I. — Croyances et rites médico-magiques
Le tana. — Les familles musulmanes, comme les familles fétichistes, ont, en principe, toutes, leur tana, c'està-dire qu'elles se réclament toutes d'un animal totémique, ou plutôt tabouique, indiqué par le diamou ou nom patronymique de la famille généralisée. Ce tana, dont renonciation est équivalente à celle du nom de famille, confère à ceux qui en sont dépositaires une sorte de parenté, éloignée, il est vrai, mais réelle.
Ce n'est pas le lieu d'entreprendre ici Ja définition du tana, si connu d'ailleurs en Afrique Occidentale. Delafosse en a donné au surplus une explication excellente au tome III de son ouvrage. Haut- Séné gai et Niger. Il dit notamment : « C'est dans l'élément magico-religieux qu'il convient, à mon sens, de classer la croyance au « tabou » ou au tana, si universellement répandue en Afrique Occidentale. Non seulement chaque clan a son ou ses tana, mais il est rare que chaque village, chaque famille, chaque individu même n'ait pas le sien ou les siens, qui lui ont été imposés, à la suite de certaines circonstances, par quelque magicien réputé, avec la croyance bien enracinée que toute infraction au tana amènera la mort ou tout au moins une maladie grave, à moins que l'infraction ait été
involontaire, auquel cas elle peut être rachetée par un sacrifice expiatoire et une offrande au magicien. »
Cependant, les familles musulmanes ont peu à peu délaissé leurs croyances totémiques. La plupart des musulmans prennent un air offensé, lorsqu'on leur demande quel est leur tana. Il n'en était pas de même à l'origine, où la croyance au « tana » était certainement aussi générale chez les musulmans que chez les fétichistes. Les familles musulmanes avaient des tanas semblables à ceux des familles fétichistes.
On peut profiter de l'occasion pour énumérer l'ensemble des tanas de la familUe Mandé.
On sait que depuis Binger on la partage en Ndé et en Mandé proprement dits.
Chez les Mandé proprement dits, les tana étaient et sont encore :
i" Le caïman ou bainba, banma. Cette famille porte actuellement le nom générique de Banmana. Au Soudan français, comme dans la haute Côte d'Ivoire, leur donner le nom de Bambara, c'est employer une appellation impropre du mandé. Dans tous les pays, le mot Bambara est synonyme de kafir, « infidèle » ;
2" L'hippopotame ou mali. Cette famille porte le nom générique de Mali-nké. Elle comprend les Mali-nké proprement dits, les Kagoro, les Tagoua ;
S** L'éléphant ou sama. Cette famille porte le nom générique de Sama-nké ;
4" Le serpent ou sa. Cette famille porte le nom générique de Sa-mokho.
Ces grandes familles ont eu, comme on sait, chacune leur propre histoire ; elles étaient groupées en tribus, ayant chacune un ou plusieurs tana et un diamou particulier.
Certaines de ces tribus se sont même scindées et figurent à la fois dans deux ou plusieurs des cinq grandes familles, telles les Diara, Kouroubari, Cissé, etc., elles se désignent
actuellement non seulement par leur diamou, mais elle y adjoignent quelquefois, pour se différencier entre elles, le nom de leurtana particulier.
1° Famille des Bamba, dite Banmana (caïman). (Concerne le Soudan).
2° Famille des Mali (hippopotame), dite Mali-nké : '
a) Famille royale.
b) Familles nobles.
c) Familles de griots.
^)Tagoro.
e) Tagouara.
Keïta, Koïta.
Barhayorho,
Kamara,
Kourouma,
Konaté,
Sissokho,
Kouyalé, Diabakhaté, Dombaa, Dioubaté,
Tounkara, Magaza, Konaté, Touré,
Traouré, Diarabasou, Konné, Bamma,
le rat palmiste des arbres.
la panthère.
l'iguane.
le serpent boa.
le campagnol (rai des champs).
le serpent trigonocéphale.
3° Celle des Sama (éléphant), désignée par le nom Samanké. Elle comprend des Touré, des Cissé, des Traouré, des Dembélé.
4° La famills des Sa (serpent), dite Sa-mokho. Elle comporte des Kouloubari et des Sogodogo.
Puis vient lancienne famille des Ndé, qui avait le lamantin pour tana collectif, et dans laquelle on classe les Soni-nké et les Soussou, qui ne nous intéressent pas ici, et les Mandé-Dioula.
Chez les Mandé-Dioula de la Côte d'Ivoire, qui sont à
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peu près tous musulmans, il est assez difficile de reconstituer !e tana, ses légendes, ses applications rituelles. Ils opposent un mutisme à peu près complet ou des dénégations constantes, soit qu'ils aient honte d'avouer ces faiblesses du passé, incompatibles avec l'islam, soit que vraiment, ce qui est à croire, ces cro3^ances tendent à s'affaiblir chez beaucoup de musulmans, notamment chez les lettrés.
Les Saranorho de Korhogo ont pour tana l'éléphant (sama), qu'ils ne doivent pas manger, sinon leur bouche enfle et la peau tombe. Il faut même éviter de le voir, sous peine d'êtreatteint d'une affection des yeux. Les Saranorho croient qu'ils ont un ancêtre commun avec l'éléphant, la légende paraît s'être perdue. Une branche de cette famille, à Kong, a aussi pour tana le petit renard (ouattani).
Les Dembélé de Korhogo ont pour tana le serpent noir, tacheté au cou (korongo). Sa présence aux alentours d'une case est le présage de mauvaises nouvelles. La personne qui le rencontre peut être assurée d'une mort prochaine dans sa famille.
Les Touré de Korhogo ont pour tana la panthère (soli), depuis le jour où un de leurs ancêtres rendit service à cet animal en lui retirant une épine du pied, en pansant la plaie, et en le nourrissant pendant la convalescence.
