationes emittemus « (Ph. Renouard, Bihliogr. des impressions et des œuvres de Josse Badius, t. III, p. 199).

(1) Ibid. (lettre de Conrad Grebel) : « Si regius Poeta pronunciabitur [Glareanus], nondum enim pronunciatus est, ... ipse Beraldusve provinciam lectionis poeticae suscipiet ». Andrelini avait, on le sait, le titre de poète royal et il mourut en 1518 ; c'est donc bien de sa succession qu'il s'agit ici.

(2) Il n'a jamais pris sur ses ouvrages le titre de regius poeta, comme faisait Andrelini. De plus, dans les explications publiques que nous allons voir qu'il a faites, ce sont uniqaejnent des prosateurs qui lui fournissent sa matière.

(3) Dans un « Etat des pensions à payer sur le trésor royal », pour 1525, on lit : « A M^ NicoUe Bérault qui fut en Angleterre, docteur lisant à Paris, IIIc 1. « (Ab. LefraNC, Histoire du Collège de France, 1893, p. 393),

(4) Cf. supra, p. 258 et 260, n. 4.

(5) Préface de l'Appien de 1521, citée dans la Revue d, biblioth. (1902), p. 441.

(6) Le Longueil de 1522 (infra, p. 305) est dédié par Bérault " Stephano Poncherio, Adulescenti studioso, auditori suo ". Vers la fin de la lettrepréface, il est aussi question des études que Poncher a entreprises, dit Bérault, » praelectore me ac duce «.Enfin la lettre-préface de l'Appien, adressée à François Poncher, se termine par cette phrase « Stephanus noster te etiara atque etiam salutat ". Fils de Jean Poncher, trésorier de France, le. jeune homme était déjà, en 1529, chanoine de Paris ("P. Stellae... disputatio, qua eocquiritur An et Quando creditor..., Paris, Chr. Wechel, 1529, f. Ai] r°). Il devient évéque de Rayonne en 1532, passe à rarchovéché de Tours en 1551 et meurt en 1553 (Gallia christiana, t. XiV, col. 134).

NICOLE BÉRAULT. ' 275

Etienne Dolet (i). Enfin il enseigna le grec à Melchior Wolmar. En 1523, celui-ci publiait une édition, avec notes, des deux premiers chants de l'Iliade. Dans un avis aux écoliers, il prend la peine de remarquer qu'il y aurait, sur ce texte, bien autre chose à dire, mais je me réserve, ajoutet-il, de reprendre ce travail, « quand j'aurai davantage avancé dans l'étude des lettres, grâce à mon maître Nicole Bérault, homme très éloquent et très docte?» (2). En 1525, il enseignait le grec à son tour dans le pensionnat de son maître (m). Gonthier d'Andernach, un peu plus tard, datait «de la maison de Bérault » la préface d'une syntaxe grecque qu'il allait publier (4). Celui-là n'avait pas besoin des leçons de Bérault (5) ; il est probable qu'il était chez lui comme maître de grec (6). Ainsi donc, indépendamment des leçons qu'il pouvait donner lui-même, Bérault aurait assuré à ses pensionnaires, pendant quelque temps, un enseignement suivi de la langue grecque :

(1) Bans ses Commentarii linguae latinae (Ljon, 1536), t. I, col. 1158, Dolet dit lui-même en parlant de Bérault : « quo praeceptore annos natus sedecim Rhetorica Luteciae didici " (Dolet était né en 1509). Il avait dans sa bibliothèque un Sannazar qui lui venait sans doute de son ancien maître, car on voit, sur la feuille de titre, la signature de N. Bérault (cf. mfra, p. 312).

(2) Homeri liiados Ubri duo, una cum annotatiunculis Yolmarij, Gilles de Gourmont, 1523, f. liij v°. La lettre-préface est datée du collège de Tours : « E collegio nostro Turonensi »> ; c'est la preuve que Wolmar n'était pas encore dans le pensionnat de Bérault.

(3) Demetrii Chalcondylae grammaticae institutiones graecae, graece iniiiandis mire utiles, Gilles de Gourmont, 1525, f. a ii v° : « ... Disciplinae ejus quam apud Beraldum nostrum domi non omnino imprudent!, ut reor, consilio jam olim instituimus «.La lettre-préface d'où ce passage est extrait, est écrite « ex aedibus Beraldi «.

