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Amulettes et mandements

Les rapports de la sorcellerie. et de la magie indigène coutumière avec le djirinisme musulmansont très réels, et nous avons essayé d'en relever des exemples et des traces. Quoiqu'ils ne soient pas rares, les musulmans ont tous, ou du moins affectent tous le plus grand mépris pour la sorcellerie animiste. Par contre, l'amulette musulmane (héridiou, harizou, de l'arabe Harz) jouit d'un grand prestige chez ces hommes d'une initiation incomplète, et qui croient naïvement que l'amulette est orthodoxe, parce que d'origine arabe. Les amulettes, simples copies de versets du Coran, appropriés au but désiré par le fidèle, sont naturellement innombrables. D'autres constituent seulement une prière, bâtie par l'auteur de l'amulette, en vue du but recherché. Celle dite « amulette de tête des femmes », en vue de provoquer à leur guise l'amour des hommes, est de ce genre.

L'industrie des amulettes est très florissante et comment ne le serait-elle pas, puisqu'elle est établie sur l'invraisemblable crédulité du noir, son goût du surnaturel, son respect du parchemin et des choses écrites, On trouve des amulettes chez tous, musulmans et fétichistes, amulettes de toute grandeur, de toutes formes, de tous prix. On en voit partout à l'entrée des cases, sur les armes, au bras des hommes, au cou des enfants, dans la chevelure des femmes au poitrail des bœufs, dans la crinière des chevaux, même aux pattes des coqs.

Nombreuses sont les amulettes musulmanes, portées par les fétichistes. Il n'y a qu'à voir aux jours de fête des chefs malinké païens à Odienné ou à Touba, des chefs Senoufo à Korhogo, des chefs Koulango ou Abron à Bondoukou et à Bouna, pour s'en rendre compte.

On en met dans tous les lougans. René Caillié le signa-

lait, il y a un siècle pour les Malinké d'Odienné : « Ils laissent leurs récoltes dans les champs, y mettent un petit morceau de papier écrit pour éloigner les voleurs, et jamais on n'y touche. Une seule fois, pendant mon séjour à Timé, j'ai vu un homme dont les ignames, encore en terre, avaient été volés; mais le champ, disait-il, n'avait pas de gri-gri. »

Ces amulettes, à base de versets du Coran, de vocables de Dieu, d'invocations, de rébus, de formules cabalistiques, sont censées jouir des vertus les plus merveilleuses, parfois les plus inattendues et gardent évidemment leur efficacité pleine et entière, quelle que soit la religion de l'heureux propriétaire,

La pharmacopée indigène fait un usage constant de multiples recettes, où les propriétés parfois efficientes des plantes s'allient dans une pieuse décoction à des poudres mystiques ou de simples formules du Coran, tenues comme souveraines. Il est fait également grand emploi comme médicament interne et externe de l'eau, résultant du lavage des versets du Coran inscrits sur des planchettes.

Enfin, dans ce chapitre des amulettes coraniques, il faut faire une place d'honneur à la noix de kola — noix blanche particulièrement. — Elle est en quelque sorte le substratum consacré et tangible des promesses, contrats, serments, etc. ; elle préside à tous les événements notables de la vie sociable et publique : ententes, traités, naissances, mariages, décès, etc.. C'est là un usage courant dans les pays noirs du Sud. François de Coutouly a signalé avec esprit le rôle de la noix de kola dans les tractations amoureuses du Fouta-Diallon.

Voici le nom de quelques amulettes mandé, et la vertu attribuée à chacune d'elles :

Tagana préserve des balles de la guerre ; Hardiégué kirma fait acquérir la fortune ;

Denkié donne des enfants;

Dindokoma séwé conserve la vie des enfants;

Bontié est un papier écrit, que l'on enterre au milieu de la case, pour en chasser les mauvais esprits;

Sénékié préserve les lougans des éléphants, des biches, des singes. Il est fait de la façon suivante : on écrit sur une planche un verset du Coran, on gratte l'encre et on la fait tomber dans un récipient d'eau. Avec cette eau, on arrose les lougans qui doivent ainsi être préservés.

Tous ces gris-gris et amulettes coûtent très cher et tous les marabouts, sans exception, en fabriquent. Mais il est décent d'attendre le public. Courir la clientèle est mal vu. Certains, qui vont même jusqu'à constituer une sorte d'association avec un griot ou un aventurier qui ira placer leur marchandise, sont déconsidérés aux yeux de leurs coreligionnaires. Il faut souvent réagir contre ces pratiques charlatanesques. C'est ainsi que dernièrement encore, le tribunal subdivision de Man condamnait à deux ans de prison un faux marabout qui avait vendu un sachet en cuir contenant quelques mots arabes pour deux bœufs. La chose n'aurait jamais été connue, si l'indigène, dupe de cet escroc, et qui venait de se faire enlever ses deux femmes, parce qu'il ne donnait pas assez vite les deux bœufs, n'avait eu, à cette occasion une discussion, suivi de coups et blessures, qui l'avait amené à venir se faire soigner par le médecin de Man.

Les marabouts influents et respectés ne s'abaissent point, ou très rarement, à la confections d'amulettes pour le vulgaire. Elles sont généralement copiées par des scribes de minime envergure. Les pontifes détiennent cependant des amulettes toutes puissantes, mais non à la portée du premier venu.

