V. — La médersa
La médersa de Tombouctou est l'œuvre personnelle du gouverneur Clozel. Frappé, dès la première année de sa prise de commandement (igo8), de l'intérêt qu'il y aurait à canalisera notre profit l'influence très vive que les alfa de Tombouctou exercent sur leurs compatriotes et sur les populations voisines, il songea immédiatement à les faire collaborer à son œuvre politique.
La médersa de Dienné fonctionnait alors; son recrutement était insuffisant et défectueux. Il parut tout d'abord qu'on pourrait le renforcer et l'améliorer en l'étendant à la région de Tombouctou. On tenta donc diverses démarches auprès des parents des élèves de l'école régionale de cette ville pour les décider à nous confier un certain nombre de ces élèves, les plus aptes à suivre les cours de la médersa. Mais toutes ces démarches, qu'elles émanassent du commandant du cercle, des inspecteurs de renseignement et du gouverneur lui-même, restèrent sans résultats.
Les habitants de Tombouctou conservent une fierté légitime de leur université musulmane, qu'ils considèrent à juste titre, tant par son ancienneté et par son rayonnement intellectuel et moral que par la valeur et le prestige de ses professeurs passés et présents, comme la première de
go ETUDES SUR L ISLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN
l'Afrique centrale. Convaincus de la supériorité de l'enseignement donné par leurs marabouts et de la suprématie intellectuelle de Tombouctou, ils refusèrent d'envoyer leurs enfants à Dienné.
Il fallait changer son fusil d'épaule et reconnaître qu'il était non seulement d'une haute convenance politique de ne pas heurter pluslongtemps des sentiments aussi respectables, mais que notre intérêt véritable nous commandait de ménager l'amour-propre des habitants et professeurs de Tombouctou. Il convenait de chercher à apprivoiser sur place les alfa, à contrôler leur propre enseignement, à le diriger d'une touche très légère vers une conception plus moderne de la civilisation et de l'idée religieuse elle-même, et par là même de ménager une part à l'instruction française dans la formation de leurs jeunes élèves. La tâche était délicate, mais grandement facilitée par l'excellent esprit, déjà signalé, des ouléma du crû.
Le gouverneur Clozel y procédaavec infiniment de doigté. Il ne créa pas d'organe nouveau, susceptible d'être jalousé, craint, haï ou d'éveiller des méfiances. Il prit l'enseignement islamique tel qu'il était donné à Tombouctou et l'officialisa en quelque sorte. Il nomma un instituteur indigène algérien pour faire des petits cours de français aux enfants de la ville, et demanda À deux des professeurs les plus réputés de faire à ces enfants, à certaines heures de leur choix, des cours de théologie, de droit et de grammaire. C'était en somme leur demander de continuer ce qu'ils faisaient, c'était les prier de vouloir bien recevoir une rétribution mensuelle de l'administration pour continuer à exercer leur pieux magistère. Le procédé réussit parfaitement. Les professeurs acceptèrent ces propositions inofifensives. Ils amenèrent leurs propres élèves. Par un beau coup double, les professeurs et les étudiants de Tombouctou étaient conquis.
Les deux enseignements se juxtaposèrent et marchèrent
fort bien de concert. Peu à peu l'instituteur algérien prit un certain ascendant moral de par sa supériorité de méthode sur ses confrères locaux. Il exerça une sorte de contrôle sur leur enseignement, leur suggéra des cours spéciaux et mieux adaptés et des idées et une technique nouvelle, devint leur conseiller pédagogique et l'administrateur de la nouvelle institution.
Tout le monde y trouve son compte, et la médersaest devenue tout de suite un établissement des plus florissants. En igii, on a pu y introduire un peu plus d'ordre et de logique. Les élèves ont été groupés dans un local convenable, les cours régularisés, une certaine méthode, bien rudimentaire encore, apportée dans les programmes, et un directeur français mis à la tête de l'établissement. Ce directeur dont le choix si heureux est un nouveau gage de succès, M. Dupuis (Yakouba), est le pivot de cet organisme délicat. La médersa constitue désormais un puissant et inoffensif instrument de pénétration pacifique et d'entreprise française dans un milieu qui était resté réfractaire jusqu'ici à tout rayonnement européen.
