Études sur l'Islam en Côte d'Ivoire
I. La région côtière. — Elle est habitée dans son ensemble par des peuplades qui, suivant le système Maurice Delafosse et Gaston Joseph, se rattachent aux familles :
Kroumen 25o.ooo âmes.
Koua-Koua 106.000 âmes.
En plusieurs points, la forêt arrive à la mer avec les Agni.
Ces populations sont extrêmement divisées ethniquement et politiquement. Beaucoup d'entre ces tribus sem blent venir de la forêt, voire de la Haute Côte d'Ivoire, et ont été refoulées et comme écrasées sur le littoral Atlantique. C'est ainsi qu'au cours des âges, des cou.hes ethniques se sont superposées, mêlées, coincées le: unes sur les autres, ou les unes dans les autres et qu'il seri bien difficile de démêler jamais leurs origines et leur histoire.
Ces populations sont fort intelligentes, mais paresseuses au delà de tout ce qu'on peut imaginer, dans un pays prodigieusement riche. C'est cette richesse qui explique sans doute cette anémie de l'énergie. Elles n'ont qu'un besoin : l'alcool ; elles ne travaillent que pour s'en procurer, elles vivent encore, sauf quelques groupements, presque nues, même à proximité des villages. Elles sont toutes fétichistes.
mais très nettement en marche vers le christianisme, en ses différentes formes. L'islam n'est représenté parmi elles que par quelques immigrants sénégalais, soudanais, et achantis de Gold Coast.
2. La savane soudanaise. — Le Nord de la Côte d'Ivoire se rattache par la géographie physique comme par la géographie humaine, et même déjà par la géographie économique, au Soudan. C'est la savane, habitée par des populations soudanaises qui, malgré leur rusticité, sont déjà évoluées, ont des chefs, des cadres sociaux, une existence presque normale, et chez lesquelles l'administration a été possible, du jour au lendemain, comme dans les autres colonies de l'Afrique Occidentale. Il faut seulement, pour leur propre évolution, comme par solidarité avec les autres régions de la colonie, les pousser à sortir quelque peu de chez elles, leur apprendre le chemin de la Côte, vaincre cette frayeur incoercible qu'elles ont gardé de la forêt, qui fut longtemps pour elles un lieu d'épouvante.
Ces populations se rattachent aux grandes familles soudanaises :
Famille mandé 290.000 âmes
Famille senoufo 25o.ooo âmes
Famille voltaïque .... 40.000 âmes
Les Mandé sont représentés ici par deux peuples : les Malinké qui peuplent, en groupes compacts, surtout la partie occidentale de la savane; et les Mandé-dioula, qui habitent les parties centrales de la savane, dispersés en petits cantons, en villages, en quartiers de village et même en familles, au milieu des peuples senoufo et abron. L'islam de la Côte d'Ivoire, à quelques exceptions près, est concentré tout entier dans la famille mandé, chez les Malinké partiellement, chez les Dioula à peu près complètement.
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Les Senoufo (ou Siénamana) sont représentés ici par plusieurs tribus que la poussière de Dioula musulmans répandus au milieu d'elles, n'a pas réussi à islamiser. Cultivateurs frustes, attachés au sol, on les comparerait facilement aux Arabo-Berbères de l'Afrique du Nord, au milieu, desquels habitent ou circulent les Juifs commerçants et astucieux. Les Dioula, au sens ethnique du mot, et les dioula, colporteurs de toutes origines, mais surtout mandé,., sont les Juifs de la haute Côte d'Ivoire.
La famille voltaj'que, terme imprécis en attendant mieux^. renferme ici, et en partie seulement, des peuplades Abron^ Koulango, Birifon, et Lobi, toutes foncièrement animistes . Leur contact avec les Dioula, qui est le même que celui des Senoufo et des Dioula, n'a eu chez -elles aucun effet, d'islamisation.
3. La ^one sylvestre, — Entre la région côtière et la savane soudanaise s'étend la zone sylvestre, vastes territoires où le sol et les hommes ont été étouffés, depuis l'origine de l'humanité, par ce splendide et effroyable manteau de verdure. Elle est peuplée par les familles suivantes :
Famille Agni-Achanti 410.000 âmes
Famille Dan-gouro 200.000 âmes
auxquelles il faut joindre nombre de peuplades des familles Krou et Koua-Koua, qui débordent d^e la région côtière sur la forêt.