On a pu obtenir de Saïdi Karamorho à Mankono, une copie de l'amulette toute-puissante qu'il détient et que nul

aujourd'hui ne peut se payer parce que d'un prix trop élevé : c'était l'amulette par excellence, celle des grands chefs et des rois, la première. Saïdi a accompagné ce recueil de sept amulettes de commentaires et d'un historique, à la mode arabe, de ces documents. On voit là la plupart des modes habituelles à l'amulette musulmane : tableaux, cages, figurations de noms et attributs de Dieu, lettres magiques, triangles mystiques, invocations, etc. Voici d'une façon approximative le début des commentaires de ce talisman : Cette amulette fut entreprise par Suleyman (Salomon) qui vit un jour une femme ; ses cheveux étaient dressés sur sa tête, ses yeux verts et ses sourcils collés ensemble. Elle avait de petites pattes, la bouche flamboyante toujours ouverte; quand sa main touchait la terre, celle-ci se fendait; quand elle poussait un cri auprès d'un arbre, celui-ci était déraciné et tombait à terre. Suleyman l'interrogea: «Es-tu diable ou homme? Je n'ai jamais vu être semblable à toi ? — Moi, répondit-elle, je suis la mère de tes enfants. Je fais le mal aux enfants d'Adama et de Haoua (Eve). Je dissipe la fortune des hommes. Je rentre dans les cases où je sème reff"roi en imitant le cri du coq. J'aboie comme un chien <et je beugle comme un taureau. Je conduis les hommes comme l'on conduit les chameaux. Je hennis comme un cheval et braie comme un âne. Je puis me transformer en un homme de toutes les races. Je frappe les hommes d'impuissance. Je tue les enfants. Quand je touche une femme elle devient stérile. Je cours après les hommes et je bois leur urine lorsqu'elle est claire, mais je ne la bois plus lorsqu'elle devient sanglante (c'est-à-dire sans doute : je provoque l'hématurie). C'est la maladie que je leur laisse. Je ruine les affaires, les cultures et le commerce. C'est moi qui cause tout le mal aux enfants d'Adama ».

Suleyman la saisit au collet. (Que Dieu lui dispense sa protection et sa grâce !) Fermement, il l'arrêta et la maintint : « Maudite, lui dit-il, tu resteras dans ma main à moins

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que tu ne me promettes de sauvegarder de tes maléfices les enfants d'Adam et d'Eve. » La femme vaincue donna alors à Suleyman les sept amulettes composant l'ensemble du talisman. Ces amulettes ont chacune la propriété suivante :

La première évite le mal, hors du village, en voyage, dans les affaires, dans l'insomnie et dans le sommeil.

La seconde évite la maladie dans le ventre et dans le cœur, dans la chair et dans la peau, dans les os et dans les cheveux.

La troisième évite le malheur dans la fortune, dans les enfants, dans les femmes, et sur la couche.

La quatrième préserve de l'empoisonnement dans le manger et dans le boire, dans la maladie et dans la santé, dans la marche et dans la course, dans la station debout, comme dans le repos et la station assise, dans la solitude comme dans la nombreuse compagnie.

La cinquième préserve les biens du porteur de l'amulette et ceux de sa famille.

Par la sixième, rien ne lui arrivera quand il rira, quand il se taira, quand il s'amusera, quand il s'agitera et quand il restera immobile.

Par la septième, rien ne l'éprouvera devant tout le monde, dans la maladie, dans le village et en voyage, hors de son village.

Cette amulette était autrefois payée dix captifs par les farhama. Elle résume à peu près toutes les amulettes par ses vertus magiques.

Le prix des amulettes ayant beaucoup baissé par suite du nombre élevé des copistes, elles se sont en quelque sorte démocratisées: en se généralisant par suite de l'abaissement des prix, elles ont vu s'amoindrir la croyance à leur efficacité, qui les entourait autrefois.

Ajoutons que seuls les marabouts de bas étage, souvent étrangers, pratiquent les invocations magiques et les incan-

tarions du djinnisme, surtout chez les fétichistes, chez qui elles sont assez en honneur. Ils sont généralement très mal vus des communautés musulmanes autochtones.

Signalons, pour terminer, le procédé de marabouts peu scrupuleux, habiles à écrire des factums alarmants en temps d'épidémie et d'épizootie, à décrire la colère divine, ses causes, dues évidemment à l'impiété des musulmans, à leur tiédeur et à leur manque de générosité, et, dans un style de réclame médicinale, indiquent discrètement le moyen de se concilier les bonnes grâces divines : c'est de s'adresser au marabout très saint, qui, moyennant une légère redevance, dispensera la bénédiction divine. C'est là le côté charlatanesque de l'Islam, courant chez tous les maraboutaillons, et auquel se laissent quelquefois entraîner, lorsqu'ils sont à court d'argent, même les marabouts sérieux. Au fond, c'est l'éternelle exploitation de la naïveté humaine, de la crainte de la maladie, du malheur et de la mort. Nos bons marabouts n'ont rien inventé, ici comme en pays arabe.

Voici par exemple un de ces factums recueilli dans la région d'Odienné.

« Au nom de Dieu, clément, miséricordieux !

« Salut sur le Prophète Mahomet!

