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« classe cultivée » (1). Des haines, des jalousies naissent autour d'eux, parmi ceux qui vivent au mème foyer, el hâtent la scène pénible qui devait fatalement avoir lieu entre Gontard et le poète (2).
Hôlderlin quitta Francfort en septembre 1598, à la fois désespéré et humilié (3). Il trouva un asile près de son ami Sinklair, conseiller aulique attaché au comte de Hessen-liomburg,"qui résidait dans la petite ville de Homburg vor der Hôühe. C'est là, dans le cadre mélancolique des hautes et sombres forêts du Taunus, qu'Hôlderlin, travaillant à la seconde partie de son roman, épanche dans son œuvre et dans quelques lettres à Suzette Gontard, en même temps que le souvenir du bonheur perdu, la douleur cuisante du présent (4).
Le désespoir qui l’accable après la séparation anéantit chez lui toute énergie et paraiyse les forces de son âme. En mars 1799, il écrit à Suzette Gontard : « C’est une « injustice criante que nous soyons peut-être condamnés « à périr tous les deux, avec le meilleur de nos facultés, « parce que nous nous mañquons l’un à l’autre » (5).
Sa douleur prend pour lui une forme objective, il la voit détruire une à une les forces vives de sa personnalité et il frissonne devant le spectre effrayant de son désespoir : « Je me vois errer, pauvre lumière falote, qui voudrait « mendier une goutte d'huile pour éclairer la nuit un « instant encore, puis, un étrange frisson parcourt mes « membres, et, tout bas, je me dis, à moi-même, ces mots « d’épouvante : Mort vivant ! » (6).
CDR AIN 16;
(2) CLAvERIE, p. 120.
(3) Craverie, p. 121.
(4) Voir les trois lettres d'Hôlderlin publiées dans le volume : € Die Briefe der Diotima », par Frida Arxozp et Carl Viëror, Leipzig, 1921. Cette correspondance n’a pas été connue de Claverie.
(5) Carl Vi£ror. — « Briefe der Diotima », p. 57.
(6) « Lebendig Toprer ». — Briefe der Diotima, 58.
— Fou —
Mais, cette torture d’une âme fière et indépendante, brisée par les exigences sociales, ce dégoût d'un être passionné, épris d'idéal, devant les contraintes, les bassesses, les injustices de la vie commune, nous les percevons, dans le roman, comme l'écho lointain d’une douleur plus vive qui semble voilée, recülée, pour ne pas rompre la belle harmonie de l'œuvre d'art.
Le désespoir d'Hôülderlin, lorsqu'il vit se fermer devant lui la maison où il avait cru vivre, dans la réalité de tous les jours, le plus beau de ses rêves, sa haine contre ceux qui l'avaient humilié, nous les devinons dans le vague des mélancolies d'Hyperion, dans l'amertume de ses ironies « Ol», s'écriet-il, «j'aurais été heureux avec elle, j'aurais « été parfait avec elle! mais je n'ai pas pu. Et maintenant, « je me perds dans ce qui m'entoure et dans mes propres « pensées, et je ne sais ce que je dois faire de moi-même « et des choses » (1).
On lit encore, quelques pages plus haut :
« Eflorces-toi d'oublier qu'il y a des hommes, cœur « affamé de désirs, inaltraité, torturé de mille ma- « nières ! » (2).
Ainsi, comme le dit Hôlderlin, Hyperion est bien une « partie de lui-mème » (3). 11 transposa dans son roman les phases de l'histoire d'amour qu'il vécut à Francfort, les joies sans mélange de l'amour triomphant, les souffrances d'une passion contrariée par les événements et la jalousie des hommes, les révoltes de sa fierté blessée par la dissimulation et le mensonge que lui imposait l’obligalion de tenir secrète une intimité coupable aux yeux de la société.
Cette douleur, si profonde soit-elle, n’est entachée d'aucun souvenir sensuel. Comme il avait idéalisé sa joie,
CEA NW 1149; (3) « Ein Teil von mir », H. W., IV, 297.
ns
le poète idéalise son désespoir qui devient la plainte séraphique d’Hyperion et des poèmes à Diotima. Et cette plainte échappe aux contingences terrestres, elle entraîne l'âme d'Hôlderlin dans un monde spirituel où la présence de Diotima n’est plus nécessaire.