(4) Syntaxis graeca nunc recens, et nata, et aedita, autore Guinterio Joanne Andernaco, Gilles de Gourmont, 1527. Au début de cette même lettrepréface, Gonthier rappelle que l'année précédente il enseignait à Liège « l'une et l'autre langue ».

(5) Cf. la note précédente; Gonthier allait publier diverses traductions de Galien et de Paul d'Egine dont la première parut dès 1528, chez Simon de Colines.

ij (6) L'année 1527, pendant laquelle Gonthier est chez Bérault. est celle qu'on assigne au départ de Wolmar pour Orléans (Herminjard, Correspondance des réformateurs, t. II, p. 281). Wolmar est suns doute ce précepteur très savant en grec et en latin que Bérault avait donné au jeune Louis de TEstoile et dont il parle dans une lettre-préface du 1" juillet 1527 [Reçue desbiblioth,, 1902, p. 442).

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le fait, à cette date, valait la peine qu'on y insistât (i). Cependant, Etienne Poncher était mort (2). Il fallut que Bérault se cherchât un nouveau protecteur : il le trouva en la personne de Jean d'Orléans, archevêque de Toulouse (3). Nous ne savons quelles fonctions il occupait auprès de lui, mais c'était une véritable servitude : nous le voyons demander à son protecteur un peu de répit, pour se livrer à un travail personnel (4). A la suite de Jean d'Orléans, il se rendit à la cour. C'est ainsi, je pense, qu'il fit la connaissance de Jacques Colin, dont, en 1528, il est le mandataire pour une aifaire d'édition (5). En 1529, sa réputation d'éloquence lui valut l'honneur d'écrire un discours, sur le traité de- Cambrai (ô). Sur l'en-tête de l'opuscule qui nous le conserve, il prend le titre d'historien royal qui, depuis, lui est attribué par divers documents (7). Il recueillait sans doute la succes-

(1) Un fait encore montre que Bérault était alors classé parmi les rares hellénistes que comptât la France. En 1528, Gilles de Gourmont faisait paraître une édition grecque d'Aristophane. Chacune des neuf pièces est dédiée, par une lettre en grec, à un humaniste particulier, et Bérault reçoit,, pour son compte, la dédicace des Oiseaux.

(•2) Le 24 février 1525.

(3) Dans VOratio de pace, dont il va être parlé, et qui est de 1529, Bérault dit que Jean d'Orléans l'a fait entrer dans sa maison - proximo triennio » (v» du 6^ f.) Né en 1492, Jean d'Orléans devint archevêque de Toulouse en- 1503, étant âgé de 11 ans seulement. Il fut nomme cardinal en 1533 et mourut la même année le 24 septembre, à Tarascon [Gallia christ., t. XIIl, col. 53-54).

(4) Dans l'opuscule intitulé Psalmi LXXI et CXXX enarratio homilijs aliquot distincta, Paris, au Chasteau Rouge, 1529 (Revue d. biblioth., 1902, p. 442), Bérault, s'adressant à l'archevêque, écrit ceci : « Ocio dierum aliquot abs te impetrato ad psalmorum lectionem secessi -.

(5) CoYECQUE, Josse Bade et les traduciions de Claude de Seyssel, dans la Biblioth. de l'École des Chartes, 1894. pp. 509-514 : publication d'un contrat passé entre Josse Bade et « honnorable homme et saige maistre Nicole Bérault, advocat en la cour parlement, ou nom et comme procureur de .... Jacques Colin «.Sur celui-ci, consulter le livre de V.-L. Bourrillj, Paris, 1905.

(6) Oratio de pace restituta, et foedere sancio apud Cameracum,.. Rêver eno dissimi Cardinalis Cancellarij jussu scripta, autore Nicolao Berald- Aurelio, Regio Historico. — Paris, Chr. Wechel, 1529 {Revue des biblioth.,. 1902, p. 443).

(7) C'est le seul ouvrage ou Bérault prenne ce titre, mais, dans une lettre très postérieure en date, il est appelé « Regius historiens et orator« (Biblioth.. de Berne, m?. 141, lettre 1 17). D'autre part, un acte publié par M. Kenouard

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sion de l'Italien Paul Emile, qui venait de mourir (i). Il y gagna d'être inscrit sur la feuille des pensions, mais on ne voit pas que sa nouvelle qualité lui ait jamais imposé aucune obligation précise.

