CHAPITRE IV
LES BASQUES DiPSÈS LA TOPONmiE ET LA NUMISMATIQUE. § 1.
Me voici enfin arrivé au chapitre le plus difficile et le plus périlleux de cet ouvrage, à Texamen des théories toponymiques et numismatiques qui conservent dans la science retardataire, et par conséquent officielle, une autorité quasi -dictatoriale. Cet examen se composera de deux paragraphes ; et je consacre le premier aux théories toponymiques, dont je vais d'abord esquisser Thistoife et les transformations diverses.
Avant d'interpréter par le basque Tancienne toponymie de la Péninsule et de quelques autres contrées, les savants avaient déjà essayé de plusieurs autres langues. J'ai déjà montré plus haut (p. 57-58) comment, sur la foi d'un texte mal compris de Josèphe, on avait fait des premiers habitants de la Péninsule des descendants du patriarche Thubal. De là, un système de toponymie hébraïquç, dont il est facile de constater l'influence sur des historiens tels que Florian Ocampo, Hariana, Garibay, Beuter, etc., etc. Bochart ayant ensuite repoussé l'arrivée de Thubal en Espagne pour lui substituer son neveu Tarsis (1), Ponce de Léon, José Pellicer, persistèrent plus que jamais dans Thébraïsme, et furent suivis plus tard par Fernandez Prièto y Solèlo, Xavier de Garma y Salcèdo, et Manuel de la lluerta y Vegas, malgré la résistance du célèbre philologue Mayans y Siscar (2).
(1) Samuel BocHiBT, Phaleg, lib. III, c. 7 ; Chanaariy c. 83.
(2) Matans y SisciB, Origines de la lengua Esp., t. II, p. 67.
Quelques savants jugèrent à propos de combiner Thébraïsme avec rhellénisme, entre autres Mahudel (1), Blas Nassarre (2), et surtout L. Jos. Velasquez (3). D'autres, au contraire, essayèrent d'appliquer à la toponymie de la Péninsule le phénicien (4), l'arabe, etc.; et il va sans dire qu'à l'aide de beaucoup de complaisance et d'artifices ingénieux, tous arrivaient à des résultats également satisfaisants.
Le système des étymologies basques n'apparaît qu'au xvin® siècle, et son fondateur est un jésuite né dans la province de Guipuzcoa, le P. Manuel de Larramendi (5). Rien de plus simple que la recette imaginée par cet auteur. Elle consiste, tout bonnement, à former, de toutes les syllabes d'un nom géographique, les mots basques qui lui conviennent, par des additions ou retranchements de lettres, et ù réunir ensuite, par l'abus des syncrèses simples ou composées, tous ces mots nouveaux dans la création d'un seul. Ainsi, d'après lui, le nom de la ville de Setuval, appelée d'abord Cetobriga, se compose des mots basques seint-uballariaj et signifie terre des fils de Thubal. Ce patriarche tient beaucoup au cœur du P. de Urramendi, qui s'attache à démontrer, per omnes modos et casuSj la venue de Thubal en Espagne et l'universalité primitive de la langue basque sur tous les points de la Péninsule (6). Encore ce domaine ne lui suffit-il pas, et prétend-il
{^) Mahudel, Dissert, sur les Monnaies antiq. de l'Espagne. Paris, 1725.
(2) D. B. Ânt. Nassarre, Prologo à la Biblioiheca universal de la Polygrafia espanola. Madrid, 4748.
(3) L. Jos. Velasquez, Ensayo sobre los Alfabetos de las Letras Desconocidas, etc. 1752.
(4) Fr. Ferez Bayer, De l'Âlfabeto y lengua de los Fenicos y de suas coloniias, Madrid, 1772.
(5) P. Manuel de Larramendi^ De la antiguedad y universalidad del Bascuenze en Espafia, Salamanca, 1728. El impossible venddo, Salamanca, 1729. Dicdonario trilingue del Castellano Bascuence y Latin^ San Sébastian,
(6) Lairamendi, Diccion. triling. Prolog,, pp. 67^ 110^ etc.
établir, toujours à Taide de son système étymologique, que Escocia, Manda, Dinamarca, Suecia, Norvegiay Islanda^ etc., sont tous dérivés du basque.
