Kayes
La grosse agglomération de Kayes est, avec ses six quartiers ou villages distincts, le centre islamisé noir le plus important entre Saint-Louis et le Niger. Le zèle religieux des Foutanké Toucouleurs et Sarakollé s'est donné ici libre carrière et ce sont toujours les marabouts de ces peuples et particulièrement des Toucouleurs, qui donnent le bon ton et occupent les fonctions de cléricature ; les principaux almamy, le président du Tribunal et les assesseurs musulmans sont toucouleurs. Il n'est donc pas étonnant que le Tidianisme omari règne ici en maître. Le voisinage des Maures, et leurs fréquentes visites à la ville ontcontribué aussi, depuis un siècle, au développement de la foi et de la science islamiques dans la capitale du Haut Sénégal.
A Kayes-ville : un seul marabout, mais d'importance : Ahmadou Ndiaye Hane, Toucouleur, né vers i858, ancien secrétaire du tribunal de Podor, ancien cadi de Toul, de Diourbel et de Kayes. Il fut révoqué de ces dernières fonctions en igiS, ainsi qu'on le verra dans l'étude sur les juridictions musulmans de Kayes. Son père, Tafsir Amat Ndiaye Hane, de Saint-Louis, fut un des marabouts les plus instruits et les plus notoires de son temps.
A Kayes-Khasso : trois marabouts, dont un seul mérite une mention : Mokhtar Diabi, né vers i885, qui, avec ses i5 élèves, a Técole la plus florissante du quartier.
A Kayes-Liberté : huit marabouts, dont les plus notoires sont: a) Oumarou Silla, né vers 1860 dans le Lao (Podor), qui a étudié dans le Fouta-Diallon et est aujourd'hui almamy du quartier et assesseur au tribunal de cercle. Son école a une vingtaine d'élèves. Il se relie au Tidianisme du Chérif Sidi Mohammed, de Nioro, dont on verra ailleurs l'obédience et le rôle. Oumar Silla, qui a séjourné lui-même une dizaine d'années à Nioro (1882-1891), n'a quitté cette ville qu' après l'occupation française ; il est depuis ce temps à Kayes. C'est la personnalité la plus importante de Kayes-Liberté; ^)MountaqaTal,névers 1880, petit-fils d'Al-Hadj Omar. Il se déplace souvent pour son commerce et paraît devoir s'installer à Tamba Kounda, sur la voie du Thiès-Kayes ; c) Aïmirou Cissé, Ouolof, né vers 1880, commerçant assez lettré, tidiani de l'obédience d'Ahmed Caïh, d'Aïn Mahdi (Alger), assesseur au tribunal de subdivision.
A Kayes-Anciens tirailleurs: une demi-douzaine de petits maîtres d'école, dont le plus notoire est Tierno Seïdou Diako, almamy du village.
A Kayes-Plateau : six marabouts, plus ou moins maîtres d'école, dont les plus en vue sont Abd El-Aziz Li, dont on verra ci-après la notice, et Alfa Sinou Diallo, ancien assesseur du tribunal de province.
A Kayes-Hindé ou Petit-Kayes, sur la rive droite du fleuve : une demi-douzaine de maraboutaillons, dont l'almamy Yélimane Sow et le maître d'école Ahmadou Sy.
La banlieue de Kayes comprend, sur y5 villages, une dizaine seulement qui aient leur marabout, almamy-maître d'école. Le plus important de ces centres est Gabou, où l'on trouve quatre marabouts, dont FodéDaramou Dikiné, né vers 1870, almamy, et Fodé Al-Hadj Kébé, né vers 1860,
maître d'école notoire. La plus grande partie de cette province, dite « banlieue de Kayes », est peuplée de Malinké, Bambara, Senoufo, Ouassoulounké, Bobo et même Mossi, tous — sauf quelques chrétiens — foncièrement attachés à leurs coutumes, et rebelles à l'Islam. Dans ce chaos de races immigrées, le lien de la langue était nécessaire, et c'est le bambara, langue par excellence du fétichisme, qui s'est imposé à tous.
Dans l'ensemble, les quelques personnalités qui méritent une mention particulière sont les suivantes :
AbdEl-A^i^ né vers 1860, fils d'Abou Bakar,Toucouleur de la famille Li, est originaire de Diaba, dans le Bossea. C'est un élève du fameux Modi Mamadou Alimou, de Bokidiavé. Il en a reçu l'ouird tidiani et par lui, se rattache à Al-Hadj Omar. Il était à Saint-Louis, vers 1900, quand il apprit la venue prochaine deSaadBouh; il se rendit immédiatement à la rencontre du Cheikh jusqu'à Ndiago, l'accompagna à Saint-Louis, resta deux mois auprès de lui et se fit renouveler son ouird et conférer les pouvoirs de moqaddem.
