CHAPITRE IV ISLAMISÉS BAMBARA ET ZÉLATEURS ÉTRANGERS
La conquête du pays banmana par Al-Hadj Omar avait amené l'islamisation contrainte d'un certain nombre de familles bambara.
Il est certain que pour des causes, soit positives, soit négatives, l'Islam a toujours eu de grandes chances de succès dans les pays fétichistes: milieu favorable d'abord. Le Musulman est pour ces peuples, souvent agités par le besoin religieux, l'homme de ladivinité. C'est aussi l'homme du culte avec ses mosquées, ses salams publics, ses ablutions, ses boubous, ses chapelets; c'est l'homme de progrès qui lit, écrit, tient école, commerce, et se proclame régal des Blancs ; c'est enfin l'homme de l'audace et du prosélytisme, et c'est là un puissant moyen de succès, car le Noir est rarement sûr de lui, tant dans ses affaires de ce monde que devant les dangers de l'inconnu et de l'audelà.
Le fétichiste va à l'Islam, même quand il n'a aucune velléité de conversion, comme à toute autre religion nouvelle, pour avoir des talismans nouveaux, amulette écrite et spécialisée à un danger déterminé, remède nettement prévu et préparé contre un mal singulier. C'est dans le même ordre d'idées que souvent les confessions chrétiennes, qui
s'occupent d'évangélisation, ont du succès. Il acquiert un chapelet et l'égrène ostensiblement, pour faire comme ses voisins et amis, mais sans réciter de formule. Le jour du sacrifice, quand la communauté musulmane voisine égorge ses moutons, suivant une rite déterminé, et célèbre ses cérémonies impressionnantes, souvent le fétichiste veut prendre sa part du sacrifice et s'en attirer les mérites. Il va égorger lui aussi un mouton derrière l'almamy, et ses voisins, peu fanatiques, font à sa bonne volonté un accueil engageant. Les noms eux-mêmes deviennent communs. Le nom islamique et arabe est devenu d'un usage courant chez les Bambara fétichistes.
Causes négatives, ensuite et particulièrement absence générale de points de friction entre l'Islam et les sociétés fétichistes. La plupart de leurs institutions juridiques ou sociales: polygamie, divorce, répudiation, etc., se ressemblent par plus d'un côté, et quand la dissemblance est trop forte, l'Islam, qui sait se faire « tout à tous », atténue ses prescriptions, fait des concessions, transige, s'adapte. C'est ainsi que, pour le mariage, les coutumes traditionnelles subsistent chez les islamisés. Le karamoko remplace seulement le chef du village dans la présidence de la fête, mais le vieux forgeron vient toujours formuler à haute voix ses vœux de bonheur pour les jeunes époux. Le chiffre de la dot est maintenu le même aussi chez les uns et les autres.
C'est ainsi encore que les karamoko tolèrent la mise en gage des enfants, cette vieille coutume, qui tombe en désuétude, mais, malgré nos eff'orts, résiste encore et a repris un renouveau de vigueur dans les années de la famine, 1914-1915. Les faits de traite familiale sont courants chez les Bambara islamisés. On a vu maintes fois des oncles recueillir leurs neveux et nièces orphelins, puis les mettre en gage. La fille est rachetée par son fiancé ; le garçon par ses camarades cotisés, ou par d'anciens serviteurs de la