Tel est, en résumé, le système du P. de Larramendi, adopté par Hervas (1), et développé ensuite par Don Pablo Pedro de Astarloa, et Don Juan Bautista de Erro y Aspirez. Ce système excita, dès Torigine, la réprobation d'un philologue autorisé, Don Gregorio Mayans y Siscar, qui s'exprime ainsi, dans le tome II de ses Origines de la lengua Espahola : « On trouvera plus d'étymologies sur le territoire espagnol, dans la langue latine que dans Tarabe; plus dans Tarabe que dans la langue grecque ; plus dans la grecque que dans l'hébraïque ; plus dans l'hébraïque que dans la celtique ; plus dans la celtique que dans la gothique ; plus dans la gothique que dans la punique, et plus dans la punique que dans la biscayenne. »
Le véritable héritier du P. de Larramendi est Don Pedro Pablo de Astarloa, curé de Durango, en Biscaye, et auteur de VApologia de la lengua bascongaday livre imprimé à Madrid en 1803. Cet étymologiste recule les prétentions en faveur de la langue basque bien au-delà du temps où vivait le patriarche Thubal. (( Je justifierai d abord, dit-il, les arguments que nos écrivains biscayensont déjà produits pour attester que la langue basque ne fut pas seulement la langue primitive de TEspagne, mais qu'elle fut formée par Dieu même, dans la confusion de la tour de Babel. En second lieu , je démontrerai , par les expressions mêmes de cette langue, que son antiquité remonte beaucoup au-delà de toute époque dont les historiens avent pu conserver le souvenir. Je prouverai enfin, dans une troisième partie, que, par sa perfection extraordinaire^ la langue
(1) Lorenzo HBRVàs (abbate). Saggio prattico délie Hngue. — Catabgo de las lenguas de las naciones œnocidas, t. I, p. 224 et s. Madrid, 4800.
(2) Rech. sur les habit, primit, de l'Esp., p. 6.
basque est la seule qui ait pu être inspirée au premier homme par son créateur (1). »
Le curé de Durango était, on le voit de reste, un homme de grande imagination, et il est loin de racheter ce défaut par la sévérité de sa méthode étymologique. A Texemple du P. de Larramendi, il se croit autorisé à supprimer des syllabes, et à les remplacer par celles dont il a besoin, sous la dénomination de correspondantes. Il ajoute, ou retranche, par synalèphe, des lettres ou des syllabes, comme n'étant que consonnantesj curactéristiques d'abondancBy d'appellation, etc.j il s'autorise de Teuphonie pour substituer une consonne à une autre, et pousse les choses si loin, que la méthode arbitraire de son prédécesseur devient, en regard de la sienne propre, un chef-d'œuvre de réserve et de prudence. Ab uno disce omnes. Le mot ecclesia, église (du grec 'ExxXy^aCa, assemblée), dont les gascons ont fait gkiso et les espagnols igksia, viendrait en droite ligne du basque. Elaxa, modifié d'après ces procédés, donne eli, elija, multitude, et eche, echia, maison ; d'où il se croit fondé à conclure que la réunion de ces deux mots signifie, non pas maison (le la multitude, comme on devrait s'y attendre, mais bien maison des fidèles (2). Il y aurait eu ainsi des églises chez les Basques avant l'établissement du christianisme.
Toujours, d'après Astarloa, le basque posséderait a plus de quatre milliards de mots d'une, de deux et de trois syllabes, non compris ceux qui en ont un plus grand nombre (3). » Il n'est donc pas étonnant qu'à l'aide d'un si riche glossaire, et do rélaslicité de sa méthode étymologique, le savant biscayen ait interprété, parle basque, une multitude de noms de lieux, en Espagne et dans bien d'autres pays.
Le système de Larramendi et d' Astarloa a eu pour continua-
(1) Astarloa, Apolog. de la lengua bascangaday p. 6, 270-878.
(2) Id., Ibid., p. %\.
(3) W., îbid., p. 67.
tcur Don Juan Bautisla de Erro y Aspiroz ((). Cet écrivain a tenté d'édifier ses théories sur une double base : la numisma* tique et Télymologie ; mais je ne veux m'arrèter un instant que sur les extravagances étymologiques. Erro promet d'abord de prouver que la langue basque existait a dès les premiers jours de la création, » et que son étude (( peut nous faire trouver Torigine de toutes les sciences et de tous les arts de la civilisation (2). )) Ce n*est pas tout. « Un nouvel ordre d'observations, jusqu'à nos jours inconnues, et d'importantes découvertes vont démontrer, par les noms que la langue basque donne aux nombres, que cette partie de Tidiome biscayen embrasse, dans treize paroles, tous les principes fondamentaux de la philosophie naturelle, et constitue un système magnifique de tout le mécanisme delà nature (3). » Un peu plus bas l'auteur revient sur ces nombres merveilleux, et affirme que a les mystères de la philosophie de Pythagore et de Platon, fondée sur les nombres, n'ont pu être établis que sur les principes de la numération biscayenne, et sur les connaissances physiques que les Basques avaient répandues dans l'Orient (4). v
Ainsi, l^lhagore et Platon sont des plagiaires enrichis des dépouilles des Basques, lesquels sont, toujours d'après Erro y Aspiroz, la souche primitive (c des premières populations de l'Europe, de Tlndoustân, de la Chine, en un mot, de toute l'Asie, du Mexique, etc., etc. » Les mots Asia^ Assyridy Senfioar, Arabia^ Sj/ria, CiUcia^ Armeniay Albania, PalesUm, Phenicia, Cœlesyria, Egyptus, Persia^ Misimm^ Caucasus, CarmeluSf Sinaïy Oreb, Thabor^ Nilus^ GangeSj Arax, Tigris, InduSj EuphrateSy et je ne sais combien d'autres, tirent aussi
(4) Ebo t Aspiboz, Alfabeto de la kngua primitiva de Espana^ Madrid, 1806; El mundo primitivo. Madrid, 1845.
