I. — Les Arma
Les Arma sont les descendants : i« des guerriers marocains venus, sous les ordres du pacha Djouder, à la conquête de Tombouctou (1592); 2'' des aventuriers de même origine, qui bien avant Djouder et pendant les deux siècles suivants, sont venus, soit individuellement, soit par petites bandes, s'infiltrer dans la société de Tombouctou et y chercher fortune. Ibn Batouta, qui descendait le Niger en i353, rencontra à Tombouctou à Gao, et dans nombre de villages en amont et en aval des commerçants originaires de toutes les villes du Maroc; 3" des femmes de l'aristocratie locale, que les uns et les autres épousèrent. Les uns et les autres se sont, dès la première génération, soudanisés {tesouden j^j^ comme disent les Arabes locaux) ; et leurs mariages, au cours des générations suivantes, avec les femmes du pays, ont achevé de donner à ces mulâtres la peau^ la couleur et les mœurs de leurs voisins noirs et particulièrement songaï.
C'est pourquoi il est à peu près admis aujourd'hui que ces mulâtres marocains, infiniment plus mulâtres que marocains, constituent un des éléments, l'élément aristocratique d'ailleurs, de la société songaï. Ils ne se distinguent parfois de leurs congénères que par un peu plus de régularité dans les traits et par un peu plus de vivacité intellectuelle. Euxmêmes ne se considèrent pas comme Songaï et n'aiment pas à être qualifiés tels. Comme ils ne revendiquent pas non plus la qualité marocaine, aujourd'hui tombée en désuétude, ils se considèrent à la fois comme un élément ethnique nouveau et comme une classe sociale — la première — de la région de Tombouctou.
Le mot « Arma >^est, comme on Ta déjà dit, la déformation locale du mot arabe « Rouma :», c'est-à-dire «tireurs, fusiliers », qui était le nom que portaient, ou que reçurent, les envahisseurs marocains, armés de fusils, arme qu'on voyait pour la première fois dans le pays.
Les Arma, entrant dans la société noire, ont dû s'affubler d'un diamou. Ils en ont un certain nombre aujourd'hui, indiquant leur d'origine : Draoui, provenant de l'Oued Dra; Adyubarkoï, provenant des montagnes (Djebel) du sud; alfassin, provenant de Fez; Almarkassin provenant de Merrakech; Alhaha provenant de la tribu Haha ; Filali provenant du Tafilelt; Andalous, provenant des renégats chrétiens d'Andalousie; Tanduina, provenant de Tanger; Laloudyi provenant des plus anciens conquérants du pays (sans doute de TArabe Al-Aloudj, « les incirconcis», les grossiers renégats chrétiens de Djouder) ; Assarki, gens de l'Est sans doute ; et enfin Albassa, descendants des pachas, ou tout au moins des gens, à qui le nom d'Albassa fut donné en l'honneur des pachas. Ils ont aussi les uns et les autres le diamou de Touré, qui est le nom générique sous lequel les désignent tous les noirs du fleuve.
Certaines coutumes, spéciales aux Arma des siècles précédents, subsistent encore partiellement: ils ne peuvent pas ceindre de turban ; ils ne doivent porter que des vêtements blancs et s'interdire tout habit de guinée bleue ou bariolée. Ces usages se perdent ; et on voit des Arma arborer maintenant le turban à trois tours, sans d'ailleurs pour cela posséder la science ou la piété que ce signe manifeste.
Les Arma, en efl'et, ne sont que de médiocres fidèles. Leur tiédeur, leur ignorance, leur indifl'érence en matière religieuse sont connues de tous, et au surplus, affichées par eux-mêmes. Les gens les appellent de francs païens. Ils ne pratiquent généralement pas le salam, n'ont aucune instruction religieuse, et s'en tiennent, en fait de culte islamique, à quelques manifestations extérieures et rares.