Un indigène Konaté a déclaré que le tana de sa famille était le boa, sans vouloir en dire plus.
Les Ouattara de Bondoukou ont pour tana la panthère (soli), ou plutôt le léopard. L'ancêtre des Ouattara était, disent-ils, la panthère. C'est un souvenir que rappelle tout Ouatara, qui rencontre cet animal, en lui présentant les doigts écartés, le pouce caché dans la paume de la main.
Les Diabaraté de Bondoukou ont le même tana, depuis le jour où la stérilité de leurs femmes fut guérie par la rencontre d'une femelle de léopard, qui venait de mettre bas deux petits. Certains assurent qu'il y a aussi entre eux
et l'animal une relation de parenté et qu'autrefois leurs ancêtres pouvaient se changer en léopards.
Les Kamaraté de Bondoukou ont le même tana. Ils disent que le cri du léopard annonce une mort imminente dans leur quartier (Kamaraya). Leurs ancêtres prétendaient pouvoir se changer en léopards et ajoutaient qu'après la mort, leurs âmes se réfugiaient dans le corps de ces animaux. On ne croit plus cela aujourd'hui ; l'islam le défend.
Les Bané ont pour tana le serpent cracheur (bouroungo en dioula) et le rat palmiste (kéléni). Leurs ancêtres se muaient à leur guise en serpents cracheurs. ils ne touchaient pas non plus au rat palmiste, parce que jadis le talisman, qu'ils prenaient à leur départ en guerre, s'accompagnait d'une interdiction de toucher au rat palmiste. Ils étaient ainsi à l'abri des balles. Certains estiment aujourd'hui que ce tana n'est plus aussi nécessaire, puisqu'il n'y a plus de guerre, et ils ne se gênent pas pour manger le rat palmiste.
Les Dérébou ont pour double tana le léopard, qui est leur ancêtre, et à qui on offre une chèvre, quand il vient rôder dans les environs ; et le lièvre à la suite d'un contrat, passé entre un de leurs ancêtres et un lièvre qu'il lâcha dans la brousse avec une amulette au cou.
Les Timité déclarent n'avoir d'autre tana que celui du Prophète, à savoir le « porc ».
A Boima, le lion des monts de Kinta est le tana des Cissé ; le boa, celui des Ouatara; l'éléphant, celui des Taraolé ; le chien, celui des Touré ; le caïman, celui des Bamba ; le sanglier, celui des Kambara et des Diala.
Retenons enfin que la plupart des Dioulas ne mangent pas de singe, sans toutefois qu'on puisse considérer cet animal comme un tana.
En résumé, l'idée générale que se font les peuples musuhnans de leurs tana, c'est moins une idée de parenté gé-
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nérale et de consanguinité qu'un principe d'aide et d'assistance réciproque et d'union morale, impliquant l'interdiction formelle pour l'homme de toucher à l'animal, et même souvent de le voir, et pour l'animal de faire du mal à l'homme.
Le tana n'est pas forcément un animal, c'est quelquefois une force de la nature, un élément physique quelconque, qu'on arrive avec le temps à confondre avec l'objet qui lui sert de support. C'est ainsi que dans les villes, on trouve une maison, un pan de mur, une gargouille, un coin de place, et même simplement une orientation, qui est tana, ou, comme traduit l'interprète, 'qui est fétiche. Il devient alors impossible d'effectuer des réparations urgentes, des travaux de voirie, etc., ou bien il faut palabrer interminablement pour convaincre les intéressés et mettre le « fétiche » de son côté. Il y a certainement une relation très étroite entre le principe du « tana » et le fétichisme. La chose mériterait d'être étudiée.
Ailleurs, et le cas est fréquent dans toute l'Afrique noire certains chefs ne peuvent se rencontrer avec tels autres dans un même village : la mort de l'un d'eux s'en suivrait inévitablement.
Dans certains villages, en certaines familles, on dit que les jeunes femmes ne doivent pas manger de poulet, sous peine de ne pas avoir d'enfants.
Il reste enfin à signaler une communauté de « tana » entre familles musulmanes et familles fétichistes. Les Fofana musulmans de l'Ouorodougou par exemple ont comme tana la panthère (ouarha), de même que les Dosso, les Niaye et les Ouattara fétichistes. Or, des tanas semblables confèrent une parenté congénitale entre membres des familles arborant ces tanas.
L'origine du tana des Dosso, Fofana et Ouattara est, d'après la légende locale, la suivante : Au cours d'une
guerre, les fétichistes et les musulmans, réunis dans la même horde (kéré), s'égarèrent. Tout à coup au milieu des rangs de l'armée surgit une panthère. Comme elle fuyait, les guerriers la suivirent. Elle les conduisit ainsi sur le chemin perdu et disparut mystérieusement, une fois les guerriers arrivés sur ce chemin. Le chef de guerre (Kérémassa), un fétichiste, harangua ses hommes et, leur affir mant que la panthère les avait probablement sauvés, leur défendit de tuer cet animal ou sa postérité et d'en manger la chair.
Il est certain qu'à l'origine, la différence des religions ne fut pas considérée comme un empêchement aux relations de parenté conférées par le même tana. Puis, les Fofana, devenus plus orthodoxes, délaissèrent peu à peu l'idée du tana et par suite relâchèrent les liens qui les unissaient aux Dosso fétichistes. Et si, dans la masse des musulmans encore peu dégrossis, on croit encore ferme au tana et à sa puissance, et si l'on se garderait bien de tuer l'animal protecteur de la famille, et d'en consommer la chair, les musulmans plus évolués et plus orthodoxes, en général les turbannés, se targuent de manger la chair de tous les animaux pourvu qu'ils soient égorgés rituellement, sauf, bien entendu, le cochon, les sangliers et les chiens.