« Cette lettre émane de La Mecque et de Médine.

« Gloire à Dieu qui a fait de la plume une langue pour les hommes, et du papier un messager pour les hommes. Ensuite, cette lettre est sortie de La Mecque et de Médine pour l'Occident et le peuple de Mahomet.

« Le prophète a dit, étant dans son tombeau comme une lumière : « O hommes, je vous informe de la vie future. Dieu a dit : O Mahomet, ton peuple est peu vertueux; il prie peu dans les mosquées ; il donne peu d'aumônes. Les péchés sont nombreux parce que les femmes commettent de nombreux péchés. Dieu a ouvert les portes du paradis

aux hommes et les portes de l'enfer aux femmes. » Dieu a dit encore: « O hommes, patientez, car Dieu est avec les patients. »

« Dieu a dit : « O hommes, vos femmes ne font pas la prière, n'obéissent pas à leurs maris, s'occupent des biens de ce monde, mais n'ont pas souci du châtiment qui les attendra le jour du jugement. Leur rémunération est déjà finie.

« Leurs vêtements n'arrivent qu'aux genoux ; elles ne se couvrent pas la tête, et cette façon de se vêtir amènera le châtiment et le regret. Que Dieu nous en délivre.»

«Dieu a dit : « O Mahomet, l'heure s'approche, l'événement n'est pas loin, le châtiment sera immense pour les femmes, car elles ne restent pas dans les demeures de leurs époux. O hommes, au mois de xMoharrem, le malheur tombera sur la terre, que Dieu nous en préserve. J'ai voulu détruire la terre à cause des femmes. »

« Le prophète a répondu: «O Dieu, j'y consens: mais patiente jusqu'à ce que j'ai envoyé un messager à mon peuple. S'ils se sont repentis et qu'ils reviennent à toi, que Dieu les sauve du châtiment. S'ils ne se sont pas repentis et qu'ils ne reviennent pas, leur sort sera entre les mains de Dieu. Fais ce que tu voudras ».

« Dieu a répondu : « J'accepte, ô Mahomet. J'attendrai jusqu'au mois de Moharrem. S'ils me cherchent, ils me trouveront, et je les sauverai. S'ils ne se repentent pas, le châtiment tombera sur eux. Dieu a dit : « Je vous châtierai. » Que Dieu nous en préserve, nous, peuple de Mahomet !

« Dieu a dit : « O Mahomet, un vent est sorti des femmes, comme l'eau de la terre. » Dieu a dit : « Toutes vos femmes donneront des aumônes : un boubou, un bonnet, des souliers neufs; elles les donneront à leurs maris. Les maîtres de case feront l'aumône de riz, de lait, de dix kolas, de farine, de moutons, de poules. Ils égorgeront ces

bêtes, et ils en feront cuire la viande pour les gens et pour leur maison. Il n'y aura personne dans la maison, petit ou grand, qui devra s'abstenir d'en manger. »

« Dieu a dit : « Si vous faites l'aumône, vous serez tous sauvés des malheurs des cieux et de la terre, des malheurs de la droite et de la gauche, des malheurs de TOrient et de l'Occident. Tout malheur proviendra des femmes. »

« Le Prophète a dit : « O peuple de Mahomet : je vous ordonne de faire la prière, à son heure, dans les mosquées et en commun ; d'écrire trois fois la sourate de la Fatiha, et le verset du Trône, avec la formule : Dieu, priez pour Mahomet, pour sa famille, et sauvez-les. » (trois fois).

« Dieu a dit : « Un vent sortira de l'Orient vers l'Occident, et ce vent sera le vent du mal ; il sortira le vendredi de Moharrem; il fera périr 12.000 poules, 12.000 bœufs, 12.000 chèvres, 200 hommes ignorants et menteurs, calomniateurs et envieux, de ceux qui disent aimer Dieu, mais qui le haïssent, et qui disent obéir, mais qui sont réfractaires, qui ne savent pas supporter l'adversité, qui ne fréquentent les savants, qui n'écoutent pas le Coran. Dieu n'a pas pris leur sort en pitié. Ce sont des menteurs. »

« Vous lirez douze fois les versets du Trône, « la Fatiha », puis vous direz : Gloire à Dieu! Louange à Dieu. Il n'y a d'autre divinité qu'Allah. Dieu est le plus grand; il est grand, majestueux (trois fois).

« Dieu a dit : « Je vous ordonne de dire : Gloire à Dieu, qu'il soit exalté, et glorifié! Il est tout-puissant. Gloire à Dieu! Celui qui dira ces oraisons avec la prière de l'aurore, Dieu le sauvera.

« Dieu a dit : « Les femmes du monde en veulent les biens, aiment ce bas-monde et l'adultère; elles haïssent leurs maris. » Il vous a envoyé un messager. Patientez : Dieu est avec les patients. Que Dieu bénisse noire Seigneur Mahomet et sa famille !

« Quiconque aura entendu les paroles ci-dessus et les

aura suivies, Dieu lui pardonnera ses péchés. Celui qui portera cette lettre de village en village, d'un lieu dans un autre, d'une terre dans une autre, Dieu lui pardonnera ses péchés.

« Le salut et la bénédiction sur ceux qui suivent la voie droite!

