‹ Études sur la dialectique dans Platon et dans HégelChapitre 2 sur 15 · LA PHILOSOPHIE ET SES NOUVEAUX ADVERSAIRES · texte numérisé non relu

LA PHILOSOPHIE ET SES NOUVEAUX ADVERSAIRES

La situation de la philosophie est aujourd’hui assez délicate et même périlleuse. A la vérité, elle paraît moins menacée d’un certain côté qu’elle ne l’était il y a quelques années. La théologie est beaucoup moins agressive à son égard, et lui laisse une sorte de paix, qui peut paraître douce après les violences et les injustices des temps passés; elle lui emprunte môme son secours, et au lieu de répéter sans cesse, comme il y a vingt ou trente ans, que la philosophie conduit nécessairement soit au scepticisme, soit au panthéisme, elle recommence elle-même à philosopher; elle reprend la tradition de saint Augustin et de Malebranche; elle comprend enfin qu’il est beaucoup plus prudent de se servir de la philosophie que de s’armer contre elle.

Mais tandis que d’un côté les hostilités paraissaient

INI ROIHCTION.

s’apaiser, ou tout au moins changer de caractère et de tactique, de nouveaux périls se sont découverts et sont aujourd’hui tout à fait présents. D’où viennent-ils? Des sciences exactes et positives, dont le développement considérable devait évidemment amener un jour ou l’autre l’état de choses où nous sommes aujourd’hui. Les sciences, après avoir clé sous le gouvernement de la philosophie, pendant le xvu' et le xvm' siècle, ont commencé à marcher sans elle, à partir de la révolution. Depuis cette séparation, elles ont fait des progrès considérables, et elles ont surtout conquis nne grande puissance sur la vie pratique. Aussi ont-elles laissé entrevoir de nouvelles ambitions; elles ont voulu avoir dans le monde moral la même part d’influence que dans le monde physique; il ne leur a plus suffi de s’être affranchis de la philosophie; elles ont prétendu la détruire et la remplacer. Tel est l’esprit d’une nouvelle école, qu'on appelle l’école positive, dont l’empire est extrêmement puissant aujourd'hui, parce qu’il correspond à deux tendances généralement répandues, l’aversion pour les principes, et ^admiration pour les faits.

A la vérité, quelques esprits plus éclairés que les positivistes absolus essaient de soutenir une thèse plus modérée. Suivant eux, la philosophie est condamnée comme science distincte; mais l’esprit philosophique, le sentiment philosophique ne périra pas.

INTRODUCTION

ni

C'est là, à mon avis, une bien naïve illusion. Sans être un grand prophète, on peut affirmer que s’il n’v a plus de philosophie, l'esprit philosophique ne survivra pas longtemps. Sans doute des générations élevées par la philosophie peuvent bien conserver l’esprit philosophique en renonçant à la philosophie ellemême. Mais en sera-t-il de même, lorsque la philosophie aura été entièrement abandonnée ? Ces considérations générales que nos critiques déploieuten se

jouant, ces vues générales sur les sciences que nos

positivistes proposent comme la philosophie de l’avenir, ne paraîtront-elles pas à leur tour entachées d’abstraction, suspectes de métaphysique ; et après les avoir acceptées comme arme de guerre, ne les rejettera-t-on pas pour se concentrer sur les seules choses qui paraissent ne pas tromper, les choses qui se pèsent, se comptent et se calculent ! A coup sûr, il est difficile d’avoir l’esprit plus élevé et plus libéral, que les savants auxquels je fais allusion : mais ils travaillent contre eux-mêmes ; et s’ils réussissaient, ils verraient bientôt s'établir, en vertu de leurs propres principes poussés plus loin, l’empirisme dans la science, l’industrialisme dans la pratique, et le servilisme dans la société.

C’est pourquoi nous n’avons pu voir sans une vérituble*inquiétude un spirituel et vigoureux penseur, .* •

M. Ernest Renan, s'emparer récemment de la llièse

- lirî

INTOODICIION.

positiviste (1), et diriger contre la pliilosopliic une de ces attaques si dangereuses dont il a le secret. Jusqu’ici, nous avions cru avoir en lui un allié, indépendant sans doute, et cherchant sa voie à ses risques et périls, mais comprenant en môme temps que la philosophie est la seule garantie de la liberté de la pensée et aussi île l’élévation morale chez les peuples éclairés. 11 nous faut le prendre, à notre grand regret, pour un adversaire. Mais laisser de telles provocations sans réponse, ce serait s'abandonner soi-môme, et trahir la causé de la vérité.

Quelle'ést donc, sur l’objet et la nature de la philosophie, la doctrine de M. Renan? Cette doctrine, dégagée de tous les voiles qui l’obscurcissent et de tons les ornements qui la parent, n’est autre que celleci : Il n’y a pas de philosophie, il n’y a pas de métaphysique : il n’y a que des sciences particulières qui se lient les unes aux autres, et tendent à se confondre en une science unique, à mesure que leurs résultats se généralisent et se simplifient. La philosophie n’est pas une science, mais un côtédess' icnces,« l’assaisonnement sans lequel tous les mets sont insipides, mais qui à lui seul ne constitue pas un aliment ; » elle est le résultat, l'esprit, la pensée de toutes les sciences; et enfin comme l’infini, son éternel

(0 Arl. île la Hevur îles Dewr-Mnwles, iln 15 janvier 1800.

INTRODUCTION

cl insaisissable objet, on peut dire à la fois qu elle n‘est et qu’elle n’est pas.

Cette doctrine, on le voit, est bien, comme je l’ai dit, la doctrine de l’école positiviste. Il y a cependant une différence, qui ne me parait pas à l’a— \ antage de M. Renan. Dans le système de MM. Comte et Littré, toutes les sciences sont comprises; toutes viennent, à leur ordre et dans leur rang, s’échelonner dans un savant système qui résume l'ensemble des connaissances humaines; et dans cet ensemble, quelques-unes des sciences qui composent maintenant la philosophie, pourraient encore subsister à titre de sciences spéciales. Dans le plan de M. Renan, au contraire, il semble que toutes les sciences soient sacrifiées à une seule, l’histoire, et encore à une certaine histoire, l’histoire des origines, 1’histoire des faits perdus et obscurs, en un mot, à ce qu’on appelle vulgairement l’érudition. La thèse de M. Renan est donc la thèse même de M. Littré, mais rétrécie, amoindrie, étranglée, rendue insoutenable par son excès même.