Jean d'Orléans mourut le 24 septembre 1533 (2) Bérault, à ce moment, continuait-il d'appartenir à sa maison? Je ne saurais l'affirmer; en tout cas il semble que, dès la fin de 1533, il était pourvu d'un nouveau maître, le Cardinal Odet de Châtillon (3). Ce fut pour son malheur qu'il entra à son service. Sans pitié, sans trêve, le jeune et fougueux cardinal (4) entraînait à sa suite le vieillard fourbu qu'était devenu Bérault. Et celui-ci geignait toujours. Déjà il avait dû, pendant une bonne part de l'année 1533, suivre la Cour d'étape en étape (5) ; avec Odet, ce fut bien pis. Ses

et où l'on trouve mention de « feu maître Nicole Berault », le qualifie ainsi : " en son vivant orateur du roi " (Renouard, Documents sur les imprimeurSy p. 10). Voir aussi infra, p. 280, n. '2. Il semble que le titre à lui attribué n'ait pas une valeur bien définie.

(1) Les dates suggèrent cette hypothèse. Paul Emile, sur qui l'on peut voir L. Thuasne, Epistole et Orationes Gaguini, 1903, t. I, pp. 151-153, était mort le 5 mai 1529 (Ibid., t. 11, p. 290). La lettre-préface de YOratio de pace, le premier en date des documents qui portent le nouveau titre de Bérault, est du 3 août.

(2) Cf. supra, p. 276, n. 3.

(3) On dit généralement, et moi-même je l'ai répété, qu'il avait commencé par faire l'éducation de Gaspard Coligny. le frère d'Odet. On lit, en efier, dans la Vita Gasp. Colinii (Utrecht, 1645) que cite Bayle (Dictionnaire y édit. de 1730, t. I, p. 524, n. A) : « eique [à Gaspard] Nicolaum Beraldum... praeceptorem attribuit mater ». Nous possédons aussi une lettre où Coligny -entretient Bérault des études qu'il fait sous la direction de Guillaume du Maine (Herminjard, Correspondance des réformateurs, t. 111, p. 219). Est-ce de là qu'est sortie la tradition ? En tout cas, il ne me semble pas que cette lettre soit celle dun jeune homme â son ancien précepteur : on n'y trouve aucune allusion au temps où Coligny étudiait sous la direction de Bérault. Si l'on considère que Bérault a suivi la Cour pendant une bonne part de l'année 1533, il semble plus naturel de penser que Bérault, au moment ou Jean d'Orléans mourut, était encore à son service ; que, privé de son protecteur, il resta à la Cour pour s'en chercher un autre et qu'il ne tarda pas à entrer au service d'Odet de Châtillon. Pour la date, cf. infra, p. 279, n. 2.

(4) Il était né en 1517 et avait été créé cardinal le 7 novembre 1533, donc à l'âge de 16 ans.

(5) Voir d'abord l'Avis au Lecteur mis par Gryphe en tête de l'opuscule intitulé : de vetere ac novitia Jurisprudentia (édit. datée du 1^'' juillet 1533). On y voit qu'au moment où il écrivit ce discours, Bérault comptait le prononcer

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lettres à Guillaume Chrestien (i) nous renseignent sur le mauvais état de sa santé, encore aggravé par les fatigues d'incessantes pérégrinations. A la fin de l'année 1534, il se plaint de ne pas aller aussi bien qu'il désirerait. La faute en est à ce voyage par mer, si pénible et inopportun (2). Une autre fois il écrivait : « Me voici revenu de la Narbonnaise, mais je suis encore languissant et assez mal portant ». Ce qui Ta achevé, ajoute-t-il, c'est la fatigue de ce long voyage à cheval. Il a eu affaire aux médecins à Marseille et à Avignon. Et il conclut mélancoliquement : « A présent, je voudrais bien me reposer un peu, si seulement mon patron me le permettait, mais il ne sait pas rester en place et il est déjà impatient de retourner à la Cour ; je me remettrai, du moins je l'espère, à Paris » (3). C'est le même refrain qu'on retrouve dans une lettre de date postérieure. Bérault voudrait se reposer mais le Cardinal se plaît à être toujours en route et force lui est bien de le suivre à Beau vais (4). Si encore il avait espéré être largement payé de ses peines ! Hélas ! il ne faisait pas d'illusions sur les chances qu'il avait

à Toulouse, où il devait se rendre avec la Cour. Une circonstance imprévue l'obligea à se séparer, pendant quelque temps, de la caravane royale, mais il ne tarda pas à la rejoindre. Le 1^^ décembre il écrivait, dans la lettre préliminaire à une autre édition de YOraiio, qu'il était revenu de Marseille à Lyon avec la Cour. Ces indications concordent avec celles que fournit 1'» Itinéraire de la chancellerie royale pendant le règne de François 1^^" « (au t. VIII des Actes de François I^^, pp. 411 sqq ). En 1533 le Roi séjourna à Toulouse au début d'août. Il fut à Marseille du 14 octobre au 14 novembre. Il reprit ensuite le chemin du nord : il était à Lyon le 8 décembre.