En somme, l'idée de tana et celle de clan totémique sont en pleine décadence chez les musulmans; elles commencent même à s'affaiblir chez les fétichistes, puisque actuellement les jeunes gens, même animistes, ne l'observent guère que dans leurs villages et ne s'en soucient plus, lorsqu'ils en sont partis,
A noter cependant que, tandis qu'on ne demande jamais brutalement chez les animistes le nom patronymique, mais qu'on en provoque indirectement renonciation par l'affir mation : « Je suis de tel tana », à laquelle l'interlocuteur est tenu de répondre : « Et moi de tel autre », se renseignent ainsi indirectement l'un l'autre, au sujet de leur
diamou réciproque, les musulmans, au contraire, ne se désignent jamais par leurtana, mais énoncent simplement, à la suite de leur nom, le nom patronymique de leur famille.
Jamais la vie de clan n'est marquée par dés cérémonies d'initiation ou exprimée par l'exogamie. On naît avec le diamou paternel, et c'est tout.
Le seul rite positif est l'interdiction de tuer l'animal protecteur de la famille et d'en consommer la chair.
Les jours fastes et néfastes. — Dans toutes les familles, il y a un jour qui est faste et où il est conseillé d'entreprendre les affaires et un autre qui est néfaste, et où il faut rester chez soi et caché en quelque sorte, afin de donner le moins de prise possible aux mauvaises influences extérieures.
Il est curieux de résumer ici ces recommandations ou interdictions, car ces survivances du passé éclairent singulièrement la mentalité des musulmans Mandé-dioula.
Le lundi (téné) est le jour du feu. La case faite, le mil semé, ce jour-là, brûleront. Mais c'est un jour heureux pour voyager, chasser, aller à la guerre, faire des gris-gris destinés aux enfants.
Le mardi (talata), on peut couper la crinière des chevaux, mais jamais les cheveux des hommes. Ce jour-là, on ne rend pas les objets confiés; on ne fonde pas un nouveau village, on ne commence pas une case, on ne tisse point sa natte à coucher, on ne fait point ses adieux, on ne commence point un travail, et si une case est achevée, ce jour-là, on ne doit pas y coucher. On ne doit pas chasser.
La fille née un mardi fera le bonheur de son père; un garçon né ce jour-là fera son désespoir. C'est un jour de querelles et où le sang coule facilement : il ne faut donc pas y entreprendre un voyage ou du commerce.
Le mercredi (alarba) est un mauvais jour pour se mettre
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en route ; on ne fonde pas un village nouveau, on ne commence pas une case, on ne recherche pas de racines pour remèdes, on ne fait pas de libations, on ne fait pas de lessive. Si on rase la tête d'un enfant un mercredi, la tête fera toujours mal. Un travail commencé ce jour-là traînera en longueur. On ne consulte pas les Kénalala (sorciers). On doit tresser les cheveux ; on ne découpe pas le cuir pour les chaussures, on ne met pas un pantalon terminé le mercredi, à moins qu'on ne commence à le fouler aux pieds. En revanche, c'est le jour consacré aux mariages.
Le jeudi (alamissa) est un jour heureux pour chercher un époux ou une épouse, pour tresser des nattes, pour partir en voyage, pour commencer une guerre, pour faire des razzias, pour découper son propre bonnet, pour mourir. La femme née ce jour-là trouvera un bon mari et l'homme une bonne femme. Un travail commencé sera promptement terminé ; qui commence un voyage le jeudi reviendra sûrement. C'est le jour des génies. Maison 'ne doit point voyager la nuit. Celui pour qui on fait un gri-gri contre les maladies, guérira à coup sûr. Si l'eau d'un puits que l'on creuse paraît le jeudi, ce puits durera longtemps, et ce jour-là, on peut mettre les vêtements terminés.
Le vendredi (ardjouma) est un jour de repos pour les musulmans, et l'usage s'est étendu en plusieurs endroits aux fétichistes. C'est un jour heureux pour bâtir ou pour fonder un nouveau village, mais ce n'est pas un jour faste pour le voyage ou le commerce.
Le samedi (sibiti) est un jour heureux pour confectionner des gris-gris, pour marier les veuves, pour commencer un voyage. Celui qui met la toiture de sa case, ce jour-là, ne mourra pas dedans. Un garçon, né ce jour-là, se mariera quand il voudra, il deviendra chef et vivra longtemps. Si on commence à cueillir une récolte mûre, on sera sûr de la manger. Le croyant qui meurt un samedi sera heureux dans l'autre mondé. Une vache née le samedi donnera
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beaucoup de lait. Certains Dioulas chôment par crainte des sorciers, tandis que le lundi, jour de repos réglementaire, ils chôment par crainte du tonnerre.
Le dimanche (lati ou kiri) est faste à Bouna ; l'enfant né en ce jour n'aura rien à craindre ni des sorciers ni des génies, il ne deviendra pas aveugle, il ne mourra pas à la guerre, il ne sera pas effrayé la nuit; aucun serpent ne le mordra, la panthère ne le dévorera pas, et aucune maladie nerveuse ne le frappera ; tous ses rêves se réaliseront. Enfin le poussin éclos ce jour-là ne sera pas mangé par l'épervier. En revanche, le dimanche est partiellement néfaste àBondoukou : il ne faut pas quitter son village ce jour-là, on ne serait pas sûr d'y revenir.
Aces jours familiaux, à ces jours de la semaine viennent se superposer les jours du mois (lunaire), qui, eux aussi, sont fastes ou néfastes et compliquent singulièrement le système.
Sont néfastes : le troisième jour de la lune, anniversaire du meurtre d'Abel par Caïn ; le cinquième, anniversaire de l'expulsion d'Adam et d'Eve du Paradis terrestre; le treizième, anniversaire de la vente de Joseph par ses frères; le seizième, anniversaire des épreuves de Job ; le vingt-unième^ anniversaire de la noyade de Pharaon dans la mer Rouge; le vingt-sixième, anniversaire du commencement du déluge.
