‹ Études sur l'Islam et les tribus du Soudan (volume 2)Chapitre 71 sur 75 · IV · texte numérisé non relu

IV

jour Mahomet était monté sur un porc ; une caille sortit brusquement d'une touffe d'herbe et s'envola. Le porc eff'rayé se met à sauter et renverse Mahomet. Celui-ci lança alors une série de malédictions. Certains disant que c'est le porc qu'il a maudit, d'autres disant que c'est la caille, les deux ont été interdits. Cependant actuellement on a tendance à tuer et à manger la caille. L'âne ne sera pas non plus mangé, car il est parent du cochon. »

On trouve encore de nombreuse traces de fétichisme dans les croyances eschatologiques des indigènes. On s'en rendra compte par l'exposé ci-après, fait par un karamoko soninké de valeur, du jugement dernier et de la vie future.

« Un jour viendra où nous mourrons tous; il n'y aura plus un être vivant sur la terre. Puis, nous nous réveillerons au son de la trompette d'Israïl,ce sera le jour appelé « Sama Sigué ». Nous partirons tous vers l'est, vers la Mecque, en un endroit qui se nomme « Sama ». Nous serons tous sur une grande place. Durant notre vie, deux anges ont toujours marché à nos côtés, l'un à droite, l'autre à gauche. Ils savent tout ce que nous avons fait. Le jour du jugement, chacun tiendra à la main deux papiers. Sur l'un seront inscrites nos bonnes actions. Sur l'autre, les mauvaises. Allah et Mohammed seront présents mais invisible. Les anges sépareront alors les bons des mauvais. Autour de nous, les diables seront là, prêts à emmener les mauvaises gens. Nombreux seront ceux destinés à l'Enfer; aussi, Mohammed interviendra pour les moins coupables et ceux-ci pardonnes iront au Paradis. Le jour du jugement ne paraîtront pas les enfants âgés de moins de dix ans ; ils vont directement au Paradis. Ils viendront nous apporter de l'eau, car nous aurons très soif. Ceux qui irons au Paradis auront une vie délicieuse. Chacun possédera une belle case à argamace avec un lit en or et une chaise en or; nous aurons de beaux habits et des femmes comme nous n'en vîmes jamais « Haridiana khoro Yakharou ». Tous

LE SAHEL DE NIORO IjS

reviendront jeunes et ne craindront ni la vieillesse ni la maladie. Le moindre désir est tout de suite satisfait. L'eau y est blanche comme le lait et plus douce que le miel. Sur terre, le seul bien du Paradis que nous connaissions est l'eau. Celle qu'on y trouve est loin d'égaler celle de « Haridiana ». Dans l'Enfer, « Diahanaba » il n'y a que du feu, des serpents de feu, des scorpions de feu. Le feu que nous connaissons sur la terre est celui de l'Enfer, lavé sept fois. L'Enfer est une grande maison sans toit. Quand on arrivera pour y rentrer, les grands fétichistes se révolteront. Les diables leur mettront des chaînes au cou, mais ils ne pourront pas les entraîner, car ils sont très forts. Allah changera le feu en lait et les fétichistes trompés rentreront. Le feu reprendra aussitôt. Ce sera affreux, on y est brûlé de tous côtés ; on y respire de très mauvaises odeurs.

« Pour ceux qui n'ont pas commis trop de fautes existe un deuxième lieu d'expiation, plus doux que l'Enfer, appelé « fossé Massé ». On y trouve ce que l'on veut, comme dans le Paradis, mais c'est de qualité bien inférieure. Les lits seront en fer, le couscous sera moins bon et les femmes moins belles. Parfois, Mohammed ira trouver Allah pour qu'il permette à quelques habitants du « fossé Massé» l'accès du Paradis. Ils iront alors au Paradis. Mais ils sentent mauvais, ils ont des traces de brûlures et nul ne veut les voir. Aussi, lassés, ils demandent à retourner au Purgatoire. Mohammed interviendra encore, et enfin ils seront comme tous les heureux du Paradis. »

La vie tout entière de l'individu est soumise à un 'ensemble de rites, où il est parfois malaisé de distinguer l'action de l'Islam de l'influence du fétichisme coutumier. Au moment de la naissance, on appelle ouvertement le marabout pour ses amulettes, mais secrètement le médecin de sorcier par ses charmes et incantations. Au surplus, c'est autant contre les djinns islamiques que contre le

« Foutourou miligué », oiseau maléfîcient, qui « par les grandes plumes supplémentaires qu'il porte de chaque côté, paraît avoir quatre ailes ».

