IV
famille. On en a même vu recommencer à plusieurs reprises cette fructueuse opération, qui consiste à se faire payer ses dettes par le fiancé de sa nièce ou les camarades de son neveu.
Enfin, sur certains points particuliers, des renforts inattendus arrivent à l'Islam. La femme bambara, dont la condition est si dure dans cette société, demande à bénéficier de la loi islamique, plus douce, pour desserrer son étreinte. Elle se réclame de l'Islam devant les tribunaux, pour avoir par exemple, quand elle a déjà été mariée, le droit d'échapper à la contrainte matrimoniale et la liberté de se remarier à sa guise. Elle se dit encore musulmane au prétoire, alors que manifestement elle ne l'est pas, pour pouvoir bénéficier de certains cas de divorce prévus par la loi du Prophète. Les femmes se répètent en effet entre elles ces innovations du droit musulman.
Ces causes favorables ont nettement joué pour assurer à l'œuvre d'Al-Hadj Omar, ruinée au lendemain de la chute des Toucouleurs, quelques vestiges de succès.
La contrainte disparaissant, les Bambara, irrémédiablement fétichistes, sont revenus en foule à leurs pratiques d'antan. La suppression de l'esclavage, effectuée par nos soins, a porté encore un coup funeste à l'Islam : beaucoup de maîtres bambara et même marka sont obligés de s'adonner eux-mêmes au travail, de se disperser dans les hameaux de culture ; ils n'ont plus le temps, ni l'entraînement, ni l'édifice pour faire les prières. Les enfants doivent plus que jamais s'employer aux lougans paternels, et l'école coranique en souffre.
En résumé, le peuple bambara est nettement fétichiste à l'heure actuelle, mais peut-être, malgré tout, sa force de résistance s'est-elle amoindrie. Les karamoko et dioula musulmans s'infiltrent, prêchent d'exemple. Des individualités, encore inférieures, se convertissent. Un mouveraent d'ensemble ne paraît pas imminent. Peut-être le
verra-t-on, pour les causes sus-indiquées, avant une génération, si la propagande des missionnaires d'Afrique n'est pas suivie d'un succès plus rapide.
Les quelques personnalités bambara acquises à l'Islam' sont dans le pays banmana même, trop peu nombreuses et trop peu notoires pour mériter une mention. Mais leur obscurité et leur ignorance ne les empêchent pas souvent d'être de fervents apôtres, leur apostolat s'accompagnant, à la manière nègre, de coups de fusil et de conquête du pays à main armée.
Un exemple illustrera la thèse : c'est une épisode curieuse de l'islamisation des Bambara en temps de paix et sous notre domination.
Tiémé Mariko est un Bambara de Déguékoro. En 1907, âgé de 40 ans environ, il était traduit devant le tribunal de cercle de Ségou avec une vingtaine de complices, pour avoir « pris part comme auteurs ou complices à des incendies volontaires et à des troubles à main armée ayant causé la mort de six individus et une dizaine de blessés au village de Déguékoro (Baninko) ». C'est son beau zèle pour l'Islam qui était la cause de ces graves événements.
Fils d'un riche fétichiste, Tiémé fut instruit dans la nouvelle religion par Mamori, un esclave de son père. On se croirait à Rome, au début du Christianisme. Et alors, de l'aveu de Tiémé : « J'ai libéré ce saint homme. J'ai voulu en libérer d'autres aussi, mais les maîtres n'ont pas voulu que je les rachète. » Le salam quotidien et public de Tiémé lui attire des jeunes gens. Les parents viennent les chercher et font des reproches à Tiémé. Celui-ci se déclare libre d'agir à sa guise, disant qu'il ne force personne à venir le trouver. La lutte s'accentue. Tiémé, voulant faire une mosquée, envoie Mamori chercher de la terre. Les gens se liguent alors pour l'empêcher de travailler. On n'aime pas ces nouveautés, on ne veut pas de cette case
l80 ÉTUDES SUR l'iSLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN
de malheur, on veut que les jeunes gens fassent comme leurs pères et leur restent soumis. En conséquence, « chaque fois que Mamori veut travailler pour moi, dit Tiémé, le chef l'appelle pour lui faire faire un autre travail. Quand il y avait une corvée dans le village, c'était toujours mes hommes qu'on prenait. Dans ces conditions, j'ai eu de la peine pour construire ma mosquée... Il y a un an, la natte que je mettais devant la porte de la mosquée m'a été volée, sans que je puisse savoir par qui. Il y a quelques mois, pendant la saison sèche, on a coupé un morceau de la peau de mouton avec laquelle je fais salam dans la mosquée, et on l'a emporté ; j'ai entendu dire qu'on l'avait porté aux fétiches ». On en fait autant à deux peaux de bœufs qu'il avait dans sa maison et sur lesquelles on l'avait vu accroupi et marmonnant. Il proteste, mais on le tourne en dérision, et les gens l'appellent «le roi du village», faisant allusion à ses projets de prosélytisme.
