‹ Études sur l'Islam et les tribus du SoudanChapitre 18 sur 67 · II · texte numérisé non relu

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mot, le maître qui ne peut pas laisser les enfants perpétuellement dans la rue, où ils gênent la circulation, ou dans la cour extérieure, où ils gênent le service de la maison et sont distraits, les tient dans la première pièce, ou antichambre-salon, almousouar , comme on dit par emprunt à la langue nia.roca.ine (mec houar)^ ou encore bolon. Chaque enfant a sa planchette qu'il lave, quand il sait sa leçon, et frotte ensuite avec de l'eau argileuse et savonneuse pour donner naissance à la surface blanche qui permettra une nouvelle page d'écriture. L'encre est faite sur place par des mélanges de noir de fumée, de poudre de charbon, de graines colorantes et de morceaux de fer qu'on fait bouillir dans l'eau. Les élèves la préparent eux-mêmes. On y met souvent de la gomme pour la lier, surtout quand on veut écrire sur du papier. Les calâmes proviennent des tiges de roseaux, de graminées ou de bourgou des marigots voisins. Peu de livres ; le livre, malgré son actuel bon marché, est toujours considéré comme un objet de luxe. En tout cas, les enfants n'en font pas usage. Le papier venait jadis de l'Afrique du Nord : marque boundaqi, c'est-à-dire vénitienne, par les commerçants radamésiens ; marque chatbi, c'est-à-dire de Jativa (Espagne) par les commerçants marocains; marque hariri ou razali par les caravanes diverses. On le polissait avec une côte de lion ou avec un cauri. Aujourd'hui on n'use plus que du papier écolier, très fort, que^ vendent les maisons de commerce françaises.

Les maîtres d'école {alfa) se recrutent généralement sur place et sont donc de la même origine ethnique que leurs élèves. Ceux-ci tiennent également à cette communauté de race.

Garçons et filles fréquentent l'école coranique jusqu'à l'âge de huit à dix ans. Les filles se retirent dès qu'elles savent la fatiha et le mécanisme de la prière ; les garçons continuent quelque temps encore, alors qu'ils sont déjà

en apprentissage. Dans les villages mixtes, il y a toujours plusieurs écoles, et les enfants vont à l'école du maître de leur race et de leur langue.

L'école est gratuite en principe, et un maître qui afficherait trop bruyamment des prétentions à un salaire serait déconsidéré ; en réalité, les élèves {tiraïdyé, id est « les fils de l'écriture») doivent rémunérer leur professeur: ils apportent chaque jour, en venant à l'école, 2 cauris, et le mercredi 10 cauris. A Goundam et dans certains villages agricoles, l'enfant apporte le mercredi un kilo de mil, et quand il a fini une sourate, une calebasse de mil ou de riz. Le jour d'une grande fête religieuse, on lui donne 100, 5oo ou i.ooo cauris, ou un pagne. A chaque quart du Coran, on égorge une bête et on prépare des calebasses de nourriture, dont le maître reçoit la première part et auquel participent la famille de l'enfant et ses condisciples. Le maître reçoit encore un boubou ou un pagne. A la fin du Coran on lui donne d'un à cinq bœufs, ou un chameau, ou un captif ou sa valeur.

Les vacances scolaires sont nombreuses. Il y a le congé hebdomadaire, qui va du mercredi midi au vendredi midi. Il y a les vacances prévues pour les fêtes religieuses : le 9 et le 10 Moharrem pour l'Achoura ou fête de l'an ; les 8 jours (du II au 18) de Mouloud, pour la naissance du Prophète; les 26 et 27 Redjeb pour l'ascension du Prophète; les 14 et i5 Chaban, pour le décret divin des naissances et des décès, les quatre derniers jours du Ramadan et les six premiers de Choual pour la fête de la rupture du jeûne ; les dix jours de Dzoul-Hijja (du 7 au 16) pour la fête des sacrifices. Il y a enfin les imprévus dus à des contingences familiales, commerciales, agricoles, pastorales, nautiques. Quand un élève a fini le Coran, un congé est donné à la classe du mercredi soir au dimanche soir.

La vie matérielle de l'écolier est assurée par sa famille quand il vit chez elle, ou par son maître ou son corres-

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pondant, quand il suit des cours hors de son village natal. L'usage de la quête des aliments est également répandu ici, et hors les heures de classe, et particulièrement le soir, on voit les tiraïdyé se répandre dans les rues de la ville, souvent pauvrement vêtus ou roulés dans une couverture et demander leur pitance du dîner. Cet usage n'a rien de déshonorant et ne doit pas être combattu sous prétexte de lutte contre la mendicité. D'abord la chose est très discrète et personne n'est forcé de donner, ni disqualifié pour ne pas donner. Ensuite cette vieille coutume est si en honneur et rentre si bien dans les privilèges des écoliers, que les enfants des familles riches elles-mêmes s'y adonnent et quêtent avec joie une nourriture, dont ils n'ont pas besoin, mais qu'ils partageront avec leurs camarades moins fortunés. Il n'y a donc pas mendicité.