« Que Dieu bénisse Mahomet et sa famille! »

CONCLUSIONS (i)

L'Islamisme local, loin de toutes les influences étrangères, se trouve complètement isolé et se complaît dans son isolement.

Il ignore absolument tout du mouvement panislamique actuel et des grands mouvements historiques qui l'ont rendu, ces derniers temps, si agissant. Cette indifférence, cette absence complète de curiosité au sujet d'idées et de faits qui bouleversent actuellement toutes les terres d'Islam tient du miracle. On a interrogé par exemple de nombreux indigènes, ayant fait comme tirailleurs les campagnes du Maroc ou l'expédition d'Orient. Tous ont été unanimes à dire qu'ils n'avaient même pas été interrogés, à leur retour, par les marabouts locaux au sujet des événements dont ils avaient été témoins, et l'un d'eux, un musulman, confiait malicieusement qu'un des marabouts les plus connus du pays lui avait demandé si les Marocains, si les Turcs qu'il avait combattus étaient fétichistes et, sur la réponse négative de notre ancien tirailleur, l'avait interrogé pour savoir si ces musulmans étaient semblables aux Ouolof et s'ils faisaient la prière de la même manière qu'eux. Voilà toute la curiosité d'un musulman, réputé instruit, à l'égard d'une guerre entreprise par nous, ses maîtres, dans une terre d'Islam.

(i) Ces conclusions se rapprochent en maints endroits des conclusions des monographies de la région, et notamment de celles de Ripert.

Inutile de dire, car cet état d'esprit le dénote suffisamment, que la presse panislamique, comme celle des musulmans non français, ne circule point dans ce pays, non qu'elle serait difficile à dissimuler, mais parce que personne, sans doute, n'y attacherait le moindre intérêt et ne chercherait à la comprendre. Il s'ensuit qu'aucune opposition, ayant un caractère panislamique, ne se manifeste et ne peut actuellement se manifester chez les diouias musulmans.

On peut ajouter que « la bonne presse », la nôtre, celle de la guerre, «Mostaqbal, Panorama, Saada», n'ont pas eu plus de succès. Ces organes sont beaucoup trop savants pour nos musulmans.

On conçoit donc que les marabouts locaux tiennent à leur isolement et ne fassent rien pour nouer des relations avec les marabouts du Nord -Africain, du Sahara, du Soudan, ou des colonies étrangères. Entourés d'un profond respect, immensément orgueilleux, passant pour des maîtres et des docteurs vénérés, ils supporteraient mal la venue d'étrangers qui les traiteraient dédaigneusement. Cette volonté bien arrêtée de rester dans l'isolement et de ne point encourager les visites de cheikhs septentrionaux, explique fort bien que nul ne pense à envoyer aux marabouts sahariens, marocains ou tripolitains des sommes d'argent qui seraient le début de relations suivies, et par suite gênantes alors que ces personnages sont absolument et résolument ignorés d'eux.

Les rapports des islamisés avec les maisons de commerce sont, en général, fort peu cordiaux, surtout du côté européen, par suite de la concurrence acharnée que font aux maisons de commerce locales les diouias musulmans. Le marabout et le musulman ont en général assez mauvaise presse dans les boutiques : on les trouve mauvais clients, ce qui est vrai, moins maintenant qu'autrefois, en raison

de la pénurie d'argent régnant sur les fétichistes et de l'interdiction de vente des boissons alcooliques, dangereux concurrents, peu amis des Européens par le fait bien simple qu'ils refusent le plus souvent de donner aux Blancs leurs filles comme concubines; insolents, parce que plus évolués, plus intelligents et plus orgueilleux, ils s'en laissent moins imposer que les fétichistes par les manières conquérantes des boutiquiers européens et demandent à être traités avec une morgue moindre que celle dont on accable les fétichistes; enfin plus paresseux, parce que, vivant généralement de commerce, ils sont amenés logiquement à délaisser les cultures et n'aiment pas le portage.

Du côté indigène, il est bien difficile de saisir la pensée des musulmans. On peut croire, en effet, qu'ils n'ont pas beaucoup de considération pour ces commerçants, dont ils ont à subir souvent les écarts de langage et les humiliations vexatoires et inutiles, comme par exemple les moqueries prodiguées au moment de la prière et les simulacres grotesques. Les spectacles d'intempérance, que leur ont donné certains, leur ont fourni une assez triste idée de plusieurs de leurs conquérants. Enfin, leur ostentation à manger du porc, comme à boire des liqueurs alcooliques parfois avec excès, n'ont pas rehaussé à leurs yeux le prestige de la race; la majorité des commerçants, dignes et honnêtes, ont malheureusement été englobés, par l'esprit, volontiers généralisateur, des Noirs, dans cette réprobation. Enfin, à tout cela, est venu s'ajouter la concurrence commerciale, les plaintes et criailleries incessantes, auxquelles elle donne lieu contre les colporteurs et marchands forains, la haine dont ils se sentent l'objet, etc. On conçoit que dans cet état d'esprit réciproque un vif amour ne puisse régner entre commerçants européens et dioulas musulmans.

