LES MOSQUÉES ET LIEUX DE PRIÈRES
Si Ton ne savait pas les Bambara fétichistes, on pourrait croire, à suivre le fil du Niger, de Bamako à Diafarabé, qu'on se trouve en un pays entièrement islamisé.
Ibn Batouta n'a-t-il pas été victime de cette illusion quand, visitant le royaume de Melli en i352- 1353, il dit :
« Ils font exactement les prières ; ils les célèbrent avec assiduité dans les réunions des fidèles, et frappent leurs enfants, s'ils manquent à ces obligations. Le vendredi, quiconque ne se rend point de bonne heure à la mosquée ne trouve pas une place pour prier tant la foule y est grande. Ils ont pour habitude d'envoyer leurs esclaves à la mosquée étendre leurs nattes qui servent pendant les prières, dans le lieu auquel a droit chacun d'eux, et en attendant que le maître s'y rende lui-même. Ces nattes sont faites avec les feuilles d'un arbre qui ressemble au palmier, mais qui ne porte pas de fruits.
« Les nègres se couvrent de beaux habits blancs tous les vendredis. Si, par hasard, l'un d'eux ne possède qu'une seule chemise, ou tunique usée, il la lave au moins, il la nettoie, et c'est avec elle qu'il assiste à la prière publique.
^ Ils ont un grand zèle pour apprendre par cœur le sublime Coran. Dans le cas où les enfants font preuve de
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négligence à cet égard, ils leur mettent des entraves aux pieds et ne les ôtent pas qu'ils ne le sachent réciter de mémoire. Le jour de la fête, étant entré chez le juge, et ayarrt vu ses enfants enchaînés, je lui dis : Est-ce que tu ne les mettras pas en liberté ? » Il répondit : « Je ne le ferai que lorsqu'ils sauront par cœur le Coran. » Un autre jour, je passais devant un jeune nègre, beau de figure, revêtu d'habits superbes, et portant aux pieds une lourde chaîne. Je dis à la personne qui m'accompagnait : « Qu'a fait ce garçon? Est-ce qu'il a assassiné quelqu'un? » Le jeune nègre entendit mon propos et se mit à rire. On me dit : « Il a été enchaîné uniquement pour le forcer à apprendre le Coran de mémoire. »
Quoi qu'il en soit, ces régions paraissent avoir été jadis beaucoup plus islamisées qu'aujourd'hui par le fait sans doute de la conversion des souverains et par le prosélytisme de nombreux commerçants maures et marocains. Mais, à l'heure actuelle, l'Islam est concentré sur les rives du fleuve dans les villages somono, pêcheurs et cultivateurs de tabac.
Chaque village a sa mosquée (missidi), construction en banco, ou case de paille, sa petite école coranique, son petit marabout, à la fois imam de la mosquée et karamoko des enfants. Matin et soir, le sable des bords du fleuve s'imprime sur les fronts agenouillés.
A l'intérieur, les villages ou hameaux marka représentent seuls le « sel de la terre », pour employer la forte expression que l'Ecriture applique à ceux qui ont la foi.
Les mosquées marka du pays banmana n'ont rien de la finesse et de l'élégance de celles du Macina ou du Pondory. Fait assez curieux, elles sont l'œuvre des maçons bambara, qui sont fétichistes, et les Marka n'interviennent que pour donner la bonne orientation et pour surveiller les travaux. Pour sauvegarder les apparences toutefois, un musulman vient tous les jours pendant la construction porter une
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pierre, ou remuer un peu de banco, espérant que ce geste sanctifiera le reste du travail pour la journée. Les maçons bambara leur donnent donc le cachet de leur race, c'est-àdire un aspect lourd, écrasé, massif : plus de cintres ou d'ogives, plus de colonnes légères, plus de motifs de sculptures ornementales.
Les mosquées somono, encore plus alourdies et dénuées de toute grâce, ne sont plus que des cases quelconques, un peu agrandies.
Toutes ces mosquées se valent : seules quelques-unes, comme celle de Sansanding, qui a été bâtie par Al-Hadj Omar, ou de Ségou, qui est très fréquentée, jouissent de ce fait de quelque prestige.
Ségou, où dès 1796 Mungo Park constatait « qu'il y avait des mosquées dans tous les quartiers de la ville », est fîère de ses six mosquées. Trois sont somono : Diréla, Dembéléla, Tierola, et tirent leurs noms de trois grands clans de cette nation qui peuplent la ville. La quatrième est marka : missidi markalla ; elle est peu fréquentée et sans almamy depuis trois ans. La cinquième est peul, et est encore plus délaissée ; elle consiste simplement en une petite case de 4 mètres de long sur i m. 5o de large, devant laquelle les fidèles se plaçaient jadis.
En dehors de ces mosquées de quartiers, la diouma missidi ou grande mosquée est entièrement dans les mains des Somono. C'est un grand édifice carré, qui s'orne sur une face d'une haute tour non entièrement conique, car la face qui regarde du côté du corps de bâtiment est plane.