Sans méconnaître l’utilité de l’érudition (1), je ne

(I) Voy. Leibnitz, Nouveaux Estais sur l'entendement humain, I. IV, ch. x»i : « Je ne méprise point qu'on épluche l'antiqulti jusqu'aux moindres bagatelles... Je consens qu’on écrire l'histoire de tous les vêlements et de l'art des tailleurs depuis les habits des pontifes des Hébreux, et si l'on veut, depuis les pelleteries que Dieu donna aux premiers mariés nu sortir du paradis, jusqu'aux fontanges et aux falbalas de notre temps... J'y fournirai mémo, si quelqu'un le

Tl

IMTRODliCHOM.

puis me résoudre à croire qu’elle doive tout remplacer, et qu’il n’y aura désormaisque des archéologues. N’est-il pas étrange qu’un travail intitulé : Del' Avenir de la Métaphysique , ne traite en réalité que de l’avenir de l’érudition ? N’est-ce pas trop ouvertement se faire centre de toutes choses? Ce n’est pas la métaphysique seule qui souffre de cette exclusion, ce sont toutes les sciences morales et philosophiques. Que faites-vous, par exemple, des sciences qui s’occupent de la société et de ses lois, l’économie politique, la jurisprudence, la politique proprement dite? Dans votre plan, ni la Politique d’Aristote, ni l’ Esprit des lois , ni le Traité de la richesse des nations de Smith, ni les Lois civiles deDomat, aucun de ces grands livres n’a sa place, et la philosophie tout entière se réduit à l’étude des langues, au déchiffrement d’une inscription, à la description d’une médaille! Je ne veux rien dédaigner, et j’accorde que le plus petit fait, bien étudié, peut avoir une graude importance par ses relations avec les autres, par les conjectures qu’il fournit aux esprits pénétrants. J'accepte donc, pour ma part, l’apologie que l’auteur fait de l’érudition. Il est dans son droit; et d’ail-

désire, les mémoires d’un homme d'Augsbourg du siècle passé, qui s'esl peint avec tous les habits qu’il a portés depuis son enfance jusqu'à l'âge de soixante-trois ans... Et puisqu'il est permis aux hommes do jouer, il leur sera cucorcplus permis de se divertir à ces sortes de travaux, si les devoirs essentiels n'en soulTrcnl pas. »

INTRODUCTION. vu

leurs rien de ce qui intéresse l’humanité ne doit nous être indifférent. Mais, encore une fois, sacrifier tout à l’érudition, et au nombre des sciences de l’humanité lie compter ni la politique, ni l’économie politique, ni la jurisprudence, est un parti pris inexplicable, ou qui suppose un dessein arrêté de nier et de taire tout ce qu’on n’a pas appris.

J'entends ce que l’auteur va nous dire : Mais les sciences dont vous parlez ne sont que les annexes „ de l’histoire ; elles ne peuvent se passer d’elle ; elles lui empruntent leurs données et leurs matériaux. Je l’accorde en partie ; mais de ce que deux sciences se rendent de mutuels services, faut-il nier l’une absolument et la sacrifier à l’autre? Or, de bonne foi, qui pourra jamais soutenir que la Politique d’Arisloto est un livre d’histoire? Qui verra un ouvrage historique dans le Cours d'économie politique de M. Rossi ou dans le Traité des obligations de. Pothier? Et réciproquement, est-ce l’archéologue, le philologue, l’historien qui nous apprendront les éléments essentiels du gouvernement et les principes du droit de souveraineté; si le contrat de vente est de droit naturel ou de droit des gens ; jusqu'où s’élend le droit de tester; quelles sont les lois qui règlent la valeur; lequel vaut mieux du libre échange on de Ta protection, etc.? Ou il faut exclure toutes ces questions, supprimer toutes les recherches , qui ont rapport au

.» * vin INTRODUCTION*

bon ordre de% sociétés, c'est-à-dire rompre avec les tendances les plus puissantes de notre temps, ou il faut reconnaître à côté des sciences historiques au

moins un nouvel ordre de sciences, les sciences sociales, politiques, économiques, juridiques, qui ont leurs principes, leurs méthodes, leurs objets séparés.

Admettez cependant un instant le principe de M. Renan dans toute sa rigueur ; supposez que l’histoire soit la seule source de la politique et de la jurisprudence, il faudra soutenir alors que la condition sociale d'un peuple est nécessairement et doit être le résultat de tous les faits qui constituent l’histoire de ce peuple. Il n’y a plus de doctrine politique, juridique, sociale, qui soit vraie en soi ; le juste n'est plus que le résultat nécessaire des traditions, des habitudes, des faits antérieurs. Cette doctrine est celle d’une école célèbre en Allemagne, dans la jurisprudence, et qui a même eu une certaine importance politique : c'est l’école historique Cette école s'allie à l’école traditionnaliste ; elle représente le parti de l'ancien régime, et est en général très-opposée aux maximes de la Révolution.

Personne sans doute ne peut soupçonner M. Renan de n’être pas un esprit libéral ; mais on a été fort étonné de le voir prendre parti si vivement contre la

Révolution française, et, dans un article récent, trahir une certaine complaisance pour le principe de la

LNTKOUUniüN.

légitimité. Un a pu croire à un jeu d'esprit , à une fantaisie d’imagination : c'était la conséquence même de ses principes. Rien de plus contraire, sans doute, à la philosophie générale de M. Re- ’ nan , que le principe du droit divin : toute intervention particulière de la Divinité, dans les choses de ce monde répugne à son esprit critique. D’ailleurs le principe du droit divin est un principe à priori aussi bien que le principe du droit populaire. Or M. Renan rejette tout principe à priori. Par ces raisons et beaucoup d’autres, M. Renan est aussi opposé que personne , je le suppose, au principe de l'ancien régime. Mais à son point de vue historique, la Révolution, qui s’est permis de rompre au nom de certains principes absolus avec les faits antérieurs, la Révolution, qui dérive de la philosophie et non de l'histoire, est une entreprise fatale, fausse, qui ne peut amener avec elle que le despotisme ou une fausse démocratie. Si, au lieu de vouloir fonder la liberté sur le droit abstrait, on se fût contenté d'organiser les éléments de liberté qui subsistaient sur le sol; si, au lieu de détruire les privilèges, on s’en fût servi comme de moyens de résistance et de protection, on eût fondé une liberté possible et durable : 89 est donc une grande illusion.

Voilà comment, sans aucun mélange de mysticisme politique, ce pénétrant écrivain , dont on at-

tendrait les idées les plus libérales, semble faire cause commune avec ceux qui passent pour se défier de la liberté. Mais ce qui est vraiment remarquable et digne d’attention, c’est que le même esprit qui se montre si peu favorable à la Révolution française est au contraire plejn de sympathie pour l’idée révolutionnaire prise en soi. C’est ainsi que nous le voyons admirer beaucoup V Histoire des révolutions d’Italie de M. Ferrari, où cet auteur compte avec orgueil les vingt-deux mille révolutions dont peut s'honorer sa patrie. M. Renan, dans cet article, semble adopter cette philosophie de l’histoire qui aime le changement pour le changement, la destruction pour la destruction, qui nous raconte avec indifférence le renversement desoligarchies, destyrannies, des théocraties, des monarchies, des républiques , sans prendre parti pour aucune de ces formes, pour aucun de ces principes, mais toujours favorable à celui qui réussit. C’est la philosophie de V universel devenir transportée dans l’histoire. Et ainsi, la même doctrine, et par les mêmes principes, se rattache d’une part à l’école t raditionna liste, et del ’au tre à l’école révol u donna i rc . Tous les faits lui sont sacrés, soit parce qu’ils ont été, soit parce qn’ils sont, soit parce qu’ils seront. A la vérité, en exposant cette philosophie de l’histoire, M. Renan proteste au nom du sentiment moral. Mais le sentiment moral, ce n’est pas dans l’histoire, c’est

LYCIIUDI'CTIUN.

eu nous-mêmes que nous le puisons. L'histoire ne peut donc être à elle seule le principe de la politique.