Ces avanies n'empêchaient pas d'ailleurs Tiémé d'aller de l'avant, d'achever sa mosquée et d'apprendre le salam à de nouveaux néophytes.
Il jugea alors que l'heure était venue de procéder avec plus de vigueur et de s'attaquer aux fétiches eux-mêmes, cause de tout le mal. Pour se faire la main, il envovait un de ses jeunes et plus zélés néophytes, Dounamaké, brûler les fétiches de Béniéna.
Enfin ses fidèles de Déguékoro, étant trop peu nombreux (9 seulement), il convoqua pour un vendredi matin tous les musulmans des environs. Il s'agissait d'entreprendre la destruction méthodique des fétiches du Bani. Ils accoururent à son appel, au nombre d'une trentaine et de six villages diff'érents. Tiémé leur fit part d'abord d'une «phrase du Coran », communiquée à lui quelques jours auparavant et qui, publiée partout, avait la vertu d'attirer des prosélytes. Puis il leur annonça qu'une grande maladie allait arriver de l'est et que, pour la conjurer, les hommes de-
l'islam en pays bambara i8i
valent verser 28 cauris et les femmes 24. Après quoi, il envoya Dounamaka avec un détachement garder la mosquée, et lui-même, à la tête de ses gens, se rendait aux cases des fétiches, au lever du soleil, et les consumait entièrement. Ils commencèrent ensuite à démolir le mur d'enceinte et à occuper le bois sacré. Les gens étaient aux champs. Cinq ou six vieillards s'entremirent, mais furent accueillis à coups de fusil. On leur cria d'abandonner le village ou de se faire Musulmans, Dieu ayant tout donné à Tiémé. Aux coups de feu, les cultivateurs rentrèrent précipitamment et criblèrent de leurs flèches les agresseurs. Ceux-ci durent reculer lentement sur la mosquée et les cases voisines de Tiémé, qui leur servirent de réduit et où ils résistèrent huit jours aux attaques incessantes des fétichistes exaspérés et perdant du monde.
A cette date, les gardes de Ségou arrivèrent, arrêtèrent les perturbateurs et rétablirent l'ordre. Il y avait eu six tués et une dizaine de blessés.
Par jugement en date du 11 octobre 1907, le tribunal de cerclé de Ségou condamnait Tiémé Mariko et Dounamaké Sankaré à 20 ans de prison, leurs principaux talibés à 5 ans; les autres à des peines diverses allant d'un an à i5 jours d'emprisonnement.
Dans le cercle de Bamako^ deux personnalités bambara sont relativement notoires .
A Bamako même : Al-Hadji Boa Kanté, né vers i85o, mi-bambara mi-malinké. Il est originaire de Kita, et pratique depuis plusieurs années le négoce à Bamako. C'est à peu près le seul Bambara qui ait fait le pèlerinage et pos^ sède quelques données sérieuses sur le salam. Encore est-il devenu à moitié Malinké. Il a été à la xMecque, en 1910, par Las Palmas, Marseille, Alexandrie, Beyrouth et la voie, ferrée de Syrie. Il n'en a pas rapporté un très bon esprit^ car il s'est plusieurs fois compromis par des propos dé-
i82 ÉTUDES SUR l'iSLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN
placés. Il ne fait pas de prosélytisme dans la société bambara locale. Il semble pourtant que quelques jeunes niaré, famille de Bamako, où le commandement s'exerce héréditairement, évoluent vers l'Islam. L'ambiance générale, plus que rinfluence d'Al-Hadji Boa Kanté, en est la cause. Il serait regrettable que cet exemple, venu de haut, entraînât les jeunes générations bambara de Bamako vers la loi du Prophète.