Il y a fort peu de rapports entre les islamisés et nos écoles. On ne voit que très rarement des élèves fréquen-

tant à la fois nos écoles et les écoles coraniques. Il y a une tendance pourtant, chez les marabouts éclairés et influents des grandes villes, à prêcher aux enfants l'étude du français; mais cette tendance n'a jusqu'à présent été suivie d'aucune tentative de réalisation. Peut-être, cependant, en exploitant habilement cette tendance, arriverons-nous à rapprocher l'école coranique de l'école française. Mais il faudrait pour cela un personnel spécial, de race mandé et de religion musulmane, afin de ne point effaroucher au début les croyances des parents, mais au contraire de les rassurer par un doigté habile, d'amener peu à peu les indigènes à considérer les deux enseignements comme connexes et inséparables. Rien ne s'oppose, en principe, à la réalisation de cette hypothèse, mais pratiquement que d'obstacles! Il y a d'abord la question très délicate, en l'espèce, du choix du personnel, puis la présence juxtaposée dans toute la région de musulmans et de fétichistes. Favoriser les musulmans, c'est aider à la difi^usion de l'islam dans le monde animiste, ce qui est à rejeter sans discussion. Il y a enfin le désintéressement chronique de l'Administration vis-à-vis de l'enseignement indigène. Beau discours, campagnes de presse, évocation des grands principes, fermeture des écoles congréganistes, et l'on se met en campagne avec un beau zèle : les écoles s'ouvrent et s'emplissent aussitôt, car le Noir est fanatique d'enseignement. Et puis peu à peu, le relâchement gagne cette tranche de l'Administration, comme les autres; la terrible nonchalance coloniale, aggravée ici de beaucoup de préjugés contre la diff"usion de l'enseignement indigène, envahit les sphères officielles, les autorités supérieures changent et se désintéressent des projets de leurs prédécesseurs; le recrutement des maîtres se tarit, et enfin les écoles se ferment les unes après les autres. L'année scolaire 1919-1920 a vu fonctionner pour toute la Côte d'Ivoire une maîtresse européenne pour l'école d'Abidjan, un maître

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européen, stagiaire d'ailleurs et novice, à la direction du cours supérieur de Bingerville. Et c'est tout. Une grande ville, comme Bassam, avait pour instituteur un petit indigène ouolof, suspect ethniquement à ces enfants de la Côte d'Ivoire, et au surplus bon musulman et grand persécuteur des petits chrétiens qui peuplaient en grande majorité son école.

Dans la Haute Côte d'Ivoire — 800.000 âmes — subsistaient de l'effort antérieur 5 à 6 écoles, dirigées par des maîtres indigènes, dévoués sans doute, mais d'inégale valeur, et qui complètement abandonnés à eux-mêmes, donnaient un enseignement qui ferait les délices de Fantasio.

Au surplus, le technicien de la colonie, l'inspecteur de l'enseignement avait disparu depuis longtemps, et c'était le chef du service des... Affaires économiques, qui était censé assurer la direction du rayon universitaire.

Les musulmans semblent éprouver souvent une sorte de répugnance à nous confier leurs enfants. Elle provient de la crainte dissimulée, mais certaine, qu'ils ont de les voir devenir des « déracinés » à notre service, toujours éloignés de leur pays, remplissant des fonctions subalternes dans l'Administration et dans le commerce. Dès la mise à l'école de son enfant, le marabout redoute l'envoi de son fils à Bingerville, où il se trouvera avec d'autres gamins de races différentes, où rien ne lui parlera de sa religion et de son Dieu et d'où il reviendra, s'il consent jamais à revenir, complètement athée et pourvu de vices inconnus des indigènes. La plupart du temps, il apprendra que son fils a été nommé écrivain, interprète, ou qu'il est entré dans une maison de commerce comme employé. Ce n'est pas certainement là ce qu'il avait rêvé pour lui et il pense, ce qui est généralement vrai, que son fils est perdu pour sa famille. Ces sentiments, qui vont évidemment à l'encontre du but pratique que nous assignons à notre enseignement,

semblent cependant respectables, mais ils n'en contribuent pas moins à creuser un fossé entre nos écoles et l'école musulmane. Ce fossé serait peut-être facile à combler en tenant compte de cet état d'esprit et en n'assignant pas seulement à nos écoles le but, sinon unique, du moins le seul apparent matériellement, de fournir des auxiliaires au commerce et à l'Administration seuls. Beaucoup de ces enfants pourraient être instruits dans le but de devenir nos auxiliaires dans les villages eux-mêmes, de remplacer, de suppléer et d'aider les chefs de cantons ou de villages, de répandre partout dans des écoles de villages — intermédiaires certainement efficaces entre l'éducation familiale religieuse et l'école de nos postes — des rudiments de notre langue; en résumer de créer, au lieu d'employés subalternes, des chefs, n'ayant rien renié de leur race et de leurs coutumes, ayant évolué dans leur plan traditionnel, mais plus près de nous par l'usage de notre langue; des auxiliaires actifs, aptes à nous renseigner, même des almamys qui prêcheraient en même temps que la foi musulmane, leur foi en notre puissance et notre justice, qui pourraient tenir dans les villages un état-civil sommaire, en français, puisqu'il en existe des rudiments en arabe. Le fossé serait alors en partie comblé et nous ne serions plus accusés de prendre les fils pour leur apprendre à mépriser leurs pères et la foi qui les anime.