Maintenant, celte doctrine, prise en elle-même, a-t-elle au moins quelque nouveauté, quelque originalité? Nullement; elle n’est que l’exagération systématique d’une idée juste et solide qui a près de quarante ans de date. Il y a en effet à peu près ce temps qu’on a vu l’histoire littéraire introduite dans la critique, l’histoire du droit dans la jurisprudence, l’histoire de la philosophie dans la philosophie, l’histoire des institutions dans la politique ; peut-on dire même que l’histoire des langues ait été négligée dans le pays d’Eugène Burnouf? Que venez-vous donc nous parler d’histoire 3 Ce n’est plus d’histoire que nous avons besoin, mais de principes. Votre théorie est la formule d’un mouvement qui finit, et non le prélude d’un mouvement qui s'annonce. La jeunesse brillante de votre style dissimule mal la x icillesse de vos idées.

Mais, sans nous arrêter plus longtemps à la thèse particulière et étroite de M. lteuan, et, sans le séparer de ses alliés les positivistes, allons droit à la question : y a-t-il ou n’y a-t-il pas une philosophie?

Le fondement de la philosophie n’a pas besoin d’être cherché bien loin : et l’on est dispensé ici de tout frais d’originalité. Il est dans ce fait pri—

INTKOÜlcriON.

milif que Sociale cl Descaries onl exprimé l’un el l’aulre à leur manière, lorsque le premier a dit : « Connais-loi loi-même; » cl le second : « Je pense, donc je suis. » Il esl dans l’existence incontestable de ce que saint Paul appelle admirablement l’homme intérieur, l'homme spirituel, etqu’il oppose à l’homme charnel el extérieur. Quel homme pourra nier qu’il existe pour lui-même à un autre titre que pour les autres hommes, et qu’il ne connaît pas les autres hommes de la même façon qu’il se connaît luimême? La connaissance de soi-même ou le sens intime est un fait sans analogie avec aucun de ceux que les autres sciences étudient : c'est le seul qui donne entrée dans un autre monde que le monde extérieur; seul il esl le titre réel et indubitable de la réalité de

l’esprit. Jusqu’à quel point sera-t-il possible de pénétrer scientifiquement et méthodiquement dans ce monde dé 1 l’esprit qui s’oppose au monde des choses, quoique étroitement lié avec elles? c’est une autre question. Mais qu’il y ait un homme intérieur, un homme spirituel, (pii ne puisse pas se représenter à soi-même comme, quelque chose d’extérieur, c’est là une vérité de toute évidence, puisque, si on la niait, il faudrait avouer que les sciences sont faites par un esprit qui ne se connaît pas, c’est-à-dire par un automate; elles ne seraient donc que des opérations mécaniques. Si, au contraire , comme il faut bien

INTRODUCTION

l'admettre pour sauver leur dignité, celui qui les fait sait qu’il les fait, il existe donc pour lui-même à titre de sujet pensant : et là, encore une fois, est le fondement inébranlable de la philosophie.

L’erreur capitale de M. Ernest Renan est de supprimer absolument comme non avenu ce fait si important de l’homme intérieur. Il ne paraît pas même en soupçonner l’existence, et il croit qu’on peut remplaceravantageuseraentla psychologie par la philologie, celle-ci s’appliquant à des faits extérieurs que l’on peut en quelque sorte manier, palper, éprouver de toutes les manières. Mais en supposant, ce que je ne crois pas, que la philologie pût rendre tous les services qu’il en attend, ne voit-on pas que le vice de ce point de vue est toujours de traiter l’homme comme une chose? Dès lors ce n’est plus l’homme, c'est un végétal d’une nature supérieure, si l’on vent, mais analogue. Aussi dans cette nouvelle philosophie (beaucoup plus ancienne que nouvelle, à vrai dire) , toutes les images, toutes les comparaisons sont-elles empruntées à la végétation. La vie de l’homme eide la race humaine, en effet, n’est dans ce point de vue qu’une pure végétation; et il serait impossiblede décider si les faits que l’on étudie sont le résultat d’un admirable mécanisme, ou le signe d’un esprit vivant et pensant qui s’atteste lui-même.

C’est encore en se plaçant au même point de vue

INTRODUCTION

que railleur affirme que, pour bien connaîtro l'homme, il faut en observer surtout les types primitifs, ébauchés ou dégénérés. Si l’on veut dire que cette étude des origines ou des anomalies est curieuse, instructive et amusante, qui peut le nier? Quelle peut servir de contre-partie, de rectification à la psychologie normale , je le reconnais de grand cœur. Mais prétendre que pour connaître l’homme, il faut principalement s’attacher aux types imparfaits, est une idée insoutenable. Quoi ! voilà un être dont la nature est la personnalité intelligente et morale, ou qui peut au moins y arriver, et pour le bien connaître, vous n’étudierez que les cas dégénérés ou les faits obscurs, c’est-à-dire ceux où la vraie nature de Thommeest le plus déguisée. Quoi ! si vous voulez étudier les loisdecristallisation d’un minéral, vous n’examinerez que les sujets où ces lois sont le moins sensibles, où les angles sont effacés et détruits, où la force de cristallisation a été arrêtée par des forces contraires! Quoi ! si vous voulez étudier le corps humain, ce ne sera pas sur l’homme sain, sur l’adulte, mais sur l’embryon, sur les monstres, sur les infirmes, sur les malades ! Pour vous rendre bien compte des lois de l’organisation humaine, vous détournerez vos regards des types où elle est arrivée à son développement, et vous rechercherez seulement ceux où elle a été arrêtée ou déviée! Sans doute, il ne faut mé-

INTKOWÎCTION.

priser ni l’embryologie, ni l'anatomie pathologique ; mais le goût de l’anormal et de l’incomplet nous ferait-il sacrifier l’anatomie et la physiologie normale?

L’auteur affirme qu’il s’est produit, de notre temps, un grand progrès daus l’étude de l’âme humaine : on a cessé de l’étudier en elle-même, a On a, dit-il, rayonné au-dessus et au-dessous. » Maisquel plaisir peut-on trouver à regarder ainsi les choses de côté, au lieu de les contempler en face? Que si line espèce était perdue, et que l’on sût positivement qu’elle était intermédiaire entre deux autres, l’une inférieure, l’autre postérieure, que. nous possédons, je conçois parfaitement que l’on cherchât à se faire quelque idée de ce qu’elle a pu être, en étudiant les deux extrêmes dont elle était la moyenne; à défaut de documents positifs, la conjecture et l’analogie sont des procédés scientifiques. Mais, lorsque vous avez un être sous les yeux, s'obstiner à regarder au-dessus ou au-dessous pour le connaître est un caprice qui ne peut se supporter. Et quelles belles découvertes a-t-on faites par celle étrange optique? On a appris « que la vie avait son point de départ dans la force et le mouvement, et sa résultante dans l’humanité. » Donnez cette pensée aux plus savants : je défie qui que ce soit de l’entendre et de l’expliquer (1).

(1) La première partie île celle proposition est contradictoire. K» eilVl, U y a deus théories sur la vie : I" la théorie mécaniste soutient

i.M noDi criox.

► Mais en- supposant encore une fois que par celle méthode d'observation oblique et indirecte on obtînt ce qu’on cherche, la description exacte et précise de l’espèce humaine, elle pécherait encore, comme je l’ai dit, par un vice essentiel : c’est que l’homme ainsi obtenu ne serait pour nous qu’un objet, quelque chose d’extérienr et d’indifférent, auquel manquerait le souille vivant : car ce n’est pas le mouvement qui prouve la vie (les marionnettes se meuvent), c’est le sens intérieur; en renonçant à ce sens, on perd la seule preuve que l’on puisse avoir de la vie de l’humanité.

