CHAPITRE IIÏ LES TOUCOULEURS
Les Toucouleurs ont perdu leur autorité avec la suprématie politique. Réduits à leur seule valeur personnelle, ils ne constituent plus qu'un noyau actif, travailleur et religieux, il est vrai, de 18.000 individus dans une grosse masse de Soninké, de Bambara et de Diawara. Ils sont à peu près tous situés au sud de Nioro, où Al-Hadj Omar les avait groupés pour tenir la route de Kayes. Leurs villes principales sont Nioro-Médina (ou Médina-Allahéri, du nom du captif d'Al-Hadj Omar qui la fonda) ; Gadiaba et Sambagoré. Ils constituent ethniquement trois groupes : Foutanké, Boundouké, et indépendants.
Administrativement on les a groupés en deux cantons : Foutanké-Boundouké (iS.gig âmes), et indépendants (2.065 âmes), mais avec un chef unique.
Ce chef est actuellement et par droit d'hérédité Ibrahima Malik, de la famille princière des Sissibé, du Boundou.
Le père, Malik Samba, fut un des fidèles d'Al-Hadj Omar. Il le suivit dans ses pérégrinations au Sahel et, sur son ordre, s'y fixa. Par la suite, alors qu'il habitait Diala, il se brouilla avec Ahmadou Chékou, qui fit marcher un détachement contre lui. Vaincu et fait prisonnier à Goupou (Bafoulabé), IV. i5
Malik fut interné à Gadiaba-Diallo et tous ses biens furent confisqués.
Archinard le délivra et le mita la tète des Boundoukétrès hésitants et déjà en fuite. Malik fut si heureux dans sa tâche d'apaisement que, peu de temps après, il fut mis officiellement à la tête des Toucouleurs Foutanké et Boundouké et des Peul Rangabé. Vers 1896, toutefois, le commandement des Peul lui fut enlevé. Il est mort en octobre 1904.
Son fils aîné, Ahmadou Malik, lui succéda, élu à l'unanimité par les notables. Depuis longtemps déjà, il remplissait les fonctions de chef de canton. Il rendit des services signalés et on le considéra comme un des rares chefs en qui on put avoir une confiance absolue.
A sa mort, en 1909, il fut remplacé par son frère Souleyman. Estimé de l'administration et de ses sujets, il est mort trop jeune pour avoir pu donner sa mesure (191 5).
Le troisième fils de Malik, Ibrahima Malik, lui a succédé à cette date. Né vers 1876, intelligent, dévoué, il est très aimé des Toucouleurs. On ne peut lui reprocher qu'un certain manque d'énergie. Il a été le premier à donner son jeune frère comme tirailleur en 1915. Il est, comme toute sa famille, tidiani, de l'obédience omari.
Les autres personnages notoires toucouleurs sont :
a) lia Si, chef du village de Birou et vaillant guerrier. Il a pris part à toutes les expéditions de Mountaqa contre le Séro, leDiafounou, le Kaarta. Il se rallia plus tard à Ahmadou Chékou. Il fit sa soumission après la prise de Nioro et a adopté de ce jour une attitude réservée, mais très tranquille. Ilest l'aîné des Sissibé et, à ce titre, jouit d'une grande considération. C'est un homme intelligent, rusé et qui a beaucoup vu et beaucoup retenu.
b) Mamadou Thiam, né à Goléré (Podor) vers 1862, fils d'Abdoulaye. Il est arrivé du Fouta vers 1882. Après avoir exercé pendant trente ans le métier de dioula à travers le Sahel et dans la vallée occidentale du Niger, il se rendit à
la Mecque en 191 1 et s'y fît confirmer le titre de Moqaddem des Tidianïa, qu'il avait déjà reçu en 1906 du Chérif Sidi Mohammed ben Abd Allah. Il n'en a guère acquis plus d'autorité religieuse : il a en effet peu d'envergure. En septembre 1912, au cours d'une enquête, on trouva dans sa case un revolver et ses munitions, ainsi qu'un fusil perfectionné, introduits sans autorisation. Il fut condamné à une amende de 5oo francs. Quelques marabouts se réunissent parfois chez lui pour faire de pieuses lectures. Il a épousé la fille du chef de Birou, gros village toucouleur, une petite nièce d'Al-Hadj Omar, et plusieurs femmes toucouleures de Ségou.
c) Mamadou Fodé Diallo, mi-torodo, mi-poullo, à Néma. Il est né à Tiouki dans le Farimaké (Issa-Bor) vers i865. Il a fait ses premières études dans le Macina et les a continuées à Nara chçz son oncle Abdoulaye Bakar Bari, puis chez les tolba maures Ahel Afa. Il vola alors de ses propres ailes et s'installa à Séguéla (Kayes) auprès d'Alfa Hamadi Diallo. Il resta vingt ans à Kolomina (i890-i909),et est venu enfin s'installer à Néma, où il a ouvert une école.