L'islam de la savane occupe une situation prépondérante au point de vue commercial et une situation morale assez importante dans les milieux indigènes. Il a beaucoup perdu pourtant à notre occupation, car, si nous avons apporté à tous une sécurité complète et égale, nous leur avons évidemment imposé une foule de concurrents par suite de l'ouverture au commerce de régions autrefois hostiles, et où seuls ils circulaient librement. Enfin, il faut bien le dire, nous les avons généralement ruinés par nos

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mesures de libération des captifs. L'islam est donc maintenant dans une situation matérielle amoindrie, par rapport à celle dans laquelle il se trouvait avant notre occupation. Il suit de là que sa situation morale s'en est trouvée également affaiblie. Le fait est indiscutable. Depuis peu seulement, par l'ouverture du chemin de fer de Guinée et de celui de la Côte d'Ivoire, nous les avons mis en puissance de mettre en œuvre leur sens commercial si affiné. Ils en ont largement profité et Ton peut voir, sans erreur possible, qu'ils sont en voie d'enrichissement. Aussi leurs tendances sont-elles réellement favorables aujourd'hui à l'égard de notre occupation et de la sécurité absolue qu'elle entraîne.

Leur valeur intellectuelle, faible évidemment quand on la compare à celle d'un Européen d'éducation moyenne, est néanmoins réellement remarquable, comparée à celle des autres Noirs, puisque l'écriture a mis entre leurs mains un moyen de perfectibilité incontestable, d'une immense valeur, et qu'ils pouvaient prétendre, sans absurdité, à quelque évolution, tandis que les animistes étaient, sans nous, condamnés à la stagnation.

Letravail intellectuel d'islam, quelque absurdes que soient ses méthodes, a néanmoins développé incontestablement leur intelligence et leur sens critique. La lecture et l'explication des textes ont affiné leur esprit, et l'on est stupéfait de voir certains marabouts expliquer des textes ardus avec un véritable sens de l'exégèse et de la grammaire, d'autant plus remarquables si l'on considère l'absurdité des méthodes employées pour acquérir cette science. La foi musulmane leur a donné le vif sentiment de leur supériorité sur lesNoirsfétichistesen même temps qu'un immense orgueil; mais, sous sa rigoureuse discipline rituelle, a façonné les esprits à une certaine discipline mentale et au sentiment du respect des choses et des personnages religieux, dont naturellement le père est le premier pour sa propre famille :

c'est lui qui apprend la Fatiha à ses enfants. Par suite, la discipline familiale et l'esprit de solidarité sont plus sensibles et plus efficients chez les islamisés que chez les animistes. Évidemment, ils n'ont pu éviter de tomber dans les écarts de conduite, sinon dans la débauche : tout, autour d'eux, les y engage, et aussi le Coran, si indulgent dans sa morale. Mais ils ont su résister à l'alcoolisme et ils sont nos meilleurs auxiliaires dans la lutte que nous soutenons contre ce fléau. Par suite, leur race est moins dégénérée physiquement que celle des fétichistes, déjà appauvrie par les excès alcooliques. On peut admettre que, pour toutes ces raisons, le musulman est plus affiné moralement et plus résistant physiquement, mieux armé intellectuellement aussi que le fétichiste. Malgré les lacunes qu'il présente ici dans la vie sociale des indigènes, l'islam comporte incontestablement chez ses adeptes un progrès social évident, mais comporte-t-il des possibilités très grandes de perfectibilité? On en doutera. En tout cas, il a certainement rendu ses fidèles plus aptes à saisir toutes nos volontés et toutes nos espérances en vue du développement économique et social du pays. Déjà les dioulas musulmans sont toujours les premiers dans la voie des tentatives nouvelles, faites pour parer à la crise du caoutchouc et pour trouver au commerce européen des aliments et des débouchés nouveaux. Confiants en nous et en eux-mêmes, ils nous suivront ainsi toujours, sans hésiter, tandis que le fétichiste, routinier par essence, hésite encore, mais ne peut généralement entrer en concurrence avec le musulman, étant moins bien armé, moins hardi et, sinon moins intelligent, du moins moins assoupli que ce dernier.

Nos rapports avec les islamisés sont généralement bons, aussi bons que ceux que nous entretenons avec les fétichistes. Sans doute, les musulmans sont-ils plus difficiles à manier ; intelligents, d'un sens critique déjà développé, ils aiment à connaître les raisons de notre politique et de

notre organisation. Ce n'est point déchoir que de déférer à ce désir secret. Ils nous savent gré de cette attitude, et nos ordres, mieux compris, sont alors toujours mieux et plus rapidement exécutés qu'ailleurs. Leur attitude est généralement soumise. Pourtant les communautés musulmanes sont toujours beaucoup plus turbulentes que les villages animistes. Plus vifs, plus intelligents et peut-être aussi d'une vie passionnelle et sensuelle plus développée et moins brutale que les fétichistes, les affaires de femmes sont plus nombreuses et plus aiguës qu'ailleurs. Leur orgueil démesuré, surtout lorsque des femmes sont en jeu, les pousse à ne jamais céder; les conflits d'amour-propre sont fréquents et se greffent le plus souvent sur toutes les querelles où les femmes sont en jeu. Mais aussi l'obéissance aux ordres donnés, une fois ceux-ci bien compris et bien expliqués, est beaucoup plus exacte que chez les communautés fétichistes, indolentes, apathiques et d'esprit foncièrement anarchique. L'effort violent ne leur déplaît pas, pourvu qu'il ne soit pas trop prolongé, et, en jouant alternativement de leur orgueil invétéré et de leur discipline familiale assez puissante, ils sont plus faciles à conduire que les animistes.