Et la question n'est pas encore épuisée : il faut y ajouter les pratiques divinitoires et carrés magiques pour déchiffrer l'avenir; la recherche des heures fastes et néfastes, etc. Le Noir est comme le malade, qui retenu au lit et parfaitement lucide, mais d'une lucidité un peu fiévreuse, s'amuse pour tuer le temps à d'innombrables combinaisons, à des réussites les plus fantaisistes que l'imagination puisse inventer. Et pour ce passe-temps, il utilise toutes les superstitions traditionnelles de son milieu, tous les enseignements plus ou moins orthodoxes de la Bible et de l'Islam.
Événements calamiteux. — Les mauvais rêves, les cauchemars sont les présages d'événements fâcheux. Il est bon de se précautionner contre leur réalisation. En juin 1920, un marabout de Bondoukpu rêva qu'une grande bataille s'était produite entre les gens de la ville et que le sang avait coulé. On consulta les écrits ad hoc, et Ton vit que pour conjurer le mauvais sort il fallait donner un bœuf noir et 175 francs à un étranger allant vers l'ouest. On lut alors le Coran tout entier, chacun son feuillet, dans une assemblée générale de marabouts, et les lecteurs se partagèrent le bœuf et les lyS francs recueillis en ville. Cette solution mécontenta certains maraboutsqui trouvèrent qu'on n'avait pas observé exactement les indications du livre des songes. Aussi quand, un mois plus tard, un conflit éclata entre l'almamy et le chef du Douzo à propos d'une jeune fille que tous deux voulaient épouser, et que des rixes furent sur le point d'éclater, y virent-ils une confirmation de leurs pronostics, et l'opinion publique leur donna raison.
L'éclipsé de soleil, téré noro ten na, serait occasionnée ou par la guerre entre deux rois, ou parla mort d'un personnage important.
L'éclipsé de lune, kari noro ten na, aurait pour motif le vol de cette planète par une sorcière appelée Danguma, qui voudrait la dévorer.
Lors d'une éclipse de soleil, la croyance populaire est que, si le phénomène dure une journée, tous les hommes seront changés en singes ; aussi les rues retentissent des cris des gens, des prières des marabouts. Dans ces occasions, les Koulango font tamlam, dansent, mais ne boivent pas de dolo.
L'arc-en-ciel, c'est « Allah mourou », « le couteau de Dieu » ou « Sammourou, couteau du ciel ». Quand il apparaît, c'est que Dieu n'est pas content et coupe la pluie. Certains le prennent pour un arc réel, en pierres, aux couleurs variées. D'autres disent qu'il sort des termitières.
Tam-tam " .mai.inicé "
Fortier, Dakar.
La foudre est une pierre enflammée. A cette croyance fétichiste, l'islam a ajouté que cette pierre est lancée par l'Archange Michaïl, chargé de la conduite des événements météorologiques (tornades, pluies, éclairs, etc).
Le Soubarha. — Le soubarha est le sorcier classique des pays noirs, le féticheur, le magicien, le jeteur de sorts, l'être malfaisant, qui « mange », au figuré, l'âme de ses victimes, et qui boit leur sang. Sous ce nom, il est connu dans tous les pays mandé des Guinées, du Libéria, de la Côte d'Ivoire, de la Gold Coast, et du Soudan. Dans les pays Senoufo, Abron, etc., on le nomme aussi le Kénélala.
Le sorcier est le représentant des forces du mal sur la terre; il est l'agent des génies malfaisants. Il s'est produit en sa personne, chez les peuples, islamisés, un singulier mélange de croyances animistes et de djinnisme musulman. Une fois de plus, la religion d'importation s'est adaptée aux coutumes ancestrales, ou se les est assimilées, si l'on veut.
Le soubarha est bien connu (i) et ce n'est pas le lieu de s'étendre ici à son sujet ; mais il importe de signaler la présence fréquente en Côte d'Ivoire d'une caste spéciale de sorciers, originaires du bas Soudan, les Gaoulo, sorte de bohémiens charlatans. Ces individus, qui forment une caste plus méprisée peut-être encore que les griots, n'en provoquent pas moins une grande frayeur.
Chaque village a son ou ses sorciers. Ceux-ci se transforment la nuit en gros oiseaux, en panthères, en hyènes, etc., revêtant, suivant le cas, une peau recouverte de plumes ou une peau de fauve et s'adaptant aux doigts des griffes de fer. Ainsi affublés, ils sortent la nuit, poussant
(') Cf. Paul Marty, Études sur l'islam au Sénégal. — Études sur l'islam au Soudan. — Études sur l'islam en Guinée : Fouta-Diallon. — Cf. encore Maurice Delakosse, Haut-Sénégal et Niger, etc.
des cris de gros oiseaux et de bêtes, qui effraient les gens du village ; ils viennent frapper aux portes et enlèvent les femmes et les enfants qui se présentent — c'est du moins ce que veut la légende. On rencontre encore quelques sorciers dans les villages, mais ils ont tendance à disparaître. Ils le sont surtout de nom, et de moins en moins de fait. On parle d'eux devant les enfants, commeon parle de Barbe-Bleue, d'Ali-Baba, de Croquemitaine, dans certaines de nos campagnes.
Ils rançonnent les villages qu'ils parcourent en se servant de moyens variés, les uns menaçant de la venue de conquérants noirs, dont ils se disent les envoyés, les autres^ prodiguant les injures et déposant des ordures dans les cases des récalcitrants, ce qui aurait pour effet, disent-ils, de faire mourir le propriétaire de la case, ou un membre de sa famille.
. Le passage de ces étrangers n'a aucune répercussion au point de vue politique, mais il a été l'occasion de nombreuses escroqueries auxquelles il a été nécessaire de mettre un terme à plusieurs reprises. En 1912 encore, une de ces bandes de griots était arrêtée dans le cercle du Baoulé-Nord ; elle était composée d'habitants du village de Diéfolongo, près de Ségou ; d'autres provenaient de Ouondo. On renvoya les femmes et les enfants dans leurs villages d'origine €ton traduisit les hommes devant un tribunal de province sous l'inculpation d'escroquerie.