Il est aujourd'hui imam de la grande mosquée de Kayes pour les vendredis, et assesseur au tribunal de cercle. Son école coranique, sise à Kayes-Plateau, comprend une vingtaine d'élèves.
C'est un marabout lettré et qui possède quelques ouvrages de droit et de théologie arabe. Il a trois fils : Mahmadou, Abou Bakar et Oumar.
Mamadou Soh, d'origine ouolofe, né à Saint-Louis, vers i85o, assesseur au tribunal de subdivision, est un disciple d'Amat Sew et par lui se rattache à Saad Bouh.
Ngourori Samba Soh, Toucouleur, imam de la mosquée Kayes-Hindé et maître d'école. C'est un tidiani omari.
Tidiani Wane, torodo, originaire de Lao, né vers i855, chef de Kayes-Anciens tirailleurs. Ancien guerrier au ser-
vice d'Ahmadou Chékou. il reçut de ce dernier, à Yaréra. près de Nioro, vers i885, l'affiliation à la Voietidianïa.
Tierno Ham^atoUj torodo, de la famille Si, du Doundou, est né vers 1842. C'est un marabout très considéré, sinon très instruit, et qui remplit les fonctions d'imam à la grande mosquée de Kayes, les jours de semaine. Il était un des suivants d'Ahmadou Chékou et reçut de lui à Ségou l'affiliation tidianïa. Il professe quelques petits cours de langue arabe et de droit, suivis par des personnages déjà âgés, qui veulent parfaire leur éducation.
Alfa Sohy né vers 1845, ancien président du tribunal de subdivision, aujourd'hui assesseur au tribunal de cercle. Toucouleur, originaire de Matam, il fut élevé à Ségou, où il resta jusqu'en 1890. Sa science juridique et son prestige lui valurent, peu après son arrivée à Kayes, d'en être nommé cadi. Depuis ce temps, il a toujours occupé sous une forme ou sous une autre, des fonctions de magistrature. C'est un Cheikh respectable et considéré.
V\^âli Bâ^ né vers 1860, Ouolof de Saint- Louis, venu comme traitant à Médine, en 1877, avec son frère Hadji Ibrahima Guèye. Il y resta jusqu'en 1898, année où il vint à Kayes, et y ouvrit une petite école. Sa science et son entregent firent qu'on le nomma peu après cadi, et en 1905, président du premier tribunal musulman. Il ne put se maintenir en place, comme on le verra plus loin. Aujourd'hui il est sans situation définie. Écrivain public, copiste, mufti, il vit de sa science islamique. Il a fortement contribué à répandre dans la région l'influence des zaouïa tidianïa de l'Afrique Mineure. Vers 1900, il écrivait directement à Sidi Mohammed Guennoun, Cheikh de la zaouïa de Fez, et se faisait envoyer par missive Touird tidiani et les pouvoirs de moqaddem. Quelque temps après, un missionnaire de cette zaouïa, Ahmed Çaïh l'Abdellaoui, originaire d'Aïn Mahdi, vint à Kayes et entra en rapports directs avec le chef de cette lointaine filliale. Il y est revenu
plusieurs fois, et malheureusement sous nos auspices. Parmi les talibés de Wâli Bâ, le plus notoire est Tierno Malik Dia, toucouleur, né vers 1870, maître d'école.
Tierno Mamadou Kane^ toucouleur, né vers 1876, maître d'école, disciple de Cheikh ould Sidi, le Tichiti, domicilié à Nioro.
Youssoufou Abdoullahi, né vers i85o, pouUo du clan Bari, commerçant et maître d'école, personnage relativement instruit. Il se déclare dépourvu d'ouird.
Moussa Keita^ Malinké, né vers i858, cultivateur et maître d'école. Il a reçu l'ouird tidiani de Mortada, fils d'Al-Hadj Omar, de passage à Kayes. C'est le marabout en vedette des Malinké islamisés.
Haimoud Bel H j Toucouleur, né vers 1884, à Nioro, mais originaire d'Orkadiéré (Matam), où son père, Belli Talla, revint, après avoir fait campagne à Nioro, avec le fils d'Al- Hadj Omar.
C'est un marabout quêteur et magicien, qui n'hésite pas à user de tous les artifices pour remplir son escarcelle. En 19 12, on le trouva en Côte d'Ivoire, d'où il est expulsé pour ses pratiques et jongleries douteuses. Il vient à plusieurs reprises dans le cercle de Kayes, est puni pour maraboutages, reçoit l'ordre de rentrer chez lui et n'en fait rien.
En octobre 19 14 enfin, il est à nouveau arrêté à Kayes, où ses discours subversifs ont attiré l'attention. On le fouille et on trouve sur lui des papiers de cette nature :
« Celui qui me donnera 495 francs n'aura rien à craindre des tirailleurs; leurs fusils ne l'atteindront pas. Celui qui me donnera cela sera toujours avec Dieu, personne ne pourra lui faire du mal.