L’auteur, d’ailleurs, parle de la psychologie avec une légèreté peu philosophique, lorsqu’il nous dit avec dédain que les psychologues dissèquent l’âme en facultés. Mais que l’on nous dise pourquoi il est intéressant de voir Lavoisier décomposer l’air, Newton la lumière, -et pourquoi l’analyse et la décomposition de la pensée serait quelque chose de plaisant et de ridicule. Comment ! vous dites vous-

que la vie est le résultat de la matière cl du mouvement, c'est la théorie de Descartes; 2" la théorie dynamiste soutient que la vie résulte de la force (qui en soi est un principe de mouvement), c’est la théorie de Leibnitz. Donc, si vous me dites que la rie a son point de départ dans la force, vous n’avez pas besoin d'ajouter et le mouvement, puisque cela est déjà contenu dans l'idée de force: car on ne sait ce que , c’est qu'une force qui ne serait pas principe de mouvement. M. Konan confond donc ici deux théories distinctes. Il est facile de voir qu'ici comme dans plusieurs passages de son article, il reproduit des idres qui ne lui sont point personnelles, et qu’il n’a pas bien saisies.

INTRODUCTION

môme que l’étude des faits les plus minutieux peut avoir de l’importance pour la formation des théories générales ; vous défendez les monographies, et

vous avez raison ; et vous parlez avec ce dédain

des faits de l’àme et de ceux qui les observent !

Ainsi, pour qu’un fait vous intéresse, il faut qu'il soit extérieur; dès que les faits sont intérieurs, ils perdent tout leur prix. Vous admirerez beaucoup ' un philologue qui aura trouvé la loi d’une transmutation de consonnes, et vous dédaignerez le psychologue qui aura trouvé les lois de l’association des idées! Ainsi, pour que l’homme vous intéresse, il faut qu’il se cristallise, et se moule hors de luimême dans des faits morts et immobiles.

il y a plus : il m’est impossible de comprendre ce . que serait la philologie sans certains éléments empruntés à la psychologie. Je ne vais pas bien loin

chercher un exemple. Je demande à un philologue

de m’expliquer la distinction, par laquelle commence la grammaire des petits enfants, des noms propres et des noms communs. Je défie qu’on m’explique cette différence sans arriver à la distinction logique de l’individu et du genre, distinction qui, elle-même,

implique l’étude psychologique de l’abstraction et de

la généralisation. Je vous défie également de nous faire l’analyse de la proposition, sans faire la théorie du jugement ; l’analyse du verbe, sans la théorie de

INTRODUCTION

('affirmation. Ce sont là, direz-vous, « d’inoffensives banalités. » Soit, mais la théorie de l’addition, en mathématiques, est aussi une banalité inoflènsive i croyez-vous cependant qu’Archimède ou Laplace dédaignassent cette opération? D'ailleurs, la théorie des abstraits, des universaux, du jugement, etc., est loin d’être une Théorie élémentaire : elle implique les questions les plus difficiles et les plus profondes de la science de l'entendement. J’accorderai que la philologie comparée est l'auxiliaire indispensable de la grammaire générale; que si la psychologie étudie les phénomènes intellectuels dans leur généralité abstraite, la philologie nous apprend comment les mômes phénomènes s’expriment dans les langues diverses; elle nous montre les progrès de l’analyse changeant les flexions en particules, remplaçant la construction synthétique des anciens par la construction logique des modernes, lesmots flgurés par les mots abstraits; en un mot, elle nous fait voir dans l’histoire des races et de l’humanité, les mêmes lois de développement intellectuel que la psychologie constate dans l’individu lui-même : elle est ainsi une vérification de la psychologie. Pour certaines questions obscures et éloignées, telles que l’invention du langage, l’unité de la race humaine, la philologie comparée est, avec l’anthropologie, la condition indispensable des recherches : et cependant, même dans ces sortes de

INTRODUCTION, questions, quelle que soit la valeur des faits philologiques, ethnographiques, physiologiques, ce sont encore les raisons psychologiques qui seront les plus décisives.

Ce point de vue intérieur que vous méprisez est d’ailleurs le seul qui puisse servir à séparer les sciences morales des sciences physiques et mailléindiques. Cette séparation que vous cherchez à établir entre vous et les positivistes, vous ne la trou-

r .- f ft V r. 'v ’T , r

verez pas tant que vous renoncerez au point de vue que je vous signale. Supposez, en effet, qu’il n’y ait rien en vous d’intérieur qui vous atteste que vous êtes quelque chose de différent de la plante et de l’animal ; quelle est, je vous prie, la différence essentielle des faits historiques et des faits physiques? En réalité, tout fait historique est physique. Une bataille est une grande opération mécanique et chimique de la nature : les balles pieu vent et frappent en vertu des lois du mouvement ; le sang coule en vertu des lois de récoulcment des liquides; les plaies s’enveniment en vertu de certaines lois chimiques et physiologiques. Le tout n’est qu’un grand phénomène de mouvement. Ainsi d’une naissance, d’une mort, d’une révolution, d’une expédition, etc. Mais tous ces faits , dira-bon, supposent l’intelligence! Qu’importe? les cellules des abeilles la supposent également; et d’ailleurs, tous

INTItODlCTION.

les faits de la nature impliquent l’intelligence. Mais vous , en particulier , vous affirmez qu’il n’y a point de causes finales : donc tout se fait par nécessité géométrique ; donc tout ce qui ressemble à l’intelligence n’est pas toujours l’effet de l'intelligence ; donc les faits historiques ne sont en soi que des faits physiques. On peut sans doute leur supposer, si l’on veut, quelque cause intelligents : mais ce n’est là qu’une conjecture gratuite du senliment, ce n’est pas l’objet de l'observation et de I 'expérience. Il n’y a donc pas de séparation absolue entre les sciences historiques et les sciences physiques. Car la distinction que l’on tirerait de ce que l’objet des uns est permanent, et l’objet des autres sujet au changement et à la succession, est une distinction vaine : car la géologie s’applique à un objet qui a changé, la paléontologie est l’histoire des races perdues; enfin l’astronomie même constate, dit-on, des changements dans les corps célestes. Ainsi reconnaissez que l’histoire n’est qu’une branche détachée de la zoologie, ou revenez à ce point de vue intérieur qui, attestant à chacun do nous qu’il est un être intelligent, l'autorise à le supposer également pour les autres.