L'excision des filles est pratiquée quelques jours après la naissance, lors de la collation du nom ; mais en cas de décès successifs d'enfants, ces opérations ne sont pratiquées qu'à l'âge de dix ans. Chezles Soubou, Fexcision n'est pratiquée que peu de temps avant le mariage.

La collation du nom s'accompagne, en présence du marabout qui fait la geste islamique, de multiples rites coutumiers et animistes.

La circoncision est pratiquée entre i3 et 17 ans.

La fréquence des adultères, du pardon du mari et de la reprise de la vie conjugale relève de la coutume noire. Les cérémonies du décès et des funérailles sont au contraire, à peu de chose près, empruntées à Tlslam.

Le rôle de l'oncle, et spécialement de l'oncle maternel, s'est conservé très important; et il faut y voir sans doute une survivance antique de sociétés, qui furent jadis matriarcales. Aux jours de grandes fêtes, islamiques ou non, les enfants doivent de toute nécessité aller saluer leurs oncles. C'est encore à l'oncle qu'il appartient de conclure avec le père du fiancé le contrat de mariage, de faire venir le marabout qui prononcera le « Foutou Katié » ou prière rituelle, de faire exécuter les feux de salve qui annonceront au public la célébration officielle du mariage.

Le passé se fait également sentir dans les pratiques du mariage. Certains clans pratiquent l'exogamie, tels les Niakhaté, les Koïta, les Kanté. Les clans maraboutiques épousent bien les filles des clans guerriers, mais n'admettent pas la réciprocité, même quand chez les guerriers ont fait le salam. Cette pratique est évidemment issue de l'Islam et remonte à plusieurs siècles.

Les pères de famille déplorent la suppression des châtiinents corporels. Les jeunes gens se révoltent et fuient la

case paternelle. Les jeunes femmes s'échappent indisciplinées de la case conjugale. Jadis, sous une domination mieux adaptée que la nôtre aux usages locaux, le père de famille pouvait, corde ou bâton en main, faire tout rentrer dans l'ordre.

Le « tana » compte parmi les pratiques les plus vivaces du passé. La plupart des islamisés du cercle conservent leur antique tana, encore que les plus éclairés de leurs marabouts s'évertuent à leur faire comprendre que ces croyances et pratiques sont contraires à l'esprit de la loi coranique. Il est plus prudent en somme de ménager les deux puissances : celle du passé et celle du présent.

Le tana des Kagoro (clans Fofana, Détéba, Kamissokho^ Kamara, Magassa, Dansoko) est la gueule-tapée (Khané) en reconnaissance d'un service rendu par cet animal à l'ancêtre des kagoro, Makhan Kamara. Voici comment :

Tous les Kagoro descendent d'un Esprit de l'eau nommé Fada Doumbé et de Makhan Kamara, qui tous deux épousèrent la même femme. Elle eut trente enfants : quinze garçons et quinze filles. Ils se partagèrent leurs enfants, Makhan devait prendre ceux qui étaient noirs et Fada Doumbé ceux au teint plus clair. La veille du partage, pendant la nuit, Fada Doumbé teignit tous les enfants en rouge. Makhan ne se laissa pas prendre à ce subterfuge, fît laver les enfants et prit ceux qui lui revenaient, d'après la convention conclue la veille. Il se sépara de Fada Doumbé qui partit on ne sait où, mais ne retourna pas avec les Esprits de l'eau.