(2) Ebro t Aspiroz^ El mundo primiUiX), p. 44,
(3) Id., Ibid., p. 99.
(4) Id.y lbid.y p. 4 03.
lear origine de Vidiome euskarien (1 ). L'auteur ne s'arrête pas en si beau chemin, et cherche à démontrer , par toutes sortes de raisons, qu'Adam et Eve parlaient basque dans le paradis terrestre, dont il nous donne une description détaillée, sans préjudice d'une interprétation biscayenne de la toponymie hébraïque de la Genèse (2). Erro y Aspirozest vraiment trop bon de limiter ainsi ses conquêtes, et tout le monde demeurera convaincu qu'à l'aide de ses procédés, on peut expliquer par le basque (ouïes les syllabes et tous les mots de toutes les langues nées et à naître. Du reste, les extravagances de cet écrivain ne passèrent pas sans être relevées. Don Joaquin de Trafia (3), et Conde, sous le pseudonyme de curé de Montuenga, en fit une critique très vive (4), à laquelle Erro essaya vainement d'opposer une défense raisonnable (5). J'en ai dit assez sur les continuateurs du P. de Larraraendi, qui subirent évidemment tous deux les idées alors dominantes de Court de Gébelin (6) et de Davies (7), et j'arrive au baron Wilhelm de Humboldl, dont l'autorité scientifique a si grandement contribué à la fortune du système de toponymie ibérienne.
Humboldt commença ses études sur la langue basque à Paris, en 4799, à l'aide du dictionnaire manuscrit de Pour-
(1) «., Ibid., p. 247-264.
(2) Id.y Ibid.y p. 208-Î43.
(3) y. l'art. Navarra inséré par ce savant dans le Diccionario geograficohistôrico, publié par l'Académie royale de Madrid.
(i) D. J. A, C, cura de Montuenga, Censura critica del Alfabeto primitivo de Espana. Madrid, 4806. Ck)nde est Tauteur d'une Historia de la Dominacion de los Arabes en Espana, livre dont la fortune est bien déchue depuis les critiques et les beaux travaux de M. Reinhart Dozy.
(5) D. J. B. E. Observaciones filoso/icas en favor de V Alfabeto pnmitivo. Pamplona, 4 807.
(6) Court de Gbbblin, Le Monde primitif , 9 vol. in-4o. Paris, 4778-4782.
(7) i)AYiES, Celtic researches on the origin. tradition and language on theancient Britons. 4 804. — L'influence de Davies sur Astarloa est constatée par Humboldt.
reau, et du recueil de proverbes d*Arnaud Oïhénarl, conservés à la Bibliothèque nationale. L'année suivante il fit un voyage en Espagne, et parcourut tout le pays basque. Ce fut alors qu'il fit amitié avec Don Pedro Pablo de Astarloa, curé de Durango (1), Don Antonio de Moguel y Urquisa (2), curé deMarquina, et avec quelques autres savants. Revenu dans son pays, Humboldt publia, en 1812, dans \e Muséum dirigé par Frédéric Schlegel, un article intitulé : Ankundigung einer Schrifl ûber die baskische Sprache und Nation^ mbst cmgabe des Gesichlpuncktes und Erhaltens desselben, c'est-à-dire : Annonce dm ouvrage sur la langue basque^ et sur la nation basque étudiée diaprés sa lungue. Mais l'auteur n'a pas tenu toutes ses promesses. Je ne parle que pour mémoire de la relation de son voyage en Biscaye, et j'ai hâte d'arriver à l'année 1817, où parurent ses Rectifications et additions au Mithridates d'Adelung sur la langue basque ou cantabrique. Dans le second volume de ce recueil, Adelung avait très-imparfaitement étudié cet idiome. Humboldt entreprit de rectifier les erreurs de ce philologue, exposa à nouveau le mécanisme grammatical de la
(4 ) Le savant prussien nous apprend qu'il flt avec Astarloa de nombreuses promenades à pied dans la Biscaye. Voy. Recherches sur les habit, primtip de rEsp., ch. 7. Trad. A. Marrast.
