IV. — Les Songaïdyé
La dernière catégorie sociale de Tombouctou est constituée par les S on gaïdxé ou « fils de Songaï », c'est-à-dire par la masse du peuple songaï dans ses diverses fonctions ethniques : Gabibi, Sorko, Da. Le diamou générique des Songaïdyé est « Meïga », qui, à leur dire, signifie « il y a quelque chose ».
Les Gabibi, dont le nom signifie « corps noir », sont dits aussi « Arbi », c'est-à-dire homme noir. C'est la classe inférieure du peuple de Tombouctou et de la région.
Apparentés de bien près aux esclaves, les Gabibi n'ont pas encore entièrement recouvré leur complète liberté morale. Beaucoup d'entre eux vivent en clients dans le sillage de familles alfa ou arma, et à certaines époques, pour les labeurs saisonniers, se mettent à leur disposition.
Ils descendraient d'ailleurs, d'après le Fettach, de cent esclaves que l'askia Daoud donna, entre i55o et i58o, au cadi Al-Aqib de Tombouctou.
Les Sorko constituent un élément ethnique du bas peuple songaï, et en même temps une caste de pêcheurs
€t piroguiers, dont l'industrie s'exerce sur le fleuve, de Mopti à Tillabery. Ils sont dits aussi Kourteï. Le Tarikh al-Fetiach leur donne une singulière origine. Cinq esclaves femelles de Noé, allant chercher du bois dans la brousse, trouvèrent le personnage biblique musulman Ouj, endormi, ■et se baignèrent dans son sperme « qui coulait comme un torrent ». Elles en furent enceintes et accouchèrent chacune de deux jumeaux ; Tune, Sabata, eut Sorko et Nara ; une autre, Diara, eut Kourounkoï et Sara. Le mariage de Sorko et de Sâra donna naissance à une nombreuse postérité, qui fut les Sorko. Sorko, considéré comme sot et stupide par ses frères, fut sacrifié par eux avec une partie de ses enfants aux recherches des Béni Israël qui étaient en quête des esclaves de Noé. Les autres enfants se dispersèrent sur les bords et dans les îles du Niger, et continuèrent à vivre en pêcheurs et bateliers, comme ils le faisaient depuis que Noé le leur avait permis. Ils sont les Sorko actuels. On retrouve dans cette légende beaucoup de réminiscences bibliques, qui ont eu le Nil pour théâtre. Le « fleuve », , tantôt Niger, tantôt Nil, sert ici de trait d'union entre l'Orient et l'Occident, et dans ses eaux indéterminées viennent fusionner,- dans ce cas et dans beaucoup d'autres, des traditions locales et des événements d'Egypte ou d'Arabie. Les Sorko conservent encore la tradition des luttes de deux de leurs ancêtres, chefs de collectivité, Faram, chef des pêcheurs de la région de Gao, et Fono, chef des pêcheurs du Débo. C'est de Tombouctou à Bamba que les heurts les plus fréquents se sont produits, et c'est là aussi que la fusion s'est faite entre les deux collectivités.
Les Da ont une origine légendaire non moins merveilleuse: ils descendent du fils, non nommé, d'unefemme arabe de Médine, se rattachant aux Ansar, et d'un forgeron chrétien. Cet homme se mit en route avec son oncle, né dans les mêmes conditions que lui, pour retrouver leur cousin,
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qui s'était enfui de Médine à la suite d'une histoire avec leur mère et grand'mère, ils le trouvèrent à Gao. Ils lui rendirent alors hommage et lui permirent d'établir sa souveraineté sur les populations locales, l'oncle en lui donnant V un talisman à l'aide duquel le Médinois put tuer un grand
poisson qui par l'éclat de ses écailles avait été reconnu maître du pays, le neveu en lui fournissant le tambour, insigne et marque suprême du commandement.
De ces trois héros est sortie la plus grande partie du peuple songaï: du chef, les askia et noble; de l'oncle, la caste des forgerons diam kiria : du neveu, la fraction des Da.
En réalité, les Da paraissent être la première couche ethnique, qui habita et cultiva les rives du Niger et en exploita le cours poissonneux. Ils sont assez peu nombreux aujourd'hui à se souvenir de leurs origines, la plus grande partie s'étant sans doute fondue dans l'élément songaï qui survint ensuite, et lui ayant emprunté son diamou de meïga, ce qui ne permet pas de les distinguer aujourd'hui.
Les Da ont pour diamou spécial « Djitèye » ou « Guitèye ». Ils pratiquent la pêche, mais ne doivent pas manger le poisson silure. Aujourd'hui toutefois cette prohibition n'est plus aussi suivie. Leur plus grosse agglomération est à Kabara.
Il y a peu de personnalités notoires à citer parmi les Songaïdyé. A nommer :
Hammaï Haman Idyé^ ancien chef du quartier de Baguinde, Gabibi d'origine obscure. C'était un client de Yahia, l'ancien chef de la ville, et vivant dans son entourage, et c'est ce qui le mit quelque peu en vedette. Peu fortuné, illettré, sans relations et sans influence, mais assez intelligent et dévoué. Hammaï a une tâche difficile à Baguindé, qui est le quartier des gens aisés de Tombouctou.
Mahaman Tafa Idye, gabibi, commerçant, ex-chef de Sankoré, d'une famille aisée, mais d'obscure origine. In-
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telligent, dévoué et relativement lettré, Mahaman possède une certaine influence dans son quartier. Les deux frères, Baba Os7nan, né vers i855, et Sidi Osman, né vers 1860, fils de Sambadio, tous deux gros commerçants de la place, affiliés au Qaderisme local et personnages d'importance.