A Koulikoro : Noumou Dio, né vers 1878, à Moriba (Bamako), petit maître avec ses 4 élèves, qui n'apprendront pas grand'chose auprès de ce professeur de fortune. Noumou a reçu l'ouird qadri d'un fils de Bou Kounta deTivaouane, Mohammed Khalifa, de passage à Koulikoro en 191 1, et qui se rendait de Guinée à Tombouctou. Comme il n'avait pas de permis de circulation, il fut arrêté à Koulikoro et renvoyé à Tivaouane.
A Sokolo, en juillet 19 14, un Mossi-Bambara de Ouahigouya, du nom de Salifou Taraoré, se jetait sans motif sur trois gardes de cercle, les frappait à coups de sabre et les blessait grièvement. Il parcourait ensuite les rues du village en criant : « La ila ill'Allah. » C'était d'ailleurs tout ce qu'il savait en matière d'Islam. A l'interrogation, il répondit : « Mon père était fétichiste; moi je suis musulman. Allah m'est apparu en rêve et m'a dit de chasser les chrétiens du pays. C'est ce que j'ai essayé de faire. » Dans cette intention, il était venu de Ouahigouya à Dienné, puis à Dia et enfin à Sokolo, pour tuer un Blanc. En s'éloignant de son pays, il espérait pouvoir plus facilement passer inaperçu et prendre la fuite pour revenir chez lui. Malheureusement pour lui, le succès de sa première aggression le perdit. Dans l'ardeur de son fanatisme, il ne songea pas à fuir, et son exaltation le trahit et le fit arrêter. Invité à se défendre, il répondit simplement qu'il regrettait de n'avoir pas rencontré de Blanc.
l'islam en pays bambara i83
Il fut condamné à 20 ans d'emprisonnement. Illuminé et malade, Salifou mourait quelque temps après à la geôle de Bamako. Il est un exemple curieux entre beaucoup d'autres des résultats néfastes que la prédication islamique produit chez les néophytes bambara.
En dehors de ces ardents néophytes locaux, la résistance des Bambara à l'Islam et le désir de les convertir ont suscité un certain nombre de marabouts zélateurs étrangers, tous Chorfa suivant leurs dires, tous infatigables propagateurs et quêteurs et qui se signalent souvent par des extravagances, destinées, la chose est hors de doute, à attirer et à forcer l'attention de ces Bambara indifférents. Ce sont souvent en réalité de véritables griots d'Islam.
II faut signaler les principaux d'entre eux, dont la conduite exige une surveillance spéciale.
Lancina Touré est le fils d'un marabout connu, ADdoullahi Haïdara, de Sansanding. Ce Lancina se promène sur les places publiques, gesticulant, hurlant, tombant à la renverse et se livrant à toutes sortes de contorsions. On le relève, on lui demande ce qu'il a. Revenu à lui, il dit: «Je priais pour vous, pour tout le monde. » Il se promène avec un grand bâton à la main, le chef enveloppé d'un énorme turban. Cet illuminé à froid n'oublie pas d'extorquer des cadeaux à tout le monde.
Sidi Ibrahima Haïdara^ dit Karamoko, se prétend d'origine chérifienne comme l'indique son nom, et paraît être en réalité Marka. Il est né vers i855 et s'installa avec sa famille vers 1880 à Niaro (Sansanding).
Au début de 191 1, il vient s'établir à Togou avec quelquesuns de ses meilleurs agentsappelésToubindi, et commence une intense campagne de prosélytisme dans les milieux fétichistes.
