‹ Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (volume 2)Chapitre 3 sur 75 · IV. I · texte numérisé non relu

IV. I

ment dans la région qui borde la rive droite, traversée à maintes reprises par les bandes foutanké.

Ici comme ailleurs, le gros effort de propagande est fait beaucoup plus par des marabouts étrangers, qui circulent en prêchant, quêtant et colportant des bruits insidieux, que par les cheikh locaux, dont la situation est généralement assise et qui, cultivateurs autant que marabouts, vivent tranquilles au milieu d'un petit groupe de talibés.

L'Islam paraît stationnaire : des causes, telle que la liberté religieuse, rendue à tous depuis notre occupation, puis la libération des captifs ont amené une régression sensible dans le niveau musulman. D'autres causes : le besoin religieux, le désir de l'étude, la facilité des communications, la petite prédication locale amènent, chaque jour, un certain relèvement de ce milieu. Ici, comme partout en Afrique Occidentale, l'Islam et le fétichisme luttent à armes inégales : rislam attaque, prêche, fait du prosélytisme, et il a de bonnes armes en main et des missionnaires dévoués; la société fétichiste se défend simplement; notre stricte neutralité— même quand elle est réelle, et elle ne l'est pas toujours, car on verra que tantôt nous avons favorisé l'Islam et tantôt travaillé à la désorganisation de l'armature animiste — ne suffit pas, pour permettre à la coutume de se maintenir sur ses bases et dans sa forme passée. C'est pourquoi on peut citer des conversions aussi marquantes que celles de Diala Diakité, chef de la province complètement fétichiste de Niatiaga, et chef du village de Mansona. Né vers 1857, il ^ succédé à son grand-père Diguidian Diakité, lorsque celui-ci fut envoyé en résidence obligatoire à Nioro, en 1896. Diala, qui, à la tête de ses bandes Khassonké, a tenu ferme le drapeau de la coutume fétichiste, aussi bien avant notre arrivée qu'après i885, contre Mamadou Lamin et contre les Toucouleurs de Nioro et de Bafoulabé, se pose maintenant en néophyte islamique.

De même dans le Niagala, le chef du village de Sabou-

ciré, Madi Benko, ayant séjourné une trentaine d'années comme captif chez les Toucouleurs de Kaédi, en a rapporté un embryon de foi islamique qu'il essaie de faire partager, sans succès d'ailleurs, à ses administrés malinké. lia édifié une mosquée du premier degré, sous la forme d'une rangée circulaire de cailloux, et il y fait parfois des salam ostentatoires.

Ici comme ailleurs enfin, les islamisés se réclament tous d'une bannière mystique. Ils se partagent en Qadrïa, qui sont surtout les fils spirituels de Cheikh Sidïa Al-Kabir, et en Tidianïa, beaucoup plus nombreux et plus fanatiques, qui sont les talibés d'Al-Hadj Omar et de ses lieutenants. La proximité de ce foyer de Tidianisme foutanké qu'est Nioro a contribué à maintenir l'ouird tidiani en honneur dans la région de Kayes. Le prosélytisme de marabouts étrangers, tels que les Cheikhs marocain, Sidi Mohammed Guennoun, et algérien, Ahmed Çaih, d'Aïn Mahdi, n'y sont pas étrangers non plus. « Saad Bouh », boutiquier de tous ouerd, a aussi quelques disciples tidianïa. A signaler enfin la prédication ardente d'un marabout professeur des Ida Ou Ali, qui réussit, il y a quelques années, à recruter des adeptes sur le fleuve et la voie ferrée.

L'Islam, qui a fait son apparition dans la région de Kayes de très bonne heure avec les Peul Diallo du Khasso, a connu des fortunes diverses. Cette histoire de l'islamisation des contrées africaines est toujours pleine d'intérêt : en ce qui concerne le Khasso, pris lato sensu, et avec lui indirectement toute la région de Kayes, cette histoire a été faite de main de maître, avec une abondante documentation et un sens critique très averti, par Charles Monteil. Il n'y a donc pas lieu d'y revenir ici.

On remarquera simplement qu'au début du quatorzième siècle, l'Islam s'est déjà implanté sur les rives du Haut Sénégal, et que c'est surtout le désir du lucre et particu-

lièrement le commerce de l'or du Bambouk et du Gadiaga (Galam) qui attirent à pied d'œuvre les marchands maghrébins, premiers missionnaires de la région du Prophète. C'est sur ces colonies de marabouts, plus ouverts, plus commerçants, qu'à partir d'André Brue le commerce sénégalais s'appuiera, pour pénétrer pacifiquement dans les territoires qu'arrosent le haut Sénégal et laFalémé. Le Père Labat pourra être consulté avec intérêt sur cette première et lointaine phase de notre politique musulmane à forme commerciale.

Page 1