L£s fétiches. — L'animisme, au sens propre du mot, c'està-dire le culte des esprits, soit sous la forme de culte des morts, soit surtout sous celle de dynamisme ou vénération des génies, personnifiant les forces de la nature ou les êtres autres que l'homme, l'animisme, dis-je, est la vraie religion des peuples de la savane. Il est pur chez les Malinké païens et les Senoufo. Il s'est mélangé à l'islam chez les Malinké islamisés et les Mandé-dioula.
Danses des Féticheuses.
Cl. Fortier, Dakar.
Il y a toutefois, à l'est de la colonie, chez les Koulango et les Lobi, un véritable fétichisme, c'est-à-dire le culte d'objets matériels, représentant les forces et les esprits invisibles.
Chez les Koulango de Bouna, par exemple, le fétichisme est très développé dans le village deSay. Le premier fétiche est la montagne, où Ton va immoler des poulets pour toutes sortes de motifs de famille. Dans les rues, on aperçoit sur les poulaillers coniques, des têtes de singes ; ces fétiches servent à accoutumer les enfants à ne pas avoir peur des morts et à écarter le chat-tigre et la civette, qui dévastent les poulaillers.
Niohaye, petit village sur la route de Déréoutan (Bouna), est une agglomération de Kparhala (Koulango) fétichistes, soumis aux caprices du sorcier ou Kénélala, qui profite, par exemple, de ce qu'il est forgeron pour recommander des fétiches en fer forgé, qui coûtent très cher. Hors de ces fétiches, pas de salut !
A ces fétiches de métal, comme aux fétiches en bois, on immole des poulets et des chiens. Ces derniers animaux sont surtout immolés par des femmes, qui veulent avoir des enfants, à un double fétiche en bois, situé sur la route de Dinko, à quelque distance du village.
A Locbo, chez les Lobi, les soukala sont assez nombreuses et chacune d'elles possède son fétiche de taille d'homme, sculpté dans la pierre. Tous ces fétiches ont la tête recouverte d'une calebasse, sur laquelle se font les sacrifices de poulets.
Maguera, situé au pied des monts Boukoli, est un grand village traversé par la rivière Poni. C'est un centre célèbre de pèlerinages. Le fétiche y est fameux et le chef des Lob de la région, Tehini, y palabre chaque année devant son peuple rassemblé.
A lalo, petit village Lorho, une soukala fétiche se trouve au milieu d'une place, tout comme la mosquée du village
musulman. Le fétiche est placé dans l'intérieur de la soukala, à l'abri de tout regard et l'on y va interroger le Kénélala (sorcier), qui répond aux. assistants, tout en restant invisible.
Le fétiche de Biguelaye, consiste en un grand nombre de têtes de bœufs et de moutons, provenant des animaux immolés. Il est disposé dans une soukala très sombre, dans laquelle on le dissimule à la vue des croyants et où n'accède que le sorcier qui donne ses consultations dans une chambre voisine. Tout sacrifice à ce fétiche entraîne la libération du captif évadé et comme le chef de Biguelaye y veille, on peut croire que la réputation du fétiche se maintient.
Signalons, en passant, d'autres croyances populaires.
La tornade débute en forêt par un silence surprenant et très court, puis le coup de vent arrive, les feuilles sont arrachées, elles tourbillonnent en formant des sortes d'entonnoirs. Ces tourbillons ne seraient autres, d'après les noirs, que des esprits malins, conduits par le diable, qui viennent annoncer la tempête. Les uns entrent dans les cases, disent-ils, pour se désaltérer, et s'ils ne trouvent pas d'eau, les hommes qui y habitent sont frappés par eux et deviennent fous; les feuilles sont finalement amassées dans les thalwegs, ce qui fait dire aux noirs que les esprits qui n'ont pas trouvé d'eau dans les cases vont boire aux marigots.
Thérapeutique médico-magique. — La maladie est en général, dans l'esprit des Noirs, moins une affection provenant d'une cause naturelle que le résultat d'un mauvais sort jeté par un être malfaisant. Quand il s'agit d'une maladie ancienne ou chronique, il est facile de se soigner personnellement, et c'est aux simples, dans une médication tant interne qu'externe, qu'on fait appel. Quand on souffre d'une maladie grave et qu'on ne se connaissait pas, on la
fait annoncer dans le village, avec tous ses symptômes, et les habitants accourent. Dans le nombre, il y a toujours quelqu'un qui, ayant éprouvé quelque chose d'analogue, sait conseiller le remède nécessaire. D'ailleurs on a, en général, dans sa case ou sur soi un nombre suffisant de gris-gris, où l'on peut chercher celui qui est idoine pour la plaie, la blessure ou la fièvre dont on souffre.
Mais la grande ressource est l'appel au médecin de sorcier, dont le pouvoir bienfaisant peut contrebalancer l'influence maléficiente du sorcier ou Soubarha.
Il est universellement admis en effet que la plupart des maux proviennent du sorcier. C'est sur l'action du sorcier et la réaction du médecin de sorcier ou contre-sorcier que sont fondées toutes les maladies et la thérapeutique indigène.
Il y a toute une thérapeutique magique pour guérir le mal physique ou pour pallier aux infractions aux diverses règles de l'ordre moral. Le nouet, ou fil sur lequel on récite une incantation et qu'on noue ensuite, est très connu. Mais c'est le sacrifice qui joue le rôle principal : sacrifices d'œufs et de poulets surtout, et aussi de moutons, de bœufs; le sacrifice des chiens qu'on trouve encore chez les païens : Malinké, Senoufo, Abron, Birifo, etc., a disparu chez les musulmans. Les holocaustes humains, qui subsistaient encore, quoique fort rares, en plusieurs points, ont complètement disparu de la savane, depuis notre arrivée. On a dit qu'au contraire, dans la zone sylvestre et sur la côte, les sacrifices sanglants s'étaient maintenus jusqu'à nos jours.