Les Toubindi volent pendant la nuit les fétiches du village. « Les jeunes gens, rapporte le fama de Sansanding,
ne respectent plus ni leur père ni leur chef. Ils les couvrent d'insultes, chaque jour, parce qu'ils n'ont pas voulu embrasser la religion musulmane. » Convoqués devant le fama, ils « tiennent une attitude arrogante et insolente vis-à-vis de leurs parents, en disant qu'ils n'aiment pas les infidèles i>.
L'emprise de Karamoko s'étendait de plus en plus; il ne tarda pas à faire brûler tous les tam-tam de Togou, faisant ainsi « marquer par les habitants qu'ils renonçaient aux vains plaisirs de ce monde ». Ses partisans nèo-islamisés s'accrurent des musulmans de vieille date, qui, chez les Noirs, courent toujours au succès maraboutique le plus tapageur.
La situation devenait inquiétante. Les avertissements, prodigués au Karanioko restent sans effet. Traduit devant le tribunal de Ségou, il fut condamné à trois mois d'emprisonnement et envoyé, pour les subir, à la geôle de Bamako (juin 191 1).
A la même époque, le tribunal de Sansanding condamnait à plusieurs mois d'emprisonnement 65 de ses disciples, qui brisaient les fétiches dans les villages et jetaient la perturbation dans les familles.
Karamoko a laissé deux fils dans la région de Ségou; ils sont nés tous deux dans le cercle de Koutiala, au cours des tournées de prosélytisme du père: Mokhtar, né vers 1880, quelque peu lettré et qui paraît fortement illuminé. Il a conservé ses relations avec les marabouts de Markadougouba et Togou. Mamadou Larabi, né vers 1886, relativement lettré, a été maître d'école. Ils habitent tous deux Ségou et y font du commerce et de la culture.
Karamoko a reçu l'ouird tidiani à Nioro de Mamadou Ba, Toucouleur, qui était un des fidèles d'Amadou Chékou. Il l'a conféré à ses deux fils.
Yahia Haïdara est métis de maure et de noir. Il est né vers 1873, à Sansanding, et doit naturellement à ses demiorigines blanches d'être un chéri f.
l'islam en pays bambara i85
Après quelques tournées d'aumônes au Soudan dans les cercles de Ségou et de Bamako, sa carrière de quêteur ramena en Guinée. Il s'installa deux ans à Kankan, un an à Farana,cinq ans à Timbo. Il résidait depuis une dizaine de mois dans une marga de Sumbalako, quand il fut arrêté par Tadministrateur de Mamou, en octobre 191 1, et condamné à six mois d'emprisonnement.
A l'expiration de sa peine, il a été renvoyé dans son pays d'origine, où il n'a plus donné signe d'agitation.
C'est un homme peu instruit, et qui vit d'un peu de travail agricole et surtout du produit de ses amulettes et grisgris.
Mouktar Haïdara, fils d'Al-HadjiOusmane, né vers 1876, d'origine chérifienne, suivant ses dires, et en réalité, semblet-il, d'origine diakanké, est le type du marabout ambulant, qui excelle à tromper la surveillance des autorités, à rendre toute enquête impossible et à continuer envers et contre tout à parcourir les régions les plus diverses, en extorquant des cadeaux aux habitants tant musulmans que fétichistes.
Arrêté en dix endroits différents, il se déclare tantôt né en un village du Maroc dit Marhadina, tantôt à Koutiala, tantôt à Nioro, tantôt à Sérifoubougou (Ségou). La chose est toujours reconnue fausse. Il est puni disciplinairement, pour vagabondages et pratiques de charlatanisme, successivement dans les cercles de Timbo, de Dinguiraye et de Kouroussa (Guinée), de Nioro, de Bamako et de Ségou (Soudan). Sans plus de gêne, il passe de cercle en cercle, continuant sa vie errante et ses pratiques frauduleuses.
Il est maintenant en résidence obligatoire à Ségou, sous la surveillance du chef de la ville, qui l'occupe aux travaux des lougans et le garde sous une étroite surveillance.
Mouktar Haïdara a fait le pèlerinage de la Mecque (1904- 1906) avec son père, qui mourut au retour, à Tombouctou.
Il est affilié aux Tidianïa.