V. — Subdivision de Banamba
En plein pays bambara fétichiste, entre le Niger et le Bélédougou, se glisse, comme un coin, le territoire de Banamba peuplé de colonies marka islamisées. Elles sont originaires du nord du Sahel, de la région de Sokolo principalement. Dans un passé plus lointain ces gens se rattachent aux Soninké du Boundou et du Guidimaka. Venus dans le
Sahei oriental, ils s'islamisèrent, dit leur tradition, au contact des Maures et vécurent longtemps à Sokolo et aux environs. Emigrés de ces pays à la suite des guerres locales et des vexations que les Bambara du Nord leur faisaient subir, ils sont venus, en plusieurs groupes et à différentes reprises, chercher un refuge sur cette terre paisible, au milieu des Bambara du Sud accueillants à tous, aux peuples comme aux religions. Le premier groupe arriva sur place vers 1840, conduit par Dianguéné Dousiba, et c'est à lui que la tradition attribua la gloire de la fondation de la ville.
Ces Marka, comme les appellent les Bambara, ces Sarakollé comme on dit au Sénégal, en réalité ces Soninké apportaient avec eux, du nord-Sahelin, proche des Maures, des principes d'Islam fort rigides et des pratiques quasi orthodoxes. Ils les ont encore développés ici, au sein d'une population fétichiste, pour maintenir leur.nationalitéetleur unité, et c'est ce qui explique la vitalité de ce coin d'Islam dans une région entièrement et profondément animiste.
Cette oasis religieuse devait attirer la visite de nombreux musulmans étrangers et c'est par eux qu'on commencera, pour passer ensuite aux principaux groupements locaux : Banamba, Touba, Kiba, Kérouané et Niamina, dont la plupart des noms, on le voit, sont des réminiscences religieuses.
Parmi les étrangers, installés ou de passage dans la subdivision de Banamba, il faut citer à Banamba même : Moulay^ Dris Haïdara. Son père, Moulay Al-Mahdi était un Chérif de l'Oued-Noun qui parcourut le Hodh entre i85o et 1860. Sa généalogie chérifîenne est donnée en annexe. Il s'établit finalement à Tichit, et, par le commerce, acquit une grosse fortune. Il eut quatre fils : Moulay Omar, Moulay Dris, xMoulay Abd Er-Rahman et Moulay Ali, tous quatre fortement teintés. Le commerce fut la principale occupation de ces indigènes, et, au cours de leurs voyages, ils furent amenés à créer à Banamba, sur cette grande route
l'islam en pays bambara y 5
du Sahel à Bamako, un village de culture et des succursales de négoce. Ils avaient là de nombreux captifs. Lors de leur libération, les maîtres durent venir de Tichit prendre eux-mêmes en main, à Banamba, leurs intérêts qui périclitaient. L'installation est devenue définitive, et depuis la mort de Moulay Omar, c'est Moulay Dris qui la dirige.
Les caravanes commerciales parcourent tous les centres du Hodh, Goumbou-Nara, Nioro, Balle, Tichit, Néma- Oualata, Ségala-Sokolo. On rencontre les trois frères et surtout Moulay Dris un peu partout dans le Sahel.
La situation de fortune de cette famille, fortement atteinte par la libération des captifs, a encore souffert du fait d'un rezzou de Regueïbat qui leur a enlevé un millier de chameaux vers 190g. Elle reste néanmoins convenable.
Moulay Dris, le chef de famille, né vers i865, est le plus actif, et le plus intelligent de tous. Il a rendu d'importants services, dès le début de notre occupation, et a été à plusieurs reprises, chargé d'importantes missions dans le Sahel par les Gouverneurs Ponty et Clozel. Il paraît nous être tout à fait acquis.
Il est fort instruit et possède une bibliothèque d'une centaine de volumes, ce qui est considérable pour la région. Il fait d'ailleurs le commerce des livres arabes.
Il relève de la Voie tidianïa.
A côté de Dris Haïdara, marabout et commerçant paisible, il faut citer des aventuriers de passage, beaucoup moins intéressants :
D'abord Al-Qaïs ould Cheikh Khalifa, des Ahel Taleb Mokhtar, né vers iByS, qui vient parfois vendre des boeufs ou des gris-gris dans la région, et qui conformément aux traditions de sa famille, distribue à la fois les ouird qadri et tidiani. C'est un disciple de son cousin, le Cheikh Mahfoudh de Casamance.