On nous dit que la psychologie part deThypothèse d’une humanité partout homogène : nullement, ce n’est pas là l’hypothèse dont elle part,

INTRODUCTION

c’est le résultat auquel elle arrive. La psychologie part, non pas d’une hypothèse, mais d’un fait, à savoir, que l’homme est présenta lui-même par la pensée, qu’il se connaît lui-même. Il peut donc faire attention à ce qui se passe en lui, s'apercevoir que certains faits sont différents les uns des autres, qu’ils se produisent d’une certaine façon , dans de certaines conditions; ces observations multipliées, répétées, retournées en tous sens, le conduisent à établir des groupes de faits distincts, à affirmer leurs lois ; et c'est là la psychologie que chacun fait pour soiraême. Maintenant, ce que l’un fait, l’autre peut le faire. Les résultats que chacun a trouvés sont présentés en commun et débattus contradictoirement ; ce * qui est universellement reconnu par tous les observateurs est considéré comme acquis à la nature humaine ; on discute sur le reste. Que si, dans tous les temps et dans -tous les pays, des psychologues qui n’ont pu communiquer entré eux ont reconnu les mêmes faits fondamentaux, il faut bien admettre une humanité homogène or, c’est précisément ce qui a rrive.Lisez Confucius, lisez leslégendesbouddhiques, lisez les lois de Manou, les Entretiens de Socrate, tous les écrits des philosophes, partout vous rencontrerez la distinction de l'entendement et des sens, de la raison et des passions, de la volonté et de l’instinct, du souvenir et de la prévision. Les lignes

INTRODUCTION

essentielles de l'humanité sont donc les mêmes partout. Que si la philologie, la physiologie, l’histoire des mœurs et des religions ont des rectifications à apporter à ce principe, des faits contradictoires, qu’elles les proposent, on les jugera. Seulement, il ne faut pas prendre des accidents pour des traits essentiels ; c’est en quoi peuvent se tromper ceux qui ne sont pas psychologues ; de même que ceux qui ne sont pas anatomistes peuvent croire, par l’apparence, que les hommes sont beaucoup plus différents qu’ils ne le sont en réalité. Au point de vue du monde et de ses idées de beauté, la différence d'un nez camus et d’un nez aquilin est considérable ; pour un anatomiste, elle n'existe pas, ou elle n’a aucune importance.

Enfin, on dit et on répète que la philosophie est une science immobile et sans avenir, et qu’elle n’a fait aucun progrès depuis Platon et Aristote. Il faudrait, pourrépondre complètement à cette objection, faire le tableau de toute l’histoire de la philosophie. On voudra bien nous en dispenser ici , et nous permettre de nous borner à quelques points.

En psychologie, les grandes lignes de la nature humaine ont été reconnues, à la vérité, par Aristote et par Platon (comment en pourrait-il être autrement?); maison peut considérer néanmoins comme des progrès incontestables : 1° l’analyse et la théorie

INTRODUCTION

XXII i

des sentiments et des inclinations ; 2" la théorie des signes et de leur rapport avec la pensée ; 3° la théorie de la volonté libre; 4“ la théorie des rapports du moral et du physique. De ces quatre théories, la première est principalement due à l’école écossaise, la seconde à l’école de Condillac, la troisième et la quatrième à Maine de Biran, et à Cabanis.

En logique, il faut reconnaître que la logique déductive a été fondée d’une manière définitive par Aristote. Cependant, même là, les modernes, et récemment encore M. Hamilton, ont fait des progrès importants, et les travaux de Hégel sur ce point sont dignes de la plus grande attention. Mais, 1° quoi qu’en disent les partisans exagérés d’Aristote, la logique inductives st toute moderne et date de Bacon. C’est la gloire de l’Angleterre et de l’Ecosse ; et récemment encore, un des esprits les plus originaux, M. Mill, a recueilli tous ces progrès, en y ajoutant lui-même dans son remarquable ouvrage de la Logique inductive ; 2° la théorie des erreurs , ébauchée par Bacon avèc une grande supériorité, est évidemment l’œuvre de Malebranche, et elle serait encore susceptible de grands progrès ; 3° la théorie du témoignage et de la méthode historique est encore l’œuvre des temps modernes et appartient, en quelque sorte, à tout le monde; elle n’en est (tas moins trèsimportante et très-digne d’intérêt.

xxiv f INTRODUCTION.

En morale, on peut citer également : 1° La théorie des sentiments moraux, œuvre admirable d’Hutcheson, de Smith, de Ferguson, de Jacobi, et de toute l'école sentimentale du xvm' siècle ; 2° La théorie de l’obligation morale, dégagée par Kant, avec une netteté incomparable, de tous les embarras où l’antiquité, le moyen Age et môme le xvn' siècle l’avaient laissée; 3" Enfin, la théorie du droit , telle qu’elle est sortie des admirables tra- vaux de Grotius, de Montesquieu , de Rousseau et de Kant, et qui est le grand principe de la politique moderne.

4° Quant à l’esthétique, on peut dire que c’est une science toute moderneetpresquecontemporaine.Sans doute, dans l’antiquité, Platon, Aristote et surtout Plolinont eu d’admirables intuitions. Mais leurs vues sont restées complètement stériles jusqu’au xvm' siècle. Dans la philosophie de Descartes, il n’y a pas un mot sur la question du beau : j’excepte le Père André, qui est le véritable rénovateur de cette science dans les temps modernes. Burke, Diderot, Hemsterhuvs et Baumgarten ont été également d’utiles initiateurs. Mais les vrais fondateurs de l’esthétique scientifique sont, en Allemagne, Kant et Hégel, et, en France, MM. Cousin et Jouffroy.

C’est là, sans doute, un résumé fort incomplet et qui demanderait à être prouvé lui-même par l’étude

INTRODUCTION

des faits. Mais là, où l'on se contente de nier, pourquoi ne nous serait-il pas permis de nous contenter d’affirmer? Heureusement, il serait si étrange que l’esprit , perfectible partout ailleurs, restât précisément immobile en philosophie, et que malgré cette immobilité, il s’obstinât encore à une étude ingrate et inféconde, une telle hypothèse est si peu conforme à la nature des choses, que ne pouvant pas la réfuter ici par les textes, nous pouvons au moins en appeler aux présomptions et à la vraisemblance contre une objection qu’il est facile de glisser dans une phrase, mais dont la réfutation exigerait un volume.

A la vérité, cette objection est beaucoup plus dirigée contre la métaphysique elle-même que contre la philosophie. Mais avant de rechercher si la métaphysique est susceptible de progrès, il faut d’abord savoir si elle existe : c’est ce que nous allons maintenant examiner.

On peut nier la métaphysique de deux façons : d’abord, par des raisons extérieures, superficielles, et, si j’ose dire, littéraires ; on peut la nier par des raisons intrinsèques, essentielles, philosophiques. De ces deux méthodes de nier la métaphysique, c’est la première que notre auteur emploie. La plus forte

INTRODUCTION

de ces objections, sinon la plus neuve, c'csl que la métaphysique n’est pas une science faite; or, on peut bien conclure de là que c’est une science incomplète, inexacte, sujette aux dissentiments, mais non pas qu’elle ne soit rien. Lorsqu’il nous dit ensuitequ’il ne croit pas plus à la formation d’un nouveau système philosophique qu’à la naissance de nouvelles épopées, ce n’est là qu’une opinion individuelle, que les faits peuvent démentir d’un instant à l’autre : jamais on n’a moins cru à la possibilité des systèmes nouveaux qu’à la fin du xvni c siècle, lorsque la doctrine de Condillac était universellement admise-: c’est cependant lemomentoù l’école allemande a commencé ses gigantesques évolutions. L’auteur nous dit qu’en lisant quelques-uns de ces métaphysiciens intrépides, qui savent l’alpha ci l’oméga de toutes choses, il se demande involontairement ce que fera l’auteur désormais. Mais ce n’est rien là de décisif; car, après tout, c’est un petit malheur qu’un auteur n’ait plus rien à dire, et si, par hasard, quelqu’un avait trouvé la vérité absolue, il faudrait bien en prendre son parti. Enfin, l’auteur dit que les écrits métaphysiques ressemblent à ces soutras bouddhiques, vastes portiques, préambules sans fin, où tout se passe à annoncer une révélation excellente. On ne peut mieux critiquer les programmes ambitieux et les promesses non suivies d’effets : mais ce défaut

INTRODUCTION

xxm

n’appartient-il qu’aux métaphysiciens de profession? et ceux qui nous promettent dans l'avenir une magnifique philosophie fondée sur l’étude des langues primitives, ne feraient-ils pas mieux de nous en donner dès à présent les prémices ?