(i) A la demande de Humboldt^ Moguel publia à Tolosa, en 4803, la traduction de plusieurs discours et morceaux choisis des meilleurs auteurs | latins, (c Por su suplicay influxo, he hecho las versiones de varias arengas, y oracioues selectas de Q. Curcio, Tito Libio, Tacito, Salustio, y tambien las de dos exordios de las dos oraciones de Giceron contra Catilina, etc. » — Moguel avait déjà donné, en 1800, à Pampelune, un ouvrage de piété écrit en dialecte guipuzcoan : Confesio ta cofnunioco sacramentua ganem eracusteac, etc. M. Francisque Michel {Pays Basque y p. 546). est porté a lui attribuer un traité rapporté d'Espagne par le docteur Heine, de Berlin : Tratado del cura Miguel sobre la lengua bascongada, sec. XVI H. {Serapeum, Leipzig, 4847, p. 80. Le curé de Marquina est l'auteur de la Nomenclaturu de las voces guipuzcoanas, etc., in-4o, s. l. n. d. H ne faut pas le confondre • avec deux autres écrivains basques du môme nom, Doua Yincenta Antonia ! de Moguel, sa nièce, et Don Juan Antonio de Moguel . i
langue basque, les différences des dialectes, donna un recueil de mots et quelques textes, parmi lesquels le Chant des Can^ iabresy qui est apocryphe. Le savant prussien y réduisait le nombre des cas à trois, et exposait, sur le mécanisme de la conjugaison et les particularités caractéristiques des divers dialectes, des idées que le progrès des études euskariennes ne permet plus d'accepter.
Le savant prussien clôtura ses travaux sur le basque, en 1821, par la publication d'un petit livre imprimé à Berlin, et inlilulé : Prufung der untersuchungen tiber dieurbewohner Hispanicns^ vermittekt der Waskischen sprache (i). Ce travail a obtenu, dans le monde savant, un succès contre lequel la protestation cà peu près solitaire de Grasiin est demeurée impuissante (2). Le système de toponymie ibérienne de Humboldt a prévalu dans l'érudition, dans la philologie, la numismatique, et c'est de lui que se sont inspirés aussi MM. Michelet, Âmédée Thierry, Henri Martin, et bon nombre d'autres historiens généraux de la France, sans parler de ceux de l'Espagne, et même de rilalie. Il importe donc d'examiner ce système avec l'attention la plus scrupuleuse, et c'est à quoi je vais m'attacher.
Humboldt déclare, en lêtç de son livre, qu'il a eu pour prédécesseurs le P. de Larramendi, Astarloa, et Erro y Aspiroz, et il confesse que c leurs affirmations sont souvent hasardées, ce qui met en garde même contre ce qu'ils ont établi de vrai (3), » — « Erro et Astarloa ont adopté sur le caractère
:1) M. A. Marrast a donné, en 4866, une estimable traduction de cet ouvrage, el il y a ajouté une Introduction, où il s'est attaché à rendre un t'onipte sommaire des progrès des études euskariennes depuis Humboldt. Rf'cherches sur les habitants primitifs de VEspagne à Vaide de la langue Usque, par Guillaume de Humboldt. Trad. ds l'allemand par M. A. Marrast. Paris, A: Franck, 1866.
V ) L.-F. Gbâslin, De l'Ibérie. Paris, Leleux, 1838.
13) HuintOLïïT, Rech. sur les habit, prim. de VEsp., p. 4 0-1 S. Trad. A. Marrast.
des langues anciennes, et du basque en particulier, des vues quelquefois exactes, mais qui, entendues d'une façon trop générale, ne sauraient enfanter la conviction ni conduire à des résultats certains. Voici comment Astarloa se représente la langue basque. D'après lui, chaque lettre, chaque syllabe de cette langue renferme un sens propre qu elle garde dans les mots composés. Chaque mot peut être ainsi analysé dans ses éléments. Par exemple, dans un mot formé de deux lettres, la première exprimera l'espèce, la seconde la différence spécifique du sujet; ou bien, la première marquera le contenant, le possédant, la seconde le contenu, le possédé. Du reste, le sens n'est pas arbitraire, mais correspond aux sons articulés par l'homme, aux bruits de la nature.