En ce qui concerne l'impôt, ils peuvent évidemment s'en acquitter plus facilement que les fétichistes, puisqu'ils sont généralement mieux pourvus d'argent. Aussi, le payent-ils toujours facilement et très exactement.

Le portage est, par contre, beaucoup plus pénible pour eux et surtout beaucoup plus mal accueilli que chez les animistes. La chose se comprend fort bien. Nos tarifs de portage sont relativement très bas. Tous nos musulmans savent très bien le gain moyen qu'ils retirent d'un voyage à Bouaké ou à Daloa, en opérant pour leur compte: ce voyage, exécuté à leur guise, comportant de nombreux arrêts dans les marchés où l'indigène trouve tant de charme sans la moindre obligation d'observer un horaire déterminé

et de porter un poids, souvent excessif, ce voyage, dis-je, leur rapporte, en effet, un gain moyen double de celui qu'ils retirent du portage. On conçoit que cette pratique les trouve assez mal disposés à son égard. Ils sont pourtant d'excellents porteurs et ils obéissent, lorsque l'ordre leur est donné déporter, comme obéissent les fétichistes, mais tous n'ont qu'un désir, celui d'échapper normalement à cette charge. Ils le trouvent en faisant du commerce, en voyageant, en désertant leurs villages, pour s'installer au milieu de la population flottante des centres placés sur la voie ferrée. De là, la dépopulation momentanée de nos centres musulmans. Elle est énorme dans certains : à Mankono, à Kong, à Korhogo, à Bondoukou, etc., la moitié au moins de la population musulmane est en permanence absente de son village.

Les musulmans ont généralement peu d'enthousiasme pour le service militaire. On n'a jamais vu ici de jeunes islamisés se présenter d'eux-mêmes pour contracter un engagement comme tirailleurs. Ils obéissent cependant ponctuellement et correctement aux appels, mais on doutera qu'ils fassent de bons tirailleurs. A signaler comme indice de leur bon esprit familial que la plupart des jeunes gens appelés musulmans versent toujours à leur père, avant d'être dirigés sur leur corps, le montant total de leur prime d'engagement ; mais, une fois éloignés, ils n'envoient que très rarement d'argent, même à leurs parents, à qui ils écrivent assez peu souvent. On a pu constater aussi que les tirailleurs de ces pays n'envoyaient à leurs marabouts locaux aucune somme d'argent par mandats-poste.

Les musulmans, habitués depuis un temps immémorial à subir la domination de rois (farhama) fétichistes, conscients d'ailleurs des services que nous avons rendus ici,.

454 ÉTUDES SUR l'islam EN c5tE d'iVOIRE

en substituant la sécurité et la justice à l'anarchie et au régime du bon plaisir qui régnaient autrefois dans le pays, n'ont, a priori, aucune aversion contre notre domination. La seule chose qui, en définitive, leur répugne dans notre politique, est le portage.

Par contre, nous avons ouvert à leur activité, une foule de voies nouvelles et, si nous les avons une première fois ruinés en les privant de leurs captifs, nous faisons tous nos efforts pour leur procurer de nouveaux et plus honnêtes moyens d'enrichissement. Ils le reconnaissent fort bien. Nous leur avons laissé leur liberté religieuse complète; la justice est rendue par eux suivant leurs mœurs. Ils le reconnaissent encore. Pourquoi alors, leurs tendances seraient-elles dirigées contre le régime actuel qui, en somme, leur est profitable? En fait, il faut cependant avouer qu'ils ne nous aiment point. Nous sommes et nous serons toujours sans doute, à leurs yeux, les conquérants, et le passé, malgré son anarchie, sa violence et sa tyrannie, paraîtra malgré tout enviable, parce qu'il est le passé. Mais c'est là la pensée intime de tous les peuples conquis, et les fétichistes, eux aussi, la partagent souvent. Au surplus les musulmans se rendent compte aussi que ce passé, tout enviable qu'il est, est bien mort et qu'il leur faut marcher avec nous pour profiter, suivant leur politique habituelle, si conforme à leur mentalité, de toutes les circonstances présentes. Ils donnent bien, en effet, cette impression, et c'est là, croyons-nous, leur véritable tendance.

Nous avons dit plus haut que l'islam semble en régression. Ce mouvement ne peut que s'accentuer actuellement, si nous parvenons à soustraire le milieu islamique du pays à la propagande soudanaise et saharienne. Mais ce sera fort difficile dans l'avenir : les voies de pénétration multipliant les points de contact entre toutes les races et favorisant le prosélytisme des cheikhs musulmans. Probablement alors, si par la double action de notre université et des différentes

missions chrétiennes, la haute colonie n'a pas été gagnée directement à la civilisation française, il faudra s'attendre à voir l'islam revivifié, reprendre ici ce caractère combattif dont il témoigne partout ailleurs, et progresser rapidement chez les fétichistes. Il semble, cependant, que cette éventualité soit encore lointaine.