8 ÉTUDES SUB l'islam ET LES TRIBUS DU SOUDAN
Si les Arma constituent une fraction importante de la société de Tombouctou, ils n'y sont pas tous ; les autres sont dispersés, depuis une ou plusieurs générations, dans là région, et particulièrement dans le cercle de Goundam, à Bamba même, entre Bamba et Gao et à Dienné, où on les verra en temps utile. Il n'y en a pas entre Tombouctou et Bamba. Ils exercent généralement le commandement politique des villages ou cantons, où ils se trouvent. A Tombouctou, les quatre personnalités les plus en vue sont :
Yahya Al- Kay a, fils d'AlkaHa. Ibrahima, né vers i85o. Il appartient à la famille des Al-Kaya qui emprunta son nom au titre de Kahia, c'est-à-dire gradé militaire et chef administratif, que possédait l'ancêtre Messaoud. Il appartient à une branche cadette. Son père Birahima fut longtemps chef de la ville ; il avait été installé par Al-Hadj Omar luimême. Lui-même lui succéda en 1884, ^^ détriment de son frère aîné Alimou, atteint d'aliénation mentale, et était encore en fonctions, en novembre 1898, à la veille de notre arrivée, quand il en fut renversé par une insurrection des citadins exaspérés de ses exactions et abus d'autorité. Il affecta par la suite un loyalisme intéressé, en nous laissant croire longtemps qu'il n'avait été chassé de Tombouctou que sous la pression des Touareg et parce qu'il avait l'intention d'entamer des relations amicales avec les Français qui se rapprochaient de jour en jour et dont les Diennenké leur avaient annoncé l'arrivée prochaine et la force irrésistible. Yahya prenait d'ailleurs la fuite vers Araouan, avec plusieurs de ses frères, le jour même de l'occupation de Tombouctou. Aussitôt après sa soumission, survenue deux ans plus tard (juin i8g6), il s'adonna au commerce et poussa ses pérégrinations dans les tribus maures et surtout touareg, au nord comme au sud de la boucle. Il trafiqua surtout de bestiaux et de chevaux. Il a rendu quelques services comme agent politique. Intelligent, ouvert, il ne
parle, ni ne lit l'arabe. Il ne compte peut-être pas beaucoup de sympathies à Tombouctou, mais il y est très respecté et écouté ; et son prestige y est encore considérable.
Hamdia, frère de Yahya, lui succéda dans le commandement de la ville en novembre iSgS, à la suite du refus de son frère Abdou. Sur les instances des Diennenké, il fit bon accueil à Boiteux, et livra la ville sans résistance ; puis tout à coup, pris de peur, s'enfuit avec la plupart de ses frères vers le Nord. Ils devaient faire leur soumission, quelques mois plus tard (mars 1894) ; mais Hamdia ne fut pas réintégré dans sa place, qui avait été donnée à Alfa Séidou.
Hamdia et ses frères se livrent au commerce, pratiquant surtout la commission et la représentation. L'un d'eux, Moussoudou, encore jeune, suivit, pendant deux ans (i 895-1896), les cours scolaires de la mission des Pères Blancs, qui venait d'être installée à Tombouctou. Abdou est mort, en 1895, à Korientza. Les autr-es, Mohammed, Sorno, Garba, Alassan, Omar et Khalifa, sont des notables sans grande envergure.
Ben Ali, né vers i85o et descendant d'une famille aristocratique parmi les Arma, est le chef du quartier de Dyinguéré-ber. C'est un personnage influent, plus craint qu'aimé et estimé. Actif et intelligent, il fait quelque peu le commerce, et paraît être assez dénué de scrupules dans le recouvrement de ses impôts.
San Al-Kaedi, fils de Bou Bakar, est le membre le plus éminent d'une famille qui compte de nombreux représentants à Tombouctou. Il était le chef du quartier de Sara- Kaïna dès avant notre arrivée, et a conservé ces fonctions. Il y déploie peu d'énergie et, malgré le prestige familial, n'arrive pas à se faire obéir. 11 paraît médiocrement intelli-
10 ETLIjES sur L islam et les tribus du SOUDAN
gent et se livre à quelques pratiques de piété, encore que complètement ignorant des choses d'Islam ou d'arabe.