‹ Études sur l'Islam et les tribus du SoudanChapitre 8 sur 67 · V. — Les étrangers · texte numérisé non relu

V. — Les étrangers

Tombouctoua toujours été un centre d'attraction pour les nomades du Nord, comme pour les sédentaires noirs du Sud. Les causes en sont diverses : son heureuse situation au coude du Niger, dans la zone de transition entre le- Sahara et le Soudan, paraît en être la principale et la plus ancienne ; mais il faut reconnaître aussitôt après que ce foyer de science et de religion islamique, qu'est depuis plusieurs siècles la cité, a pour beaucoup contribué à y attirer des visiteurs, des étudiants, des pèlerins. La plupart de ces étrangers se sont fondus avec le temps dans la population locale, malgré le proverbe songaï : « Le tronc d'arbre peut rester plusieurs années dans le fleuve ; il ne deviendra jamais caïman. »

Il y a quatre siècles, Léon l'Africain, qui décrit Tombouctou vers iSoy, reconnaissait déjà cette importance des étrangers, et spécialement des trafiquants blancs de l'Afrique Mineure. « Les marchans de Barbarie transportent plusieurs draps d'Europe en cette cité... Les habitans sont fort opulens, principalement les étrangers, lesquels y viennent faire leur résidence, tellement que le roy a donné ses deux filles à deux marchans frères pour leurs grandes richesses. »

Beaucoup de ces personnalités d'origine étrangère se sont fait un nom par leur piété, leurs vertus ou leur commerce. Sans remonter dans le cours des âges, il convient de citer aujourd'hui :

a) Milad Ben Bou Djeinaa, d'origine tripolitaine, l'un des principaux et plus anciens commerçants de la ville. Il fut choisi, en décembre iBgS, par les notables delà ville pour aller palabrer en leur nom avec Boiteux, mais celuici se méfia d'intrigues possibles et, voulant avoir affaire aux intéressés eux-mêmes, exigea que la soumission de la cité fût faite par les citadins.

Milad n'en conserva pas moins le bénéfice de son geste, et a depuis entretenu les meilleures relations avec l'administration, à qui il a fourni plus d'une fois d'excellents renseignements.

Dévoué, intelligent, ouvert, Milad n'a qu'une instruction limitée. Les nécessités de son négoce l'entraînent très loin dans le Sud, dans le Nord jusqu'à Tripoli et à Benghazi, et enfin jusqu'en Orient.

b) Bou Ali Touati, né vers i85o, fils de Moulay Taïeb, est originaire, comme son nom l'indique, du Touat. Il est établi depuis plus de trente ans à Tombouctou et y fait un commerce actif.

C'est un dévot du pèlerinage, qu'il a effectué quatre fois déjà en 1898, en 1908, et tout dernièrement en 1914. Il n'est pas encore revenu de ce dernier voyage, arrêté sans doute par les événements.

Il est affilié au Qaderisme kounta. Son attitude est très correcte.

c) Bachir ould Al-Hadj Bel-Aïd, né vers i852, originaire de Glimim (Tekna d'Oued Noun).

Bachir a fait tous les métiers. Dans la médecine notamment, il a pu passer un moment à Tombouctou pour un praticien remarquable et un magicien émérite. Aujourd'hui il fait du commerce et habite chez son parent Mohammed Barka, à la charge duquel il paraît être.

d)Sidi Mohammed Ai-Habib^ né vers i865, fils de Sidî

Bou Bakar, né à Araouan, d'une vieille famille des Kel (ou Ahel) Araouan.

Il est installé depuis fort longtemps à Tombouctou, où il exerce la profession de logeur, et jouit d'une certaine influence parmi les visiteurs et chalands étrangers.

C'est un homme sympathique et dévoué.

e) Sidi Ali ben Amor ben Ahmed ben Mohammed, né vers 1870, ancien cadi d'Araouan, installé depuis 191 3 seulement à Tombouctou, où il fait Tagent d'affaires et quelque peu le cadi ou le mufti, pour son propre compte. Son attitude est correcte; mais intelligent, instruit, intrigant, il est à surveiller.

En fin 1914, il demandait à signer l'adresse que les gens de Tombouctou demandèrent à envoyer au Président de la République, et y apposait cette déclaration hyperbolique: « A approuvé le contenu de ces deux feuilles en son propre nom et au nom des gens d'Araouan, sédentaires et nomades, et de la tribu des Bérabich, dont l'affection demeurera sans changement à travers les siècles des siècles, qui n'oublieront pas leurs alliances et rendront leurs pactes inviolables, à qui pieu seul suffît. »

f) Mohammed Al-Bachir ould Al-Abdi, né vers i85o, originaire de Tadjakant de Tindouf. Il est installé depuis 1882 à Tombouctou, et y pratique le négoce sur une très large échelle. Il fait des voyages fréquents dans cette importante cité commerciale de Tindouf, où il paraît être la personnalité la plus en vue, et devra être utilisé lors de l'occupation de cette ville. Il est, dit-il, et la chose paraît confirmée, le véritable chef des Tadjakant depuis la mort de son père, mais il a refusé d'être élu pour garder sa liberté d'action. C'est le même motif qui lui a fait refuser le titre de syndic des commerçants blancs de Tombouctou, qui lui avait été offert par ses pairs et suggéré par l'administration.