(( 0 désigne ce qui est rond ; i, ce qui est aigu, tranchant; M, ce qui est creux, etc.. 11 est facile de reconnaître qu'Aslarloa n'a fait que suivre ici la théorie de Davies sur le celtique. Les racines, dit ce dernier, sont très-simples : une voyelle ou une diphthongue isolée forme non seulement une particule, mais souvent un substantif ou un verbe; une voyelle précédant ou suivant une consonne originelle, possède un sens propre et sert de dérivés. Les purs mots celtiques, les plus longs, se laissent ramener à ces radicaux qui, cependant, ne désignent pas des objets réels, la terre, l'eau, l'arbre, mais expriment seulement les différentes manières d'être et d'agir. Un auteur comme Davies, qui dans ses ouvrages a hasardé tant d'hypothèses, inspirera peut-être peu de confiance. Nous voyons cependant Owen, dont le dictionnaire et la grammaire ( trop courte) sont si appréciés, adopter le même système et aller plus loin encore. Il assure que chaque dérivé peut être ramené au radical par un simple changement de lettres, et dans son dictionnaire il donne à la plupart des mots le sens adoplé par Davies. Suivons maintenant ces linguistes dans l'application de leurs principes. Astarloa fait dériver wfe (laine) de u (creux)
et le (artisan) : cause de beaucoup de vides ; axe (air) de a, dilaté, et xe, diminutif: menue dilatation'^ itz (le mol), de» pénétrant, et tZy signe d'abondance : abondant en subtilités pénétrantes, — D'après Davies, l'irlandais ur signifie recouvrir, répandre sur quelque chose, d'où la désignation de terre, feu, eau, malheur, meurtre, etc. — Dans l'idiome du pays de Galles, a signifie a/fer devant, avancer, monter, et dans un dialecte du même pays, colline, promontoire, char. Owen décompose le mot îân (feu) en to, ce qui se répand, et an, commencement, clément. On voit l'arbitraire et le danger de cette méthode, qui ne se fonde pas sur l'observation djrecle de la parenté des mots, et prétend descendre des idées générales à tous les cas particuliers. Souvent même la théorie abstraite et systématique d'Astarloa empêcherait de reconnaître que bien des mots à peu près semblables s'accordent aussi par le sens, comme c'est peut-être le cas pour le basque «fe et l'allemand wolle {i), » — ({ Des deux manières de revenir du mot à la racine, Aslarloa a adopté la moins sûre de beaucoup, car il se préoccupe surtout du sens qu'il croit le même pour tous les mots .qui se ressemblent. Il est inutile de montrer combien ce procédé est illusoire, surtout dès que l'on entre dans le cercle des idées métaphoriques. Le vrai linguiste fera tout le contraire, et s'inquiétera peu du sens, dès qu'une analyse l'aura conduit à une racine déterminée. Car, par l'effet du temps, des mots entièrement semblables peuvent présenter un sens tout-à-fait différent. Plus loin, Aslarloa attache beaucoup trop de valeur à la prétendue signification des lettres isolées, au lieu de s'arrèler à leur liaison en racines. Enfin, loin de ne demander le sens des mots qu'à une froide analyse du langage, il le fait trop souvent résulter d'idées générales ou d'observations toutà-fait singulières. Ainsi, il expliquera gravement l'a de aarra
(<) IIuMBOLDT, Recherch., p. 40-12.
(homme), et Ye de emea (femme) (ApoL^ 35), en disant qua son premier cri Tenfant mâle fait entendre un a, et renfant du sexe féminin un e. II est évident que les efforts d'Astarloa et de son continuateur Erro, pour découvrir dans la langue basque une langue mère de la race humaine sont tout-à-fail sans portée (1). »
Humboldt ne se borne pas à celle appréciation générale des procédés adoptés par Aslarloa et Erro y Aspirez, et tout son livre est plein de critiques de détail que je ne puis reproduire ici (2). Sa méthode à lui consiste « à rechercher avant tout, sans prévention, s*il y a d'anciens noms de lieux ibériques, qui, pour le son et la signification, s'accordent avec les mots basques usités aujourd'hui. Ainsi se révélera Tidentité de la langue basque avec l'ancienne langue espagnole. Nous aurons soin, dans tout le cours de ces recherches, et avant d'entrer dans un examen spécial, de comparer l'impression produite sur l'oreille par ces anciens noms de lieux, avec le caractère harmonique de la langue basque. Un moyen efficace de prouver son existence en Espagne dès la plus haute antiquité, sera la conformité de ses anciens noms avec les noms de lieux où Ton parle basque aujourd'hui. Cet accord montrera, même lorsque le sens du mot demeurera ignoré, que des circonstances analogues ont tiré d'une même langue les mêmes noms pour diiïé-
rents lieux Il faudra s'appliquer avec soin à distinguer des
noms indigènes, les noms d'origine étrangère qui se sont glissés dans la langue. Les auteurs espagnols ne s'en sont point préoccupés, dominés qu'ils étaient par l'idée préconçue que la langue basque régnait seule dans l'ibérie tout entière, ce qui est précisément ce qu'il s'agit de savoir. A première vue, les anciens noms de lieux offrent des traces évidentes du basque actuel , mais il importe d'y rechercher celle des autres lan-
(i) /d., /6id., p. 14-15.