Un arrêté gubernatorial du 29 janvier 1914 est venu assurer le prestige et la bonne marche de l'institution en créant, à côté du conseil d'administration de l'école, composé du directeur et de tous les professeurs, un conseil de perfectionnement Composé du commandant de cercle, de l'adjoint au commandant de la région et du cadi de Tombouctou.
Ces données générales exposées, il convient de passer en revue l'installation, les professeurs, les élèves et l'enseignement de la médersa.
A la suite de l'effondrement du bâtiment provisoire qu'elle occupait près de la mosquée de Sidi Yahia, la médersa a été installée depuis trois ans dans l'ancien dispensaire. Ce bâtiment comprend deux chambres, entourées d'une large
g2 ETUDES SUR L ISLAM ET LES TRIBUS DU SOUDAN
galerie, ce qui est tout à fait insuffisant; il est d'ailleurs en fort mauvais état et menace ruine. Aussi, au début de 1917, un crédit de i5.ooo francs a été affecté à la construction d'un immeuble bien adaptéàsa destination. L'emplacement est encore l'objet de discussions : sera-ce le lieu où s'élevait l'ancienne médersa ? sera-ce un point nouveau sur le flanc nord delà ville, à côté de l'Oussourou, ou il y aurait plus de place, plus de lumière, plus de jeu? Les avis sont partagés. De toutes façons, l'immeuble sera bâti sur le modèle coquet et pratique de l'Oussourou avec certaines modifications et adaptations.
Le matériel est fort rudimentaire, mais peut suffire, à condition d'être entretenu et renouvelé. Les nattes sont tirées de la fabrication locale, les bancs et tables ont été faits sur place, ils sont quelquefois trop petits pour les grands étudiants qui fréquentent la médersa.
Quant aux livres, ouvrages de bibliothèque et fournitures scolaires, ils sont en très petit nombre. Des abonnements aux principales revues des idées et du monde musulmans sont servis à la médersa.
Les professeurs sont actuellement au nombre de cinq : M. l'adjoint des' Affaires indigènes, Dupuis (Yakouba), installé à Tombouctbu depuis vingt ans, auteur d'ouvrages du plus haut mérite sur la langue et l'ethnographie songaï, et qui est l'Européen qui connaît le mieux les peuples noirs de la boucle du Niger, directeur de l'école et professeur du cours supérieur de français;
L'imam Soyouthi, professeur de grammaire, de langue et littérature arabes, et de prosodie et métrique ;
Sidi Ahmed ould Baber, professeur de grammaire, de littérature arabe et de droit musulman.
On a donné plus haut les notices concernant ces deux Cheikhs:
Bou Hamouda, Algérien, ancien moderres de la mosquée
LA RÉGION DE TOMBOUCTOU qB
de Cherchell, professeur de langue française et de calcul;
Malik Bokoum, surveillant, moniteur occasionnel des premiers éléments de langage.
Un instituteur du cadre indigène sera prochainement affecté au cours de français, actuellement professé par le mouderres algérien Ben Hamouda, dont ce n'est pas la spécialité. Celui-ci prendra alors les cours profanes de langue et littérature arabes, et les deux professeurs locaux seront chargés uniquement des cours sacrés, qui conviennent mieux à leur état et à leur caractère.
Le recrutement des élèves^ un peu hâtif, s'effectua d'abord dans des conditions défectueuses. On fit suivre le cours d'arabe par un nombre assez élevé d'enfants de l'école régionale, et la médersa se trouva constituée et fonctionnant jdu jour au lendemain. Mais il était à prévoir que ces enfants, qui appartenaient aux meilleures familles de la ville, quitteraient la médersa avant la fin de leurs études, et que, s'ils les continuaient, ils ne pourraient que difficilement jouer un rôle en notre faveur et remplir avec toutes les garanties exigibles les fonctions judiciaires ou administratives qu'on pouvait leur conférer.