Il est propriétaire de la plus grande partie des carrières ou minières de Taoudéni, et possède sans doute à Tombouctou le crédit le plus étendu de la ville.

Intelligent, ouvert, sympathique, Mohammed Al-Bachir paraît franchement dévoué à notre cause.

Bachir entretient des relations suivies avec les tribus du Sud marocain, et il est dans les meilleurs termes avec le chef des Bérabich dissidents. Il est actuellement en voyage sur le haut Dra et dans k Tafilelt et est utilisé jusqu'à un certain point par les autorités de Tombouctou pour sonder les dissidents et préparer l'avenir.

g) Djiddou ould Mohammed ould M'hammed est né vers 1825, et appartient à la tribu des Kel Inkounder, dont il est chef auxiliaire, installé en cette qualité à Tombouctou. C'est un homme dévoué, mais peu fortuné et de peu d'autorité.

Les Kel Inkounder, dont une fraction est incorporée aux Kel Antessar de l'Ouest, sont des Iguellad. Ils nomadisent en saison sèche de In Ali à Bergoungou et en hivernage à Tokoste.

Ils ont comme marque de leurs chameaux Z.

Ils ont fait leur soumission le 18 avril 1894, et ont eu depuis cette date une attitude correcte.

h) Mohammed ould Mostafa^ né vers 1880, originaire des Kel Inkounder, a fait le pèlerinage de la Mecque en 1912-1913 et en est revenu affilié au Tidianisme. ~ C'est un homme intelligent et relativement instruit qui cherche sa voie.

i) Imellen, chef des Kel Incheria, iguellad aussi. Ils ont fait leur soumission le 11 avril 1894 et n'ont plus bougé depuis cette date.

Ils nomadisent en saison sèche d'Ilca à In Ali, en hiver-

LA REGION DE TOxMBOUCTOU ÎQ

nage autour de Takost. Ils ont comme marque de chameau N II.

j) Ceddiq ould Mohammed^ chef des Ahel Sidi Ali, Iguellad, né vers 1875.

Le Cheikh Ceddiq est né à Ourzid dans TAzaouad, où sa tribu va nomadiser. Il est d'origine chérifîenne (Chérif du Takrour , dit le Kitab at- Tardif) et se rattache au Cheikh Ali ben Najib, qui fut le maître, l'initiateur et le professeur du Cheikh Sidi Mokhtar Al-Kabir des Kounta, et dirigea la voie des Qadrïa Bekkaïa de 17 17 à 1757. A ce titre, Cheikh Ceddiq est en excellents termes avec les Kounta.

Il entretient de non moins bons rapports avec les Berabich, du chef desquels il a été le conseiller et secrétaire, alors qu'il campait chez lui. On lui a longtemps attribué la dissidence d'Ould Mohammed et il n'est pas certain qu'il n'y ait pas contribué par ses conseils perfides.

Ses rapports avec les fractions touareg: Tenguérédief, Irreganaten, Igouadaren, comme avec les Iguellad: Kel Antessar, Chioukhen, Cheurfîg, sont excellentes. Il a hérité auprès d'eux de la grande influence, dont jouissait son père Mohammed ould Bokhari, qui a été, au siècle dernier, un marabout des plus réputés et dont on prenait conseil avant toute entreprise.

Les Ahel Sidi Ali sont d'ailleurs généralement comptés comme Iguellad, c'est-à-dire fractions d'origine arabe, mais complètement berbérisées dans la forme targuie. Ils sont alliés aux Kel Incheria. Aussi, le Cheikh Ceddiq est-il bilingue comme beaucoup de ses compatriotes (la plupart ne parlent que tamacheq); à ce titre il a pu être utilisé à la médersa de Tombouctou pour professer un cours accessoire de tamacheq. Il paraît y réussir.

Sa filiation jusqu'à son glorieux ancêtre, Ali ould Najib, dont les hauts faits et vertus sont narrés dans le Kitab at- Tardif ex qui mourut en 1757, s'établit ainsi : Ceddiq ould

Mohammed ould Bokhari ould Tahar ould Sidi Ali ben Mohammed ben Choaïb. Il est naturellement qadri et moqaddem de cette voie pour sa fraction. Il n'a pas hérité directement cette affiliation de son glorieux ancêtre Ali ould Najib, mais la tient par hérédité de son arrière-grandpère Tahar qui reçut l'ouird du Cheikh Sidi Mokhtar Al- Kabir, élève de son père, Ali.

Cheikh Ceddiq jouit d'une très grande autorité dans sa tribu qu'il administre de Tombouctou, aux environs duquel elle vit. Intelligent et ouvert, il paraît aujourd'hui sincèrement rallié.

Les Ahel Sidi Ali ont fait leur soumission, le ii mars 1894, et depuis cette date ont eu une attitude loyaliste.

Ils nomadisent en toute saison à l'est et au nord-est de Tombouctou .

k) Enfin Haminadi ould Sidi Alouata, représentant général des Kounta, auprès des autorités de Tombouctou et dont la notice a été insérée dans le chapitre « Kounta ».

Un Chérif de Oualata disait à Mungo-Park, en avril 1797, non loin de Nioro, « qu'il y avait à Tombouctou beaucoup de Juifs parlant arabe et faisant les mêmes prières que les Maures. C'est de ces Africains du Nord qu'il s'agit sans doute. On n'a conservé à Tombouctou aucune tradition relative à la venue ou au séjour d'indigènes, d'origine Israélite.

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