Dans la subdivision de Barouéli on compte "62 mosquées de banco, et 35 enclos, entourés d'un mur et d'une palissade. Boiadé compte 4 mosquées ; Kamba 3 ; Siémona- Marka 3 ; beaucoup d'autres villages 2.
Sansanding s'orne de ses trois mosquées marka, dont l'une est l'œuvre d'Al-Hadj Omar.
La grande mosquée voyait, en 1796, Mungo-Park amené
La grande mosquée de Ségou.
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La grande mosquée de Ségou.
La grande mosquée de Ségou.
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de vive force par les Maures fanatiques, qui voulaient contraindre le voyageur à prononcer la formule islamique. Il résista, mais on le fit quand même « asseoir sur un siège élevé, à la porte de la mosquée afin que tout le monde put me voir. La foule était prodigieuse et les toits couverts de spectateurs, comme s'il eût été question de voir exécuter un malfaiteur. Je demeurai exposé de la sorte jusqu'au soleil couché ».
Les sofa toucouleurs ont aussi leur petite mosquée ; mais elle tombe en ruines et n'est plus fréquentée. Il n'a plus été construit de mosquées depuis l'occupation française.
Sénenko possède deux mosquées. Partout ailleurs, il n'y a qu'une mosquée.
Dans la subdivision de Koulikoro, il n'y a au total que deux mosquées bâties : l'une à Koulikoro, l'autre à Koula- Marka.
Bamako compte trois mosquées. La plus ancienne, et aussi la plus petite, remonterait à la fin du dix-huitième siècle; elle a dû être l'œuvre des premiers immigrés Touré ; c'est une petite construction en banco, simple case avec une petite coupole sise à 5o mètres au sud du marché. Elle était autrefois spécialement affectée au quartier des Maures du Touat, ou Baladyi Bli. Elle est actuellement peu fréquentée et a pour almamy Gaoussou Kouramaka (qadrïa").
La deuxième est située en bordure de l'avenue du Commerce. Plus spacieuse que la première, elle est également construite en banco, est surmontée d'un dôme et comprend plusieurs cases d'attente et de lecture. Elle est affectée au quartier de Baladji Aliou Touré (Maures du Dra). Elle est assez bien fréquentée et a pour almamy Bassola Taraoré (Tidianïa).
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La troisième est la grande mosquée diouma.
La grande mosquée de Bamako a été édifiée en 1907- 1909, avec Taide de l'Administration, qui alloua une subvention à l'almamy Fama Siré. Elle est des plus fréquentées, le vendredi. C'est un beau bâtiment, vaste, bien dégagé, construit en briques séchées et surmonté d'un dôme assez élevé et d'un minaret. Elle a actuellement pour almamy le vieux marabout Bakari Kalé.
Les Ouolof de la ville se doivent à eux-mêmes de ne pas se compromettre avec les musulmans locaux. Aussi ne fréquentent-ils pas les mosquées. Ils se contentent de leurs carrés de terre battue, entourés ou non de petits murs en banco, ou de pierres ou de piquets.
Les grands villages islamisés de la région deBanamba,k savoir Banamba, Touba, Kiba, Kérouané et Niamina, comptent tous une mosquée diouma, grande case de banco, avec terrasse, minaret et tous autres accessoires.
A Niamina, il y a même trois mosquées diouma, ce qui est contraire à toute orthodoxie. Elles sont nées à la suite de conflits entre les marabouts locaux, où la vanité personnelle et la rivalité de confrérie tenaient la première place.. Il y a en outre six petites mosquées.
Ces missidi, comme celles des villages de la brousse environnante, ne sont constituées que par une petite case en banco, souvent même non recouverte, ou plus simplement encore par une paillotte ou un carré de sable, entouré de pieux.
L'actuelle unité administrative de Sokolo ne comprend que trois mosquées bâties: Sokolo, dans le Kourmary, Bou Dyiguéré et Guiré, dans l'Akor. Depuis quelques mois, une quatrième, mais qui ne consiste qu'en une simple case, s'élève à Guida (Akor). Toutes ces mosquées sont marka.
Les autres villages marka et les villages peul n'ont que
des emplacements sacrés, entourés de grands piquets : tels Nampala, Néré, Barkérou, Diawambé, qui sont les plus vastes, etc. Ces mosquées sont souvent très vénérées. La mosquée de Soloko, vaste construction en banco, avec minaret, cour intérieure, nefs spacieuses, mérite une mention spéciale. C'est la seule diouma de la région.
Les mosquées du cercle de Goumhou-Nara ne se différencient pas des mosquées du Sahel occidental ou des pays bambara du fleuve.
Les plus notoires, construites en banco, sont : dans la subdivision de Nara : Goumbou et Nara ; dans la subdivision de Balle : Dossorla et Bassaka ; dans la subdivision de Mourdia : Mourdia, Sansanna, Boro, Damfa, Toubakoro- Silla et Toubakoro-Daramé. Ces deux dernières sont situées dans l'ex-province de Ségala.