(1) Son cousin : cf. supra, p. 2c5. Chrestien était médecin : Bérault le consultait sur son état ou le priait de consulter ses collègues.

(2) Biblioth. de Berne, ms 450, 1. 37, du 11 novembre 1534. On ne sait trop de quelle traversée il est ici question. Cette année-là. Odet de Cbàtillon avait fait un voyage à Rome, mais la lettre déjà citée de Coligny à Bérault semble prouver que celui-ci n"y avait pas accompagné le cardinal.

(3) B3rne, ms. 450, 1. 45. La lettre est écrite de Chàtiilon-sur-Loing, résidence ordinaire de la famille du cardinal. Vraisemblablement elle est a peu près de la même époque que la précédente. Si Bérault ne rejoignit pas le cardinal à Rome, il aurait du moins été le chercher à Marseille, lors de son retour.

(4) Berne, ms. 450, l. 39, de Paris, mois de février., s. a. La mention relative à Beauvais nous donne, pour la date d'année, une approximation. Gdet de Chàtillon fut pourvu en 1535 de i'ôvêché de Beauvais.

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de voir récompenser ses services. Il se montre, dans une lettre, très soucieux de découvrir, pour l'acheter, une charge ou un bénéfice qui lui assurerait le pain de sa vieillesse. « De mon maître, dit-il, tant qu'il vivra sous la tutelle d'autrui (i), je n'oserais absolument rien espérer. Et si je connais bien son caractère, il sera, plus tard, aussi loin de la prodigalité que je l'ai toujours été d'une sordide parcimonie » (2).

Au milieu de cette existence agitée, Bérault se voyait contraint de négliger les études auxquelles il s'adonnait jadis avec un tel enthousiasme : les deux dernières œuvres qu'il ait publiées sont de 1533 et de 1534 (3). En revanche, maintenant que l'humanisme est victorieux, il apparaît comme un de ceux qui en ont préparé le triomphe, et la jeune génération le considère avec respect. On le voit par les témoignages que nous possédons sur son compte. C'est ainsi qu'étant venu à Toulouse (4), il connut Jean de Boyssonné qui, en 1534, lui écrivait deux lettres très flatteuses (5). Il

(1) On se souvient que le cardinal, en 1534, n'avait pas plus de 17 ans.

(2) Berne, ms. 141, 1. 117, du 15 octobre. La lettre, adressée à Antoine de Casteinau, évéque de Tarbes, ne porte pas de date d'année, mais elle répond évidemment à la pièce 15 du ms. 450, qui est écrite par Antoine de Casteinau et qui a été écrite le 30 mai 1534.

(3) En 1533, paraît VOratio dont nous parlerons plus longuement tout à l'heure; en 1534, c'est l'opuscule intitulé Nicolai Beraldi Aurelii Dialogus, Quo rationes quaedam explicantur . quibus dicendi ex tempore facultas parari potest : deque ipsa dicendi ex tempore facultate^ etc. ; dédié au cardinal de Châtillon ; Lyon, chez Séb. Gryphe.

(4) Ce premier séjour dut avoir lieu en 1533. La seconde des lettres de Boyssonné y fait allusion comme à un événement récent. Nous avons vu qu'en 1533, Bérault suivit la Cour pendant une partie de l'année, mais qu'à un moment donné il fut contraint de s'en séparer (cf. supra, p. 277, n. 5). Nous savons par lui-même qu'à Marseille, il l'avait déjà rejointe, mais on pourrait supposer qu'il l'avait rattrapée plus tôt et qu'il séjourna avec elle à Toulouse. En ce cas, il s'y serait trouvé du l^"" au 7 août.

(5) Biblioth. de Toulouse, ms. 834, p. 49 et 53. Datées, la première du 7 mai (s. a.), la seconde du 5 août 1534. Jean de Boyssonné était professeur à la Faculté des Lois de Toulouse. M. J. Bûche avait commencé, dans la Revue des Langues romanes (Année 1894 et suiv.), la publication de la correspondance contenue dans ce manuscrit. Il est regrettable que cette entreprise n'ait pas menée jusqu'un bout.

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