Peu à peu le recrutement s'est opéré par sa seule vertu et amélioré. Ahmed Baber a fourni lui-même dix élèves de sa clientèle scolaire: l'imam Souvouthi en a amené six des siens. D'autres sont venus d'eux-mêmes. Là médersa de Dienné, qu'on fermait en 19 lo, envoyait plusieurs de ses étudiants qui tenaient à achever leurs études. Il y avait, en 191 1, une aftluence de 62 élèves, et on put opérer une certaine élimination. Bref, depuis trois ans, il y a eu en permanence 3o à 35 élèves, et ce chiffre pourra doubler à la suite de la propagande que le commandant de la région de Tombouctou et la médersa elle-même font dans les cercles voisins. Il est bon, en effet, que le recrutement de la médersa s'élargisse en dehors de l'enceinte de Tombouc-
tou. Aussi une petite plaquette arabe a-t-elle été établie par les soins du directeur de la médersa, multipliée par les copies de ses élèves, et répandue par les soins des commandants de cercle. Elle expose en détail et avec les considérations voulues, l'existence, le fonctionnement et le but de la médersa, les cours professés, les noms des professeurs etc. Elle est distribuée, à titre de programme-réclame, dans les milieux maraboutiques, cependant que l'autorité locale donne toutes les explications supplémentaires. On peut attendre d'excellents résultats de cette self-propagande.
Les 35 élèves qui suivaient, en 1916-1917, les cours de la. médersa étaient des origines les plus diverses.
On comptait, comme il convient, une majorité de Songaï : 21, plus 3 Marocains ; 5 Maures, dont 2 Kounta; i Berbouchi, I Allouchi et i Chérif, 2 mulâtres, i Malinké et 3 Bambara.
Ils appartenaient aux classes sociales les plus variées : 14 étaient fils de marabouts, cadi et alfa locaux; 7, fils de cultivateurs; i, fils de coiffeur; 4, fils de tailleurs; 2, fils de bouchers; 4, fils de commerçants; les autres fils de pasteurs nomades.
Trois ont une bourse entière à i5 francs; 16, une demibourse à 7,5o; les autres sont élèves libres.
Tous les âges se trouvent à la médersa, et les jeunes hommes mariés et pères de famille s'asseoient à côté des enfants de douze à quatorze ans. On tend insensiblement à éviter ce recrutement disparate et à ramener l'âge d'entrée à Tadolescence moyenne. En tout cas, les bourse^ et demibourses ne sont accordées qu'aux enfants.
L'enseignement^ d'abord à peu près uniquement arabe et religieux, s'est peu à peu augmenté de cours français. Il avait paru prématuré de réglementer et d'imposer le français, dès la première heure. Les professeurs en conseillaient l'étude à leurs élèves et leur recommandaient de
LA RÉGION DE TOMBOL'CTOU qS
suivre les cours d'adultes de l'école régionale. On les y préparait sur place, s'ils le voulaient, mais on ne les y contraignait pas.
Toutefois, dans l'enseignement même de la médersa, on s'employa à amener les élèves à un certain goût pour le français, en employant de plus en plus notre langue pour les termes de comparaison, et notamment pour les équivalents des vocables grammaticaux.
Aujourd'hui, où l'institution a pris de profondes racines, on a pu professer 'ouvertement et obligatoirement le français, et la chose a plu à tout le monde.
Le cycle de l'enseignement comprend deux années d'études.
La première année : Sidi Ahmed Baber donne de 8 à 9 heures les lundi, mardi, mercredi et samedi, des cours de grammaire arabe dans le Dorous an-Nahouiy^a (r^ et 2® volumes).
Les mêmes jours, de i5 à i6 heures, un cours de droit musulman dans la Rissala.
Le lundi et mardi, de g à lo heures, un cours de littérature dans les Mille et une nuits.
Ben Hamouda donne, les lundi, mardi, mercredi et samedi, de lo à ii heures, des leçons de langage, de lecture, d'écriture ; de i6 à 17 heures, des leçons de calcul.