Quant à Makhan Kamara, il partit en colonne. Il n.e trouvait pas d'eau et allait mourir de soif. Il se mit avec ses gens à l'ombre d'un grand arbre. Brusquement des gouttelettes d'eau tombèrent d'en haut. Ils levèrent la tête et aperçurent une gueule-tapée, qui, de sa queue, faisait tomber l'eau massée dans le tronc de l'arbre. On grimpe

dans Tarbre et la troupe se désaltère. La gueule-tapée s'enfuit. C'est à partir de ce jour qu'elle devint le « tana » des Kagoro.

Les Diawambé ont le même tana.

Les Diawara ont pour tana la chèvre tachée de blanc, rouge et noir, et le merle métallique.

Quelques Peul ont la perdrix, etc.

Les Diawara musulmans s'interdisent toute relation avec la famille des Sakho, dont les membres ne peuvent entrer chez les premiers qu'à la suite du décès du chef de case, qu'ils sont chargés de laver. Les Diawara prêtent même serment de la façon suivante : « Qu'un Sakho entre dans ma case, si je ne dis pas la vérité. »

On trouve enfin des traces certaines de totémisme chez les Bambara Massassi. En effet, ils se croient un lien de parenté avec les « Koulé » du Cercle de Ségou. Les Koulé sont des artisans en bois, qui fabriquent des pirogues, des arçons de selle, des calebasses, etc. Il y a très longtemps, les Massassi habitaient avec les Koulé au village de Kouîiando (Ségou). Un Massassi et un Koulé se rendirent, un jour dans la brousse, le premier pour chercher du bois, le second du miel. Celui-ci mangea tant de miel qu'il fut indisposé et dut en rejeter une partie. Le Massassi, en rentrant, trouva le miel, se mit en devoir de le manger, et dès son retour au village raconta sa bonne aubaine. Le Koulé lui dit alors : <<Tu as mangé ce que mon estomac n'avait pu digérer. »

Cetteaventure a entraîné certaines conséquences : d'abord des rites négatifs ; en effet depuis cette époque les Massassi n'ont plus de rapport avec eux, ni relations d'affaires, ni unions ; ensuite des rites positifs : un Massassi prêtant serment pourra adopter la formule suivante : « Si je ne dis pas la vérité, que je mange la nourriture des Koulés. » Enfin, une réglementation matrimoniale : Texogamie ; un Massassi ne peut se marier qu'avec une femme appartenant à

une autre race. Ces croyances ne paraissent pas donner lieu à des cérémonies idolâtriques.

La consultation du sort, la divination, l'astrologie, l'utilisation des forces latentes, chères aux primitifs, et même aux civilisés, s'entremêlent de pratiques fétichistes et de recettes islamiques. Toutes les pratiques maraboutiques sont en honneur, et on les cueille dans les ouvrages classiques arabes sur la magie qu'on serait tenté de dire orthodoxe. A côté de ces procédés, en quelque sorte religieux, on a gardé les antiques croyances. Gomme au temps de Mungo-Park, qui avait cédé trop aimablement ses cheveux à un vieux Poullo et s'aperçut qu'on lui avait déjà dégarni tout un côté de la tête, les cheveux de blancs sont des instruments prestigieux de bénédiction et d'accaparement de force.

C'est encore Mungo-Park qui raconte l'aventure suivante, simple consultation du sort de son guide diawara sur le voyage qu'ils entreprenaient : « Quand nous fûmes arrivés à l'endroit le plus sombre et le plus solitaire du premier bois, le Johar nous fît signe d'arrêter, en prenant un bambou creux qu'il portait suspendu à son cou, comme une amulette, il siffla trois fois de toutes ses forces. J'avoue que la peur me saisit. Je crus que c'était un signal pour avertir ses camarades de venir sur nous. Mais il me rassura en me disant qu'il n'avait d'autre intention que de savoir quel serait le succès de notre voyage. Alors, il descend de eheval, pose sa lance en travers du chemin, marmotte quelques prières, siffle encore trois fois, puis ayant prêté l'oreille quelque temps, comme pour recevoir une réponse, il me dit que nous pouvions continuer, sans crainte d'aucun danger. »

Comme presque partout en pays noir, c'est à certaines familles spécialisées qu'il appartient d'appeler les pluies et, à cette intention, de pratiquer les rites voulus, qu'elles sont

seules d'ailleurs à connaître. Chez les Soninké, ce sont les Sokhona et Tounkara, qui ont ce privilège ou cette charge.

