‹ Études sur l'Islam en Côte d'IvoireChapitre 2 sur 67 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'IMPRESSIONNABILITÉ RELIGIEUSE DES POPULATIONS MARITIMES ET LACUNAIRES

L'étude des populations maritimes et lagunaires de la Côte d'Ivoire, dans leur stade actuel, permet d'établir, dès le premier contact, leur extrême sensibilité religieuse. Cette impressionnabilitéest démontrée par trois faits : i*^ Le foisonnement des sociétés secrètes rituelles; 2° Les cas d'islamisation rapide qui se sont produits en divers points de la Côte chez des indigènes, lagunaires ou autres, au contact de marabouts, internés politiques ; 3'' Le développement inopiné d'une secte protestante, dû au succèsprodigieuxd'un clerk noir, Harris, et le bouleversement profond que ses prédications ont amené et amènent de jour en jour dans la mentalité religieuse et sociale de ces populations.

I. Les sociétés secrètes rituelles. — Le golfe de Guinée est le paradis de la magie. En ce qui concerne la Côte d'Ivoire maritime, et spécialement la région occidentale, les bassins de Cavally et du Sassandra, en sont le lieu d'élection, florissant entre tous. Ici, le sorcier féticheur

(Wihibi ou Ouognon, suivant les tribus) dont l'influence est considérable dans toutes les sociétés noires, s'est élevé à la hauteur d'une institution sociale. Les sorciers sont constitués en sociétés secrètes, dont, pour autant qu'on puisse en saisir le fonctionnement, les rites actuels, les sacrifices, les pratiques et les prescriptions et défenses, ont manifestement un but mystique. Mais, ici comme ailleurs en pays noir, la magie, cette perversion de la religion, cetart fallacieux de réduire à son service les forces secrètes de la nature et les influences du Immonde invisible, la magie, dis-je, a pris la place de la religion, lien direct et patent qui unit l'homme à Dieu. Le culte de Kou, « le diable» comme on le traduit communément, ou si l'on veut, le principe du mal, la nuit, la lune, s'est annexé au culte de Nyessea, « le Bon Dieu », le principe du bien, personnifié dans le soleil ou le jour. Il a fini même par s'y substituer. On n'a rien à craindre de Nyessea, qui est bon par principe. Tout au plus est-il convenable de lui adresser une prière matinale. C'est donc à Kou, esprit du mal, que doivent aller les sacrifices propitiatoires et les incantations.

Les sociétés de sorciers abondent : il y en a dans chaque village ou chaque groupe de villages ; il y en a même souvent plusieurs dans une même agglomération. Alors que partout ailleurs le sorcier est l'exception, ici tout le monde se rattache plus ou moins, de près ou de loin, aune famille ou à un groupe de sorciers ; la hiérarchie règne en maîtresse dans ces sociétés et chacun tient rigoureusement la place que son âge, ses fonctions ou l'avancement lui ont assignée. C'est ainsi que dans le désir d'une protection efficace contre l'Au-delà néfaste, lesprimitifs s'agrègent à ceux qui ont la réputation d'avoir su l'asservir.

Au sorcier, qui se cache, et dont l'action est néfaste, s'oppose le contre-sorcier, ou médecin de sorcier, ou simplement médecin-féticheur comme on l'appelle quelquefois (dèye). Le rôle de celui-ci est de prévenir ou de guérir le

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mal par l'utilisation des forces naturelles ou magiques, par le recours aux fétiches, personnifications de ces forces, par l'intervention des divinités et des génies bienfaisants. Si les procédés du « dèye » sont secrets, comme il convient, il opère tout de même au grand jour et ne cache ni sa personne, ni son rôle, ni ses buts. Il y avait là un heureux contre-poids à l'influence du sorcier. La lutte ne s'est pas établie : le dèye n'a jamais cherché à s'opposer au Wahibi, et c'est celui-ci qui a toujours joué le grand premier rôle.

La plupart des rites cultuels des sociétés de sorciers nous sont et nous resteront inconnus. Le mutisme des intéressés est aussi complet qu'il convient en la matière. Cependant, et grâce surtout aux instructions judiciaires, où la bête humaine, traquée et affolée, finit par se laisser aller à certains aveux, à certaines confidences, et surtout à des explications d'où elle attend son salut, il a été possible d'esquisser quelques points importants du culte et de la morale de ces sociétés traditionnelles.

C'est le sacrifice humain, annuel ou semestriel, qui paraît être à la base de ces pratiques, et dans un double but: but de communion dans la chair, but de bénédiction sur les récoltes.

