‹ Études sur l'Islam et les tribus du SoudanChapitre 3 sur 67 · CHAPITRE PREMIER TOMBOUCTOU ET SES ENVIRONS · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER TOMBOUCTOU ET SES ENVIRONS

Avec ses trois célèbres mosquées, ses multiples lieux de prières, ses innombrables tombeaux de saints, ses quinze écoles coraniques, fréquentées par 3oo élèves, ses trois ou quatre écoles supérieures, fréquentées par une quarantaine de jeunes gens, sa médersa officielle qui a pris la place de l'université islamique, sa pléiade de saints marabouts, de lettrés, de juristes, Tombouctou est toujours la métropole islamique, dont le renom a été si grand au Soudan depuis dix siècles. Cet attrait s'exerce à l'heure actuelle tant sur les nomades que sur les populations noires, et malgré que l'instruction soit très répandue en tribu et que les écoles noires ne jouissent pas auprès des Sahariens d'un grand prestige, on voit encore déambuler dans les rues de Tombouctou, comme au temps de Bekri, d'Ibn Batouta ou de Sidi-l-Mokhtar Al-Kabir, de grands jeunes gens, d'origine maure, qui viennent y chercher un complément d'instruction et un certain vernis intellectuel.

Tombouctou a été fondée au douzième siècle par les II. I

Touareg voisins, les Imaqcharen, nomades habitants de l'Azaouad, qui paraissent avoir été désireux d'installer un centre commercial à l'extrémité nord des marigots, que remplit l'inondation du Niger. Ils étaient déjà islamisés, assez faiblement sans doute, s'ils ne l'étaient pas plus que leurs descendants actuels. Toujours est-il que les habitants sont heureux de déclarer que Tombouctou a toujours été une cité d'Islam et que leur plus beau titre de gloire est d'être ses fils et d'avoir, par conséquent et à leur sens, été toujours musulmans.

Ce n'est pas ici le lieu de retracer l'histoire de Tombouctou. Il suffit de signaler que les relations commerciales, que la ville entretint avec les Arabes berbères de l'Afrique du Nord et avec les nomades voisins, maintinrent et renforcèrent considérablement par la suite ce ferment d'Islam. Ace foyer tous les Soudanais du sud, qui s'y établirent, virent se consumer leurs traditions et croyances animistes. L'in vasion marocaine (iSgi), en faisant passer la ville et l'empire Songaï sous la domination chérifienne et en provoquant un va et vient de pèlerinages, de visites et de voyages de commerce, accentua le mouvement islamique.

Pendant cette période, Tombouctou constitue une petite république démocratique, d'abord indépendante, tant que l'autorité marocaine resta forte, puis soumise à l'hégémonie des Touareg voisins. Mais en tout temps la ville s'administra intérieurement par sa Djemaa. Le souci des affaires politiques était plus qu'un droit pour les gens jouissant d'une certaine influence; c'était un devoir. «Notable, sépare-toi de « je m'en moque », dit la maxime songaï à Tombouctou.

La conquête foulbé du début du dix-neuvième siècle eut encore pour résultat de purifier la vie religieuse du pays, en amenant la suppression de nombre de coutumes et de traditions ancestrales, qui subsistaient à côté des principes révélés, et en provoquant la destruction des nombreuses

mosquées qui faisaient la gloire de Tombouctou, mais où la piété des fidèles se dispersait et tournait à la coterie de chapelles.

Aujourd'hui et grâce à l'Islam, il est certain que la vie intellectuelle et morale des gens de Tombouctou est bien supérieure à celle des autres Soudanais, et particulièrement des fétichistes. En dégageant l'esprit de ses adeptes de beaucoup des superstitions qui accablent l'animiste, en lui enseignant avec l'unité, la spiritualité et l'omnipotence d'Allah, les hautes notions, quelque imparfaites qu'elles soient, de sa bonté, de sa justice et de son amour, l'Islam a relevé considérablement les conceptions religieuses des Noirs de la boucle, a substitué dans leur âme un peu d'amour et un plus juste sentiment de l'adoration et du respect à beaucoup de crainte et même de haine, sentiments qu'étaient seuls capables d'inspirer les fétiches et leurs prêtres, et remplacé les mille petits contrats rituels et sacrifices par une noble et auguste prière, a fait en un mot largement progresser ses fidèles dans la vie morale.

On aimerait pouvoir dire que d'une part ce progrès ne s'arrêtera pas là et que, par ailleurs, l'autorité française n'aura pas à soufi'rir de ce que l'Islam ajoute à sa théologie de haineux, de méprisant et d'irréductible contre la Chrétienté.

