‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 12 sur 65 · I. -- L'idée de nature · texte numérisé non relu

I. -- L'idée de nature

Hyperion, nous dit Hôülderlin, « illumine le monde des couleurs de son enthousiasme et il Île pare comme une fiancée » (1). H projette les aspirations de son cœur dans les formes inanimées de l'univers, et il crée ainsi une nature de rêve, très différente du monde extérieur tel que nous le connaissons par nos sens. La nature, pour lui, ce ne sont pas essentiellement les formes et les couleurs infiniment variées des mille corolles qui s’épanouissent dans l'herbe, les sombres profondeurs des pins ou les blancheurs grisâtres du tremble. Ce n'est pas, non plus, le relief d’une côte différemment dentelée selon la consistance du roc, l’orientation des vents et la force des marées.

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Et cependant, il n'est pas insensible au charme pittoresque et changeant d'un paysage, aux couleurs, aux sons, aux jeux de lumière qui animent la nature extérieure. Il goûte les splendeurs des couchers de soleil, la sérénité pénétrante des nuits d'été, le mystère des grands bois silencieux et sombres. Il évoque « les douces caresses du soleil printanier », les « nuages d'or » qui passent dans le ciel serein, la forêt aux « rameaux émus par le choc des gouttes de pluie » (1). C’est avec enthousiasme qu'il se souvient des splendeurs d'Angèle, des bocages « où « l'olivier et le cyprès mêlent, en murmurant, leurs frais « ombrages, où le fruit d'or du citronnier brille dans la « sombre verdure ! » (2). Les brises encores tièdes de l'automne ionien le caressent aussi doucement que les enivrants effluves du mois de mai. Il sent profondément le charme des derniers beaux jours, il admire le riche coloris des feuillages « qui reflètent les teintes du couchant » (3) et il suit, du regard, le jeu des rayons de soleil sur les branches à demi dépouillées.

Mais, de telles impressions qui lui viennent du monde extérieur, son esprit, immédiatement, les idéalise et les transforme en symboles de la vie intérieure. Elles perdent, ainsi, toute valeur objective et individuelle, elles se figent en images brillantes, aux contours arrêtés qui s'organisent en un tableau représentatif d'un état d'âme.

Hôülderlin ne s'attache pas à rendre les détails d'un arbre, d’une fleur ou d’un caillou. Mais ces arbres, ces fleurs, ces pierres qu'il regarde à peine représentent, pour lui, la vie inconsciente, la vie libre, la vie exempte de toutes les inquiétudes, de tous les déchirements qui divisent Fexistence humaine. Hyperion évoque, avec attendrissement, « la vie enfantine du monde » (4), la « vie

(A) H. W., Il, 16.

innocente du bocage, des sources, de la nature bienheureuse » (1). Il contemple les fleurs endormies qui s'éveillent aux premières blancheurs du matin, tandis que les oiseaux s'échappent des buissons avec des cris joyeux ; et la lumière dorée du soleil répand ses bienfaits sur la terre tout entière. Mais il est triste, seul au milieu de cette fête universelle et il souffre dans son amour de se sentir lui-même si différent du monde qu'il adore (2). Cette vie de la nature, c'est la vie telle que nous l'avons connue nous-mêmes, à nos lointaines origines, dont nous sommes aujourd'hui si infiniment éloignés, et vers laquelle nous ramène une invisible nostalgie (3).

Hyperion a connu, dans ses jeunes années, la naïveté paradisiaque de l'enfance, c'est-à-dire l'harmonie inconsciente et parfaite de l’esprit et des éléments divinisés. Les bocages furent pour lui « des compagnons de jeu » (4) et il éprouva, en lui-même, la sérénité du monde extérieur, semblable « aux rêves d’or, à l'innocence de l'enfant nouveau-né » (5). Le sentiment qui l’unissait à la nature, c'était la quiétude de l’homme-enfant qui tend les bras vers les grandes forces de l'univers, car il devine, en elles, sans les connaître, des divinités douces et clémentes. L'amour et la confiance régnaient dans son cœur, lorsque l'éther le caressait de ses brises embaumées, lorsque la lune éclairait son front de douces et consolantes clartés.

Les réflexions, les doutes, les angoisses de l'âge mûr dissipèrent, chez lui, cette illusion charmante : « Je suis banni, dit-il, du jardin de la nature où j'ai grandi et fleuri » (6).

Mais exilé du paradis de la nature, il ne se contentera

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(A) HCW I 16610;

(31 V. Basch, la postique de Schiller.

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