Il y a beaucoup de raisons de ce genre dans l’article de M . Renan, c’est-à-dire des vues piquantes et agréables; mais de raisons vigoureuses, sérieuses, philosophiques, je n’en ai pas vu. Cette critique do la métaphysique est faite pour plaire aux lettrés : c’est un ^ lieu commun charmant, habillé en paradoxe. Mais, comme M. Renan dédaigne autant que personne la philosophie littéraire, je veux croirequ’il en a uneautre par devers lui, et qu’écrivant pour le monde et un peu pour les dames, il a réservé pour son propre esprit la vraie critique de la métaphysique, telle qu’elle a été faite par Kant et par M. Hamilton. Voilà de vrais, de forts, de profonds critiques. Ils ne se contentent pas de « saisir la physionomie des choses, » ils creusent, ils pénètrent jusqu’au cœur même des questions : pour les suivre ou les goûter, il faut re- . noncer aux vanités de la forme, aux gloires du bel esprit, aux à-peu-près de la métaphore : il faut penser.

Or, je crois que l’on peut soutenir contre les critiques de la métaphysique trois choses : 1° En fait, il y a nécessairement et il y aura toujours une mé-

XX VIH INTRODUCTION.

• taphvsique; 2° En principe, la métaphysique est légitime et a un fondement solide dans la nature de l'esprit humain; 3° Historiquement, la raétaphysisique n’est pas immobile, et elle se développe comme toutes les sciences.

1 0 La métaphysique, ou philosophie première, est définie, depuis Aristote, la science des premiers prin* cipes et des premières causes. Or, pour savoir s’il y a une science qui soit en état d’affirmer quelque chose de ces causes et de ces principes, il faut savoir si,

. dans l’entendement humain, il y a quelques notions qui leur correspondent : la critique de la métaphysU que suppose donc la critique de l’entendement humain. C’est cette idée que Locke avait eue le premier, et qu'il a faiblement exécutée, mais qui, reprise par Kant avec une force de génie supérieure, fera l’immortelle renommée de son nom. Or, je dis que cette critique de la métaphysique est elle-même unç métaphysique, Car on ne peut critiquer les notions métaphysiques

et en déterminer la portée sans prononcer par là même sur la nature des choses telle qu’elle nousap-? parait. Aussi voyons-nous que, dans la Critique de la raison pure de Kant, toutes les questions méta^ physiques sont successivement traitées, creusées, résolues î c’est une métaphysique négative et sceptique, je le veux bien, mais c’est une métaphysique. La (béorie de l’espace et du temps, la théorie des antino-

INTRODUCTION

mies, la distinction des nouraènes et des phénomènes, la critique des preuves de la spiritualité de l'âme, des preuves de l’existence de Dieu, sont autant d’admirables chapitres de métaphysique.

Ainsi, lors même qu’on admettrait la critique de Kant, il faudrait accorder l’existence d’une métaphysique négative, contre-partie de la métaphysique -dogmatique, la suivant dans toutes ses questions, opposant réponse à réponse : cette sorte de métaphysique a existé de tous les temps ; c’est une des formes de la métaphysique éternelle : c’est le scepticisme.

Supposons maintenant un esprit parfaitement convaincu de la métaphysique critique : il y a mille à parier contre un qu’une fois satisfait sur ce point, l’inquiétude et un certain pressentiment de l’inconnu se feront sentir d’un autre côté. Quelques-uns peutêtre supporteront avec une parfaite sécurité cet état de vide, et nul soupir ne s'élèvera plus en eux vers le monde invisible. Je veux le croire, et cependant je ne le crois pas; partout et chez tous se fait sentir un mouvement dans le sens opposé. Quelques-uns, par un tour de force logique, essayeront de reconstruire le monde invisible sur la base de la loi morale, et retrouveront Dieu par le devoir; c’est là l’évolution morale de Kant; d’autres, comme Pascal et l’abbé de Lamennais, se plongeront dans la foi positive;

d’autres, comme Jacobi et Rousseau, feront appel au sentiment; d’autres enfin, comme âlM. Comte et Lit* tré, s’exalteront à l’idée de l’humanité, et inventeront le culte des grands hommes; les plus ignorants ou les plus exaltés croiront aux fluides, aux esprits, aux ombres, que sais-je? aux vertus secrètes et mystérieuses; et enfin les plus sages, ceux qui critiqueront tous ces retours, toutes ces évolutions, tous ces démentis, auront encore leurs moments d'oubli; et à une heure fortuite, un soupir inattendu entraînera malgré eux leur cœur vers ce monde idéal, objet d’amour et de terreur, que l’on ne peut ni démontrer ni détruire, qui n’a pas de proportion avec notre être, et qui cependant nous appelle, nous enveloppe, nous engloutit de tous côtés. Ce n’est pas M. Renan qui pourrait nier cette contre-partie de la métaphysique critique, lui qui a dit que l’évolution de Kant devait se passer dans toute âme sérieuse, lui qui dit encore dans ce nouveau travail que le Dieu de l’abstraction ne suffit pas, et qu’il faut y ajouter le Dieu du sentiment, lui enfin qui termine ce travail par une prière , dont je ne puis croire qu’elle soit une pure fiction. Elle m’adresse à quelqu’un, ne fût-ce qu’au Dieu inconnu; elle est ce soupir de l’âme vers c enescio quid que la raison n’atteint pas ; et ainsi M. Renan lui-même est un témoignage de cette réaction produite par la critique jusque dans l’âme du critique lui-même. On me

INTRODUCTION

dit que ce n'est pas sincère, mais je n’en crois rien ; ce n’est pas seulement parce que je n’ai aucune raison de douter de la loyauté d’un si noble esprit, mais ce mouvement est si naturel, si nécessaire, que je le supposerais encore lors même que l’auteur ne le déclarerait pas.

Que conclure de cette analyse? C’est que, s’il y a une métaphysique critique, il y en aura nécessairement une autre correspondante, à savoir, la métaphysique de la foi, du sentiment, et, pour en embrasser d’un seul mot toutes les formes, la métaphysique mystique; on peut y entrer un peu ou beaucoup, s’y sauver ou s’y perdre, s’y élever ou s’y abêtir, mais on ne peut y échapper.

Maintenant, je demanderai aux critiques devenus quasi-mystiques, c’est-à-dire faisant appel au sentiment , je leur demanderai si la critique peut s’appliquer au sentiment lui-même, s’il est permis à la raison de chercher à se rendre compte, dans la mesure de ses forces, de ce que le cœur, le sentiment moral, l’amour de l'idéal devine, pressent, adore; je demande par exemple, si, lorsque la critique adresse au Père suprême une prière mystérieuse, une autre critique n’aurait pas le droit de critiquer cette prière et de chercher à qui elle s’adresse. Or, celle nouvelle critique, qui ne serait autre chose que l’analyse même du sentiment religieux, pourrait conduire

INTRODUCTION

ceux qui la suivraient à deux résultats opposés.

