‹ Études sur L'Hyperion d'HölderlinChapitre 64 sur 65 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

L'idéalisme d'Hyperion. — L’achèvement de cet idéalisme dans « Empedocle ». — Son action sur la pensée moderne.

Nous arrêterons ici ce travail dont l'intention était d'analyser et d'apprécier le roman d'Hyperion afin d'en faire ressortir la valeur originale et l'attrait.

Les différents thèmes du roman, sentiment de la nature, amitié, amour, culte de l'antiquité, nous sont apparus comme les éléments d'une aspiration essentiellement sentimentale qui s'achève dans un idéalisme philosophique à la fois candide, enthousiaste et fervent comme une religion.

L'idéalisme d'Hyperion, tel que nous sommes parvenue à le définir dans la première partie de ces études, s'il est inséparable des tendances littéraires du xvi siècle, ne se rattache cependant à aucune d'elles.

L'affirmation de l'idéalisme dans la spiritualité pure, telle est, semble-t-il, la fin vers laquelle évolue le développement moral d'Hyperion. Et c'est dans ce sens que l'œuvre d'Hôlderlin peut être considérée comme un roman éducatif.

Mais quel contraste entre cette conceplion purement idéaliste d’une exaltation sentimentale, presque religieuse, en vue d'un absolu pressenti dans le rêve, mais impossible

à atteindre, et la culture de l'âme humaine telle que Gœthe l'a comprise dans son Wilhelm Meister ?

Classique, Hôlderlin l'est cependant par son goût de la mesure, son sens profond de la beauté et de l'art. La sérénité grecque domine son œuvre, elle en bannit toute violence titanesque, elle y soumet, comme dans l'phigénie de Gœthe, l'éclat de la passion au rythme grave et lent des ferveurs religieuses.

Mais, d'autre part, si l'Hyperion d'Hôlderlin n'atteint pas encore à l'idéal encyclopédique de Novalis, il est cependant bien proche des romantiques par son aspiration enthousiaste vers une vérité supérieure dont il a pressenti l'existence dans un monde de rêve où le réel s’évanouit devant l'illusion qui devient, elle-même, la seule réalité.

Et la puissance de cet idéalisme qui fait apparaître la vie sous un jour nouveau transforme aussi la langue dont se sert le poète * dans la prose rythmique d'Hôülderlin, l'expression essentiellement musicale et symbolique prend, comme chez Novalis, de profondes et nouvelles significations.

L'idéalisme d'ilyperion, tel que nous l’avons défini et apprécié, marque une étape dans la pensée d'Hôülderlin, mais il n'est pas l'achèvement de cette pensée.

Pour saisir la valeur de cette candide et sentimentale philosophie, pour apprécier sa portée sur les générations de l'avenir, il importe de considérer quelle eût été sa forme dernière dans le drame d'Empédocle dont nous ne possédons qu’une ébauche en quelques fragments.

L'extase finale d'Hyperion n'est pas, à proprement parler, un terme, un absolu qui fasse s'ouvrir toutes grandes les aîles de l'âme, qui révèle à l'homme la suprème jouissance d'avoir connu, sur terre, la vie dés dieux.

Il se dégage de cette extase une impression d'inachevé,

plutôt que la possession, elle contient la vision de l'absolu, un désir dont il faut chercher l'aboutissement dans Empedocle.

Hyperion rève d'amitié sentimentale et héroïque, de concorde spirituelle entre citoyens libres, d'un lien divin qui joindrait les uns aux autres, pour l'éternité, le soleil, la terre et les hommes, tous enfants de la grande nature.

Empedocle et son disciple fidèle communient dans le sentiment profond et intense de la fraternité de leurs âmes, dans la volupté du châtiment et de la rédemption qui fait surgir, pour eux, l'image consolante des héroïsmes à venir.

Le symbole de la parfaite interpénétration de leurs vies intérieures, c'est la clairvoyance du disciple qui comprend la mort du philosophe, tandis que cetie mort reste une énigme pour les profanes.

Comme Hyperion, Empedocle à connu le paradis de l'enfance, lharmonie heureuse de son âme naïve et confiante avec la nature

« O, félicité de l'amour », s'écrie-t-il, « mon âme, « comme celle d'Endymion, s'ouvrit à la vie, éveillée par « Jes dieux, du sommeil de l'enfance » (+).

Puis la nature devint, pour lui, la divinité clémente et puissante dont il fut le prêtre. Mais cette divinité. il l’a lrahie. Tandis qu'elle est la source vivante et éternelle de tout savoir, il a voulu élever au-dessus d'elle son esprit d'honme

« Tu as fait ma force », Jui ditil, « mais tu as réchauffé « dans ton sein un nouveau maître, un nouveau Jupiter, « à Ja fois Plus faible et nlus insolent aue le premier » (9).

Séparé de la nature, il pleure aux portes interdites de son paradis. Il est puni de son péché d'orgueil par Ja

(HSE We, TIT, 5126:

solitude de l’âme, par l'angoisse de vivre abandonné des dieux.

Mais la réconciliation du prêtre révolté et de la divinité offensée s'opère par l'amour ardent qui purifie, par la fusion totale de l'âme humaine et de la vie universelle dans les flammes de l'Etna.