L'influence des Kounta, les Zaouakoye, comme on les appelle, a été prépondérante à Tombouctou depuis deux siècles, soit qu'elles'exerçât uniquement dans le domaine religieux du Hodh oriental, de l'Azaouadou du Touat (dix-huitième siècle), soit qu'elle se doublât sur place même d'un rôle politique (dix-neuvième siècle). Aussi leur ouird qadri, sous sa forme bekkaï ou mokhtari, a-t-il été prédominant dans la ville pendant ce temps; et les Kounta en ont hérité du nom de Zaouiakoye,« les gens de zaouïa», qui est aujourd'hui leur diamou à Tombouctou.

La conquête, les exploits et le prestige d'Al-Hadj Omar et

de ces successeurs ont mis en honneur le Tidianisme. Si les Foutanké eux-mêmes ne comptèrent pas de disciples dans la région , du moins firent-ils connaître avec honneur la voie tidianïa, et quand le Cheikh Ahmed Zerrouq, originaire de Dienné, mais missionnaire des zaouïa de F'ez, vint porter la bonne parole tidianïa aux marabouts de Tombouctou, fut-il reçu avec honneur et compta-t-il aussitôt de nombreux disciples, dont les personnalités les plus marquantes de la ville : la cadi Ahmed Baba, l'imam Soyouthi, etc.

Ces deux Cheikhs sont aujourd'hui les moqaddem de la Voie tidianïa à Tombouctou et peuvent seuls en conférer l'affiliation. L'imam Soyouthi toutefois se défend d'avoir ce titre, que lui accorde la voix populaire. Quant aux Qadrïa, ils n'ont pas de moqaddem pour l'instant, à Tombouctou même, et c'est, au dire du cadi, ce qui est en grande partie la cause de la diminution de leur influence. Aujourd'hui, ces deux voies paraissent s'équilibrer en ville.

La voie Chadelia enfin compte un petit nombre de fidèles à Tombouctou; ils relèvent de la zaouïa d'Araouan qui paraît d'ailleurs, étant donné son arbre mystique, n'appartenir au Chadelisme que comme filiale et relever surtout des Derqaoua, et de leurs écoles marocaines, et qui au surplus distribue aussi facilement l'ouird qadri que les autres.

Tombouctou, la chose doit être soulignée fortement, a toujours fait preuve, depuis notre occupation et malgré sa vive empreinte islamique, d'un parfait loyalisme. L'état d'esprit y est excellent, de beaucoup supérieur à celui des villages environnants, aussi bien en amont jusqu'au Débo qu'en aval jusqu'à Ansongo, où les Koiraboro nous sont jusqu^à un certain point hostiles et jusqu'en igiy nous en ont donné les preuves. Cette situation a diverses causes : d'abord la lassitude des citadins devant les perpétuelles et extraordinaires exactions des nomades voisins : Kounta et surtout Touareg, et le soulagement qu'on ressent à vivre sous une domination aussi peu exigeante que celle de la

France; ensuite, ce rapprochement intime, qui date du jour même de l'occupation et qui est né fortuitement de ce que les dirigeants politiques de la ville, les Arma, ayant pris la fuite, ce furent les Alfa qui durent s'entremettre, discuter la paix et purent ainsi nous connaître et se faire connaître, ce qui amena très vite des sympathies réciproques. Il faut reconnaître d'ailleurs que le caractère noir, et spécialement le caractère du Songaï, est peu enclin au fanatisme.

Il faut se féliciter de ces heureuses dispositions de Tombouctou, car l'influence qu'elle exerce est très grande sur les nomades, encore que ceux-ci ne veuillent pas l'avouer et se reconnaître sous une certaine dépendance morale des citadins. La chose existe pourtant. C'est ici que les nomades viennent faire leurs échanges, apporter leurs produits, en acheter d'autres, recueillir toutes les nouvelles du Soudan, de l'Afrique, et du monde. On constatera avec plaisir que l'opinion publique de Tombouctou n'a jamais été tendancieuse à notre égard, et que cette impression a dû fortement agir sur les nomades, surtout touareg, moins capables de vivre sur eux-mêmes que les Maures.

C'est sans doute cette heureuse situation qui a incité longtemps l'autorité supérieure à interner à Tombouctou les personages gênants ou dangereux du Soudan.

On y a vu Mountaqa Tal, fils d'Ahmadou Chékou Oumarou, et Lamba Tal, neveu d'Al-Hadj Omar, devenu chef des bandes de Samory.

On y a vu Amadou et Fo Taraoré, fils de Tiéba, et leurs suivants.

On y a vu les fils de Samory : Mokhtar Touré, Macé Amara, Morî; ses grands sofa : Sékoba et Moussa Konaté; son gendre. Amadou Touré, roi d'Odienné. Ces derniers, les Touré, se retrouvaient là d'ailleurs en pays de cousinage, car ils prétendent descendre des Arma maroco-songaï, et portent le même diamou qu'eux.

Parmi eux, plusieurs sont morts à Tombouctou. Avec

rapaisement, les autres ont été graciés et sont rentrés chez eux.

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