Il est le seul moqaddem qadri de la subdivision de Nioro et tient son titre de Modibbo Hamadou Diallo, de Goumbou.
Il exerce une influence très sensible chez lesToucouleurs et les Diav^ambé, encore que les premiers ne relèvent pas de son obédience. Il l'a mise à notre service, en 1915-1916, en facilitant les recrutements et en prêchant l'obéissance. Il a quatre femmes, toutes filles des notables des villages de Kayes-Nioro, ou il a séjourné.
d) Maki Ba et son frère Mamadou ould Babaould Ouali Ba, de Diokha. Ils relèvent de l'obédience de Cheikh Sidi, et sont à la fois maîtres d'école et dioula. Dans le même village, Tierno Oumar Diallo, dont l'école est fréquentée par une quinzaine d'élèves.
e) Dégroupement de Farandallah-Toucouleurs, un des
centres islamisés les plus importants, de ce peuple. Tous les notables y sont marabouts et peu ou prou maîtres d'école. Le plus notoire est Ahmadou Baba Ndiaye, né vers 1880 et maître d'école.
f) Ahmadou Mamadou Ndiaye né vers i856, imam et maître d'école de Dianvelli. Il a fait ses premières études dans le Fouta Toro et les a achevées à Timbo (Fouta-Diallon).
g) Le groupement de Nioro-Médina, dont les marabouts notoires sont : Tafsir Bokar Diallo, pouUo, disciple tidiani d'Ahmadou Chékou, almamy local; et Mamadou Mokhtar Tal, né vers 1860, tidiani, disciple de Cheikh Mokhtar, de Nioro.
h) Issaga Tierno Kane, maître le plus renommé de Gadiaga Kadiel. Il a une quinzaine d'élèves à son école.
i) Kindessé Ba, dit Tierno Moussa, chef de Gadiaba Diaba, et assesseur près le tribunal de cercle. Il est venu jeune dans le pays avec les bandes toucouleures. C'est un homme sympathique et dévoué qui a fait engager un de ses fils au recrutement de 19 16.
j) Mahmadou Mahmoudou Li, né vers 1880, le marabout en vedette de Nioro-Tougouni. Il a école de i5 à 20 élèves. Il relève de Chérif xMokhtar.
k) Et enfin et surtout Mourtada Tal^ un des rares fils survivants d'Al-Hadj Omar. Mourtada est né à Dinguiraye vers i85o. Sa mère, Diénaba, étant une femme haoussa, qui est morte récemment à Koniakary, où elle habitait. Son frère aîné, Ahmadou Chékou, le fit venir à Nioro, où il passa sa jeunesse et exerça, vers 1888, le commandement du Kéniarémé. Il s'enfuit vers Test après la prise de Nioro et habita Bandiagara de 1891 à 1910, auprès de ses frères, Ahmadou d'abord, Aguibou ensuite, et toujours confiné dans la mosquée. Il avait reçu en 1898, au lendemain de la prise de Bandiagara, le titre de moqaddem de la main d'Ahmadou Chékou. De 1900 à 1906, il vécut à Dienné. Il revint
dans le cercle de Nioro en 1906, et s'installa à Gourel- Bouyaré, village de Peul Toronké,à 18 kilomètres à l'ouest de Nioro, près de Sambagoré. Il en est sorti à plusieurs reprises, soit pour faire le pèlerinage à la Mecque en 191 1, soit pour aller faire le commerce de bœufs au Sénégal jusqu'à Dakar.
Il a trois femmes, filles toutes trois de notables toucouleurs et peul du cercle. Il en a de nombreux enfants.
Il a toujours fait preuve d'une attitude parfaitement correcte et même dévouée. Il a considérablement facilité les recrutements de 1915-1916 auprès des Toucouleurs et des Foulbé Toronké. Il jouit en effet auprès des uns et des autres d'une considérable influence, due à ses vertus privées, à sa naissance et à son titre de moqaddem, dérivé par Ahmadou Chékou de la tradition directe d'Al-Hadj Omar. Il jouit également d'une certaine considération auprès des Soninké locaux. Quand il voyage à l'intérieur, il est reçu avec de grands honneurs par les groupements toucouleurs ou tidianïa ouolof et mandingues. C'est au demeurant un vieillard fort sympathique.