Voici un des derniers cas d'holocauste humain, surpris à Bondoukou, en 1905, par Benquey.
«A la mort de Sitafa, notable musulman et commerçant bien connu à la Côte d'Ivoire, j'eus connaissance, à la suite d'une indiscrétion, d'une coutume pratiquée par les
musulmans de Bondoukou, coutume qui m'avait été soigneusement cachée jusqu'alors.
«Les Mandé- Dyoula, qui peuplent Bondoukou et appartiennent à une tribu convertie à l'islamisme depuis des siècles; qui passent leurs journées en prières et font même, à l'occasion, preuve de fanatisme, faisaient des sacrifices humains à la mort des chefs de quartier ou des personnages influents.
« Quelques instants avant sa mort, Sitafa ayant réuni les membres de sa famille pour leur recommander expressément de ne sacrifier personne à l'occasion de ses funérailles, ce fait fut rapporté à l'interprète du poste, qui m'en rendit compte aussitôt.
« Je fis appeler l'Almamy, qui ne fit aucune difficulté pour reconnaître l'exactitude de ce qui m'avait été raconté, mais ajouta qu'on n'employait pas les moyens barbares usités par les Abron qui tranchaient la tête de la victime et faisaient couler le sang.
« La vue du sang répugnant aux Dyoula, ils se contentaient pour éviter ce spectacle de déposer le patient, pieds et mains liés, dans une case dont on murait la porte et de l'y laisser mourir de faim,
« Le malheureux mettait, il est vrai, plusieurs jours à mourir, ne cessait de gémir et de demander grâce, mais personne n'en avait cure.
« Le sang ne coulait pas, et le cœur sensible de ces bons Dyoula était satisfait. »
Chaque village possède donc son komatigui ou son namaligui ou son gouassatigui et souvent tous à la fois. Ce sont les thérapeutes physiques et moraux, à la science, à la divination et à la contre-magie desquels on fait appel en cas de besoin.
Le gouassa, c'est proprement le talisman qui neutralise les maléfices du soubarha. Il n'est autre qu'un gri-gri.
mélangé d'écorces de certains arbres, calcinées ou pulvérisées, et dont la poudre est renfermée dans une corne de biche entourée de cauries, que les indigènes portent généralement en bandoulière. Ce gri-gri a la propriété d'écarter les sorciers. A N'Capié, par exemple, village de Naoulou, on rencontre un « Koma », contre-sorcier, qui a le don d'écarter les autres sorciers. 11 ne sort que la nuit, vêtu d'un grand boubou et coiffé d'une tête de Koba en bois, fabriquée par les forgerons; les femmes ne peuvent pas le voir; elles en mourraient. Seuls, les hommes peuvent se rencontrer avec lui. Autrefois celui qui le rencontrait était tenu de lui donner un poulet ou un mouton, selon ses moyens. Aujourd'hui pour le voir dans sa case, il faut lui faire un cadeau.
Si pendant la nuit un homme rêve au sorcier, le lendemain au jour il va trouver le « Koma », et lui raconte son histoire; celui-ci promet de s'occuper de l'affaire; à la nuit, il sort, fait sa promenade habituelle, et le lendemain, il peut dire à celui quia fait appel à son génie, ce qui se passe. Il lui dit même le nom du sorcier, entrevu dans le rêve, et le motif pour lequel le sorcier le poursuit. Le koma reçoit en paiement un poulet ou un mouton. Il indique aussi le moyen d'écarter le sorcier. C'est le devin, en même temps que le gardien moral du village. Sa renommée s'étend assez loin dans son canton, il a de nombreuses visites de consultation ; quelques-uns vont même jusqu'à le faire appeler.
On n'entend plus parler aujourd'hui de ces histoires fantastiques d'autrefois, histoires de sorcellerie qui faisaient frémir les simples.
On ne rencontre plus non plus ces gouassatigui qui parcouraient le pays, pour soi-disant arrêter les sorciers, mais qui, en réalité, n'avaient d'autre but que de se faire héberger et se faire remettre force cadeaux, partout où ils passaient; ces gouassatigui étaient généralement des gail-
lards de forte taille. Quelquefois ils réussissaient à emmener une jolie fille, qu'ils avaient su captiver par leurs danses et leurs formes athlétiques, qu'ils aimaient à produire dans les tam-tam.
On trouve aux Archives de Tombougou la relation du fait suivant.
En 1903, un beau jour, un tam-tam inaccoutumé se faisait entendre, tout le village était sens dessus-dessous, c'étaient des cris, des chants, des danses de grande fête; tout ce monde se dirigeait vers le poste. A leur tête, une vieille femme (griotte du village) ouvrait la marche, dansant, chantant, etc. Venaient ensuite une bande de huit forts gaillards, luisants de karité et fort bien peignés, d'énormes bracelets ornés de cauris aux bras; ils portaient à la main de grandes cornes de koba, également ornées de cauris et de plumes, qu'ils agitaient en l'air. L'un d'eux portait un canari fermé, d'une contenance d'environ 4 à 5 litres. C'étaient les« gouassatigui », escortant quatre vieilles femmes (une encore jeune et enceinte) et 4 ou 5 enfants de 10 à 12 ans. C'était, paraît-il, une bande de sorciers redoutables, que les gouassatigui venaient d'arrêter. Tous les gens du village, hommes, femmes et enfants, suivaient, accompagnés de leur tam-tam, les malheureux sorciers marchaient la tête basse et avaient un air plutôt minable. Interrogés sur cette manifestation, ils racontèrent que ces vieilles femmes et ces enfants n'étaient autres que des sorciers dangereux, qui se transformaient la nuit en bêtes fauves, se réunissaient au bord du fleuve sous de grands arbres, où ils tenaient conciliabule, et projetaient les mauvais coups, désignant à l'avance une victime.