Puis Mountaqa Tal, né vers i885, petit-fils d'Al-Hadj Omar installé en principe tantôt à Nioro, et tantôt à Kayes,
Mountaqa, qu'on aura l'occasion de revoir, parcourt les contrées limitrophes du Soudan, du Sénégal et de la Guinée à la recherche de ressources douteuses. Il est passé à plusieurs reprises par les centres marka de Banamba, et y a fait divers séjours de plusieurs mois.
Enfin plusieurs membres de la famille maraboutique des Kaba Diakité. L'un, Oumarou, né vers 1868, a été disciple de Cheikh Sidïa et a été étudié avec ce pontife dans mes « Études sur l'Islam maure », l'autre, Fa, originaire de Kénenkou (Barouéli) est venu apporter à Banamba la discorde entre les Tidianïa. Disciple du Chérif Mohammed ben Abd Allah de Nioro, et nommé par lui moqaddem de cet ouird en 1906, en même temps que Ba Koroba Niaré, il préconisait le retour à la pureté du Tidianisme primitif et à la récitation du chiffre orthodoxe de onze fois, « la perle de la perfection », prière par excellence de la voie, que le laisser-aller foutanké avait porté à douze. Ces discussions locales se sont apaisées avec son départ.
Banamba est peuplé de Marka, de la famille Simbara, originaires de Sokoro (Sokolo) qui vinrent habiter successivement Sanamba (Goumbou-Nara) vers 1840, puis Dénemba (Niamina) et enfin Banamba, vers 1867. Le chef est, depuis 1899, Bakara Missi Simbara, brave homme, fort dévoué, qui s'occupe surtout de cultures et d'élevage. Il est secondé par son fils aîné dans ses fonctions administratives.
Les véritables personnalités islamiques de Banamba sont : a) A l-Hadj Marna Kouma^ installé tout proche de ce centre, à Dioni. Neveu du chef de village, fils de Talibé Kouma, et né vers 1848, Mama appartient à une excellente famille marka. Il fut emmené tout enfant en captivité à Balandougou-Ségala (Sokolo) à la suite de la destruction de Dioni par Sama Diougouba Koulibali, frère du chef du Ségalaet lieutenant de Touronkoro Mari Diara, fama de Ségou.
Rendu quelques années plus tard à la liberté, il s'achemina vers la Mecque par la longue route terrestre. Il arriva dans le Darfour et le Kordofan en pleine insurrection mahdiste, fut arrêté à plusieurs reprises et put toujours échapper. Il séjourna un an à Berbéra pour s'instruire, et deux ans à Souakin en commerçant pour gagner sa vie et acquérir le prix de son passage pour Djedda. Marié à Souakin, il emmena sa femme à la Mecque. Sa femme n'ayant pas voulu prendre avec lui le chemin du retour, il la répudia, vint en Egypte, goûta l'ironie d'être arrêté par les Anglais comme ex-mahdiste après avoir été arrêté par les mahdistes comme Anglais ou tout au moins sujet des chrétiens, et finalement relâché put revenir à Alexandrie et Tripoli. Il rentra à Banamba en igoS, après un voyage de vingt ans. Cultivé, ouvert, intelligent, Al-Hadj Marna Kouma se repose de sa vie aventureuse, en exploitant ses lougans et en feuilletant ses quelques livres.
b) Mamadi Nioukas. Né vers i865, Mamadi se dit originaire du Yémen. Un de ses ascendants (le troisième ou le quatrième) aurait quitté la Mecque, et se serait établi comme professeur à Dienné. Par la suite, il vint à Banamba, et de père en fils, son école a été dirigée par les Nioukas. jusqu'à Mam^adi. Elle comprend aujourd'hui une dizaine d'élèves.
Mamadi, d'abord employé à la résidenee comme écrivain d'arabe, est aujourd'hui assesseur au tribunal de subdivision. C'est un homme instruit et fort intelligent, mais dont on a eu plusieurs fois à suspecter l'impartialité et le désintéressement.
