LAT-LAL OP
Nous nous sommes proposé d'examiner dans ce travail, au point de vue de la conscience religieuse, les principales difficultés du problème du péché. La nature et la gravité du péché, la culpabilité, l'origine du mal moral dans l'humanité, tel est le sujet des études qui suivent.
Les recherches dogmatiques sont peu en faveur aujourd’hui dans le monde protestant scientifique. Toutes les sympathies et tous les succès sont pour les études historiques. Avec une patience à loute épreuve et une prodigieuse sagacité, les théologiens de toutes les tendances interrogent les documents des origines du christianisme, qui semblent sortir pour la première fois de la poussière du passé. Le travail s'étend et s’approfondit tous les jours, et la moindre question provoque des volumes, la moindre découverte a du retentissement jusque dans les rangs du grand public que la science religieuse intéressait naguère encore si peu. Nous applaudissons avec une joie sincère à ces brillants travaux, mais nous n’espérons point d'eux le salut de l'Église, que cependant la théologie ne doit jamais perdre de vue. Ce n’est pas une découverte historique qui a d’abord jeté la discorde dans les communautés protestantes, ce ne sera donc pas une découverte his-
torique qui leur rendra la paix. Tôt ou tard il faudra revenir de l'étude des textes à l'étude des doctrines.
Si tous les théologiens n’en conviennent pas, tous cependant le savent : l'intérêt scientifique n’est pas seul en jeu dans ce grand déploiement de recherches historiques. Au fond de toutes les discussions sur la vie de Jésus, sur les premiers développements de l’Église, sur les Livres sacrés des chrétiens etc., s’agite une grande question morale, celle de savoir si le christianisme est un produit naturel de l'esprit humain ou si, pour en comprendre l’origine, il faut avoir recours à l'hypothèse d’une intervention $urnaturelle. Or ceux qui sont vraiment convaincus du caractère divin du christianisme, le sont, non sur l'autorité de tel récit ou de tel texte, mais en vertu d’un fait de leur expérience intime, qui leur est aussi réel que leur propre existence et qu'ils appellent la régénération. C’est parce qu'ils prétendent ressentir dans leur vie intérieure une influence surhumaine qu’ils comptent une action divine dans le nombre des facteurs historiques du christianisme et qu'ils repoussent d'emblée toute explication naturelle de l’origine de leur religion. La vie morale et religieuse du chrétien se conçoit-elle comme le résultat du développement des facultés humaines ou faut-il admettre ce qu’on nomme la grâce ? Tel est le problème auquel aboutissent fatalement toutes les luttes théologiques. La conscience morale dira le dernier mot dans la controverse qui déchire en ce moment nos Églises, et le but de ce travail est de rappeler aux partis ce juge si souvent oublié.
I Le principe du péché.
La première tâche d’une étude sur le péché, c’est de définir son objet. Qu'est-ce que le péché? Qu'est-il en lui-même ? Qu'est-il comparé aux autres phénomènes de la vie humaine ? La question est double, comme on voit. Nous avons d’abord à rechercher le siége du péché, les facultés auxquelles il se rattache, la place qu'il occupe dans l'ensemble des manifestations vitales,'— c'est la question du principe formel du péché. Nous avons en second lieu à décrire la nature même du péché, son caractère intérieur, sa vie propre, soit le principe matériel du péché. — Définir c’est rattacher une notion particulière à des notions supérieures, et une définition n'est juste que lorsque les prémisses sont évidentes par elles-mêmes ou rigoureusement démontrées. Ce n’est que dans l’ensemble d’un système d'idées qu’on peut formuler des définitions d’une valeur incontestable. Dans une monographie, au contraire, les notions sur lesquelles on se base n'étant pas prouvées, les définitions sont imparfaites, ne s’imposent pas à la raison, et se recommandent tout au plus par leur simplicité, leur fécondité, leur évidence naturelle. Nous prendrons donc souvent pour point de départ des idées dont la vérité paraîtra douteuse, nous affirmerons plus que nous ne démontrerons, et nos affirmations seront contestées, car elles concernent ces grandes questions métaphysiques, morales et anthropologiques qui forment le terrain commun de la philo-
sophie et de la théologie, et que la théologie moderne a laissées jusqu'ici dans le plus injuste abandon.
Le péché est dans l'ordre des phénomènes vitaux une détermination de la volonté contraire à la loi morale. Cette définition paraît bien simple, bien évidente, et cependant que de fausses théories seraient réfutées, que de controverses seraient apaisées si elle était universellement adoptée !
Le péché est, disons-nous, une détermination de la volonté. L’être humain a deux faces: il est d’un côté être naturel, placé comme toutes les autres créatures sous une série de lois physiques et éthiques qui le dominent, dans des conditions d'existence et de développement avec lesquelles il est obligé de compter, dans un engrenage de relations dont 1l ne peut sortir. D’autre part, l’homme est un être personnel , il se possède lui-même, il exerce sur sa nature à lui et sur la nature qui l’environne une action souveraine, il transforme dans une certaine mesure sa manière d’être. S'il est d’abord un produit de la nature, il devient ensuite son propre ouvrage, il est ce qu'il veut être. C’est parce que l’homme est un être personnel qu’il est un être moral; la volonté, le privilége de se déterminer soi-même, qui constitue sa personnalité, est aussi ce qui le fait tomber sous les catégories du bien et du mal. Chercher ailleurs dans une autre fonction de l’homme, dans Ja violence des sens ou dans la faiblesse de l'intelligence, le siége du péché, c’est enlever au péché son caractère moral, c'est en faire une imper-