(2) Voy. notamment les chapitres YI, XI, XIII, XIV, XV, etc.
gués, et d'assigner à chacune son domaine géographique (1). » Ce passage résume fort exactement la méthode et les idées de Humboldl. Il prouve d'abord que ce savant emprunte à ses devanciers (Larramendi, Astarloa , Erro y Aspiroz) la base môme de son système, à savoir que les Basques sont les descendants des Ibères, qui auraient été jadis répandus dans toute l'Espagne, et que celle descendance est établie par Tinlerprélation des anciens noms de lieux de la Péninsule au moyen de ridiome euskarien actuel. Je crois avoir prouvé , dans les chapitres I et II de la première partie de cet ouvrage, et I, Il et m, de la seconde, que celte hypothèse exclusivement* toponymique, ne reçoit aucune confirmation de Thistoire, de l'anthropologie et de la philologie.
Il résulte, en second lieu, du même passage, que Humboldt part, comme ses devanciers, de l'idée préconçue qu'il a existé jadis une « ancienne langue espagnole, » dont le domaine aurait dépassé de beaucoup les limites de la Péninsule. Cette supposition a déjà contre elle le témoignage de bon nombre d'auteurs anciens, qui constatent unanimement, que, dès l'aurore des temps historiques, les diverses peuplades de l'Espagne parlaient des langages différents (v. p. 237-242).
Humboldt croit aussi que l'eskuara possède certains caractères phonétiques particuliers, et il compte parmi ses moyens d'investigation « l'impression produite sur l'oreille par les anciens noms de lieux avec le caractère harmonique de la langue basque. » Ces caractères, on s'en souvient (v. p. 271- 76) seraient, d'après lui: i«» l'absence de Vf; 2** la répugnance à faire commencer les mois par un r, et l'addition d'un a ou d'un c devant cette lettre, pour tous les mots empruntés aux vocabulaires étrangers ; 3** l'absence de mots commençant par sU Dans les chapitres IX, X et XI de son livre, le savant
(<) HuMBOLOT, Recherches, p. 47-48.
prussien s'attache à démontrer que la toponymie ancienne de l'Espagne présente, sauf un petit nombre d'exceptions, les trois mêmes particularités.
Je crois avoir démontré que Humbodt a incomplètëroenl observé les phénomènes phonétiques dont il argumente (v. p. 271-76). Ces phénomènes sont d'ailleurs fort anciens, et ils se produisent sur un territoire beaucoup plus étendu que le domaine actuel de la langue basque. Il faut conclure de là que, loin de transmettre ces procédés aux peuples voisins, les Euskariens les leur ont au contraire empruntés.
Les arguments que Humboldt tire de la phonologie ont de plus le tort d'être purement négatifs. Rien ne prouve, en effet, que si l'ancienne toponymie de l'Espagne nous était intégralement parvenue, on ne pût y trouver amplement de quoi infirmer la théorie du savant prussien. La géographie historique de la Péninsule possède d'ailleurs, au dire de Humboldt luimême (Recherches, ch. XXIX, XXX, XXXI) une riche toponymie celtique. Or, les Celtes n'avaient de répugnance ni pour Yf, ni pour les mots commençant par un r; et cependant, si nous n'avions pas d'autres moyens de nous renseigner, l'étude de cette toponymie restreinte nous inviterait à conclure que les Celtes avaient des répugnances phonétiques pareilles à celles que Humboldt prête exclusivement aux antiques populations ibérienncs. On ne saurait contester non plus que les Basques, dont la langue serait, d'après l'auteur des Recherches^ l'héritière directe de l'ancien idiome ibérien , ne proscrive, pour la remplacer généralement par 6, la lettre t>, dont la parenté avec r/'n'a pas besoin d'être démontrée. A ce compte, on ne devrait pas rencontrer de v dans les noms d'hommes, de peuples et de lieux auxquels Humboldt assigne, sans hésiter, une origine ibérienne. Ce v se rencontre pourtant dans resci(Plin. I, 137), Verurium (Ptol. H, 5), Aravi (Inscr. Cellarius, I, 58), Vascones, Alavona (Ptolm. I, 48), Vaccei Vescitania, et dans une foule
d^autres noms de peuples et de lieux, de même que dans des noms d*hommes que Humbodt {Recherches^ eh. XXI) croit entièrement basques, comme Avarus (Appian. VI, 95), Mega* raviciûsou Megcu^avistus (Florus, II, 12, i), ViriathuSy etc.