Ainsi, la mort volontaire d'Empedoele apparaît comme l'aboutissement nécessaire du naturisme mystique d'Hvperion. Elle réalise l’unité la plus intense et la plus profonde de la conscience humaine et de la nature, l’absorp- Lion totale de l'être par la flamme spirituelle, l'achèvement de l'homme, vainqueur des contingences, dans la divinité éternellement libre.

Cette aspiration mystique d'Hôlderlin vers l'épanouissement total de l'âme humaine dans la spiritualité pure n'est pas restée sans influence sur la génération postérieure. Et l'intérêt que suscita la pensée d'Hyperion et d'Empedocle pendant les premières années qui suivirent la mort du poète semble se réveiller à l’époque actuelle.

La critique moderne, en effet, nous incite à voir, dans Iôlderlin, un précurseur de Nietzsche (1) qui agit, en partie, par l'intermédiaire de ce philosophe, sur la poésie contemporaine, particulièrement sur Stefan George (2).

M. Andler distingue dans la psychologie de la régénération par la mort, telle qu'elle se présente dans le fragment d'Empedocle une ébauche des conceptions de Zarathustra et du drame d'Empedocle que Nietzsche devait méditer en 1870. [Il rapproche, dans une suggestive évocation, la caverne de Zarathustra et la grolte mystique, proche du cratère aux souffles ardents, aux lueurs enflammées, dans laquelle le héros d'Hôlderlin s’est réfugié avec un seul

disciple fidèle (3).

(1) Ch. Axpcer, Les précurseurs de Nietzsche, p. 68-82. Paris 4920 ° (2) « George » von Fried. Gundolf, p. 48. Berlin, 1924. (3) Ch. Axpcer, Les précurseurs de Nietzsche, p. 79,

Là, aux sources mêmes de l’éternelle vie, Empedocle se réconcilie avec la nature, il expie le tyrannique orgueil qui l’asservit aux hommes et lui fit méconnaître sa vraie mission. Zarathustra, lui aussi, préparera l'avenir dans l'isolement de sa caverne, et, pour lui, « l'heure de midi » sonnera au moment du triomphe suprème, de la réalisa- Hion du surhomme qui est la fin de l'homme,

De même, le héros d'Hôlderlin meurt en atteignant le point culminant de son existence, à la minute solennelle où il accepte, le cœur débordant d'enthousiasme, de vivre éternellement l'union aussi intense, aussi profonde que possible de son être avec la nature.

Tandis que M. Andler cite Hülderlin parmi les poètes allemands dont l'influence est à la base de la philosophie nietzschéenne, Gundolf le place, près de Nietzsche, parmi les éducateurs de Stefan George.

« Sur Hôülderlin », dit George en 1919, « repose l'avenir « immédiat de l'Allemagne, il est l'annonciateur d'un « Dieu nouveau » (1). En lui, George salue « le poète « et le prophète qui sut faire vivre, dans la langue alle- « mande, la flamme pure du feu sacré, celui qui incarna « J’union de l'âme allemande et d'un hellénisme qui « s'élève par son ardeur même au-dessus de tous les « temps, celui qui le premier a révélé à l'Allemagne Île « secret de ses destinées » (2).

George fut donc attiré vers Hôlderlin par le mysticisme national qui se dégage de ses derniers poèmes, par le carac- {ère prophétique et religieux de son œuvre. Dans la pensée d'Hôülderlin, il crut entrevoir les valeurs nouvelles qui doivent conduire vers sa destinée l'Allemagne de la défaite,

(1) Gundolf, George, p. 47.

(2) Gundolf, George, p. 47.

Ainsi, l'œuvre d'Hôlderlin, bien que restreinte et fragmentaire, eut, dans la littéralure postérieure, un retentissement durable et fécond.

Peut-être la situation exceptionnelle du poète parmi ses contemporains explique-t-elle, en une certaine mesure, l'attrait qui émane loujours de sa pensée.

Isolé entre les classiques et les romantiques, le oénie d'Hôlderlin échappe à toute classification littéraire, et, par là même, il pique la curiosité des générations nouvelles, il demeure infiniment riche de vivantes suggestions.

D'autre part, l'Allemagne d'aujourd'hui voit sombrer dans l'anarchie révolutionnaire, dans la dépréciation du numéraire, Île prestige des valeurs réelles et chiffrées. A cette désagrégation de la puissance administrative et militaire correspond un relour de la pensée allemande à l'idéalisme. Et l'exaltation mystique des héros d'Hôlderlin, la ferveur de leurs enthousiasmes sonnent, dans la nation désemparée, comme le chant prophétique de la rédemption.

De ce fait, la pensée d'Hôlderlin revêt, pour l'Allemagne intellectuelle, un prestige nouveau. Elle apporte, en une certaine mesure, les bases morales de l'idéalisme moderne qui est la réaction naturelle de l'esprit germanique après les désastres de 1918.

Ces circonstances, en raison desquelles la psychologie d'Hôlderlin éveille l'intérêt des critiques contemporains, exeuseront peut-être la longueur relative du présent ouvrage consacré au roman d'Hvperion,

AU Vu el permis d'imprimer :

Nancy, le 5 juin 1924. Nancy, le 9 juin 1924. Le Doyen, Le Recleur de l'Académie, B. AuUErBACH. Ch: Apam,

Membre de l'Institut.

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