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CHAPITRE IV

Le thème de la Patrie et les aspirations héroïques

1. La nostalgie hellénique. — Création d'une Patrie rêvée qu'Hyperion localise dans l'antiquité grecque. — Les caractères de cette Patrie. — 2. L'aspiration héroïque. — Le rôle des éléments grecs et des éléments modernes dans cette aspiration — Le patriotisme d'Hôlderlin. — Conclusion sur l'idéalisme d'Hôlderlin.

|. -- La nostalgie hellénique

Profondément blessé par les valeurs actuelles, Hyperion regarde vers la Grèce antique avec amour, avec ferveur, et, il entrevoit, dans les splendeurs du passé, de consolantes mais inaccessibles images qui se confondent, dans l'aspiration idéaliste de son âme, avec la rayonnante beauté de la nature et l’aimable perfection de Diotima.

Le monde hellénique devient ainsi, pour lui, une Patrie d'élection dans laquelle il projette son idéal politique et religieux. Mais il y a, chez lui, à côté d’un penchant très prononcé à s'abstraire dans l'utopie, un désir non moins intense d'activité réelle, et, le but suprême de ce désir, c'est de créer dans le pays où l’a jeté le hasard de la naissance, la Patrie idéale dont il porte l'image dans son

cœur.

Le culte de la Patrie se présente donc chez lui sous forme de nostalgie hellénique et d'action héroïque. Ces deux aspects d'une même tendance l'emportent tour à tour dans son âme, soit qu'il se complaise dans les chimères du rève ou qu'ilse précipite, à la suite d'Alabanda, au devant d'un avenir meilleur.

La nostalgie hellénique d'Hyperion est faite d'amour exclusif et douloureux, parce que très intense et jamais salisfait, pour une époque du passé qui vit fleurir l'idéal. Cet amour est, à la fois, une conviction et un instinct. II dépasse les limites de l'admiration mesurée et désenchante le poète du monde actuel, car, il lui en dérobe les ressources et fixe à jamais ses regards sur « la terre mélan- « colique où dorment les fils des dieux » (1).

L'aspiralion héroïque d'Hvyperion, c’est le réveil de son activité guerrière, le désir de régénérer son peuple, au point de vue politique et moral, par l'évocation du passé.

Nous verrons que cette tendance héroïque existait chez Hôlderlin comme chez son héros et qu'elle était faite, non seulement d'éléments antiques, mais aussi de tendances nationales et chrétiennes.

La nostalgie hellénique qu'Hôlderlin exprime dans Hyperion est née de son découragerment, de son désespoir à la vue des laideurs du présent et de son admiration pour le passé antique.. Il possédait, en effet, au plus haut point la faculté apollinienne de vivre dans le rêve de l'idéal, et il se détacha du réel qui l’attristait pour regarder en arrière, vers un passé lumineux, dans lequel il projeta ses aspirations, plutôt qu'il n'y puisa des conceptions nouvelles. On lit dans Hyperion : «J'aime la Grèce par- « dessus tout, elle porte les teintes de mon cœur » (2).

Et encore : « Je n'ai plus rien dont je puisse dire que « cela m'appartienne, ceux que j'aimais sont morts il \

() HW}, L'46: .

(2) WALTER Es trägt die Farbe meines Herzens.

« à bien longtemps, et plus aucune voix ne me parle « d'eux » (x).

Quelques pages plus loin : « Je construis le tombeau « de mon propre cœur pour qu'il repose en paix. Je me « retire en moi-même, parce que tout autour de moi, « c'est l'hiver. Je me retire, devant la tempête, dans la « félicité du souvenir » (2).

Le désenchantement du présent, le regret du passé, tel est le thème essentiel qui vibre dans toute la première partie d'Hyperion el dans les poèmes contemporains de l'élaboration du roman, en particulier dans Griechenland.

« J'ai », dit Hôlderlin, « la nostalgie de cette terre plus « clémente d'Alcée et d'Anacréon... Mais, que cette larme « soit la dernière de celles que je versai au souvenir de « la Grèce sacrée. O, Parques, faites retentir vos ciseaux, « car mon cœur appartient aux morts » (3).