Ces peuples qui représentent plus de la moitié de la population de la Côte d'Ivoire, vivent pour la plupart dans un état d'indépendance, d'anarchie et d'individualisme qui atteint le dernier degré de la sauvagerie. Ce sont de véritables bêtes fauves, qu'il est impossible de faire vivre en villages, si petits qu'ils soient et qui se croient toujours traqués. Leur méfiance irraisonnée est incoercible. On relève chez eux, à l'état permanent, des scènes hideuses d'an--
thropophagie, des crimes rituels d'une cruauté inouïe et qui témoignent d'un manque absolu de sens moral ou familial (i). Chaque mois, on apprend avec plus ou moins de possibilité de répression — et plus souvent on n'apprend pas — des attaques de femmes et d'enfants dans les hameaux de culture, aux fins de cannibalisme. On ne compte plus les victimes, livrées par des membres de leurs familles aux sacrifices sanglants des sorciers; et les exécutions capitales qui sanctionnent ces crimes, quand l'autorité peut les atteindre, ne paraissent guère changer la face des choses. La femme est une véritable bète de somme, une simple captive, qu'on achète et qu'on vend suivant ses besoins. Pas décadrés sociaux. Pas de chefs.
Est-il besoin d'ajouter que l'islam s'est arrêté net devant cet écran de la forêt et que son influence civilisatrice, à qui il y a tant de choses à reprocher dans les sociétés mélaniennes,' mais qu'on aurait aimé voir s'exercer ici, où elle pouvait être utile, n'a pu percer ce rideau opaque, ni atteindre ces populations privées d'air et de lumière, étouffées par la forêt sous sa verdure souveraine.
Les dioula, qui se sont aventurés parmi elles, dans un but de lucre, ont généralement eu à subir des avanies de toute sorte et souvent ont péri misérablement sous leurs coups ou leurs tortures. Ce n'est que de nos jours, et par
(i) Ce sont les populations de la forêt qui, en igio, ayant capturé un chef de train, M. Rubino, le torturèrent sur la voie. « Tu vas voir, lui déclarèrent les Abbey, les parties de ton corps que tes yeux n'ont jamais pu voir. » Ils lui détachèrent alors la peau du dos, qu'ils présentèrent à ses yeux, puis la peau des fesses, puis l'anus. Ensuite, ils lui arrachèrent un des yeux qui fut présenté à l'autre œil du malheureux. Enfin ils firent l'ablation des parties sexuelles qu'ils lui introduisirent dans la bouche. M. Rubino, respirant encore, fut alors coupé en morceaux et chaque village adhérent à la révolte reçut un de ces morceaux. Ceci s'est passé en 1910, à 60 kilomètres de Bingerville, dans une région déjà traversée par le chemin de fer.
Ce sont encore les populations de la région forestière (Soubré), qui en 1913 attaquèrent M. Huberson, paisiblement installé dans une case, après une étape fatigante, le tuèrent à coups de machete et le mangèrent «nsuite.
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notre paix, que les iMusuImans, colporteurs ou employés, commencent à apparaître dans les principaux centres de la forêt; et si leurs efforts économiques sont comblés de succès par la richesse du pays, leur prosélytisme, modeste d'ailleurs, reste sans effet devant la xénophobie et la méfiance inimaginable des gens.
En résumé, la Côte d'Ivoire est peuplée de 1.600.000 habitants dont 100.000 environ, soit le seizième de la population totale, est musulman; le reste est animiste ou fétichiste. La proportion est du sixième pour la savane soudanaise (100.000 sur 600.000), et du tiers pour la famille mandé qui renferme tous les musulmans (100.000 sur Soo.ooo). On ne peut vraiment pas tenir compte dans un tableau d'ensemble, aussi général que celui-ci, des quelques douzaines de Senoufo ou Koulango islamisés, lesquels tendent d'ailleurs à se dénationaliser en s'islamisant, et sont, à la deuxième génération, des Mandé complets.