Aucun examen ne vient sanctionner ou consacrer les progrès en cours ou en fin d'études. L'élève récite simplement à son maître les versets inscrits sur sa planchette, quand il les sait par cœur. Quand il recommence à écrire le Coran, il doit en réciter devant son maîtres quelques sections (hi^b). Les recensements accusent aujourd'hui, dans le cercle de Tombouctou, 60 écoles coraniques et 600 élèves; dans le Goundam, i5o écoles et 6 à 700 élèves environ.

Tombouctou-ville a une quinzaine d'écoles primaires et 3oo élèves environ. Cet enseignement aurait bien déchu, si Ton en croit le Fettach. « Les écoles de Tombouctou où l'on enseigne aux jeunes garçons à lire le Coran étaient au nombre de i5o ou de 180. Les élèves apportaient au maître, le mercredi, les uns 5 cauris et les autres 10 cauris, selon la coutume du lieu, « dite des mercredis », et le professeur arriva à avoir ainsi 1.275 cauris ». Le même narrateur ajoutait : « Mes regards se sont arrêtés sur les planchettes scolaires dispersées dans la cour de la maison ; j'en ai compté 128, et il m'a paru que la totalité du Coran était contenue sur ces planchettes. »

« Les merveilles et les splendeurs de Tombouctou », pour parler comme l'auteur du Fettach, ne sont plus aussi brillantes. La plus réputée des écoles coraniques, celle de Baba Santao, ne comprend, on l'a vu, que 76 élèves et le nombre total de ces écoles est à peine du dixième, mais on peut encore trouver sur les planchettes d'une « tirahu», sinon « la totalité » du Coran, au moins des passages de toutes les sourates; et bon an mal an, la totalité du Livre arrive bien à passer sur certaines planchettes. A en croire les vieillards — mais leurs doléances sont partout les mêmes en pays noirs — il y aurait relâchement de la foi et de l'étude. Il est en tout cas certain que la grande famine de 1914, en provoquant la mort de plusieurs maîtres et élèves et en amenant la dispersion générale de la plupart des tiraïdyé, a désorganisé, jusqu'à un certain point, l'enseignement coranique à Tombouctou. Beaucoup de maîtres n'enseignent plus que leurs propres enfants et ne peuvent donc plus être comptés comme tenant une école publique. 11 faudra un certain temps avant que le fonctionnement normal reprennent.

A l'école coranique (tirahu Coran) fait suite l'école supérieure {tirahu Kitab ou alem). Cet enseignement supérieur de Tombouctou a été célébré au cours des siècles, et l'on s'est habitué à considérer cette ville comme le siège d'une puissante université. Tout est relatif.

Dans l'ignorance des pays noirs, Tombouctou, principale ville de la région, visitée constamment par des Cheikhs et commerçants instruits du Nord de l'Afrique, par des marabouts sahariens toujours zélés et souvent grands lettrés, a vécu dans une certaine ambiance de sciences et de cultures islamiques qui ont frappé les imaginations. Il s'est constitué une classe d'alfa, gens enrichis dans le commerce qui pouvaient se consacrer à l'étude et faire donner à leurs enfants une forte instruction. Tout homme instruit

est ici nécessairement voué à l'enseignement. C'est dans le quartier de Sankoré que vivaient principalement ces professeurs, et c'est pour cela qu'on a chanté « l'université de Sankoré ». En réalité, la mosquée n'y était pour rien et il n'y avait là rien d'un Al-Azhar, d'une mosquée Zeitounïa ou d'un Qaraouïn. Il n'y avait qu'une juxtaposition de professeurs vivant dans le même quartier et donnant, chacun chez lui, le cours de sa ou plutôt de ses spécialités. D'une année à l'autre, d'ailleurs, le cours changeait, et tel qui professait aujourd'hui le droit, donnait, l'année suivante, renseignement de la thélogie, de la grammaire ou de la logique. C'est ce qui se passe encore aujourd'hui, et l'on pourra citer, parmi les professeurs réputés, Al-Imam Soyouthi, Sidi Ahmed Baber, utilisés tous deux à la médersa, le cadi Ahmed Baba, l'ex-cadi Ahmed ould San Cherfi, Baba Santao, etc.

Quant aux méthodes pédagogiques, elles ont été et sont toujours moyenâgeuses. On n'a nullement suivi sur ce chapitre les transformations modernes, qui se sont fait sentir dans les universités islamiques de l'Afrique du Nord citées plus haut.