L'islam constitue ici un îlot de populations vivant, par la force même des choses, en contact intime avec les animistes, tandis qu'elles se trouvent isolées complètement du reste du monde islamique; n'ayant pu recevoir du dehors que les rudiments de la foi musulmane, elles se sont d'abord profondément imprégnées du rite et de la doctrine religieuse, mais ont négligé, faute de temps peutêtre et d'enseignements spéciaux, ou bien plutôt, faute de pouvoir s'y adapter, tous les textes réglant la vie sociale musulmane. Nous l'avons maintes fois repété, les islamisés Mandé sont strictement orthodoxes en ce qui concerne le rite, plus même, sans doute, que les musulmans de l'Afrique du Nord, puisqu'ils n'ont pas embarrassé leur culte de pratiques anthropolâtriques et en particulier du culte des saints, ainsi que du formalisme rituel qu'ont développé à peu près partout, les confréries religieuses. Ici règne bien en maître, le culte du Dieu unique des croyants. Aucun ouali, aucun saint marabout n'est invoqué dans les prières, et rien ne distrait le fidèle du culte d'Allah!

Au point de vue social, au contraire, c'est la coutume fétichiste qui a prévalu et qui règle presque tous les actes de la vie sociale des musulmans. Le croyant a tout emprunté à cette coutume et sa foi n'a réagi que fort peu sur elle. On ne trouve nulle part, dans la coutume fétichiste, le moindre emprunt aux règles de la vie musulmane orthodoxe. Rarement, jamais même, peut-être, l'islam ne s'est montré

aussi passif et aussi exempt de prosélytisme. Aussi n'a-t-il jamais cessé de régresser. Nous avons vu, au début, que beaucoup de familles, autrefois intégralement musulmanes, s'étaient scindées, une partie conservant sa foi musulmane, tandis que l'autre « enterrait le Coran » et adoptait complètement les cultes animistes. Tout cela, sans guerres intestines et sans violence : les deux tronçons de la famille sont restés aussi unis que par le passé. Rien n'était changé entre elles, sinon le culte. Cette conception de la liberté religieuse ferait bondir un musulman vraiment orthodoxe. Ici, elle est toute naturelle, et, dans le milieu où elle a été mise en pratique, elle ne pouvait être différente : elle est adéquate à la mentalité de tous les dioulas sans exception, et, fétichistes comme musulmans, ont tous des mentalités identiques. Et puis, il faut bien signaler l'affaiblissement de la foi religieuse chez beaucoup de jeunes gens appartenant à des familles musulmanes. Les voyages, les fréquentations des races côtières, si adonnées à l'alcoolisme surtout, les ont beaucoup transformés. Beaucoup y ont perdu l'horreur de l'alcool. Sans doute, ils cessent de boire, une fois rentrés dans leur village, mais cette seule dérogation aux principes sacrés suffit à transformer complètement leur foi.

La régression de l'islam, à ce point de vue, semble n'être guère désirable. Il avait jusqu'ici préservé, d'une façon absolue, la race d'un fléau que connaissent malheureusement trop les animistes; en beaucoup d'endroits, aujourd'hui, il semble bien que le frein moral que constituait l'islam contre ce fléau, soit singulièrement moins puissant.

Enfin, les longs voyages ont également amoindri le sentiment familial, autrefois puissant dans la famille musulmane. Eloigné de ses parents, le dioula s'en soucie assez peu. Il vit d'une vie purement égoïste et ne s'inquiète pas de savoir ce que deviennent ceux qui sont restés au village. Il prend, quand il revient, des airs hautains à l'égard de

Mosquée de Bouna, détruite par Samory.

Cl. Delafosse.

La mosquée de Bassam.

ses parents restés au foyer ; il ramène des femmes étrangères qui boivent de l'alcool et fument la pipe, méprisent les femmes dioulas — qui le leur rendent bien — ne parlent point la langue du pays et refusent de se conformera ses usages. Ainsi déraciné dans son propre pays, le malheureux dioula ne songe pas à réagir, et n'a plus qu'une ressource, celle de fuir à tout jamais son village.

A ce point de vue, la diminution du sentiment religieux est certainement un mal, car elle agit non seulement sur la race par l'usage qu'il entraîne des boissons alcooliques, mais encore sur son moral par l'affaiblissement certain du sentiment familial.

En résumé, par des mesures administratives appropriées, par une politique habile, sympathique et compréhensive, tout imprégnée en même temps de la situation locale de l'islam et de sa position universelle, nous pourrons espérer diriger, sans trop de difficultés, l'évolution de ces communautés musulmanes de la Haute Côte d'Ivoire, et rapprocher, avec le temps, la marche parallèle des deux civilisations : la protectrice et la protégée.

Paul Marty.

L'Islam a la Côte d'Ivoire.

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Nota

Au. dessoLLi Ul. nom.

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Zes ean ion s /e/n fe's , . ; , ; Sont ceur au. /'^'e-

\uersMa.n et les Ma.rcA.es ci7Coia.s du. /f<xut-Cciva.ily

Carte des cercles de Touba et d'Odienné.

ANNEXE III Bibliothèque des marabouts d'Odienné.

ANNEXE IV Bibliothèque des marabouts de Tiéné.

«-.iucoav:: ^vvi-V^ >-H»ir.^ ^ ^ ?%a^UWU.

ANNEXE VI Bibliothèque des marabouts de Touba.

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