Les sacrifices propitiatoires sont monnaie courante ici. Dans plusieurs villages du Diafounou et du Guidiouméy notamment à Dioukoulané, pourtant foyer d'Islam, les gens d'une famille ou d'un clan se réunissent périodiquement en un grand festin où chacun a apporté trois poignées de mil. On a mélangé le tout et fait un « tau » collectif et anonyme. Un poulet y est ajouté. Quant tout le monde a mangé, on enterre en grande pompe les os du poulet au milieu du carré. Puis on fait des ablutions avec l'eau de la calebasse utilisée pour le repas.

Dans beaucoup de villages, il est d'usage de sacrifier chaque année un bœuf blanc pour attirer les bénédictions célestes sur les récoltes.

Les pratiques bambara du dassiri, ou arbre sacré ; du boii ou queue de vache fétiche ; du soussou ou sacrifices propitiatoires aux morts, continuent à coexister en certains villages, conjointement aux pratiques musulmanes. Chose plus grave, elles se sont étendues à plusieurs groupements diawara et soninké. de première couche. Il y a là un empiétement manifeste du fétichisme sur l'Islam.

L'antique et constante coutume qui fait des plus anciennes familles du pays les véritables propriétaires du sol, par suite de leur accord avec les génies locaux, se retrouve ici comme presque partout ailleurs en pays noir. Dans le Guidioumé par exemple, la terre appartient aux quatre clans Diani, Diagouraga, Bagaga et Soukhouna, qui les premiers occupèrent le pays. Les nouveaux arrivants ne purent cultiver qu'après en avoir reçu l'autorisation des maîtres du sol et sans charge d'ailleurs. L'usage s'est partout établi et conservé qu'au moment des semences, chaque cultivateur donne une petite calebasse de mil

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« Tipan kholi » aux représentants des quatre familles précitées. On sait que rien n'oblige à faire ce don, mais on croit que par suite des relations intimes de ces familles avec les génies du lieu, il est bon de ne pas se les aliéner. En cas de vacance, la terre revient à l'un des quatre clans, propriétaires éminents.

Il en est de même dans le Diafounou, où ce droit de propriété est exercé par les Doukouré ; mais ici, ils se sont imposés par la force et se sont incorporé les premiers occupants.

Les associations sociales ou socialo-religieuses (il n'y en a pas de religieuses proprement dites) constituent Ici une institution des plus intéressantes ; il n'en existe guère qu'au village de Nioro ou tout au moins c'est là seulement qu'elles ont pu être remarquées. Elles ont pour but de grouper les jeunes gens ou les jeunes filles qui ont été circoncis ou excisées le même jour, ceux qui exercent une profession analogue ou bien encore ceux qui sont sensiblement du même âge.

Ces associations comprennent un président, un viceprésident, un juge, un trésorier, et un héraut, qui peut remplir également les fonctions de juge. Elles possèdent une caisse alimentée par une cotisation mensuelle, dont les produits sont destinés à secourir ceux qui sont dans le besoin, à fêter des événements heureux; mariages, naissances; enfin et surtout à organiser un grand festin, les jours de fête, clôture de Ramadan et Tabaski.

Enfin ces associations ont pour but de resserrer les liens d'amitié, qui unissent les membres, et d'éviter ainsi les querelles qui peuvent toujours se produire, par exemple si l'un des membres poursuit de sesassuidités la femme d'un de ses camarades. Le président provoque une réunion et adresse d'amers reproches au délinquant, qui le plus souvent renonce aussitôt à ses intentions.

A Nioro, il existe plusieurs de ces associations, connues sous le nom de « moUémou » ou « Foddé » chez les Peul.

Les réunions ne sont pas fixes et ont lieu sur la convocation du président, transmise par le héraut.

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