‹ Études sur la comédie de MénandreChapitre 1 sur 12 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Le sujet de ces Etudes est un sujet de mon choix. La philosophie , en général , mais surtout celle qu'on pourrait appeler la philosophie du sens commun , a pour moi de singuliers attraits. Horace et Lucien , dans l'antiquité; dans les temps modernes, Cervantes, Montaigne, Molière, La Fontaine, Voltaire, ont toujours été mes auteurs de prédilection. Leur morale, simple et naturelle, qui s'adresse à toutes les intelligences et qui défie tous les sophismes, est, à mes yeux, d'un prix inestimable. Je regarde ces grands hommes comme les vrais précepteurs du genre humain; car l'humanité ne réside pas dans une imperceptible aristocratie d'esprits cultivés : Humanum paucis vivit genus. Le soldat , l'ouvrier , le paysan appartiennent réellement à rhumanité; ils

ont un cœur et un esprit ; ils ont des passions et des înte'rêts comme les personnages les plus considérables. Ils ont donc besoin d'un frein qui les contienne et d'une lumière qui les dirige; d'autant plus qu'ils sont souvent moins capables de se contenir et de se diriger eux-mêmes. C'est pourquoi je révère d'abord l'Evangile, ce pain des forts et des faibles, ce livre des grands hommes et des petits enfants ; et , après lui , dans l'ordre des choses humaines , j'admire de préférence ceux des moralistes dont la doctrine est familière et universelle.

J'avais entendu souvent parler de Ménandre, mais vaguement, et comme d'une grande ruine qui ne pouvait être, connue que par la renommée. Un jour cependant j'eus la curiosité de lire les fragments qui nous sont restés de lui. Deux idées ne lardèrent pas à me venir à l'esprit : la première, c'est que, même en s'aidant de Térence, on ne pouvait former que des conjectures sur la forme de la comédie de Ménandre; la seconde, c'est qu'il était |)ossible d'arriver î\ la certitude sur le fr)nd de cette comédie, iani les matériaux abondaient de ce c6lé-là. Une

étude consciencieuse du texte et de tous les commentaires qui s'y rattachent me confirma dans mon opinion. Mënandre m'apparut clairement comme le disciple d'Euripide , avec une tendance plus marquée vers la morale d'Epicure, dont il avait été l'ami. Il n'y avait plus à en douter, j'avais affaire à un des membres de cette glorieuse famille qui compte dans son sein Horace , Molière et La Fontaine. Mënandre n'était pas pour cela, dans ma pensée, un moraliste de profession. Un moraliste de profession, c'est ou un philosophe, ou un théologien, c'est Pascal ou Bossuet. On ne dira pas que La Fontaine est un moraliste de profession : qui osera nier cependant qu'il soit moraliste ? Quelle différence y a-t-il entre Regnard et Molière, par exemple, si ce n'est que l'un ne songe qu'à nous faire rire , tandis que l'autre veut nous instruire , tout en nous amusant ? La même différence existe entre le Molière du Médecin malqrê lui et le Molière du Misnnthwpe. On ne saurait trop le ré[3éter, Molière est grand, parce qu'il est moraliste; il est éternel, parce qu'il a i)eint d'éternelles passions. Que nous fait la gaielé de Dancourt et de

Dufresny ? que nous font le caquetage de Marivaux et l'esprit merveilleux de Beaumarchais? Ces hommes, grands au dernier siècle, ont passé avec lui. C'étaient des hommes de circonstance : Molière est un homme de tous les temps. Si Horace est plus goûté que Juvénal , c'est qu'il est , lui aussi , un homme de tous les temps , et que Juvénal n'est qu'un homme de circonstance. La supériorité de Ménandre sur Alexis et sur Aristophane lui-même n'a pas d'autre cause. Les pamphlets et les satires proprements dits , quelque fougueux et pétillants qu'ils soient, ne vivent point. Ce n'est pas l'esprit qui sauve une œuvre, c'est l'application de cette œuvre à tous les lieux et à tous les siècles. Les hommes les plus universels sont aussi les plus grands ; Dieu même n'est si grand que parce qu'il est souverainement universel. On aurait tort de ne voir dans la comédie que du rire et des formes ; le rire n'est que le moyen , ce n'est pas le hut; c'est le miel dont le poète enduit les hords du vase pour nous engager à prendre la liqueur amère. Les formes sont changeantes et d'ailleurs périssables; elles n'intéressent que les érudits : le fond intéresse

l'humanité tout entière. Si demain, par impossible, le théâtre de Molière venait à périr, qu'en resterait-il ? les citations morales éparses dans les livres de ses admirateurs. C'est ce qui est arrivé à Ménandre. Son théâtre ayant disparu, il n'en est guère resté que des sentences et des fragments ayant trait à la morale. Là était son mérite aux yeux des anciens , là doit être son mérite aux nôtres. Obéissant à ces idées, je n'ai accordé qu'une place restreinte à l'étude des formes, des sources et du style de la comédie de 31énandre, sujet qui ne s'adresse qu'à un petit nombre d'hommes compétents 3 mais c'est avec prédilection, avec amour, je puis le dire, que j'ai traité cette partie morale qui est du domaine de tout le monde- On voudra savoir peut-être comment j'ai pu me guider dans le labyrinthe des fragments et des sentences , et donner une certaine unité à la morale de Ménandre. Rien n'est plus difficile en apparence, mais rien n'est plus simple en réalité. Tous les hommes qui pensent fortement sont des hommes de principes, et toutes leurs idées se ramènent à des