Il semble même, en lisant la correspondance du poète et de Suzette Gontard, qu'il n'accepte les rendez-vous fixés (1) que par égard pour elle, afin de calmer son chagrin, Coinme on console une enfant. Mais, il n'éprouve pas, lui-même, le besoin de vivre dans la sphère sensible et réelle de son amour.
Toute souffrance, pour lui, devait, par ses dernières vibrations, se fondre dans sa grande inquiétude métaphysique, comme les ondes tracées par la chute d’un caillou s’aplanissent peu à peu à la surface de l’eau. Cet aspect philosophique de la douleur se manifeste dans les poèmes à Diolima et dans Hyperion, dont la seconde partie ne parut qu'en 1799. Ce n'est plus la réaction physique de l'être blessé sous le choc brutal, mais la conscience douloureuse et réfléchie d’un mal qui s’enchaîne à d’autres maux et qui prend une valeur objective.
Par l'amour de Suzette Gontard, Hülderlin avait goûté une paix intérieure inconnue jusqu'alors, et, chassé de ce dernier refuge, il sent plus profondément que jamais, la misère de l'être humain, dont la nature bornée limite les aspirations infinies, Cette douloureuse mélancolie s'exprime dans le chant d'Hyperion
« Il ne nous est permis de reposer nulle part. Passifs et « aveugles, les hommes disparaissent et s’abîiment dans « l’incertain ; au cours des années, l'heure présente les « porte à l'heure qui suit, comme l'eau qui tombe de roc « en roc » (2).
Il se refuse à croire que la destinée sépare à jamais
(1) Carl Vifror. — « Die Briefe der Diotima ». COHEN, 1187:
deux êtres qui eurent conscience de l'éternité de leur union, car, il y aurait là une impossibilité métaphysique. Liés par une affinité profonde et supra-terrestre, ils ne deviendront pas, un jour, étrangers l’un à l’autre : « Dio- « tima, Diotima », s'écrie Hyperion, « quand nous rever- « rons-nous ? Non, c'est impossible, et ma vie se révolte «au plus profond d'elle-même, à l'idée que nous puis- « sions nous perdre » (1).
Ainsi, les grands thèmes qui constituent la vaste charpente des hymnes et du roman d'Hôlderlin, sont inséparables des faits biographiques. Ils sont nés du retentissement de ces faits dans l’âme du poète.
Dès l’époque de Denkendorf et de Maulbronn, Hôlderlin manifeste une sensibilité très vive, très délicate, parfois ombrageuse, prompte à l'enthousiasme comme au découragement. Cette tendance naturelle s'accentue à Tübingen, elle s'enrichit ‘d'expériences nouvelles sous l'influence d'amitiés profondes, très passionnées, où les affinités intellectuelles jouent le principal rôle, Le jeune Hôlderlin et ses amis partagent les mêmes exaltations sentimentales, les mêmes félicités de l'esprit. Ils entrevoient un avenir de liberté et d'amour dans lequel leurs affections s’épanouiront un jour plus pures, plus fécondes. Dans ce rêve d'avenir, les éléments antiques se mêlent aux suggestions du présent, aux espoirs qu'éveillaient, pour eux, les résultats de la philosophie nationale et les échos de la Révolution française. L'année 1795 fut décisive pour la formation morale d'Hôlderlin et pour l'élaboration de son roman. Le poète fut enthousiasmé par Fichte dont il suivit les cours à Téna. Il fit sienne la pensée profonde de cette philosophie qui satisfaisait les intimes désirs de son idéalisme et il essaya de lui donner une forme artistique dans lavant-dernière rédaction d'Hyperion. C'est à la fin de cette même année qu'il quitta léna pour Francfort, où il
(1) HN TMS:
devait vivre le plus grand événement de son existence sa rencontre avec Suzette Gontard.
Tels sont les tendances et les expériences personnelles, les événements et les influences dont l’action, souvent très complexe, détermine la vie intérieure d’Hôülderlin entre 1785 et 1800.
Des fluctuations de cette vie intérieure, sont nés les grands thèmes de son [yrisme qui s'épanouissent en 1797, dans la dernière rédaction du roman, enrichis par dix années d’une vie intellectuelle et sentimentale très intense, ennoblis et purifiés par l'épreuve de ia douleur.
SR