Des assemblées mensuelles réunissent le groupement de sorciers. Des scènes extraordinaires de danses, de repas, de copulations sans freins ni lois, y contreviennent à toutes les coutumes normales de ces tribus. C'est là que la victime sacrificielle est désignée. Cette désignation ne se fait pas au hasard. Chaque Wahibi, chef de groupe, doit à son tour, faire connaître le membre de sa famille qu'il a choisi. C'est un de ses très proches parents qu'il doit donner : son mari ou sa femme, son père ou sa mère, un enfant, un frère, une soeur, etc. La victime, ainsi désignée à son insu, continue à vivre jusqu'au temps marqué pour le sacrifice. Elle est alors livrée par ruse et par force à l'assemblée,

égorgée comme un mouton, sur un trou, où coule le sang, et enfin dépecée et partagée entre tous les assistants, tout au moins entre ceux qui ont déjà donné quelqu'un à la société. Le chef de famille a droit spécialement à la tête et aux parties génitales. La chair est souvent cuite et mangée sur place, au moins partiellement. Mais une portion est toujours emportée, et sert de potion, de médicament, de préservatif, d'amulette, de grigri, etc., dans les divers besoins de la vie. Le plus souvent l'exécution n'est pas aussi brutale. La victime s'éteint lentement par envoûtement ou empoisonnement, elle disparaît ainsi à l'heure choisie, sans que sa mort entraîne de doutes ou tout au moins de soupçons. Après les funérailles, et quelquefois après même l'inhumation, le cadavre est livré à l'assemblée et partagé dans les conditions précitées.

On remarquera ce choix d'un membre familial. La société est un groupe fermé, et c'est par cette communion dans la manducation de la chair d'un des leurs que le lien mystique se raffermit tous les jours. Judiciairement, les chefs jadis, et nous aujourd'hui, avons su tirer parti de cette coutume. Jadis, les soupçons se portaient vite sur deux ou trois personnes de l'entourage de la victime; elles étaient condamnées aux ordalies du bois rouge; le médecin-féticheur savait faire disparaître le coupable. Aujourd'hui les mêmes soupçons permettent de diriger l'enquête' avec une certaine efficacité.

Outre ce premier rôle, le sacrifice humain paraît constituer aussi un rite agraire. Les richesses agraires sont en effet la véritable fortune, le seul moyen alimentaire, dans un pays dépourvu de toute industrie et de tout cheptel. Il importe donc, semble-t-il, que les champs participent à la communion des hommes et c'est pourquoi on est appelé à faire une double constatation : i" C'est que les sacrifices humains ont lieu, soit une fois par an, au moment des semailles, soit deux fois par an, aux moments des semailles

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€t de la récolte ; 2° Que le squelette de la victime propitiatoire doit être enfoui dans les champs qui sont travaillés, et que cette règle, commune à tous ceux qui ont participé au sacrifice, est absolument impérative pour le chef de famille qui a livré la victime. Il doit enfouir le crâne dans son champ. Chaque membre du groupe semble ainsi remplir à tour de rôle une fonction de sacerdoce agraire.

Il est hors de doute que les membres de ces sociétés de féticheurs savent qu'ils font mal, en livrant à la mort un des leurs : on le voit par la résistance que fait chaque chet de famille, quand il est appelé à livrer sa victime. Il lui faut, la plupart du temps, des rappels à l'ordre, des blâmes et des menaces de la part de l'assemblée. On le voit encore par le remords qui très souvent l'agite parla suite. Chaque famille, chaque village ont leurs fétiches protecteurs. Pour une raison ou pour une autre, que par exemple l'intéressé tombe malade, soit victime d'un accident, que la case du fétiche brûle, etc., le voici aussitôt appelé à faire des réflexions salutaires. Il se reproche sa cruauté, « demande pardon »,veut apaiser les mânes de la victime et la justice divine. D'autres fois, ce sont des complices ou simplement des témoins qui ont « mal au cœur » de voir le chagrin et les larmes des parents de la victime, et qui ne peuvent pas supporter cette situation pénible. Divers rites interviendront, dont le plus curieux est certainement l'aveu de la faute. Cette sorte de confession à deux ou trois personnes de son entourage est absolument nécessaire pour ramener l'apaisement de l'âme, ou la santé du corps, tant pour les coupables que pour les complices ou simples spectateurs ou témoins. Malheureusement pour le coupable, cesecret partagé n'est plus un secret ; les autorités apprennent souvent la chose par la rumeur publique et l'expiation va beaucoup plus loin qu'il ne le pensait.

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