‹ Études sur la langue séchuanaChapitre 43 sur 43 · III. LE PETIT LIÈVRE · texte numérisé non relu

III. LE PETIT LIÈVRE

Une femme eut envie de manger du foie de niamatsané 1 . Son mari lui dit: «Femme, tu es folle, la chair du niamatsané n’est pas bonne à manger ; et puis cet animal est difficile à prendre , car d’un saut il franchit trois sommeils. » La femme persista; et son mari, craignant quelle ne devînt malade s’il ne la satisfaisait pas , partit pour la chasse. Il vit de loin une troupe de niamatsanés ; le dos et les jambes de ces animaux étaient comme un charbon ardent. Il les poursuivit pendant plusieurs jours, et réussit à la fin à les surprendre endormis au soleil. Il approche , jette sur eux un charme puissant, tue le plus beau, lui arrache le foie, et va porter ce morceau tant désiré a sa femme. Elle le mangea avec grand plaisir; mais bientôt après elle sentit ses en- 1 Animal imaginaire.

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trailles dévorées par un feu ardent. Rien ne peut étancher sa soif; elle court au grand lac du désert, en épuise leau, et reste étendue à terre , incapable de tout mouvement. Le lendemain l'éléphant, roi des animaux, apprit que son lac était sec , il appela le lièvre et lui dit : « Toi qui es un grand coureur, va voir qui a bu mon eau. » Le lièvre part avec la vitesse du vent, et revient bientôt dire au roi qu’une femme a bu son eau. Le roi assemble les animaux; le lion, l’hyène, le léopard, le rhinocéros, le buffle, les antilopes, tous les animaux grands et petits vinrent au conseil. Ils courent, ils sautent, ils gambadent autour de leur prince et font trembler le désert ; tous répètent ensemble : « On a bu l’eau du roi , on a bu l’eau du roi ! » L’éléphant appelle l’hyène et lui dit : « Toi qui as si bonne dent, va percer l’estomac de cette femme. » L’hyène répond : « Non ; tu sais que je n’ai pas l’habitude d’attaquer les gens en face. » Le roi appelle le lion et lui dit : « Toi qui as si bonne griffe, va déchirer l’estomac de cette femme. » Le lion répond : « Non ; tu sais que je ne fais de mal qu’à ceux qui m’attaquent. » Les animaux se remettent à courir, à sauter, à gambader autour de leur prince; ils font trembler le désert; tous répètent ensemble : « Personne ne veut aller chercher l’eau du roi ! » L’éléphant appelle l’autruche et lui dit : « Toi qui rues si violemment, va chercher mon eau. » L’autruche part et arrive près de la femme; elle tourne, penchée sur un côté, l’aile déployée au vent; elle tourne et fait voler la poussière; enfin elle approche de la femme et lui donne un coup de pied si violent, que l’eau rejaillit dans l’air et rentre à grands flots dans le lac. Tous les animaux se remettent à gambader autour de leur prince en répétant : « L’eau du roi est retrouvée! » Ils avaient déjà dormi trois fois sans boire ; le soir, ils couchèrent près du lac sans oser toucher

à l’eau du roi. Cependant le lièvre se leva dans la nuit et but ; après quoi il prit de la vase et en salit les lèvres et les genoux de la gerboise , qui dormait à son côté. Au matin les animaux s’aperçurent que l’eau avait diminué, et ils s'écrièrent ensemble : « Qui a bu l’eau du roi ?» Le lièvre dit :

« Ne voyez-vous pas que c’est la gerboise ? Ses genoux sont couverts de boue parce quelle s’est courbée pour atteindre à l’eau, et elle a tant bu que la vase du lac a adhéré à ses lèvres. » Tous les animaux se lèvent, gambadent autour de leur prince et disent : « La gerboise mérite la mort; elle a bu l’eau du roi ! » Quelques jours après l’exécution de la gerboise, le lièvre , se croyan t seul , se mit à chanter : ■ Petit lièvre , que tu es rusé ! Tu as fait mourir la gerboise. » On l’entendit, et on se mit à le poursuivre ; mais il échappa et se tint caché. Au bout de quelque temps il alla trouver le lion et lui dit: ■ Ami, tu es maigre; les animaux te craignent, et tu ne réussis que rarement à en tuer ; fais alliance avec moi, et je te pourvoirai de gibier. » L’alliance fut conclue, et, d’après les directions du lièvre, le lion entoura un grand espace de terrain d’une forte palissade, et il creusa au centre de ce parc un trou assez profond; cela fait, le lièvre plaça le lion dans le trou et le couvrit de terre de façon à ne laisser paraître que ses dents; puis il alla crier dans le désert : « Animaux ! animaux ! Venez , je vous montrerai un prodige ; venez voir une mâchoire qui a poussé en terre ! » Les animaux trop crédules arrivent de toutes parts. Viennent d’abord les gnous, qui entrent dans le parc en pirouettant et répétant en chœur : « O prodige ! ô prodige ! Des dents ont germé en terre ! » Viennent les couaggas, race assez stupide ; puis enfin les timides antilopes, qui se laissent entraîner. Cependant le singe entre portant son petit sur son dos; il va droit au trou, prend un bâton pointu, écarte

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légèrement la terre et dit : • Quel est ce mort ? Enfant , tiens-toi bien sur mon dos: ce mort est encore redoutable. * Il grimpe, en parlant ainsi, au haut de la palissade, et s'évade au plus vite. Au même instant le lion sort de son trou , le lièvre ferme la porte du parc , et tous les animaux sont égorges. L'amitié du lièvre et du lion ne dura pas longtemps; ce dernier se prévalut de sa force supérieure, et son petit allié résolut de se venger. « Mon père, dit-il au lion, nous sommes exposés à la pluie et à la grêle; construisons une hutte. » Le lion , trop paresseux pour travailler, se contenta de le laisser faire, et le rusé coureur lui prit la queue et l'entrelaça si adroitement dans les pieux et les roseaux de la hutte , qu'elle y demeura engagée pour toujours. Le lièvre eut ainsi le plaisir de voir son rival mourir de faim et de rage , puis il l’écorcha et se déguisa au moyen de sa peau. De tous côtés les animaux tremblants lui apportent des présents; on se prosterne devant lui , on le comble d’honneurs. Le lièvre s’enorgueillit et finit par oublier son déguisement; il se vante de ses ruses. Dès lors il est poursuivi, traqué de toutes parts, détesté, maudit de tous les quadrupèdes ; dès qu’il se montre , on s'écrie : « Voila le meurtrier de la gerboise, l’inventeur de la fosse aux dents, le serviteur cruel qui a fait périr son maître de faim. » Pour jouir de quelque repos dans ses vieux jours, le malheureux, exécré, se voit réduit à se couper une oreille, et ce n'est qu’après cette douloureuse amputation qu’il peut se hasarder à paraître parmi ses concitoyens sans craindre d’être reconnu.

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