La plus vieille des femmes frappait sur un arbre, dans lequel se trouvait un génie, marmottait quelques paroles,, et le génie lui faisait aussitôt passer un canari, fermé d'un couvercle en or, renfermant un tas de choses extraordi-
naires : des cheveux, des poils de barbes, des dents, des débris de crânes, des griffes en fer, une peau de panthère, etc., et enfin une parure pour la vieille femme, parure qui consistait en un membre viril (verge et testicules) qu'elle s'adaptait au bas-ventre, et ainsi affublée, donnait le signal, et toute la bande se livrait aux danses les plus obscènes.
Durant ces danses, la cheffesse montrait du doigt celui qui devait jeter le sort sur la victime désignée à l'avance. Celui-ci se rendait aussitôt dans la case de la victime, la tuait, lui ouvrait le ventre en prenait le foie et le cœur qu'il remplaçait par des bouchons de paille, et repartait au lieu du sabbat, où toute la bande faisait bombance, et se dispersait au petit jour pour recommencer le soir même. Inutile de dire que le lendemain la victime se promenait bien tranquillement, ne se doutant pas le moins du monde que son foie et son cœur étaient remplacés par des bouchons de paille. L'opération avait été toute morale. Mais, par la suite, la victime tombait néanmoins malade et souvent mourait.
Devant ces déclarations des gouassatigui, c'est à qui parmi les gens du village, raconterait les choses les plus invraisemblables, remontant à telle ou telle mort, etc.
Les gouassatigui, campés sur leurs jarrets, les reins cambrés (ils le sentaient bien), faisaient l'admiration de tous; ils étaient les héros du jour et on parlerait longtemps et dans tout le pays, de leurs prouesses : ils venaient d'arrêter une bande terrible : 4 vieilles femmes et autant d'enfants de 10 à 12 ans, tous bien inoffensifs.
Quand le fameux canari fut ouvert par ordre de l'autorité quelle ne fut pas la désillusion de tous, lorsqu'on s'aperçut qu'il ne contenait qu'une poignée de feuilles aromatiques (médicament pour les vieilles femmes), mais rien de ce qu'ils avaient annoncé.
Les gouassatigui n'étaient autres que des gaillards
43o ÉTUDES SUR l'iSLAM EN CÔTE d'iVOIRE
cherchant à spéculer sur la naïveté des habitants. Ils furent punis et invités à repartir chez eux, leur punition terminée, ce qu'ils firent du reste fort rapidement, piteux de s'être laissés prendre. On n'a plus entendu parler d'eux, pas plus que des sorciers.
A Tingo, chez les Koulango, rapporte Chaudron, nous eûmes l'occasion de voir un kénélala (sorcier), à qui un noir venait demander la guérison de sa femme. La scène se passe dans la cour. Le sorcier, tenant la main de son client agite une petite sonnette en face du fétiche qui doit manifester sa volonté par l'intermédiaire de cette sonnette; le sorcier sacrifie alors une pintade, dont il fait couler le sang sur le fétiche, puis reprenant la main de celui qui le consulte, il frappe sur sa cuisse pour terminer la consultation ; notre noir, qui était de Bouna, rentra chez lui; après avoir laissé la pintade et un certain nombre de cauris pour attirer sur sa maison les faveurs du fétiche. Naturellement le féticheur prend toujours un ton qui indique un esprit plein de bienveillance.
Dans le Lobi, quand un malade veut être guéri, il va trouver le féticheur portant un poulet. Le féticheur dit alors au fétiche : « Voilà un malade qui demande sa guérison; il faut le guérir. » Il énumère ensuite tous les arbres de la brousse et demande au fétiche quel est celui qui doit servir de médicament. Il tue alors le poulet sur le fétiche et fait couler le sang sur sa tête, puis il jette le poulet pantelant sur le fétiche.
Le poulet se débat dans les dernières convulsions, le féticheur répète les noms des arbres, et c'est celui qui est prononcé lorsque le poulet meurt, qui est indiqué pour servir à la guérison du malade.
Si le malade guérit, la confiance dans le féticheur ne tait qu'augmenter ; s'il meurt, le fétiche ne peut pas avoir tort, car dans ce cas, le féticheur déclare que le malade a été
empoisonné, ce qui est parfois exact, lorsque le consultant ne s'est pas montré suffisamment généreux à l'égard du sorcier.
Le poison joue un grand rôle dans la vie des indigènes ; ils s'en servent pour rendre les blessures des flèches mortelles ou pour supprimer un ennemi. Les féticheurs qui sont souvent chefs de villages, en usent fréquemment pour frapper l'imagination de leurs administrés, lorsqu'ils manquent aux coutumes et usages de la tribu, et cherchent à braver le fétiche en négligeant de lui faire les off'randes habituelles.
Les poisons sont également employés par les femmes qui veulent éviter d'être mères et détruire leur progéniture. Les principaux poisons sont les suivants :
Pour empoisonner les aliments. Le thié-iri, arbre de la brousse (Bondoukou) a des racines dont l'effet vénéneux est tel que, séchées, pilées, et mélangées au foutou, la mort est instantanée.
Le sira-néré, importé par les caravanes et employé par les forgerons, est pilé et mis dans les aliments ; c'est un poison très violent (chlorhydrate d'ammoniaque).
Le sourgou-nougou se compose de boyaux d'hyène séchés, et mélangés ensuite à l'eau destinée à être bue. Aux yeux des indigènes la mort est immédiate.
Le barandié est une euphorbiacée, dont le latex très irritant fait perdre la vue et qui, mélangé à la nourriture, est un poison très violent qui ne pardonne pas.