« Il ne faut pas avoir du respect pour des chefs qui ne cherchent qu'à s'amuser, à voir des femmes, et qui surtout boivent de l'alcool. Ces chefs ne nous empêcheront pas de faire notre devoir de musulmans.
« Des rois, des gouverneurs qui montent sur des mulets ne peuvent pas être nos maîtres. Le Gouverneur s'enivre ; il devient comme un fou et ne sait pas connaître un colonel d'un lieutenant ou d'un médecin; cet homme lorsqu'il n'est pas ivre, ne fait, ne dit que des choses mauvaises.
« Un homme comme cela est moins que rien, il ne compte pas. Le capitaine, les sergents, les tirailleurs, n'ont pas écouté mes paroles à moi Habi Oumarou,
« Des gens comme ceux-ci ne savent dire que oui, ou pardon. Tous sont maudits de Dieu. Quoi qu'ils fassent, ces mécréants seront écrasés, brisés, anéantis parle Diable, et cela partout où ils iront.
« Les gardes de cercle, les adjudants, tous les mécréants, je le prédis, tous iront en enfer.
« Tous ces ivrognes, buveurs d'alcool, n'auront jamais le visage clair comme les musulmans ; toujours ils seront, au réveil, comme des singes en sommeil, comme des moutons.
« Finalement, j'ai dit cela et fait ma prière au nom de Dieu et de Mohammed.
« Ces saintes paroles ont été écrites par moi, à Dakar, en présence de Mamadou Aw^, Diav^li, Amadou Dia et un conducteur d'artillerie. »
Haimoud Belli a été condamné le i6 octobre i9i4,à une peine de deux ans de prison, qu'il a subie à Oualata,et à cinq ans d'interdiction de séjour. 11 est rentré aujourd'hui à Orkadiéré (Matam).
Les Qadria sont peu représentés à Kayes, et le sont surtout par des étrangers.
A citer parmi les principaux : Ibrahima Issaga Badio, Diakanké de Bokadaji, né vers 1880. Venu jeune chez le Cheikh Sidïa, il fut élevé et instruit par lui et en reçut l'ouird. C'est un bon lettré et un maître d'école renommé. Il va voir son Cheikh tous les deux ou trois ans et se fait confirmer l'affiliation.
lO ETUDES SUR L ISLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN
Mostafa Diabi et Sidïa, Diakanké originaires de Marah Dina (Bafoulabé), et de la famille de Fodé Kadiali. Ils ont été punis de peines disciplinaires pour voyages de quêtes illicites et pour maraboutages. Sidïa est allé chercher fortune en Gambie, en 1914. Mostafa, faisant une seconde commande d'ouvrages au libraire MouradTurqui, d'Alger, s'excusait de n'avoir pas encore pu payer la première « parce que, disait-il, les Français nous oppressent et nous empêchent de gagner notre vie » ;il ajoutait, avec fantaisie, dans sa lettre au sympathique et pacifique libraire, très ennuyé de recevoir de pareilles épistoles :
« Ce sont des malfaiteurs, des calomniateurs qui nous ont dénoncés aux Français, Maintenant nous ne pouvons plus faire de grandes réunions dans les mosquées ; nous ne pouvons plus avoir de talibés, nous ne pouvons plus voyager pour avoir quelques choses. Néanmoins je ferai tout mon possible pour vous envoyer une partie de mon gain, afin de payer mes livres.
« Nous allons, tous les bons marabouts, adresser nos prières à Dieu, pour que les Français ne nous oppressent plus et pour que nous ayons notre liberté comme avant.
« Enfin je vous demande de faire votre possible pour m'envover un nouveau livre. »
Bou Kounta, le marabout de Tivaouane, compte aussi quelques talibés qadrïa, qui se font d'ailleurs remarquer par leur mauvais esprit. Les principaux sont les trois frères Kaba Diakité : Fa, Mohammed et Fodé, originaires de Kenenkou (Ségou). Ils ont tous fait un séjour de quelque durée à Diassane, à la zaouïa du maître. » Ce sont des marabouts ambulants et quêteurs. Leurs propos déplacés leur ont valu des peines disciplinaires.
Bou Bakar Boye Guillé, Soninké, né vers 1878, fils de Marakoulé, originaire de Barouéli (Segou). Il a fait ses premières études auprès de Kalilou Silla, à Touba Koro (Bamako), puis est venu recevoir les sacrements islamiques
chez Bou Kounta. Petit marabout sans influence, de Kayes- Liberté, mais quêteur sans vergogne, il a été condamné, en 1916, à un an d'emprisonnement pour extorsion de cadeaux.
Hamadou Cissé, Poullo né à Hamdallahi (Macina) vers i85o, tailleur et maître d'école, à Kayes-Plateau. Par son maître, Hamadou Abdou, il se rattache à l'obédience des amirou du Macina et au delà, à celle des Kounta de TAzaouad.