Les autres villages ne comportent que de petites missidi de sable, entourées de piquets.
Les Peul, même à demi sédentaires, ne construisent jamais de mosquées de banco.
Le prône du vendredi consiste généralement en une petite lecture d'un texte arabe, que fait l'imam, sans traduction ni commentaire. A la grande mosquée de Ségou toutefois, il donne quelquefois des explications en somono; ailleurs, soit en marka, soit en poul-foulé.
Depuis la disparition de la puissance politique des Toucouleurs, on ne fait plus la prière au nom du prince.
Les cérémonies n'ont rien ici que de traditionnel. A signaler toutefois que le fama de Sansanding se rendait jadis à sa mosquée, précédé d'une cloche qu'un serviteur agitait à toute volée et qui indiquait, avec l'appel du muezzin^ rheure de la prière. Cette apparition de la cloche en pays d'Islam est assez originale. Elle servait d'ailleurs dans des fêtes plus profanes.
Dans la plupart des mosquées, on peut voir à droite et à gauche de la porte d'entrée, encastrées dans le mur, deux plaquettes de schiste de o m. 20 de côté. Quand les fidèles n'ont pas le temps de faire leurs ablutions à l'eau ou au sable, ou qu'ils sont malades, ils appliquent, avant d'entrer, leurs mains à plat sur l'ardoise et cet attouchement a la même valeur que les ablutions. Il faut ajouter qu'ils font la plupart du temps ainsi leurs ablutions par paresse.
Si les Peul, qui vivent plus isolés, sont plus défiants et se gardent mieux, ont conservé leur Islam dans une pureté relative, il n'en va pas de même chez les Marka. La proximité des Bambara tend fâcheusement à altérer leur orthodoxie. On trouve des traces nombreuses de cette influence délétère, et sans entrer dans de multiples exemples, on en signalera deux : l'un tiré du monde animal et l'autre du monde végétal.
Dans tous les villages marka, de Ségou à Diafarabé, on croit que certains arbres, et notamment le palmier fourchu de Lybie et le jujubier s'\uvage, sont le séjour de prédilection des djinn.
A Sansanding, on élève avec soin une sorte de poulets sacrés, dont dépend la prospérité et même l'existence de la ville. Il est curieux de voir les marabouts développer cette thèse, à la porte même du sanctuaire de Moulay Abbassi, où ces familiers et hérétiques poulets viennent picorer.
Les Marka se font remarquer par une certaine vénération pour les tombeaux des saints; la chose n'est pas commune chez les Noirs. Ils visitent volontiers le tombeau du marabout qui leur a enseigné le Coran, ou qui leur a donné l'ouird. C'est surtout le vendredi que cette visite a lieu. Ils n'y font pas de lecture, mais récitent la prière classique que voici : « Salut sur vous, ô gens des maisons des musulmans et des musulmanes. Vous êtes nos prédé-
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cesseurs, et nous sommes vos suivants. Et nous, s'il plaît à Dieu, nous vous rejoindrons. »
Le tombeau, célèbre dans toute la région, est celui de Moulay Abbassi, de Sansanding.
Moulay Abbassi était originaire de l'oasis de Roggan (Touat). C'était, dit la tradition, un commerçant blanc, qui vint s'installer à Sansanding, au dix-huitième siècle, et y fit montre d'une grande piété et d'une charité inépuisable. Il prenait part à toutes les prières de la mosquée de son quartier, à côté des Noirs, ce qui est un fait des plus rares pour un musulman blanc. Aussi la mosquée a-t-elle gardé son nom. Comme il se disait chérif, on lui a conservé ce titre. Vers la fin de sa vie, il voulut revoir son pays natal et gagna le Touat. Il revint à Sansanding pour y mourir peu après. Il ne laissa pas d'enfants, mais son frère, qui était venu le rejoindre, eut un fils, qui alla par la suite s'établir à Oualata, où sa descendance vit encore. Le chef de cette famille est actuellement Sidati, qui vient quelquefois à Sansanding.
Moulay Abbassi a été enterré près de sa mosquée. Son tombeau, un coquet mausolée en banco, qu'ombragent trois magnifiques arbres: un palmier de Lybie, un jujubier sauvage et un doubalel, domine la plage du Niger, et les hautes eaux du fleuve viennent en baigner le pied. Il lui a été élevé, peu après sa mort, par ses fidèles. Un sarcophage de bois, fabriqué à Tombouctou et recouvert d'une housse multicolore de satin, renferme les restes du marabout, à la façon marocaine. Une lampe de beurre de karité est allumée tous les soirs ; et le vendredi, quand le sanctuaire est ouvert au public, un brûle-parfums exhale les odeurs indigènes les plus pénétrantes.
Moulay Abbassi a la réputation de faire rentrer en possession des objets volés. Il suffit de mettre quelques cauris sur son tombeau pour retrouver dans les trois jours l'objet disparu. Sinon le malfaiteur se trouve atteint de maux de