RUE MONTPARNASSE
Je ne prévoyais pas, il y a quelques mois, donner celte publicité aux articles qui vont suivre, mais seulement continuer dans le Monde musical une série déjà longue. Il s'est trouvé cependant que ce chapitre relatif au moteur électro-pneumatique a particulièrement intéressé nos lecteurs, sans doute parce que nous arrivons au point convergent des questions à résoudre : je me décide alors à présenter ces notes détachées sous la forme d’un modeste opuscule.
L’orgue électrique, malgré les difficultés qui en retardent l'extension, poursuit sa marche, lentement il est vrai, mais sans arrêt. Les inaugurations se succèdent et même ne se comptent plus : on ne saurait donc trop multiplier les moyens d’étude en vue de combler une lacune qui est évidente puisque, en dehors de ces suites d’articles, il n'existe chez nous aucun traité technique, même élémentaire, sur le sujet.
Lors du récent Congrès de Caen, j adressai celle observation aux membres de la section de physique, présidée par M. Neyreneuf, professeur à la Faculté des sciences, et, comme je signalais l’ulililé d’un tel traité, M. Mascart, président de notre Association, qui se trouvait présent à la communication, proposa une solution :
« Eh bien, dit-il, il faut en faire un. »
A vrai dire, c'est cette tâche ingrate que je poursuis depuis plusieurs années au milieu des obstacles qu’éprouve un pionnier avançant sur un terrain inexploré. C’est ainsi que, dans le Monde musical , j’ai déjà étudié, au point de vue de l’orgue, la division du courant, sa répartition entre les claviers, les contacts, les accouplements, etc.; je m'occupe maintenant du moteur électropneumatique et de ses diverses modifications. Après cela, il deviendra facile de coordonner, de compléter ces matériaux et de les fondre dans un ensemble.
Vers 1860, le service des travaux publics de la Préfecture de la Seine forma le projet, pour l'un des grands monuments récemment construits à Paris, d’un orgue établi d’après quelque système nouveau, de nature surtout à marquer une étape en avant dans l'industrie : toiles étaient les instructions. Ce fut le commencement de la réalisation de l'orgue électrique et de ma collaboration avec Barker, collaboration, d’ailleurs, purement scientifique (1).
On s’est plu quelquefois à faire ressortir les imperfections de nos premières orgues (2). A cela j’aurais à répondre que, de bonne heure, je proposai à Barker, pour faciliter la construction et réduire la dépense, d’appliquer le souftlet intérieur à une seule soupape dont il est parlé dans ces articles et de donner aux électroaimants la résistance que j’avais alors adoptée, mais je
(1) A l’occasion de ma brochure de 1890 : le Musical Standard, de Londres examine longuement ces questions à divers point de vue, et conclut ainsi : the honours of the application of combined electricity and pnemnalics must remain divided betwen the l'renchman Albert Pcschard and the Englishman Charles Spackman Barker. May, 23, 1891.
(2) Les orgues de Salon (Bouches-du-Rhône), 1800; de Saint- Augustin, Paris 1808: de Saint-Pierre de Montrouge, Paris 1809. On sait que ces dernières, les plus perfectionnées, furent mises hors de service par les bombes de la Commune en 1871.
n’insiste pas sur ces considérations d’autant plus que les premiers préparatifs remontent à 1863, et que Barker n’était pas opposé, pour l'avenir, aux perfectionnements d’une utilité démontrée par l’expérience, il me suffit de constater simplement qu’a près plus d’un quart de siècle nos premières orgues (1866 et 1868) fonctionnent encore.
J1 est indéniable qu’il existe une prévention contre les orgues électriques. Cette prévention se manifeste même quelquefois sous les formes les plus étranges : on se résout difficilement à changer une méthode longtemps pratiquée et, pour ne pas étudier le nouveau système, on trouve habile d’en contester les avantages, de là une disposition naturelle d’autant moins favorable que de graves intérêts sont en jeu. En outre, parmi les instruments à transmission électrique de date récente il en est, paraît-il, dont le résultat n’a pas été satisfaisant; mais, en vérité, le système électrique, même le plus perfectionné, sera-t-il, dans l’avenir responsable des défectuosités accidentelles et, s’il s'agissait d’un vice de construction dans les appareils électriques dont nous usons tous les jours, l’idée seulement viendrait-elle d’accuser le télégraphe ou le téléphone? d’ailleurs, dans notre espèce, une vérification minutieuse des résistances, des contacts et des organes essentiels, n’expliquerait-elle pas infailliblement à un juge sincère ces accidents dont on se plaît à exagérer la gravité ou à généraliser les conséquences?
Ces discussions oiseuses s’épuiseront d’elles-mêmes et
L’orgue de Salon, m'écrivait M. Payan, ces jours derniers, est aujourd’hui, après trente années de service, pour ainsi dire encore neuf et sans réparations. M. Payan lui-même est persuadé que l’instrument fonctionnera longtemps.
M. Eugène Gigout occupe encore l orgue de Saint Augustin. M. Paul Férat, qui fut si longtemps chargé de l’entretien, a dernièrement quitté Paris, et l'instrument est passé aux mains de M. A. Cavaillé-Coll. Depuis nombre d’années, la pile est entretenue par M. Guérot, électricien à Paris.
l’orgue électrique restera : Baltard, J.-B. Dumas, Barker, comme bien d’autres de cette autorité, se sont prononcés sur l’utilité de l’orgue électrique, et il est permis de réduire à leur valeur les critiques de nos contradicteurs. En effet, cette application s’impose et répond à une nécessité absolue car, même en supposant que l'usage n’en soit pas généralisé, il arrive dans beaucoup de cas que, vu la disposition des édifices et le défaut d'emplacement, les transmissions mécaniques et même pneumatiques sont irréalisables ou défectueuses et que l’électricité seule peut vaincre des difficultés en apparence insurmontables. Dans le monde de la clientèle des constructeurs d’orgues on sait cela et c’est ce qui explique pourquoi se révèle, si souvent et de bien des côtés, une préoccupation non dissimulée et le désir de voir ces nouveaux procédés adoptés couramment dans la pratique.
Ouvrier de la première heure dans toutes ces recherches sur l’application de l’électricité aux orgues, jamais je n’ai cependant espéré convaincre des intelligences systématiquement réfractaires. Le temps aura raison de ces résistances, mais en attendant, les faits répondent mieux que les paroles, et la présence, rien que sur le sol français, d’une soixantaine d’orgues électriques prouve suffisamment l’importance de la question et explique pourquoi nous travaillons avec tant de conviction et de ténacité au perlèctionnemcnl comme à la vulgarisation du système (1).
(1) Pour la partie historique du sujet, voyez mes brochures : Les premières applications de l'électricité aux grandes orgues. Paris, Larousse, 1X90. et L'orgue électrique n’est pas d'origine américaine. Paris, Larousse, 1892.
Pour la partie purement technique, voir mes études et articles parus dans le Monde musical, depuis 1891.
Voir aussi, parmi les diverses publications sur le sujet :
L'Électricien, n° 237 et suivants. Tome"X, quatre articles, par Julien Lefèvre, professeur de physique à l'École de médecine de Nantes;
Les Facteurs d'instruments de musique , les Luthiers et la Facture instrumentale. Précis historique , par Constant Pierre. Paris, Sagot, éditeur, 1893;
Etudes religieuses , philosophiques y historiques et littéraires . Tome L1V, pages 146 et suivantes;
Revue scientifique , n° 4. 4 e série. Tome V.