principes qui ne sont jamais très -nombreux 5 un œil exercé les découvre sans peine; ils se manifestent à chaque instant , et répandent partout leur lumière. Quand on a classé les idées par genre et par es- [)èce, il est aisé d'en faire autant pour les principes, qui , eux-mêmes, doivent être rangés par ordre d'importance. Le principe qui domine, embrasse et explique tous les autres; une fois trouvé, on a la clef du système , on a touché le fond de l'esprit de son auteur. Voilà le procédé que j'ai suivi et qui me semble infaillible lorsqu'on l'applique avec précaution. Ici j'avais à ma disposition non-seulement un texte épuré , mais les témoignages de l'antiquité sur Ménandre , des traductions et de savants commenlaires. D'ailleurs, j'ai renouvelé l'épreuve jusqu'à trois fois; car l'ouvrage que j'offre maintenant au public est mon troisième elfort pour déchiffrer et reconstituer Ménandre. Ma première tentative est le Dinloque qui termine ce livre. Je l'ai laissé tel qu'il était. Si on le trouve, quant à finterprétation de la pensée du poète, peu différent de mon Essai, il ur faul pas s'en étonner, «l'avais opéré tout d'abord avec

tant de soin, que je n'ai eu, pour ainsi dire, qu'à me répéter plus tard.

Je terminais mon second travail quand l'Académie proposa, pour sujet d'un prix à décerner en 1 8 5 3 , la question suivante :

« Etude historique et littéraire sur la comédie de << Ménandre ; en faire bien connaître l'époque et le >< caractère à Taide des nombreux débris qui s'en •' sont conservés , des témoignages épars à ce sujet « dans l'antiquité , des fragments de poètes comiques « de la même date et de la même école, des imita- « tions latines, et des conjectures de la critique sa- « vante.

« En appréciant le but moral, le génie et l'in- " fluence de ce grand poëte, insérer à propos, dans « une exposition aussi complète qu'il sera possible, « la traduction de tous les passages originaux qui ' nous restent de lui , et de tous ceux qui se rappor- « tent utilement à l'histoire de son art. «

Comme je me déliais de mes forces, je ne voulais [)as concourir. Des amis bienveillanls me rassuré-

— xn — reiit. Je me remis à la Ijesogne pour la troisième fois, et je composai cet Essai , que je tâchai de rendre aussi complet que possible, suivant le programme de l'Académie. Mais l'Académie ne demandait qu'une Etude historique et littéraire , et la mienne était surtout philosophique. Le prix fut partagé entreM. Guillaume Guizot, qui avait le^n" 4 5 ^t ^L Benoît, professeur à la Faculté des Lettres de Paris , qui avait le n" 5. Les n°* 2 et 6 obtinrent chacun une mention. Restait deux Mémoires inscrits, Tun sous le n® i, l'autre sous le n'^ 3. Les auteurs de ces Mémoires n'eurent le bonheur de voir mentionner ni leur nom ni leur numéro. Seulement on laissa indivis entre eux un précieux éloge , que ni l'un ni l'autre n'osent s'adjuger sans doute, ou plutôt qu'ils ne craignent pas de s'adjuger tous les deux. Voici cet éloge :

« Tel ouvrage, que l'Académie ne peut couron- « ner, et qu'elle n'a pas voulu désigner par une men- « tion inférieure , olFre encore la marque d'une main « savante et d'un esprit très-éclairé. Mais ici trop de « détails ont surchargé la critique et rendu l'érudî- « tion moins précise et moins piquante. »

— xiir —

Les seuls juges du débat seront les personnes qui auront assez de loisir ou de bonne volonté jjour lire les Mémoires des deux rivaux. L'un de ces Mémoires est le présent J?55rtt , qui fut inscrit sous le n° i.

Maintenant , un mot sur mon Dialogue. Pourquoi un dialogue à la manière de Platon ? Et comme dit Horace :

Quorsùm perlinuit stipare Platona Menandro ?

Pénétré d'admiration pour le génie de cet artiste incomparable, j'avais résolu de lui payer aussi mon tribut d'bommages. Mais comme la critique a épuisé tous les éloges sur son prodigieux mérite , je n'ai pas cru devoir refaire ce qui avait été fait déjà si souvent et si bien. J'ai pensé que j'acquitterais encore assez dignement ma dette, si, au lieu d'analyser les procédés du maître, j'essayais de les appliquer. Entreprise téméraire, je l'avoue, bien qu'il soit permis à tout fidèle disciple de suivre de loin son modèle et d'adorer humblement ses traces. A défaut de talent, la foi m'a soutenu. Ce qui m'encourageait aussi, c'était l'espérance de reproduire , jusqu'à un

certain poiiit, dans un dialogue, tout ce que je supposais de grâce , de fraîcheur et de serënité à la comédie de Ménandre ; car les Dialogues de Platon sont aussi des comédies, et des plus charmantes.

Je termine, en priant le lecteur d'être indulgent |X)ur cei ouvrage, et de vouloir bien se rappeler toujours que, mon auteur étant païen, c'est à lui qu'il faut imputer tout ce qui, soit dans VEssai, soit dans le Dialogue , semblera peu d'accord avec les idées modernes et les préceptes du christianisme.

Page 19, notes, ligne 4, au lieu

— 21, notes, ligne 6,

— 41, notcj ligne 4,

— 64, note 3, lig. 3,

— 69, note 8,

— 81, note 4, lig. 4,

— 176, ligne 2,

— 230, note 2, lig. 2, Ibid.ibid., lig. 5, /^irf., note 3, lig. 5,

— 242, notes,

— 265, note 1, lig. 2,

— 277, ligne 4,

— 281, ligne 26,

— Ibid, note 1,

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