Les arguments que Humboidt a cru pouvoir tirer de la phonétique de l'ancienne toponymie de TEspagne et de celle du basque actuel, sont donc absolument sans valeur; et le lecteur est instamment prié de vérifier, sur le livre même que je discute, la loyauté et l'exactitude des objections que je viens de choisir entre cenL
Il résulte de la fin du passage cité plus haut, comme de l'ouvrage tout entier, que Humboidt croit à la possibilité d'interpréter par le basque actuel l'ancienne toponymie de l'Espagne, et même celle d'autres contrées. Pour lui, cette interprétation s'élève à la hauteur d'un procédé vraiment scientifique, lorsqu'elle a lieu dans certaines circonstances. Il ne se lasse pourtant pas de répéter u que si l'application de la méthode étymologique à l'analyse des langues entraîne beaucoup d'erreurs, elle est plus périlleuse encore dans l'étude des noms (1). »
Pour que la théorie du savant prussien fût inattaquable, il Faudrait :
\'* Que ces anciens noms de lieu nous fussent exactement parvenus ;
2^ Que la langue qui sert à les interpréter eût laissé des monuments d'une époque contemporaine, ou du moins assez voisine, de celle où cette toponymie a pris naissance, ou bien que cet idiome se fût exceptionnellement conservé, à travers les siècles, dans un état suffisant de pureté.
Voyons si le système de Humboidt satisfait à ces deux conditions.
Et d'abord cet érudit est le premier à confesser que u les
(4) HuvBOLDT, Recherches, p. 16.
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noms de lieux ne nous sont arrivés qu'altérés ou défigurés», et il cite à ce sujet trois passages significatifs, l'un de Pline, l'aulre de Pomponius Héla, et le troisième de Strabon. Pline (Ed. Hard. 1, 136, XIV, 144; XI, 12) avoue formellement que dans son énumération des cités ibériques, il s'est préoccupé de savoir si leurs noms pouvaient être facilement exprimés en langue latine (1). Pomponius Mêla flll, I, 10) dit que plusieurs noms de fleuves et de peuplades Cantabres ne peuvent être articulés par nous, et Strabon (III, 3, p. 155) redoute de citer des noms pareils, et quand il le fait, il en donne de tels que ceux-ci : Pleutaures^ Bardyètes^ Allotriges (2), et autres encore plus insignifiants et plus durs, car ces trois derniers offrent quelques syllabes grecques, ce On voit par là que les auteurs anciens ne nous ont légué qu'un choix de noms, et ont laissé de côté les plus caractéristiques : se plaignant sans cesse de la longueur et de l'insignifiance des noms barbares, ils les ont sans doute abrégés souvent, ou accommodés à la prononciation grecque ou romaine, remplacés même par des mots de leur propre langue.
(( Nous en avons un exemple dans la très-vraisemblable conjecture de Hannert : que le nom du peuple des Conkns ou Cuniens a été transformé par les anciens Grecs en CynésienSj et par les Romains en Cunéens (habitants du coin), (altération qui a causé les erreurs des cartes).
« Hais les noms écrits sur les monnaies en caractères étrangers ne sont probablement point altérés, et on peut en adopter plusieurs avec confiance. De ce nombre est Iligor (3) (ville haute ou ville de montagne). Nous savons aussi par les auteurs que bien des noms ont changé avec le temps. Ainsi, d'après Strabon, Artabres esi devenu Aotrèbes^ eiBardyetes est devenu
(4) Ex his digna memoratu, aut latiali sermons dictu facilia. Pun , Hist. nat.
(«) Erro, Alf. prim.f p. 235.
*arrfya/es (Strabon, 111, II, p. 154, 162). Par suite des fréquentes invasions, beaucoup de localités reçurent un nom étranger, qu'elles portaient en même temps que leur nom indigène. Le Bœiis était appelé dans la langue du pays Perces (Etienne de Byzance). Tite-Live le nomme Ceriis, ce qui se rapporte à la ville cellibérienne de Cerhma (T. -Liv. XXVIIl, 22) ; les anciens Grecs le nommaient Tartessus. — De même pour bien d'autres fleuves et villes. Qu'on songe encore aux mutilations et altérations dues aux copistes et aux écrivains euxmêmes, et l'on verra combien il faut peu s'attendre à posséder d'anciens noms ibériqu<fs parfaitement exacts. Du reste, ces difficultés inévitables ne rendent que plus significatif le témoignage des noms si nombreux qui présentent les traces certaines d'une origine basque (1). »
Sauf la dernière phrase et la confiance imméritée accordée ici à Erro y Âspiroz, sur le système duquel le lecteur sait à quoi s'en tenir, il est impossible d'exposer plus exactement
(4) HuMBOLDT, RechcTches, p. 8-9. — La toponymie du pays Basque cis et transpyrénéen ne peut être sérieusement considérée comme fixée qu'à partir de la période féodale. Beaucoup de noms ont subi, depuis cette époque, des métamorphoses plus ou moins considérables. Le lecteur pourra se faire une idée exacte, pour le versant nord des Pyrénées euskariennes, en consultant le Dictionnaire topographique des Basses-Pyrénées de M. P. Raymond, et notamment la Table des formes anciennes de cet ouvrage, dans lequel je prends au hasard les exemples suivants :
« Abbonnk, c»» d'Ustarrits. — Narbona, i486 (cart. deBayonne, f® 82). »
« AssoRiT«, f. c™ deSainl-Jean-le-Vieux. — ArsoritZy Uï8 (coll. Duch., vol. CXIV, f^ 1691. — ÀrsoriZf U79 ; la casa o palacio de Arsmz, 4540 (ch. du chap. de Bayonne), »
tt Baigorby (la vallée de), arrond. de Mauléon. — Vallis quœ dicitur Bigur, vers 980 (ch. du chap. de Bayonne). — Beygur, H86 (cart. de Bayonne, f» 32). — - Baigner, 13E8 (ch. de la Camara de Comptos). — Bayguerr, 4356 (ch. du chap. de Bayonne). —rBeygorriy i397 (not. de Navarrenx). — Sierra de Vaygurra, U46 (coll. Duch., vol. CXIV, f> 207).