Il est qadri et disciple d'un marabout de renom, Bakari Taraoré, et par lui et son oncle Ali Keita, se ratache à Sidi-1-Mokhtar Al-Kabir, le grand Cheikh Kounti ;
c) Karamoko Silla, Né vers i865, fils d'Ibrahim, fils d'Abdour-Rahman dit Douani, il est l'héritier d'un grand nom. Ce Douani fut en effet considéré aux environs de
i85o comme un Prophète et un Ouali. Son tombeau, sis à Moribougou Marka, est l'objet de pèlerinages. La famille est divisée en deux branches, dont l'une est encore à Sokolo. Karamoko Silla est né à Sokolo, mais est venu tout jeune à Banamba où il a fondé une école, aujourd'hui florissante, s'est acquis un renom de sagesse et de science, et finalement a été nommé assesseur au tribunal de subdivision. Il a résidé quelque temps à Bamako et y a tenu une école.
Il est qadri, disciple de Mamadi Bolli, marabout de Sansanding, qui par son père Silmani Mangané, se rattache à l'obédience des Kounta ;
d) Les Simpara, famille dominante, ont donné aussi quelques personnages maraboutiques, et notamment Bamarou Simpara, Sékou Bêlé Simpara et Sidiki Simpara. Bamarou est mort en 191 3. Il avait pris part aux sièges de Banamba de 1867 et de 1875' eff"ectué par les Bambara, ennemis d'Ahmadou Chékou.
Partisan dévoué de notre cause, dès la première heure, il montra nettement son loyalisme lors des événements de 1905. Cultivateur et notable très écouté, il donnait l'impression d'un véritable chef. Il a été remplacé par son fils Sandigui Mama. Ils sont tous deux tidianïa. Sékou Bêlé est un vieux notable, appelé par la tradition locale à succéder au chef de village, mais à qui son âge ne laisse que peu d'espoir de remplir ces fonctions. Il n'a pas grande influence, et le seul geste qu'on puisse signaler dans cette vie de cultivateur et de marabout est la protestation qu'il fit entendre, au nom des Marka, contre la libération des captifs. Sidiki, né vers i855, dirige une école d'une dizaine d'élèves. Son tidjanisme relève d'Ali Keïta précité.
e) Dans ce groupement de Marka, trois seuls noms Malinké, tous trois qadrïa, sont à signaler: Bassaro Bokari Makadyé, né vers 1880, disciple de Mafa qu'on verra ciaprès : Karamoko Keïta, disciple de Mamadou Mokhtar
Qourreïchi, de Sokolo. Ce sont deux petits maîtres d'école ; et Marikoulé Kelta, né vers i85o, suppléé par son fils Iddané (Abd El-Qader le Djilani) dans son école coranique, et qui fait personnellement, un petit cours de droit et, à l'occasion, de théologie. Ces Malinké se sont, avec le temps, complètement nationalisés Marka.
/) Enfin Mafa Taraoré, né vers 1876, qui dirige une importante école de 25 élèves et passe pour le plus instruit des marabouts de Banamba. Il professe par intermittence, et quand il a des élèves, un petit cours de droit. Il a fait des études complètes auprès des divers maîtres de la région, et a reçu l'ouird qadri d'un Poullo, Mamadou Dembélé, qui avait été converti par Taïbou, vu a plusieurs reprises, et missionnaire du grand Cheikh Sidi-l-Mokhtar le Kounti.
Touba, ainsi appelée, comme la multitude des Touba africaines en l'honneur de l'arbre céleste de la béatitude, a été fondée vers 1840 par des Marka de Touba-Koro (Sokolo), désireux d'échapper aux tracasseries des Bambara du Nord, que leur intolérance islamique provoquait.
Leur chef était Al-Hadji Silla qui avait passé plusieurs années à Touba, métropole des Dianké du Fouta-Diallon, et fait ses études auprès de leur chef Karam Ba. Rentré dans son pays, il donna le nom de la ville sainte au village qu'il créait. Touba est le siège d'une quinzaine de petites écoles coraniques, que fréquentent 80 à 100 élèves, et jouit dans la région du prestige d'une ville sainte et savante. En réalité, aucun des maraboutaiilons locaux ne témoigne ni d'une austérité de vie spéciale, ni d'une science bien remarquable.
Le chef, Demba Silla, petit-fils d'Al-Hadji, nommé en juillet 1902, s'occupe surtout de cultures, d'élevage et même de commerce. Il est en relation avec ses cousins, restés à Touba-Koro. Il paraît aujourd'hui complètement rallié, après nous avoir fait, au début de l'occupation, une
réelle et sourde opposition, qui a duré fort longtemps et ne s'est apaisé qu'avec les années.