Ou bien, en réfléchissant, on s’apercevrait que ce sentiment ne s’adresse à rien, absolument à rien. On renoncerait pour toujours aux élans, aux soupirs, aux hymnes et aux prières; on ne laisserait à la poésie aucune prise sur nos âmes; ori ne lui accorderait que le droit d’amuser l’imagination : analysant, creusant, disséquant toutes nos idées et tous nos sentiments, on ne trouverait rien dans l’âme qui n’y soit entré par les sens , et rien dans les sens qui ne soit image des choses corporelles, d’où il suivrait que rien n’existe qui ne soit corps ou combinaison de corps. Voilà une troisième métaphysique qui diffère de la métaphysique critique , en ce que celle-ci ne sait rien de la nature des choses et ne nie pas le monde invisible etsupérieur, tandis que celle-là sait positivement que tout se réduit à des corps : c’est la métaphysique matérialiste ou athée.

Ou bien, on trouverait que tout sentiment implique un objet; on admettrait donc quelque chose de réel auquel s’appliquerait la prière, dont nous supposons la critique. On dirait, avec l’auteur, de cet être inconnu : 11 est. Mais on chercherait encore si on ne peut pas dire quelque chose de plus. Partant de cette affirmation, on se demanderait s’il est possible que la raison ne sache absolument rien d’un objet dont elle affirme invinciblement qu’il est : à la lumière de

INTRODUCTION

cette nouvelle idée, fournie, on le voit, par la critique elle-même, on examinerait de nouveau toutes les affirmations de la métaphysique critique; on verrait s’il est vrai de dire que l’idée de cause no répond à rien, que l’idée de substance ne répond à rien, que l'absolu exclut la détermination, que la substance ne peut pas être personne, que 1* individu ne peut pas être substance, que l’àme est le résultat et l’harmonie du corps, que la vie a son point de départ dans la force et le mouvement, et sa résultante dans l’humanité; que les causes finales sont absentes de la nature, etc.; et l’on pourrait arriver sur tous ces points à des pensées tout à fait différentes de celles de nos critiques : de là une quatrième espèce de métaphysique, la métaphysique déiste et spiritualiste.

Ainsi, I on verrait renaître par la force des choses les quatre systèmes les plus généraux, et, à leur suite, toutes les combinaisons différentes que I on peut faire entre eux; et ainsi renaîtrait la métaphysique tout entière, indestructible comme l’esprit humain.

L’une des pensées les plus belles et les plus ingénieuses de M. Cousin a été certainement cette réduclion des systèmes de philosophie à quatre types essentiels ayant tous leur raison d’être dans la nature humaine et l’esprit humain. On peut contester cette classification. Mais que ce soit celle-là ou une autre, il est certain que lorsqu’on aura détruit dans la science

INTItODl'CTION.

tous les systèmes philosophiques, ils renaîtront dans la foule : si ce n’est plus l'école, ce sera le peuple qui aura ses sceptiques, ses mystiques, ses matérialistes et ses spiritualistes. Il y aura donc toujours une métaphysique latente; et comme le besoin de se rendre compte de ce qu’il pense est inhérent à l'esprit humain, cette métaphysique latente et populaire redeviendra nécessairement une métaphysique savante. Klle est donc indestructible.

2° Ce n’est pas assez de dire que la métaphysique existera toujours eu l'ait. Il faut cncoro prouver qu'elle doit exister, c’est-à-dire qu’elle est légitime. Or, ici encore, M. Renan nous rend la défense très-difficile.

En effet, il se contente d’affirmer que Kant et Hamilton eu ont fini décidément avec la métaphysique, et il s’en réfère à leurs arguments sans prendre la peine de les reproduire. Mais, pour notre défense, nous imposer de réfuter Kant et Hamilton, ce n’est rien moins que nous demander une philosophie tout entière, œuvre sanscontredit au-dessus de nos forces, et qui d’ailleurs ne peut être entreprise en passant.- Pour échapper à ce piège, nous nous contenterons de présenter quelques observations d’où l’on pourra conjecturer que la métaphysique n’est pas aussi condamnée qu’on le prétend, par les travaux de ces deux éminents philosophes.

Je suis loin de méconnaître que Kant ail fait en

INTKOUICT.O.Y

philosophie une révolution immense, dont les conséquences sont incalculables. Il est impossible aujourd’hui de loucher à une question métaphysique, sans rencontrer sa trace. Traiter de l’existence de Dieu par les arguments de l'Ecole, sans discuter les

dans l’espace et dans le temps, sans chercher à résoudre les antinomies, serait faire preuve de I ignorance la moins excusable. J'irai plus loin, et j’accor-

appris à mesurer avec plus de circonspection

en dehors et au-dessus de la raison spéculative Ces concessions faites, je nie que Kant ait absolument ruiné la métaphysique; et cela, par une raison très-simple : c’est que le système de Kant est lui-méme une hypothèse métaphysique. Il suffit, en effet, d'ouvrir, pour s'en convaincre, la Critique de la raison pure: « Jusqu’ici, dit-il, l'on a cru que toute notre connaissance devait se régler d’après les objets ; mais tous nos efforts pour décider quelque chose sur ces objets au moyen de concepts sont restés sans succès, dans cette supposition. Essayons donc si Von ne réussirait pas mieux dans les problèmes métaphysiques, en supposant que les objets doivent se régler sur nos connaissances... Il en est ici comme de la

objections de Kant; exposer une théorie de l’infini

derai que la critique de Kant nous a fort utilement

affirmations sur les choses invisibles, et enfin peut-être a-t-il démontré que certaines questions s

INTHODUCTION.

première pensée de Copernic, lcxjuol voyant qu'il ne servait de rien pour expliquer les mouvements des corps célestes, de supposer que les astres se meuvent autour du spectateur, essaya s'il ne vaudrait pas mieux supposer que c’est le spectateur qui tourne et que les astres restent immobiles. Or, en métaphysi- </uc, on iteut tenter la même chose pour ce qui concerne l’intuition des objets (1). »

Voyons maintenant quelle est cette hypothèse. Il établit d’abord, qu’il y a deux choses dans la connaissance : la matière et la Jorme. « La matière, ce sont les phénomènes ; la forme, c'est ce qui fait que la diversité des phénomènes peut être coordonnée dans de certains rapports. » En un mot, la matière, c’est le divers ; la forme, c’est Y unité dans la connaissance.

Or, Kant pose en principe, sans le prouver, que la matière, c’est-à-dire le phénomène, est seule donnée dans l’expérience, et que « la forme doit l'attendre toute préparée à priori dans l’esprit. » Tout le système est là, mais on voit du premier coup combien il est hypothétique. Sur quoi établit-on un pareil principe? Pourquoi la forme ne serait-elle pas donnée en môme temps que la matière? Pourquoi l’expérience en môme temps qu’elle me donne le multiple, ne me donnerait -elle pas aussi une certaine unité? Pourquoi le lien des phénomènes

(I) CtU. de la raison pure , Irad. Tiisol, 1. 1, suppléments, p. 332.