Et, ces morts, tant aimés, sont les héros et les demidieux qui reposent sous les ruines des marbres antiques.

Cependant, il ne serait pas juste de dire qu'Hôlderlin est essentiellement Grec d'imagination, car, s’il a toujours eu la nostalgie de la Grèce, il n'a jamais été en Grèce, et il dépeint les paysages helléniques sans les avoir vus. L'Attique, Athènes, les Iles ioniennes ont toutes sa prédilection, elles lui apparaissent comme une terre choisie où fleurit une nature unique, filles chéries de la mer Egée qui les embrasse tendrement. Hyperion erre avec délices sur les côtes du golfe de Corinthe d’où il contemple les cimes neigeuses du Parnasse qui s'embrasent aux feux de l'aurore et le flot d'un bleu profond qui vient mourir au pied de la ville joyeuse, parée comme une fiancée (4).

Parfois même, Hôlderlin transporte inconsciemment

(1) H. W. Il, 12.

dans le cadre hellénique les impressions de son enfance, et, ses lableaux très fantaisistes de FAttique et de l'Ionie évoquent alors les couleurs de la nature ürtembergeoise. « J'étais assis », dit Hyperion, « avec Alabanda, sur une « colline de la région. Les feuilles mortes tourbillonnaient «au vent et nous goûtions les dernières ardeurs du soleil. « La campagne se laisait, mais on entendait, de temps en «temps, le bruit sourd d'un arbre qui tombait dans la « forèt voisine, abattu par le bûcheron » (1).

Ainsi, l'objet de la nostalgie hellénique du poète, c'est beaucoup moins le pays grec qu'il ne connaît pas que l'idée symbolisée par ce pays, la Patrie idéale dont il édifie la figure dans ses rêves et qu'il localise dans le cadre hellénique.

De même qu'il embellit la nature grecque, il se plait à faire du peuple athénien une construction purement imaginaire qui ne repose sur aucune étude préalable, mais qui reflète très fidèlement son idéal humanitaire, politique et religieux et qui suffit, pour un temps, à lui faire oublier la médiocrité de ses compatriotes.

Les Grecs sont, pour Hôlderlin, un peuple d'élection caractérisé par l'amour, la piété, la sérénité. Dans ses poèmes comme dans Hyperion, il les qualifie de peuple pieux et aimant, d'enfants du bonheur. Ils eurent des âmes fraternelles du Printemps et leur grâce juvénile S'harmonisait avec le Printemps de la nature : « Le prin- «temps », dit Hôlderlin, « lorsqu'il fleurit autour d'Athè- « nes, ne retrouve plus ses frères » (2).

- Unis par l'amour et l'enthousiasme, sensibles à toute beauté et à toute noblesse, les Athéniens écoutaient avec le même recueillement les récits héroïques du guerrier, la sage parole du philosophe et les accents passionnés du poète. Amis de la paix et du travail, ils parcouraient les

(1) H. W., Il, 476.

mers « pour rapporter dans leur ville natale la pourpre, « le vin, le blé et les toisons » (x).

Le moment venu, ce peuple pacifique savait aussi combattre, car, la Liberté, en même temps qu'elle lui ordonna de fonder son empire sur l'amour et la joie, lui présenta le bouclier et l'épée. Par les armes, il se mesurait victorieusement avec les héros de la terre, et il fraternisait, par l'amour, avec « les dieux, la fleur et l’abeille » (2).

Ainsi, les Grecs réalisèrent un ensemble de qualités qu'il faut aimer, la jeunesse, la liberté, l'amour, l'harmonie. Ils sont nés de périls et de liberté, et ils s'élevèrent au plus haut point de majesté et de grâce.

Cette perfection se trouvait chez eux à l'état de nature, et, comme Herder et Schiller, Hôlderlin les identifie au peuple naturel, « Le génie grec », dit-il, «est le premier-né « de la nature sublime » (3).

Pour lui, la Grèce est le paradis perdu de l'humanité, la patrie du beau, l'interprète privilégié de l'harmonie éternelle. « Ton cœur », dit-il en s'adressant au génie de la Grèce, « a pu contenir le ciel et les immortels » (4).

