PHYSIONOMIE MORALE DES TRIBUS DE LA FORET
Mais, malgré tout, ces coutumes sont exceptionnelles, et le caractère le plus visible de la situation sociale et politique de ces peuples, c'est leur absence de cadres, c'est l'esprit d'individualisme poussé à un point qu'on ne peut pas soupçonner. Il en va des populations de la forêt, comme des oiseaux qui ramagent sur leurs têtes : aussitôt qu'il peut voler l'oiseau s'envole; le nid a la valeur et la durée d'une saison et tous ces chanteurs et pépieurs constituent ce qu'on appelle la « République des oiseaux ».
Une République de cette nature sans maîtres et sans principes peut suffire à la gent ailée. Elle n'est pas le fait de l'homme. Et ce sont les sociétés secrètes, les sorciers et la magie qui prennent la place des cadres réguliers.
5. Etat social. — Il importe en effet de signaler ici, comme une des principales causes de l'état arriéré des peuplades sylvestres et comme un obstacle invincible à l'islamisation, la tendance innée et profonde de ces indigènes à l'émiettement, au morcellement, à l'anarchie sociale. C'est un véritable fléau que cet abandon du village ou du pseudo-village, par les indigènes, désireux, en s'installant dans des campements, de se soustraire non seulement à notre action administrative qui, à vrai dire, ne les atteint guère, mais encore à toute action de leurs autorités naturelles et humaines : chef de village, conseil de notables, père de famille, etc. Ils peuvent alors, dans ces misérables huttes, bâties de quelques larges feuilles de palmier ou d'autres arbres, s'adonner complètement à leur penchant, à l'ivrognerie et à la paresse, qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Et alors, livrés à eux-mêmes, sans défense physique ni morale, ils retombent complètement à la vie de nature, cessent toute culture, ne se nourrissent plus que de baies et de racines sauvages, rejettent le misérable cachesexe dont ils commençaient à se vêtir, deviennent plus méfiants et plus inabordables que les fauves qui les entourent
4b ÉTUDES SUR l'islam EN CÔTE d'iVOIRE
et sombrent dans toutes les horreurs de la bête humaine primitive à l'état de barbarie : sacrifices sanglants, crimes rituels, anthropophagie, bestialité, chasse à l'homme, et surtout à la femme et à l'enfant, érigée en principe comme la chasse au gibier, etc. Quand saint Bernard conseillait la retraite et le recueillement dans les bois et disait : Aliquid amplius inverties in sylvis quam in libris, il ne connaissait certainement pas la forêt équatoriale.
Il importe au plus haut point, et quelles que soient les critiques idéalistes que des théoriciens pourront émettre, que nous fassions défense à nos sujets de quitter leurs viU lages pour vivre sous des abris perdus en forêt. C'est peutêtre une atteinte à la liberté individuelle, mais on en commet bien d'autres à leur égard, ne serait-ce que le recrutement, qui est une condamnation à mort pour eux et qui n'ont pas la même cause et la même justification : leur intérêt bien compris. L'abandon des villages, cellules embryonnaires de la vie sociale, doit donc être formellement interdit. Seuls, seront tolérés les abris destinés à recevoir les cultivateurs ou les récolteurs obligés de se rendre à quelque distance pour y vaquer à des occupations honnêtes et reconnues utiles. C'est le seul moyen de les arracher à l'individualisme de la bête, et ce n'est guère.
Ces populations sont à un tel degré d'enfance que des médecins qui les ont vues de près et vécu longtemps à leur contact sont contraints de reconnaître que toutes les questions se rattachant à leur hygiène : vaccinations, maladies vénériennes, lèpre, tripanosomiase, ne viennent qu'en second plan. Les deux questions de l'eau et de l'alimentation viennent au contraire en toute première ligne. « La création du puits, l'obligation stricte et contrôlée de plantations . variées, dit un médecin, constitueraient un pas considérable dans l'amélioration des conditions d'existence des Baoulé. C'est dire où en sont les choses que d'estimer primordiales des questions aussi élémentaires que celles de