IMKODI’CTION.

ne serait-il pas l’objet de l'expérience, aussi bien que les phénomènes eux-mêmes? Pour démontrer qu’il n’en est pas ainsi, il n’y aurait qu’une seule méthode rigoureuse : ce serait d’analyser la matière de la connaissance avant d’en analyser la forme. Pour savoir ce qui est préparé à priori dans l’esprit, il faut savoir tout ce qui lui est donné par l’expérience ; car il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité; il ne faut donc pas multiplier sans nécessité les notions à priori-, il faut se borner en ce genre au strict nécessaire. Mais comment savoir ce qui est nécessaire, si nous ne savons pas exactement ce que l'expérience nous fournil. Ainsi, la théorie de la matière de la connaissance devait nécessairement précéder celle de sa forme; la théorie du phénomène était la seule base scientifique de la doctrine de Kant. Or, elle manque entièrement. Rien de plus vague, de plus obscur que ce qu’il dit du phénomène. « C’est, dit-il, l’objet indéterminé d'une intuition empirique. » C’est affirmer implicitement ce qu’il faudrait prouver, à savoir que toute forme et toute détermination est à priori. Or, c’est cette première erreur de méthode, qui fait que la critique de la raison pure est uno œuvre si artificielle, malgré le profond génie dont elle témoigne. En effet, Kant ayant négligé de déterminer expérimentalement la limite entre la matière et la forme de la connaissance, fut réduit, pour découvrir les formes élé-

INTRODUCTION

mcntaires do la pensée, à prendre |>our fil conducteur la logique vulgaire ; et il crut que les formes logiques de la pensée supposaient autant de formes pures et à priori dans l’esprit: conception essentiellement fausse, et qui est une des causes des égarements de l'idéalisme en Allemagne (1). C’est là ce qui rend la théorie des catégories si obscure, si confuse, si peu satisfaisante; et là cependant est le cœur de la doctrine.

Non-seulement le système de Kant est une hypothèse, mais encore une hypothèse contradictoire et incompréhensible.

Puisque la connaissance, selon Kant, est la réunion de deux choses, la matière et la jorme. s il faut que chacune d’elles, prise à part, ait une certaine intelligibilité : autrement on ne saurait ce qu’on réunit. Or, je maintiens que dans celle théorie, la matière de la connaissance, c’est-à-dire le phénomène, se refuse à toute notion. En effet, faites abstraction, je ne dis pas seulement de l’espace et du temps, ce qui peut se comprendre, mais de toutes les notions contenues dans la table des catégories, par exemple Y unité, la pluralité , la réalité , la limitation , P existence, etc., je demande ce que peut être un tel objet, (Jui n'est ni un, ni plusieurs, ni réel, ni limité, etc.: je dis que c’est un pur rien. Non-seulement, sans ces catégories, il ne peut être

(I) Sur cc point, voyez plus loin, p. 508.

INTÜOMXTION.

logiquement pensé, mais il ne peut même Cire perçu ; il ne peut être donné dans aucune intuition : car l’objet d’une intuition est déterminé, c’est ceci ou cela. Par conséquent le phénomène séparé des catégories est un chaos; il n'est pas.

La difficulté se complique, lorsqu’on réfléchit qu’il y a, selon Kant, deux ordres de phénomènes, les uns externes, les autres internes : quelle peut être la différence entre les uns et les autres, dans un système qui n’admet pas que nous connaissions les choses en soi : car puisque nous ne percevons les choses externes que par les modes dont nous sommesaffectés, comment distinguera-t-on dans ces modes ce qui est interne ou externe; et d’ailleurs toute afléction n’est-elle pas nécessairement interne , et alors à quelle partie du phénomène s’applique la forme pure de l’espace, d’où résulte l’extériorité? Et enfin, qu’est-ce que ces phénomènes internes, qui, pris en soi, nous sont donnés, sans unité, sans pluralité , sans réalité, sans existence , etc.

On voit que la notion du phénomène est absolument incompréhensible dans ce système. Mais enfin passons sur cesdifficultés. En voici une autre bien plus grave encore et plus profonde. Nous connaissons, dit-on, en appliquant aux phénomènes les formes préparéesàpr/or/dansresprit. Soit ; maisqu’appellet-on l’esprit ? Je comprendrais que si l’on commençait

xl INTRODUCTION,

par poser, comme Descaries, l’existence de l'esprit, c’est-à-dire du moi pensant, on affirmât que le moi ne connaît le dehors qu’en raison des lois de son intelligence, mais sans aucune garantie de leur exactitude et de leur fidélité. Mais il n’en est pas ainsi ; le moi lui-même, dans le système de Kant, n’est qu’un ensemble de phénomènes, qui, pris eu soi, ne sont absolument rien de déterminé, dont on ne peut absolument rien dire, et qui n’arrive à se connaître et à se penser qu’en vertu de ces mêmes formes à priori , qui s’appliquent aussi bien aux phénomènes internes qu’aux phénomènes externes. Mais alors, où résident ces formes, ces lois, ces catégories, ces idées? Quel sujet les reçoit? Quel être les applique ? On ne peut dire qu’elles soient en moi, puisque je ne suis moi que par elles, et qu’on ne pourrait les placer, tout d’abord en moi, sans un manifeste cercle vicieux. Dire qu’elles sont dans l’esprit, c’est parler le langage de la philosophie vulgaire, mais non celui du système. Car il n’y a pas d 'esprit, pour celui qui ne connaît aucune chose en soi. Entend-on par esprit l’ensemble des phénomènes subjectifs, présents à la conscience empirique? Mais alors, il faudrait admettre que les Jormes à priori ont pour sujet ce qui n estdonné quà posteriori. Les formes pures de la pensée ne sont donc nulle part, elles ne résident dans aucun sujet. El en méditant cette difficulté, on voit qu’il

INTRODUCTION. ' xu

n’est pas si extraordinaire qu’on l’a supposé de voir l'idéalisme objectif de Schelling sortir du kantisme, tout aussi bien que l’idéalisme subjectif de Fichte. En effet, on pouvait tout aussi bien supposer que ces lois étaient les lois mêmes de l’être, pris en soi, que les lois d’un sujet qu’il était impossible de saisir, et qui échappait à toute expérience.

La théorie de Kant, bien loin d’être la ruine de toutes les hypothèses métaphysiques, n’est donc ellemême qu’une do ces spéculations à priori qu'il a si vivement attaquées, et une spéculation contradictoire et incompréhensible. Locke, génie moins profond que Kant, était cependant beaucoup plus près de la vérité, lorsqu’il fondait la critique de la métaphysique sur l’analyse expérimentale de l’esprit humain. C’est cette analyse seule qui pcutdécouvrir si l’homme est capable de s’élever au-dessus des phénomènes, et de pénétrer dans le monde des existences.

Or, voici ce que nous soutenons. 1° La conscience, en même temps qu’elle nous apprend que nous sommes affectés de mille manières diverses, nous apprend qu’il y a en nous quelque chose qui ne change pas, tandis que nos affections changent et passent; quelque chose d’absolument un, quoique affecté à la fois de diverses manières, et souvent même d'une façon contradictoire. Or, ce qui est identique et un, au sein de la multiplicité et du changement, nous

Mil

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