C'est seulement sur cette terre sacrée, où le poète voit s'épanouir entrelacés le beau et le divin, qu'il trouve de quoi satisfaire ses besoins philosophiques, ses aspirations morales, son amour de l’art. Et il exprime le désir essentiel de son idéalisme, lorsqu'il fait dire à Hyperion évoquant le souvenir d’Adamas : « Ils furent jadis les « hommes qu'il ne pouvait créer ; où furent-ils ? Il le « savait. Et il voulut y aller pour interroger leur génie « sous les ruines... il alla en Grèce » (5).

Mais, de cette image toute palpitante de vie, la demeure seule subsiste, le génie qui Fhabitait s'en est envolé à jamais : « Le printemps, dit Hôülderlin, lorsqu'il fleurit « dans la vallée sacrée de l'Ilissus, n'y retrouve plus ses Ter CS. ANT):

Et, comme le poète, Hyperion se voit condamné à vivre avec sa foi dans un monde en proie à un scepticisme latent qui ne comprend plus rien à tout ce qui est héroïque « De grandes actions racontées à un peuple sans noblesse, «c'est un coup frappé sur le crâne desséché d’un sque- « lette, et, de grandes paroles quand elles n’ont pas d'écho « dans de grands cœurs sont comme la feuille morte qui « se traîne en bruissant sur la fange du chemin » (2).

En face de ce monde incroyant où les accents de l’âme inspirée s'éteignent sans écho, Hyperion voit surgir dans sa pensée la société grecque, prompte à l'admiration, sensible au beau, dans laquelle toute action retentit en poèmes, se fixe dans le marbre, à la beauté pour inspiratrice el pour récompense.

Ainsi, la Patrie utopique dont rêve Hyperion vécut jadis, grâce à un heureux concours de circonstances extérieures et de dispositions morales. Déterminer les causes de cet épanouissement de la civilisation hellénique pour chercher en elles un remède à la décadence du monde moderne, tel est le principal objet des entretiens d'Hyperion avec Diotima et Alabanda.

Hyperion pense que l’organisation politique des Grecs et leur religion sont le fruit de leur beauté morale. Avant d'analyser l'idéal social et religieux d'Hôlderlin, tel qu'il se dégage des idées exprimées dans le roman, il paraît donc nécessaire de rechercher en quoi consiste, pour lui, l'excellence de l'humanité grecque.

(D) HWE "46:

(2) HW 188;

Les Grecs représentent, dans l'évolution de l'humanité, l'époque qui correspond à l'enfance de l’homme.

Ils réalisent la naïveté et l’inconscience heureuse qu'Hôülderlin chante dans les vers : « die Jügend » et les épithètes qu'Iyperion leur prodigue sont celles de « jùng, jügendlich, kindlich ». « L’harmonie de l'enfance », dit il, « fut l'origine des peuples. Les hommes goûtèrent le « bonheur des plantes, puis ils grandirent » (1).

Mais l'état de nature se combinait, chez les Grecs, à l'heureux développement de la raison ; ils connurent l'harmonie parfaite de la sensibilité et de l’entendement, i's furent à la fois « un peuple poète et philosophe » (2).

Dans l’histoire des peuples, ils marquent le stade unique où les facultés intellectuelles s’'épanouissent en une belle harmonie, où les sens et l'esprit n'ont pas encore de domaine rigoureusement séparé, où la poésie et la spéculation recherchent par des voies différentes un niême idéal. « Chez eux », dit Hyperion, « le soleil du beau éclai- « rait la raison, comme la lumière du printemps illumine « l'atelier de l'artiste » (3).

Ainsi, l'âme grecque s'oppose, par sa totalité, à la division de l’âme moderne.

Périclès, dit Hyperion, était, à la fois, orateur, administrateur, artiste ; tandis que le caractère de l’homme moderne, c’est la brisure entre les facultés, la différence entre l'esprit spéculatif et pratique. On rencontre en Allemagne, c'est-à-dire dans la société moderne, « des ouvriers « et non des hommes, des penseurs et non des hommes, « des prêtres, des maîtres et des esclaves, mais point « d'hommes » (4).

Et la nation entière ressemble « à un champ de bataille

(2) H. W., Il, 108.

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