Les élèves étudient indifféremment, sans ordre et sans méthode, des ouvrages de droit, de théologie ou de grammaire, et ce n'est que très rarementqu'ils reçoivent un enseignement collectif. Professeurs et étudiants n'ont d'ailleurs que du. mépris pour les méthodes rationnelles et tous n'ont qu'un but : emmagasiner ou faire emmagasiner la vraie science. « C'est ainsi que nous avons appris », répondit Al-Imam Soyouthi lui-même à quelqu'un qui lui faisait remarquer les inconvénients de sa méthode, et dans le même temps, au cours d'un grand palabre, tous les marabouts insistaient pour que les ouvrages de théologie, comme celui de Senoussi, fussent étudiés par leurs enfants avant tous les autres livres, immédiatement après le Coran. Analogue à nos catéchismes, le petit livre de Senoussi est

appris par cœur après une brève explication en langue songaï et quelques éclaircissements en arabe, et qu'il s'agisse de droit, de théologie ou de grammaire, la plupart des ouvrages que l'élève étudiera, surtout s'ils sont en vers, seront, comme le Coran, l'objet d'un long et inutile exercice de mémoire. Le précis de Khalil, quoique en prose, est lui-même parfois appris par cœur, sans doute à cause de son extrême concision.

L'enseignement commence tout de suite après le Coran, parQortobi, Lakhdari etla Rissala. On fait en même temps un peu de théologie : Bourhan, Sanoussi, Souleyini ; pour l'exégèse, Kha^in, les Djelaleïn; pour les traditions, les divers Çahih ; pour le droit : le Mouatta d'Ibn Malik, la Modawu>ana, la Tohfat, le précis de Khalil, et des ouvrages locaux; pour la grammaire: Al-Djarroumiya, VAlfiya^ la Mo//za/, et des ouvrages locaux, etc. On pourra trouver dans le Faieh ach-Chakour la liste de ces innombrables ouvrages étudiés et enseignés pendant six siècles, à l'ombre de Sankoré, et dont les uns après les autres apparaissent aujourd'hui, au gré du professeur.

Les livres n'ont jamais manqué à Tombouctou. Au temps où l'imprimerie n'était pas encore répandue, les commerçants du Nord faisaient déjà le trafic des ouvrages manuscrits. Léon l'Africain, qui vit Tombouctou vers iSoy, disait : « On apporte dans cette cité des livres écrits à la main, qui viennent de Barbarie, lesquels se vendent si fort bien, tellement qu'on en retire plus grand profit que de quelque autre marchandise qu'on sache vendre. » Le même engoûment subsiste, et les marchands marocains et tripolitains vendent, à quatre siècles d'intervalle, les mêmes ouvrages aujourd'hui imprimés.

Les étudiants, outre le contingent fourni parla ville même, sont issus des diverses régions de la boucle. Il y a pourtant deux éléments qui prédominent : l'élément songaï, qui

vient de la zone iacustre de l'amont et du pays de Bamba et de Gao ; Télément peul, qui provient des cantons de Goundam et de l'Issa-Ber. Ils vivent en principe au régime de l'internat chez leurs maîtres ou leurs correspondants, mais vont, comme leurs camarades plus jeunes, tous les soirs, à la quête des aliments, en chantant dans les rues des poèmes en l'honneur du Prophète et en criant : Al-gharib , yerkoy ^aAoj^/ c'est-à-dire : « Un étudiant étranger, ami de Dieu»,

Il est certain que la création de la médersa et sa réussite patente ont porté un coup sensible à l'enseignement supérieur libre. La majeure partie des jeunes gens de la ville va maintenant à la médersa. Ceux de l'intérieur suivront quand elle fera un peu de réclame.

Cette ambiance lettrée de Tombouctou a provoqué jadis i'éclosion de nombreux ouvrages : la plupart ne sont pas intéressants, n'étant que des commentaires échevelés des sciences religieuses; mais, parmi ce fatras ont paru quelques ouvrages remarquables, grâce auxquels il nous est permis de reconstituer l'histoire du Soudan. Ce sera l'honneur des lettrés de Tombouctou que d'avoir, par leur diligence, sauvé leur cité et toute la boucle du Niger des ténèbres de l'oubli.

On cilera parmi ces ouvrages : le Tarikh es- Soudan (Histoire du Soudan), par Abd Er-Rahman Saadi, texte édité par O. Houdas avec la collaboration de E. Benoît ; traduction française par O. Houdas (i);

Le Ted-^kiret en-nisyan fi akhbar mo.louk es-Soudan (Le Livre qui rappelle de l'oubli les faits des souverains soudanais), édité et traduit par O. Houdas (2) ;

Le Tarikh el-Fettach (Histoire du chercheur), par Mahmoud Kati, édité et traduit par O. Houdas et M. Delàfosse (3) ;

Le Tekmilat ad-dibadj, par le cadi Ahmed Baba de Tombouctou. Des extraits ont été traduits par Cherbonneau;

(i-3) Paris, Leroux.

Le Fateh ach-Chakour (l'Ouverture des esprits par Dieu libéral sur la connaissance des notables lettrés du Takrour), par Taleb Mohammed ben Abou Bekr, le Bartelïi, édité et traduit (en cours d'impression) par MM. Delafosse et Paul Marty ;

Le Dorer al-hissân fi akhbâr bâd molouh as-Soudan (les Belles Perles de l'histoire de quelques rois soudanais), par Baba Gouro ben Al-Hadj Mohammed ben Al-Hadj Lamin Gânou, ouvrage non encore découvert à ce jour.

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