— BaygueTy U02 (ch. de Navarre, E, 459). »
« Obsanco, con de Saint-Palais. — Orsancoe, H20 (cart. de Sordes, f» 22).
— Orquancoe^ 1515 (ch. de Pampelune). — On dit en basque (actuel) Ostankoa, »
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que Humboldt, les motifs qui ne permettraient pas de con« sidérer les ^historiens et les géographes classiques comme les échos fidèles de l'ancienne toponymie espagnole, alors même que leurs ouvrages n'auraient subi, sur ce point, aucune espèce d'altération. D'ailleurs beaucoup de noms de lieux varient plus ou moins suivant les auteurs, comme le lecteur a pu s'en convaincre par la seule inspection du catalogue de ceux qui se terminaient jadis, dans la Péninsule, en tonta, et tanus, a, um. Il ne faut pas oublier non plus que la toponymie du monde ancien nous est arrivée généralement défigurée par l'ignorance des copistes, et qu'on se trouve très-souvent en présence d'urr nombre variable de formes diverses pour la même localité. Or, les ouvrages de géographie historique, et notamment celui de Conrad Mannert, prouvent à suffisance que l'Espagne s'est trouvée placée, sous ce rapport, dans des conditions encore plus défavorables que les autres pays.
Il résulte clairement, à mon avis, de tout ce qu'on vient de lire, que l'ancienne toponymie de la Péninsule ne nous est point parvenue dans un état de pureté suffisant pour qu'il soit permis d'en faire la matière d'une interprétation par le basque. De son côté, cet idiome a subi de telles modifications, depuis le xv*' siècle, que le petit nombre de documents qui datent de cette époque sont très-obscurs quand ils ne sont pas totalement inintelligibles (v. p. 260-67 ). Si l'eskuara s'est altéré d'une façon si notable, dans un intervalle relativement si restreint, quelles transformations n'a-t-il pas dû subir durant la longue période qui sépare le xV" siècle de notre ère de la période antéhislorique, où aurait pris naissance la prétendue toponymie ibérienne. Ainsi la toponymie à interpréter, et l'idiome dont on a cru pouvoir user pour cette interprétation, nous échappent tous les deux, et mieux vaut encore cette obscîirilé profonde qu'une fausse et trompeuse clarté.
Je ne saurais trop exhorter l'honnête lecteur à lire et relire
le livre de Humboldt, que je combats avec tout le respect dû à la mémoire et aux services de cet homme illustre, et avec les secours que les progrès de la science ont mis, de pos jours, à la disposition des plus obscurs travailleurs. J*espère que l'étude attentive de l'ouvrage du savant prussien convaincra ceux qui doivent me juger, que j'ai loyalement et exactement résumé cette théorie toponymique qui me semble déjà condamnée, dans ses principes par les objections que je viens d'exposer.
Avec tout autre philologue que Humboldt, je pourrais certainement m'en tenir là, et me dispenser de choisir, dans les nombreuses applications de sa méthode, un contingent d'exemples suffisants pour en démontrer de nouveau la témérité. Mais l'auteur des Recherches sur les habitants primitifs de VEspagne occupe dans la science une place trop élevée pour que je me contente des raisons déjà données. Je vais donc choisir, dans ce livre, un nombre suffisant d'exemples, pour établir que Humboldt se trouve, beaucoup plus souvent qu'on ne pense, en contradiction formelle avec les enseignements précis de l'histoire et de la philologie. Voici, dans son entier, et copié sur la traduction de M. Harrast, le chapitre XXXVI intitulé :