AVANT-PROPOS
Le théâtre de Ménandre existait encore à Constantinople au xii^ siècle. Entre la fin de ce siècle et le commencement du xnF, il disparut, soit qu'il ait été détruit par nos ancêtres , lorsqu'ils s'emparèrent de la capitale de l'empire grec, soit qu'il ait été supprimé par les évéques, ennemis trop rigoureux de ces gracieuses et riantes comédies. Mais quelles que soient les mains qui ont anéanti ces chefs-d'œuvre, leur perte est, à coup sûr, une des plus regrettables qu'ait faites l'antiquité ; et de bonne heure on en sentit toute l'amertume. Car à peine les livres grecs et latins commencèrent-ils à se répandre en Europe, que les savants, avertis pai' une foule de témoignages de la beauté des comédies qui venaient de disparaître, s'efforcèrent d'en recueillir les précieux débris. Il s'en trouvait des fragments nombreux dans Stobée, Suidas, Athénée, d'autres encore, et l'on tenta de les rassembler. Malheureusement ces fragments étaient couverts d'une rouille épaisse et comme déformés par l'empreinte de la barbarie; aussi des siècles s'écoulèrent-ils avant qu'on pût leur rendre leur lustre et leur correction.
J. Uerlclius donna l'exemple (Basil., 15G1, Biùl. grecq. de Fabricius, t. H , p. 727). Il fut suivi par Henri Eslienne (in Comœdiœ grecœ Sententiis. Paris, 1569), et surtout par H. Grotius (Excerpta ex tragicis et comicis grœcis. Paris, 1616). Ensuite vint Jean Leclerc, qui publia de ces fragments le Recueil le plus exact et le plus complet, à ce qu'il crut [Menandri et Philemonis reliquiœ, quotqiiot reperiri potuerunt, grœcè et latine cum notis IL Grotii et J. Clerici. Amstelod.^ 1709). Ce livre excita une des guerres de plume les plus violentes qu'on ait jamais vues dans la république des lettres; et il ne sera peut-être pas mal d'en toucher quelques mots. Leclerc, homme d'un esprit très-distingué du reste, mais surtout versé dans la philosophie, avait entrepris là un travail auquel il n'était pas préparé ; de plus , il avait , par de libres censures, provoqué beaucoup de haines. Burmann le déchira avec une fureur sans égale. Bentley, né avec le génie de la critique, releva aussi ses fautes avec aigreur, mais du moins avec une raison et un savoir remarquables {Pliileleutheri Lipsieiisis emendationes in Menandri et Philemonis reliquias. Trajecti ad Rlienum, 1710, et rursùs Cantabrigiœ, 1714). Corneille de Paw {Philurgyrii Cantabrigiensis emendationes. Amstelod., 1711) et Jacques Gronovius (Infamia emcndationum in Menandri reliquias. Lugd. Batav., 1710) prirent la défense de Leclerc, qui se défendait aussi. Leclerc écrivit entre autres la préface du Cantabrigiensis Pliilargyrii; et, dans cette préface, il appela Bentley un Thrason grammairien,
dont le livre est plein de calomnies et « tijplio grammatislico (1). > Ce méchant homme l'avait attaqué, disait-il, pour ruiner non seulement son livre sur Philémon et Ménandre, mais aussi tout ce qu'il avait publié, et pour le faire regarder comme « le plus inepte et le plus stupide des mortels. » Il avait attaqué encore Grotius, afin d'enterrer Leclerc sous les ruines de Grotius, et de pouvoir sur ces ruines dresser un trophée où on lirait : Ego sum Tlirasonides ille^ qui solus sapio, nec Clericum tantùm, sed et Grotium spiritu difflavi (2). Mais ce qu'il y eut de plus étrange dans cette étrange querelle, c'est que les défenseurs de Leclerc vomirent contre lui presque autant de bile et de fiel que contre Bentley lui-même. Enfin, la paix revint parmi les philologues; et Brunck {Poet. Grœc. gnom. Argentorat., 1764), Heringa (m Observatioti.y c. xxvm), Fr. Zedelius {Neues Magazin fur Scliulen, vol. I), Porson {Miscellaneous tracts and critics)^ R. Walpole (Comic. Grœc, London, 1812), Boeckh [ad Platon, de Legibus) continuèrent avec calme l'œuvre de leurs devanciers. Toutefois l'épuration définitive du texte de Ménandre n'est due qu'à M. Aug. Meinecke [Fragmenta Comicoriim grœcoriim, 3 vol. in-S». Berlin, 1826; puis 4 vol. in-8". Berlin, 1838-41), dont le travail est un guide sûr pour ceux qui veulent faire de Ménandre une étude sérieuse et approfondie.
(1) Page 3.
(2) Page 8.
Les fragments ont été mis plusieurs fois en français, mais toujours d'une manière incomplète. La traduction que Poinsinet de Sivry a insérée dans son Théâtre d'Aristophane (Paris, 1784, 4 vol. in-8°) ne se distingue par aucun genre de mérite; celle de M. Raoul-Rochette (édit. du Théâtre des Grecs de Brunoy, 1826) est beaucoup plus considérable et très-soignée, et j'avoue que je l'ai mise à contribution.
Enfin, Rochefort a écrit sur la forme de la comédie de Ménandre deux Mémoires qui se trouvent dans le tome XL VI du Recueil de l'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, et Lévesque, dans son livre intitulé Caractères de Théophraste et Pensées morales de Ménandre (Paris, Didot aîné, 1782, in-12), a rapproché assez heureusement l'élève et le maître.
Mais philologues, traducteurs, critiques, travaillant isolément, n'ont fait que peu de chose pour tirer Ménandre de l'oubli où on gémissait de le voir. Il fallait un travail d'ensemble, où le respect pour la tradition s'alliât avec la nouveauté des aperçus. Puisse donc cet Essai, fruit d'une étude patiente et pieuse, contribuer à éclaircir la difficile question de Ménandre! Puisse-t-il, comme une lumière brillant dans les ténèbres, rendre moins épaisse la nuit qui s'est amassée sur les ruines du monument !