Le baghan, arbuste de la brousse, produit des grains qu'on pile et qu'on mélange à des têtes de serpent écrasées (sakhou). Ce mélange pulvérisé et mis dans le foutou est un poison très violent.
Lediouri-iri est un arbuste dont les racines pilées, infusées dans l'eau, donnent la mort à coup sûr.
Le senoundij est un produit abortif. Il consiste à mettre
une bague d'or deux jours et deux nuits dans de l'eau; cette boisson absorbée par les femmes amène l'avortement.
Le kalé, antimoine pulvérisé, se met dans l'eau comme ci-dessus et s'absorbe de la même façon.
Le korofaraest un arbuste dont les racines sont coupées, bouillies et salées. La décoction se boit et produit un effet très rapide.
Le noumourouna-iri possède des racines douées de propriétés toxiques. On les fait bouillir avec des haricots blancs, on sale et on fait manger ce met mélangé au karité.
Les flèches sont trempées dans une mixture composée en écrasant des tètes de serpent particulièrement venimeux. Leur blessure, surtout quand le poison est frais, est presque toujours mortelle.
Les no'irs empoisonnent également leurs flèches avec le strophantus hispidus (apocynées) qui croît en abondance. Ce sont les féticheurs qui préparent ce poison dans le plus grand secret, dans la brousse, et un certain jour de la lune, loin du regard de leurs femmes, car si Tune d'elles se trouvait à l'époque des menstrues, le poison ne serait pas efficace.
Dans le Sanwi, on emploie couramment cette substance qui est administrée insidieusement à quelque créancier trop pressant, qu'on retrouve à l'aurore, inanimé dans sa case. D'après leféticheur, chargé de rechercher la cause de ces morts mystérieuses, c'est toujours un esprit malin, ou encore un compatriote suspect qui a jeté un sort au défunt.
Les marabouts jouent à peu près tous au médecin et au contre-sorcier. Ils distribuent des amulettes musulmanes, des gris-gris fétichistes et indiquent des remèdes extraits des végétaux. De temps à autre, on en rencontre qui distribuent ou font confectionner à ceux qui les consultent une sorte de pommade, dont voici la composition :
Un homme veut-il être sûr de rester bien portant, le marabout se fait apporter de la graisse de karité, fondue au
soleil et mélangée d'un peu d'eau, il jette alors dans ce mélange les résidus du grattage d'une planchette en bois, portant des caractères arabes. Le client paie 5 francs et «mporte le produit dont il s'enduit le corps.
Les tatouages, incisions et kéloïdes sont extrêmement courants, même chez les musulmans, ou moins dans TEst, quoique les fétichistes l'emportent sur eux à ce point de vue : l'islam tend en effet vers la suppression de ces mutilations qu'il réprouve. Nous inclinerions à croire d'ailleurs que ce n'est qu'exceptionnellement qu'on rencontre des Mandé de race pure tatoués. Ce sont surtout les métis de dioula et femmes du pays, élevés parleur père dans l'islam, qui se font tatouer, empruntant cette coutume à leurs oncles maternels. D'autres fois, ce sont des païens malinké ou senoufo qui, en se convertissant à l'islam, ont pris des noms mandé, mais ont gardé leurs tatouages de famille ou de race. On a ainsi, par ce double courant, des musulmans tatoués.
Cependant, chez les Dioula de l'Est, on peut signaler certaines familles musulmanes, qui possèdent des tatouages, soit officiels soit de circonstance. Chez les Cissé de Bouna par exemple, illustrés par Talmamy Saléa Cissé, on ne se tatoue généralement pas; toutefois, lorsque des parents ont perdu leurs enfants, ceux qui naissent par la suite sont tatoués de trois petites raies parallèles, au-dessous des tempes, entre l'œil et l'oreille.
D'après la même coutume, chez les Ouattara, les parents qui ont perdu des enfants, font à ceux qui naissent par la suite, une petite cicatrice sous l'oreille gauche, appelée « boribaghadé », mot qui signifie « ne mourra pas ».
Les Diabakhâté se tatouent en traçant sur les joues trois cicatrices parallèles, allant de l'oreille à la commissure des lèvres.
Les Kambara sont venus du village de Dia dans le Ma-
cina; ils sont de race peul, et jadis étaient de grands marchands de captifs. Dans le village de Ouadigué près de Bouna, on trouve des captifs, Dafina, Dagari, Senoufo, tatoués de trois longues cicatrices sur la joue, et amenés jadis par un Kambara.
Les Kouroubari, descendants des Malinicé de la Guinée, portent trois cicatrices en éventail sur la joue.
Les Touré, de la famille Haoussa de Kano (Nigeria) portent 10 petites cicatrices parallèles descendant de l'œil à la bouche.
Les Grampouté, qui proviennent de Wiéco, portent les mêmes cicatrices que les Kouroubari.
Ces mutilations pourraient servir d'indications précieuses pour la reconstitution ethnique des peuples. Malheureusement, en plus des causes sus-énoncées, les gens de classes serviles se sont fait et se font tatouer, eux et leurs enfants, comme leurs maîtres. Certains peuples vaincus, dit Binger, ont adopté le tatouage et les incisions du vainqueur. Dans d'autres circonstances, c'est le contraire qui s'est produit; ce sont alors les immigrants qui ont pris le tatouage des peuples, chez lesquels ils sont venus s'établir, afin de leur inspirer la confiance et de s'assimiler plus promptement à eux.
C'est ainsi que les Malinké musulmans ont pris souvent les incisions des Malinké fétichistes, que les Mandé de Kong ont adopté le tatouage des Komono et des Dokhossié, les Mandé du Mossi, quelquefois le tatouage mossi, les Dagomba,un tatouage mixte, se rapprochant du mandé et du haoussa, enfin les Foulbé du Ouassoulou, du Ganadougou, du Fourou, de Ouahabou, celui du peuple chez lequel ils vivent, etc.