La deuxième année, Al-Imam Soyouthi donne, le lundi et mardi, de 8 à 9 heures, des leçons de grammaire dans les Dorous (3^ et 4^ vol.).
De 9 à 10 heures, des leçons de littérature dans les Moallaqat.
De 9 à 10 heures, des cours de droit dans le Tohfat d'Ibn Acim.
Le mardi et samedi, de 6 à 9 heures, des cours de littérature dans les Mille et une nuits.
De 9 à 10 heures, des cours de langue parlée (dialecte hassanïa).
De i5 à 16 heures, des cours de prosodie et de métrique.
Le directeur donne, les lundi, mardi, mercredi et samedi de 9 à 10 heures, des leçons de langage, de lecture, d'écriture et de grammaire française.
De 16 à 17 heures, des leçons de vocabulaire, d'hygiène «et de calcul.
Cet enseignement porte des fruits excellents, au moins au point de vue scolaire.
Il est possible de constater que, dans le domaine des sciences islamiques, les élèves ont de remarquables notions d'arabe et des connaissances précises de droit, de grammaire, de prosodie.
En français, le cours de première année arrive à lire et écrire couramment, à faire les quatre opérations arithmétiques, à comprendre les expressions les plus usuelles de la langue.
Les élèves de deuxième année lisent, écrivent et parlent couramment le français. Ils possèdent très bien les éléments de l'arithmétique et du système métrique; ils ont quelques notions utiles d'hygiène.
On remarquera avec étonnement que, dans cet enseignement de la médersa manque une matière importante: la théologie. Plusieurs étudiants vont chercher en ville ce cours qui leur fait défaut à l'établissement, et le but que nous poursuivons paraît être partiellement manqué. En réalité, il y a eu au début un petit cours de théologie et d'exégèse coranique. Les circonstances actuelles seules, ayant resserré la vie de la médersa, ont dû le faire supprimer. Il va être rétabli.
A cet enseignement a été joint, en mars 1917, un cours de tamacheq à titre d'expérience. Le professeur est le Cheikh Sidi Ceddiq, Cheikh des Iguellad Ahel Sidi Ah, personnage très considéré de la ville. Il a deux classes : la première composée de trois de ses neveux, d'origine guidella
^arabo-louareg) qui connaissent déjà les éléments dutamacheq, et dont il complète l'instruction sur ce point. Ces élèves suivent le cours de français de la médersa. La deuxième, composée de six élèves choisis parmi la clientèle scolaire de l'établissement, d'origine songaï, et à qui il enseigne la langue tamacheq. L'avenir décidera si ces deux modes de recrutement peuvent être poursuivis ou si l'un d'eux doit être abandonné.
La régularité au cours est la norme à la médersa de Tombouctou. Il n'y a pas à constater de négligences graves dans la fréquentation des classes. Quelques élèves boursiers, ayant jadis manqué les cours sans motifs, se sont vus privés en totalité ou en partie de leur bourse. Cette sanction a assuré immédiatement l'ordre et l'assiduité.
Les progrès des élèves sont suivis régulièrement et constatés.
Des interrogations individuelles sur les matières arabes enseignées dans le courant de la semaine ont lieu chaque jeudi (le vendredi étant le jour de congé), et les notes sont totalisées à la fin du mois.
Les notes des devoirs et interrogations journalières des cours français sont également totalisées à la fin du mois. Les unes et les autres sont publiées officiellement, pour exciter l'émulation parmi les élèves.
A la fin de la première année scolaire, un examen de sortie est constitué de façon à pouvoir servir d'examen de passage pour la classe supérieure.
En fin d'études, les élèves subissent un examen solennel sous la présidence du commandant de région ou du commandant de cercle, et un magnifique diplôme, mi-français mi-arabe, est décerné à l'étudiant qui satisfait victorieusement à cette épreuve.
En fin d'année scolaire, une distribution de prix et de petits cadeaux récompense les plus méritants de leur bonne volonté, de leur travail et de leurs succès.