Le marabout le plus en vue est : Abdour-Rahman Cissé, né vers 1867 à Touba, fils de Bakari et neveu de Demba Silla. Il a fait ses études auprès du précédent chef de Touba, Souma Diouman Silla. En 1894, il partit pour la Mecque; il visita la Gold Coast, le Dahomey, le Cameroun, le Ouadaï, le Darfour et parvint à la Mecque par Souakin, après neuf ans de voyage. Il séjourna un an à la Mecque et à Médine, et reprit la route de son voyage par le Soudan égyptien et le Tchad. Par Dori etBandiagara il arrivait, le 7 décembre 1912, après plus de dix-huit ans d'absence, à Touba, où on ne le reconnut plus et où son retour ne souleva que de l'étonnement. Il était toujours accompagné par sa femme et ses enfants. Peu instruit, peu intelligent, il tient une petite école et s'occupe de cultures.
Les autres marabouts sont des personnages sans importance, dérivant soit du Qaderisme Kounti par leurs compatriotes de Sansanding,soit du Tidianisme d'Al-Hadj Omar ou du Chérif Mohammed ould Mokhtar, de Nioro. On citera entre autres : Baba Doukouré, né vers i85o, secondé par son fils Ahmadou, né vers i885 (école de i5 élèves); Ali Mostafa Doukouré (école de 12 élèves). Secondé par ses deux fils ; Al-Hadji Mangané, ainsi nommé, encore qu'il n'ait pas fait le pèlerinage, qui jouit d'une certaine réputation de science, et qui est secondé par son fils aîné Mamadou (7 élèves) ; Modibbo Silla, né vers 1870, intelligent et instruit (10 élèves) ; et enfin Baba Silla, né vers 1882, qui, catéchisé par un marabout de Tombouctou, Cheikh ould Ali, de passage ici, se laissa affilier aux Qadrïa, mais depuis cette date a complètement oublié en quoi consiste son initiation, et fait la prière avec les autres Tidianïa.
Parmi ces Marka, un seul Poullo : Abdoul-Qassoum, originaire de Ségou, né vers i865, qadri comme il convient et
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se rattachant à Sidi-1-Bekkaï, le Kounti. Il a une école de 5 élèves.
Un marabout de Ton:ibouctou,i\Iamadou Faroukoï, venu jadis à Touba, y est mort en 191 1 en odeur de sainteté; c'était un moqaddem tidiani qui a laissé quelques adeptes dans la région.
Les Marka de Kiba n'ont pas la même origine que ceux des villages voisins. Ils sont originaires du cercle de Gombou- Mara. Ils appartiennent aux trois familles Doukouré, Daramé et Diakité qui s'expatrièrent à la suite d'une famine due aux ravages des sauterelles et s'installèrent à Kiba vers i83o.
Le chef est aujourd'hui Dyégui Doukouré, né vers 1840 et qui occupe ses fonctions depuis 1882. Il eut plusieurs fois à subir les Vexations des Toucouleurs voisins, et évacua le village a deux reprises, devant Al-Hadj Omar lui-même, une autre fois devant son fils Amadou. Les deux fois, le cadi AbdouUaye Diakité, qui était resté seul dans sa case, réussit à fléchir le conquérant et à sauver le village des flammes. Intelligent, ouvert et dévoué, Dyégui est à la fin de ses jours.
Parmi les huit marabouts maîtres d'école, qui donnent à Kiba, avec leurs 72 élèves, un renom de ville savante, 4 noms méritent une mention : Madiouma Kaba Diakité né vers 1870, le plus instruit de tous et qui a une école de i5 élèves; les deux frères Ismaïla et Madi Kadia Daramé (respectivement 10 et i5 élèves), et enfin Mansiré Doukouré, né vers 1870 (8 élèves).
lîs sont tous tidianïa, et relèvent de Mamadi Daramé de Kiba, décédé il y a quelques années et qui, discip'le des Foutanké de Ségou, importa dans son village leur Tidianisme.
A Kiba vit encore, depuis 191 1, c'est-à-dire depuis son expulsion de Kayes, Ousman Silla, né vers 1862, fils de